I. Nonce, 10 nov
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là à Marseille. L'ambassadeur vénitien note quelque traits curieux de son passage dans cette dernière ville : « Le roi, dit-il, outre les honneurs, a reçu six magnifiques chevaux barbes et un riche et long fil de corail; il faut dire que les habitants ont retranché sur le cadeau préparé à Sa Majesté et, par compensation, ont augmenté le présent des ministres; car on ne peut rien obtenir sans débourser. On a fait la chasse aux thons. Sa Majesté a pris grand plaisir a voir des milliers de grands poissons réunis sous son trident, avec lequel il en a tué plusieurs K »
C'est pendant que le roi revient sur ses pas et regagne les bords du Rhône que les négociations en vue de la ligue projetée se précisent. Le représentant de Venise, qui devait y avoir une part importante, nous fiit assister à une scène de haute diplomatie par laquelle on pourra se convaincre que l'esprit mercantile de la République n'avait peut-être pas été, malgré les clameurs de ses ambassadeurs, un des moindres obstacles à une action plus prompte et plus efficace de la France. Voici ce qu'écrit Giovanni Pesaro :
« Sérénissime prince, illustrissimes et excellentissimes seigneurs.
« Le jour se fait enfin, et je vous annonce le principe de bonnes dispositions relativement à l'atfaire des Grisons. Je me suis humblement recommandé à notre Seigneur Dieu, et, gnâce à la sagesse des instructions que je reçois au nom de l'État, j'ai conduit l'affaire au point que vous allez voir.
« J'ai agi auprès des ministres pour que l'on mette à profit les conjonctures présentes et la présence du duc de Savoie, afin de devancer le temps fixé pour la conclusion
I. Ambass. vénit., n° 88, 10 nov. 1622. Cf. Héroard : « Le 8, mardi. Le matin, il va voir pêclier aux thons, et il en tue six avec une corsecque. » A partir de la dépêche de l'ambassadeur vénitien qui porte le n° 86, le registre des arcliives qui contient les dépêches suivantes est intitulé :N° 58. Francia 1G22. Gio. Pesaro ambasciadore. Senato IIL Sécréta.
de l'affaire que Ton avait décidé d'arranger à Lyon , les circonstances et d'autres considérations particulières s'y prêtant. Puisieux me demanda quels étaient mes pouvoirs, parce que Sa Majesté était résolue d'en finir complètement avec cette affaire. Je lui répondis que mes offices fréquemment renouvelés n'avaient pas eu d'autre but que de faire connaître à Sa Majesté la situation critique des Grisons ; que la République était toujours dans l'intention de seconder le roi de France et que, lorsque celui-ci serait déterminé à agir d'une manière efficace et suffisante, la République ne manquerait pas d'agir promptement pour sa part. Il me dit que cela ne lui suffisait pas, et qu'il fallait lui présenter, en particulier, le pouvoir de la République, parce que c'était sur cette exhibition que Sa Majesté pouvait former ses résolutions. Je lui dis que l'on pouvait compter sur la République pour une part honorable dans l'exécution de ce que commanderait Sa Majesté, mais qu'avant toute négociation la France devait faire connaître ce qu'elle voulait, et je m'étendis sur la disposition et la résolution très certaine où était la République de continuer ensuite pour sa part. Puisieux me répondit : Voilà qui n'est point parler clair; on peut supposer que vous n'avez pas d'ordres suffisants; la République ne veut point s'engager dans l'afiaire, mais tout bonnement mettre les autres aux prises; voilà le point où je voulais vous amener. Vous n'avez plus lieu de vous plaindre de nous, nous aurons bien de quoi nous excuser.
« Je tâchai en douceur de lui ôter cette mauvaise impression, et je lui dis que la République ne devait rien de plus que sa part ; que la sincérité de ses pratiques , l'intérêt qu'elle a dans cette affaire, l'emploi des moyens très puissants dont on s'est servi pour l'intérêt commun, non sans de fortes dépenses, ne laissaient place à aucun doute à l'égard de la République, mais qu'il fallait faire connaître ce qu'on voulait faire, s'entendre, se concerter, pour ne mettre sur le dos de tous les intéressés qu'un poids proportionnel
et supportable. Le roi, me dit-il, veut employer la force; il- compte réunir 40 000 hommes d'infanterie et 6000 de cavalerie. Sa Majesté y contribuera pour 10 000 fantassins et 1000 chevaux; le duc de Savoie offre 10 000 fantassins et 2000 chevaux; la RépubUque devra donner 15 000 fantassins et 2000 chevaux. C'est ce que vous avez promis; c'est ce dont on a parlé au connétable, et ce qu'il nous a fait savoir des intentions de la République. Les Suisses devront fournir aussi 6000 fantassins.
« Je lui dis que l'on n'avait jamais parlé particulièrement d'employer la force et que la République n'avait jamais rien promis de si précis. On avait dit sans doute que la République était bien armée, qu'elle avait le moyen de servir les intérêts des Grisons, lorsque le roi voudrait bien aussi concourir au même but par ses résolutions. Je fis valoir que l'on devait prendre en considération la condition du roi et celle de la République, l'inégaUté de leurs forces, les dépenses où seraient nécessairement entraînées Vos Excellentissimes Seigneuries et ce qui a été déjà déboursé pour soutenir la cause commune.
<c C'est bien, dit Puisieux, mais alors qu'offrez-vous? Je lui dis : Ce qui a été offert maintes fois, c'est-à-dire de faire entièrement et abondamment notre partie dans le jeu. Puisieux me répondit tout furieux : Allons, ce n'est plus la peine de traiter; je sais bien que la République veut se servir des autres ; je ferai mon rapport en conséquence. Je me suis disculpé, je suis revenu sur les mêmes idées sans réussir à le faire changer d'impression, malgré mes efforts, malgré ma promesse assurée que Vos Excellentissimes Seigneuries contribueront d'une façon raisonnable; je lui donnai toutes les raisons que me suggéraient et mon sentiment et la vérité en cette affaire, et je n'ai jamais pu lui faire entendre raison. Pour conclure, je lui dis que, s'il cherchait dans mes réponses un prétexte pour se tirer d'affaire, le monde ne se laisserait point tromper, parce que la
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sincérité bien connue de la République, tout le mal qu'elle s'était donné à ce propos, accréditaient suffisamment ses bonnes dispositions. »
M. de Puisieux était évidemment de mauvaise humeur; mais n'avait-il pas quelque raison d'être exaspéré par tant de faux fuyants à l'italienne ? Il s'excusa toutefois, sous le prétexte que le poids des affaires lui avait été particulièrement lourd ce jour-là; et les autres ministres renouèrent avec l'envoyé vénitien, d'autant mieux disposé sans doute à écouter ceux-ci qu'il avait été plus malmené par le premier. M. de Schomberg lui exprima en termes précis les vues du gouvernement sur les affaires étrangères : relever l'Allemagne, maintenir les Seigneurs-États et enfin rétablir les Grisons dans leurs droits; tel est ce que nous appellerions aujourd'hui le programme de politique extérieure dont on donna connaissance à l'ambassadeur vénitien.
Le connétable, qui depuis longtemps cherchait l'occasion d'illustrer les derniers jours de sa glorieuse carrière par une campagne en Italie, vint à son tour développer les principes posés dans la courte déclaration de Schomberg : « Le roi, dit-il, est maintenant en route, il est résolu de se tirer avec honneur des affaires des Grisons; pour relever l'Allemagne, il ne fera qu'envoyer un ambassadeur exprès à tous les princes et aux villes libres pour les engager à veiller à leur propre salut et à la conservation de leur liberté; il excusera la France de n'avoir pu contribuer à cette œuvre jusqu'à présent en les assurant qu'à l'avenir elle s'y appliquera. Mais, pour le moment, on ne peut songer de ce côté qu'à user de bons offices; il ajouta qu'on ferait en sorte que le roi d'Angleterre embrasse la cause de l'électeur palatin, qu'on fournirait un secours aux États généraux et que l'on enverrait auprès d'eux pour aplanir et accommoder les malentendus passés. Quant aux affaires des Grisons, le connétable déclara que la RépubHque ne devait avoir d'autre but que d'engager et d'intéresser le roi dans les choses qui les
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concernaient, et qu'il n'y avait pas besoin de marchander avec lui mille hommes de plus ou de moins. La République avait de ce côté plus d'intérêt que qui que ce fût; elle ne devait point perdre une occasion qui se présentait dans des conditions si favorables et qui, une fois perdues, ne se retrouveraient plus *. »
Ces pourparlers avec l'ambassadeur de Venise étaient le premier acte de l'importante négociation qui allait se poursuivre. Le roi, arrivé à Tarascon, y reçut les hommages du nouveau cardinal de Richelieu, dont il n'est peut-être pas invraisemblable de deviner l'influence dans tous ces événements de politique étrangère, sans que nous ayons cependant aucun témoignage à l'appui de cette supposition ^ Louis XIIî, arrivé à Avignon le i6 novembre, en ressortit le lendemain matin pour aller à la rencontre de l'allié dont on attendait la venue depuis quelques semaines.
Le 17 fut annoncée l'arrivée du duc de Savoie. Le roi sortit à cheval, suivi de toute la cour et avec ses gardes, sous le prétexte d'aller à la chasse, et il se porta sur la route que le duc devait suivre. Du plus loin qu'il vit le roi, le prince descendit de cheval et s'avança vers lui. Louis XIII mit aussi pied à terre et lui dit : « Mon cousin, j'ai bien du plaisir de vous avoir rencontré en allant à la chasse. « Le duc mit par deux fois le genou en terre et répondit au roi : « Sire, je