‹ RichelieuChapitre 168 sur 196 · Agucchia, .24 mai · texte numérisé non relu

Agucchia, .24 mai

préjudiciable aux Français , qui sont déjà en possession <i'une alliance avec les Grisons et qui par cette raison peuvent avoir le passage pour eux et user de leur influence pour qu'on ne l'accorde à personne, de même que, d'autre part, les Espagnols et les Vénitiens peuvent se concilier les esprits de ces peuples et obtenir d'eux le passage en cas de besoin. Mais, comme ^'otre Seigneurie semble supposer qu'il n'y a qu'un passage dans cette partie des Alpes et qu'il est en possession des Valtelins, je crois devoir lui dire qu'il y en a deux, sinon trois, et si éloignés l'un de l'autre que l'on peut amener des armées d'Alsace et d'Allemagne en Italie sans que Tun de ces passages soit un obstacle pour l'autre.

« Le premier chemin est celui de la Valteline, lequel part du lac de Côme à Colico et au fort de Fuentès et qui s'en va tout le long de la vallée jusqu'au comté de Bormio, et là, gravit le mont Brolio et, par la vallée de Sainte -Marie €t de Munster, s'en va chez les Grisons, dans le Tyrol et en Allemagne; si l'on tourne auparavant à droite, la route traverse le Valfurba et s'en va dans le Trentin, et par suite arrive dans le Tyrol sans que l'on touche au pays des Grisons ni à celui des Vénitiens ; mais les routes sont mauvaises. Pour cette raison , si l'on suppose la Valteline au pouvoir des gens du pays ou d'autres que les Grisons, ceux-ci ne peuvent pas empêcher que du Tyrol ou du Trentin l'on amène des troupes en Italie; mais le maître de la Valteline peut parfaitement empêcher le passage chez les Vénitiens de gens qui soient leurs amis et les priver ainsi de tout secours.

« L'autre chemin est celui de la vallée de Chiavenne; de cette partie du lac de Côme que l'on appelle lac de Chiavenne, on peut aller par la vallée de Bregaglia dans l'Engadine supérieure, et de là, en descendant jusqu'à la vallée inférieure, on s'en va dans le Tyrol et dans l'Allemagne, ou bien de la vallée de Bregaglia et de l'Engadine supérieure,

en tournant à gauche par le mont Julier, on passe dans k vallée du Rhin à la hauteur de Coire, et l'on peut aller en Suisse et en Allemagne.

« Il faut ajouter aux précédents un troisième chemin ; car, si l'on va par la vallée de Chiavenne et que l'on tourne à gauche avant d'arriver à la ville principale par la vallée de San Giacomo et qu'on gravisse le Splugen, on descend de là dans la vallée du Rhin, et l'on chemine par tout le pays des Grisons; cette voie pour aller d'Italie chez les Grisons est la plus courte et la plus fréquentée, bien que la montagne soit malaisée. Les deux routes aboutissent à Rive-de-Chiavenne, et pour cette raison le fort de Rive commande l'une et l'autre.

« Ceci, qui est la vérité, étant posé, je dis à Votre Seigneurie que par la voie de l'Engadine, de BregagUa et de Chiavenne peuvent venir des armées jusqu'aux confins de l'État de Milan, sans que les Valtelins puissent l'empêcher. Cette route est même considérée comme la meilleure et la plus commode, à tel point que c'est par là que vont et viennent toutes les marchandises, et quoique le duc de Feria se soit efforcé de les faire venir par le comté de Bormio et par la Valteline, voie suivie autrefois, dit-on, il n'a pas pu décider les marchands allemands à abandonner une route déjà usée par leur labeur, parce que les loueurs de chevaux et les conducteurs sont tous Grisons, pauvres gens dont c'est le métier, et parce qu'ils veulent retenir le commerce dans leur pays ; mais, déjà du temps des anciens Romains, il est certain, d'après les vestiges de leurs routes et de leurs fortifications, que c'était la même voie que l'on suivait.

« Donc les Français peuvent, par le moyen de leur confédération avec les Grisons, alors même que ceux-ci ne seraient pas maîtres de la Valteline, avoir le passage par les Alpes en Italie, sans qu'ils aient à le demander à personne. Les Espagnols pourraient en faire autant alors même qu'ils seraient privés de leurs communications par la Valteline,

parce que, vu les nécessités de l'approvisionnement et du commerce, les Grisons seront forcés d'être leurs amis. Les Espagnols peuvent ainsi tirer autant de troupes qu'ils voudront de l'Allemagne.

« C'est aux Vénitiens seuls que l'on ferme toutes les routes en leur enlevant le passage par la Valteline. Mais il y a en outre bien d'autres chemins pour venir d'Allemagne en Italie sans toucher aux pays autrichiens; il y en a un surtout qui est très fréquenté : c'est celui de Lugano à Bellinzona par le Saint-Gotthard pour aller chez les Suisses; ce chemin est tout entier au pouvoir de cette nation; il y a encore celui du Valais, dont les circuits mènent au lac Majeur, et, pour cette raison, le duc de Feria fait tous ses efforts afin de se confédérer avec cette nation.

« Et je pourrais encore citer à Votre Seigneurie non pas une seule, mais quatre ou cinq routes, sans compter celle de Trente et du Tyrol, par lesquelles les barbares n'ont que trop facilement l'entrée d'Allemagne en Italie, Tout cela diminue grandement l'importance et la réputation de la Valtehne et doit ôter toute crainte aux Italiens; et par conséquent l'on peut dire aux Français que, s'ils veulent avoir un passage le meilleur possible, ils n'ont rien à désirer si l'on rend Chiavenne aux Grisons et s'ils maintiennent leur confédération avec eux; mais s'ils veulent empêcher qu'aucun autre, si ce n'est eux, qui n'ont point d'États de l'autre cô^é des monts, puisse y faire venir des troupes, ils ne l'obtiendront jamais, si ce n'est sur le papier, quelques pactes qu'ils fassent avec les Grisons et les Valtelins. Les Espagnols et les Vénitiens, par des raisons de commerce et parla force de l'argent, en obtiendront en fin de compte tout ce qu'ils voudront, comme l'expérience des temps anciens l'a prouvé.

« La conclusion de tout cet exposé est qu'il faut laisser la ligue libre d'accorder ou de refuser le passage K »

Page 1