LA POLITIQUE DE LA VIEUVILLE
Mémoire remis par le nonce à Louis XIII sur l'état des affaires extérieures. — Le duc de Fiano, frère du pape, prend possession de la Valteline au nom du Saint-Siège. — Le duc de Féria retient Chiavenne et Ri%'e. — Propositions du pape pour l'accommodement définitif des affaires de la Valteline. — Difficultés relatives à la liberté des passages par les montagnes. — Géographie des passages des Alpes. — Partialité du Saint-Siège en faveur de l'Espagne. — Le prince de Galles à Madrid. — Ambitions démesurées du pape Grégoire XV. — Sa mort. — Politique plus modérée du nouveau pontife Urbain VIII. — Proposition d'alliance faite à Louis Xlll en vue d'une intervention active dans les affaires de l'Europe. — Faiblesse et inertie des ministres français. — Richelieu déplore la mollesse de leur politique. — L'Espagne propose à la France de former une ligue contre les hérétiques. — Rupture du projet de mariage entre le prince de Galles et l'infante d'Espagne. — Chute des Brûlarts. — Le ministère La Vieuville. — Sa politique aussi indécise que celle de ses prédécesseurs. — Articles dressés par Urbain VIII pour le règlement des affaires de la Valteline. — Mécontentement du gouvernement français. — Mansfeld à la frontière. — Départ du nonce Corsini.
(Mars 1023. — Avril 1624.)
On ne s'expliquerait pas toute la portée de la disgrâce des Brûlarts, on ne se rendrait pas un compte exact de la nécessité d'appeler aux affaires des hommes plus énergiques et plus fermes qu'ils ne l'avaient été, sans un retour sur les
événements de la politique extérieure pendant l'année qui vient de s'écouler. La ligue de Paris, le transfert de Télectorat du Palatin au duc de Bavière avaient créé en Europe une situation nouvelle, dont la France pouvait et devait tirer parti. Le gouvernement des Brùlarts avait-il su le faire ? C'est ce qu'il convient de savoir pour achever de les juger.
Le nonce Corsini , dont l'esprit souple et délié savait s'adapter aux circonstances et qui voyait juste, quand il le voulait, remit au roi, le 3 mars 1623, un remarquable mémoire sur l'état des affaires engagées à l'extérieur, et sur les éventualités qui pouvaient en résulter pour la France.
Reconnaissant d'abord que le roi avait le droit d'exiger la restitution de la Valteline, et se demandant s'il ne valait pas mieux poursuivre la voie des négociations plutôt que de recourir aux armes, il disait : « La guerre avec l'Espagne est de si grande conséquence, qu'elle produira une commotion générale en Europe et le bouleversement d'une infinité d'États. » Le nonce, faisant ensuite allusion à Venise et à la Savoie, engage Louis XIII à se défier de certaines puissances italiennes qui cherchent à entretenir l'hostilité de la France et de l'Espagne, pour accroître leurs Etats au milieu des troubles de Tltalie. Corsini n'hésiterait donc pas à conseiller formellement de s'en tenir aux voies pacifiques, si la maison d'Autriche n'avait pas un si grand intérêt à retenir la Valteline pour unir ses États d'Allemagne et d'Italie, et si l'Espagne n'était unie avec elle; si, d'autre part, les Espagnols ne cherchaient pas à empêcher à prix d'or les Suisses de donner la promesse requise d'eux pour la sécurité de la reHgion catholique ; s'ils ne tramaient pas avec ces mêmes peuples de la Rhétie de nouveaux pactes et de nouvelles confédérations; s'ils ne souscrivaient point à chaque instant des conventions nouvelles, et s'ils n'en mettaient d'autres en train, lorsque l'une d'elles est sur le point de s'exécuter. « Il est probable toutefois, ajoute-t-il, que la remise de l'affaire entre les mains du pape a changé la face des choses. Le
Saint-Père prendra une résolution conforme aux intérêts de la France ; car il est le prince le plus intéressé à la liberté de l'Italie^ et il est convaincu que la puissance de la France doit y faire contrepoids à celle de l'Espagne. »
Le nonce ne sait pas si la France n'a pas donné aux Espagnols quelque prétexte de se refuser aux pactes les plus justes. La ligue conclue avec la Savoie et Venise est certes de nature à irriter la susceptibilité et l'orgueil de cette nation. « Cependant, dit-il ensuite, si la circonspection du roi était, en définitive, inefficace ; si l'intérêt d'État se trouvait tellement enraciné dans les esprits des Espagnols qu'ils voulussent, tournant le dos à toute autre considération, garder pour eux la vallée. Sa Majesté doit retenir comme indubitables les maximes suivantes : La première, c'est que la guerre qui ne se fait pas d'un cœur délibéré, avec toutes les forces et toute l'intelligence dont on dispose, n'a jamais une heureuse issue; la seconde, c'est que, par la guerre, on acquiert toujours moins que ce que l'on s'était proposé, et, par conséquent, qui veut peu doit se préparer comme s'il voulait acquérir beaucoup. En troisième lieu, toute résistance accroît la grandeur de celui à qui l'on résiste, si cette résistance n'est pas ferme et constante jusqu'à ce qu'elle ait <;omplètement atteint son but. Le roi devra donc faire la guerre avec des forces beaucoup plus considérables que s'il se proposait seulement la restitution de la Valteline. Car Sa Majesté courrait le risque de la finir avec honte et déception, si, en ruinant l'Italie, il ne faisait que donner aux Espagnols l'occasion d'accomplir le désir qu'ils ont de se la soumettre. Aussi, pour la guerre en Italie, les moyens doivent-ils être très puissants; il faut la faire par mer dans le royaume de Naples, par terre dans l'Etat de Gênes, sur les deux flancs dans le duché de Milan. Et comme les Français, tout belliqueux et courageux qu'ils soient, sont prompts à se flitiguer et à se laisser abattre, on aura dans l'armée un gros noyau ÀQ Suisses et d'Allemands. Beaucoup d'Italiens seront prêts
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à se joindre à ses forces, pourvu que le chef de l'armée inspire confiance et sympathie, et qu'il soit bon catholique. Par conséquent, ni Mansfeld, ni le connétable, ni d'Épernon, ni le duc de Guise ne conviendraient à cette fonction. »
Suivent des conseils pour la défense des frontières^ une invitation à adhérer à la Ligue cathohque d'Allemagne, qui ne veut pas, contrairement au désir de l'Espagne, que ses Etats soient restitués au Palatin, et l'insinuation qu'un soulèvement des protestants pourrait bien être fomenté à l'intérieur « par l'or du Pérou ». Dans ce cas, le nonce indiquait comme remède la prise de possession de La Rochelle et l'entretien d'une forte armée à l'intérieur.
Ce mémoire présentait avec une habile exagération toutes les raisons qui pouvaient entraver la France dans la revendication de ses droits et la protection de ses alliés. Le Saint- Siège détournait adroitement la France d'entreprendre une guerre qui était représentée comme offrant les plus grandes difficultés, afin de l'engager peu à peu dans une vaste conspiration contre la liberté des peuples et le repos de l'Europe, dont les Jésuites étaient l'âme et l'empereur Ferdinand le promoteur.
L'ambassadeur vénitien révèle ce projet dans deux curieuses dépêches. « A propos de la guerre d'Allemagne^ dit-il, il est question d'un projet d'après lequel l'empereur gouvernerait l'empire en souverain absolu, et les trois rois de France, d'Espagne et d'Angleterre feraient de même ; c'est un artifice pour conduire les Français à la guerre civile ; on voudrait que, pour l'exemple, nulle assistance ne fût donnée à des rebelles, c'est-à-dire aux Etats de Hollande; les Jésuites y travaillent; ce serait une ligue secrète contre la liberté publique '. »
Dans la dépêche suivante, l'ambassadeur vénitien restreint un peu les proportions d'une entreprise aussi vaste^ dont la