Nonce. 12 mars
s'éloigne de la reine sa mère, afin que ni lui ni elle ne fassent plus crier le monde par le lait de leurs favoris ; mais la reine, pour ne point manquer à la reconnaissance des services qu'elle dit avoir reçus dudit évoque, ne peut pencher à lui donner son congé si l'on ne trouve moj^'en qu'elle puisse le faire sans marque d'ingratitude et avec honneur pour elle. Aussi Leurs Majestés ont dû convenir ensemble que l'on fera tous les efforts possibles à Rome pour assurer le chapeau cardinalice à l'évêque, lors de la prochaine promotion , mais sous la condition expresse qu'aussitôt après il partira pour Rome. On dit que la reine consent volontiers à adopter ce moyen terme, et, pour en assurer l'effet, on a, l'autre jour, mandé un courrier extraordinaire en cour de Rome '. » Richelieu se fit humble, sans doute^ comme il le dit lui-même, « pour que l'ombrage qu'on avait de sa personne ne portât point préjudice à sa maîtresse ; » mais ajoutons aussi parce qu'il savait que c'était le meilleur moyen de servir ses propres intérêts. Quant au second point, qui concernait la rentrée de la reine mère au conseil, il est certain qu'elle obtint une sorte de satisfaction : « La reine mère, dit l'ambassadeur vénitien (14 février), a été faite du conseil, avec beaucoup de paroles d'honneur ; » mais cette concession était purement honorifique. « La reine mère, dit Richelieu au milieu de subtiles amplifications oratoires d'où se détache ce trait si expressif, reconnaît bien d'abord qu'on ne lui
I. Ambass. tioreiit., 12 mars 1622. — Si Tincident en lui-même n'est point rapporté par les Mémoires du cardinal, on sent néanmoins le dépit profond qu'il dut lui causer, dans les paroles suivantes, dont les premières sont belles et fières : « lis connaissaient en moi (les ministres) quelque force de jugement; ils redoutaient mon esprit, ci-aignant que, si le roi venait à prendre quelque connaissance particulière de moi. il me vînt à commettre le principal soin de ses affaires. A cet effet, ils se servaient de plusieurs personnes qui vomissaient mille calomnies contre moi, afin que, ayant prévenu le jugement de Sa Majesté par une mauvaise impression qu'on lui donnait de ma personne, toutes mes actions lui fussent suspectes et odieuses. » {Mém., p. 258.)
fait voir que la montre de la boutique et qu'elle n'entre point au magasin. »
Isli la reine mère ni la reine régnante n'avaient donc reçu de Louis XIII, après son retour, tous les sujets de contentement qu'elles espéraient de lui. Anne d'Autriche était patiente et tenace, mais savait se résigner. Marie de Médicis était violente et emportée et ne savait plus dissimuler, à cette époque de sa vie. Un incident qui n'était pas sans gravité, mais que Marie de Médicis, en femme vindicative, sut envenimer à plaisir, fit éclater la mauvaise humeur qui recommençait à l'animer contre tout le monde.
Le 10 mars, le prince de Condé, qui occupait au Louvre l'ancien appartement de la duchesse de Luynes, devait y donner la comédie. La reine mère n'avait point manifesté un grand désir de s'y rendre ; mais elle en avait été priée trois ou quatre fois avec de vives instances par la reine sa belle-fille. Pour complaire à celle-ci et pour ne pas donner à Monsieur le Prince lieu de croire qu'elle manquât de considération pour sa personne, elle prit la résolution de se rendre à la fête. L'heure approchant, elle monta dans l'appartement de la reine régnante, qui était au-dessus du sien, et s'arrêta dans la chambre de Sa Majesté, pour s'entretenir avec elle et avec les princesses de la cour, qui étaient presque toutes réunies là, en attendant que l'on annonçât que tout était prêt chez le prince de Condé. Mais voilà que Ruccellaï, cet abbé italien ambitieux et intrigant, qui, longtemps un des confidents et des hommes d'aff'aires de la reine mère , avait fini par être évincé , à l'instigation de Richelieu , du rang distingué auquel il prétendait dans l'affection de Marie de Médicis, et qui s'était vengé en devenant Tâme damnée du duc de Luynes, fit son apparition; sans se laisser intimider par la présence de son ennemie, il vint se placer vis-à-vis d'elle et la regarda avec hardiesse et fixement. La reine mère fut saisie de colère, et le roua;e lui monta subitement au visage. Rue-
cellaï s'en aperçut, comme toutes les personnes présentes; il échangea quelques mots avec la princesse de Condé et la princesse de Conti, et tous les trois se prirent à sourire. La reine, pensant qu'ils riaient de son changement de visage, se fâcha tout à fait, et, appelant M. de Bonneuil, le maître des cérémonies, lui ordonna d'aller trouver Ruccellaï pour commander à celui-ci de sortir de sa présence et lui signifier qu'il ne lui arrivât plus désormais de se trouver là où elle serait. Bonneuil obéit, et l'abbé se retira immédiatement dans une autre pièce.
Les deux reines allèrent ensuite voir la comédie et, quand elle fut terminée , regagnèrent chacune son appartement. Ruccellaï entra alors dans la salle où avait eu lieu la représentation, vint trouver le prince de Condé, auprès duquel il avait cherché un appui après la mort du duc de Luynes, lui raconta ce qui s'était passé et le supplia de le prendre sous sa protection ; il lui demanda en outre de prier le roi d'aller parler lui-même à la reine mère pour tenter de l'apaiser, les démarches qu'il avait fait faire en ce sens au cardinal de La Valette, au duc de Bellegarde et à beaucoup d'autres seigneurs n'ayant eu aucun succès.
Le prince de Condé trouva dans cet esclandre une occasion de ruiner le peu de crédit qu'avait regagné la reine mère, et il alla sur l'heure chez le roi pour lui parler de l'affaire. Le roi lui répondit que, sachant combien la reine mère était exaspérée contre Ruccellaï, il ne voulait point lui parler à ce propos. Mais le prince insista vivement ; il proposa à Louis XIII l'expédient suivant, pour éviter à sa timidité et aux hésitations de sa parole l'embarras d'une entrée en matière, et aussi pour pallier ce que l'initiative directe du roi en cette occasion aurait pu avoir de blessant pour Marie de Médicis : on enverrait à la reine mère le président Jeannin, pour tenter auprès d'elle les bons offices réclamés par Ruccellaï; presque en même temps, le roi se rendrait chez sa mère, comme par hasard, et, à l'occasion de la ren-
contre qu'il y ferait du président, entrerait en conversation sur le même sujet que ce dernier. Le prince fit tant que le roi approuva le plan ; et le lendemain même de la scène qui avait eu lieu, au lever de Marie de Médicis , le président Jeannin se présenta. Tandis qu'il exposait gravement la commission dont il était chargé, la reine mère entra dans une telle fureur que le pauvre président en resta tout abasourdi. Elle lui dit entre autres paroles indignées que ce Ruccellaï l'avait offensée de la façon la plus sensible en mainte et mainte occasion, et qu'elle ne lui pardonnerait jamais; qu'elle se considérait comme d'autant plus gravement offensée que cet liomme était sujet de sa sérénissime maison, et que le roi devait plutôt le taire punir que lui procurer son pardon ; elle savait bien que tout cela ne provenait pas du roi, mais du prince de Condé, qui, pour lui causer du déplaisir à elle, avait pris l'abbé sous sa protection^ et en fin du compte, puisque le prince se plaisait à lui jouer aussi ouvertement de pareils tours, il pouvait s'attendre de sa part à des procédés semblables, en tout et pour tout.
Le roi arriva sur ces entrefliites, et, avant qu'il eût commencé à parler, la reine le prévint en disant qu'elle s'étonnait grandement qu'il se fût laissé induire par le prince de Condé à lui causer un déplaisir aussi extrême que celui de lui faire parler en £iveur de Ruccellaï, qui l'avait, dit-elle en propres termes, trahie, bernée, décriée, et au dedans et au dehors du royaume. Puis elle énuméra tous les griefs qu'elle avait sur le cœur, et ajouta que non seulement elle ne voulait pas oublier tant d'injures, mais qu'elle en demandait justice à Sa Majesté et qu'au défliut du roi elle se ferait justice ellemême en faisant coucher à terre le Ruccellaï.
Louis XIII, voyant sa mère dans une si grande colère, lui répondit : « Madame, que Votre Majesté ne s'emporte pas. Je ne viens point pour lui parler en faveur de Ruccellaï ni pour la mécontenter; je crois cependant devoir lui dire qu'à mon avis elle pouvait se montrer moins irritable qu'elle
ne l'a fait hier au soir dans la chambre de la reine ma femme ; car il doit suffire, ce me semble, à Votre Majesté, que Ruccellaï n'entre pas dans votre appartement, comme en effet il n'y entre point. »
Ces froides paroles, loin de calmer la reine, l'animent encore davantage : « Je l'ai fait exprès, reprend-elle, pour apprendre à la reine ma bru que, comme elle est plus jeune que moi, elle doit me porter respect; car je me suis bien aperçue qu'elle était de consentement avec Ruccellaï, quand il est venu me regarder de cette façon sous le visage. Mais, n'importe, je n'entrerai plus jamais dans cette chambre. >' Le roi prit assez mal ces paroles à l'adresse de sa femme, et murmura entre ses dents que la reine mère pourrait bien se contenter d'être maîtresse chez elle et que chacun aimait à être le maître chez soi. Qiiant au prince de Condé, « il n'avait point, dit-il, assez d'empire sur son esprit pour lui faire perdre le respect et l'amour qu'il lui devait à elle, qui était sa mère et une mère qu'il aimait tendrement. »
Marie de Médicis, sentant que l'émotion à laquelle s'abandonnait son fils semblait tourner à son avantage, éclata en sanglots et reprit au milieu de larmes abondantes qu'elle faisait savoir partout sa résolution de ne plus souffrir que personne lui mît le pied sur la gorge, quel qu'il fût; et que Sa Majesté eût en conséquence h faire en sorte que le prince de Condé ne se mît point en tête une telle entreprise; car elle saurait bien se défendre elle:même. Quant à Ruccellaï, elle n'en parlerait plus; mais, si elle ne recevait point satisfaction pour le fait dont il s'était rendu coupable, elle trouverait moyen de lui faire connaître à quel point il avait dépassé les bornes de la témérité.
Le roi, qui avait montré tant de bon sens et de dignité pendant cette scène violente, se retira sans avoir réussi à apaiser sa mère. Il revint peu de temps après pour prendre congé d'elle; car il allait passer cinq ou six jours à Saint-Germain, Marie de Médicis avait eu le temps de réfléchir; elle se mon-
tra moins véhémente. Elle dit au roi : « Qiiant au fliit d'avoir usé d'autorité dans la chambre de la reine, j'en ai regret, et je prie Sa Majesté et vous-même d'excuser ma colère et d'en imputer toute la faute au Ruccellaï, qui est venu , comme chacun l'a pu voir, me fiiire l'affront qu'il m'a fait en face. En ce qui touche Vos Majestés dans cette affaire, je suis prête à leur donner toutes les satisfactions désirables ; mais^ pour ce qui regarde le Ruccellaï, je n'aurai point de repos qu'il ne me soit donné à moi la satisfaction exemplaire qui m'est due. Si encore il était Français, ou serviteur actuel de Votre Majesté, je l'aurais supporté plus patiemment; mais c'est un étranger, un sujet de ma maison, et non pas un serviteur de Votre Majesté, encore moins un serviteur nécessaire, ni même utile en aucune façon, soit à Votre Majesté, soit à la France; bien au contraire, car il n'est bon à autre chose qu'à semer des zizanies. » La reine mère termina en invitant le roi à considérer quelles fâcheuses conséquences pourrait produire le foit de supporter que le prince de Condé, pour montrer sa malveillance vis-à-vis d'elle, s'ingérât de vouloir protéger le Ruccellaï, au risque de diviser la cour en deux camps.
Ce n'était pas là une vaine menace. Le roi se contenta de répondre à Marie de Médicis qu'il lui ferait donner tout contentement, et il partit. Le soir même, il y avait au Louvre deux partis ; car la déclaration ouverte d'hostilités entre Marie de Médicis et le prince de Condé était venue à la connaissance de chacun. Les anciennes factions de Condé et de la reine mère, qui avaient été jusque-là dissimulant les passions qui les animaient, se réveillèrent. On vit se porter du côté de la reine, pour se mettre publiquement à son service, les ducs de Longueville, de Nemours, de Vendôme, et le grand-prieur de France; le comte de Soissons, n'osant pas prendre franchement une attitude contraire à une réconciliation avec M. le Prince, que le roi lui avait récemment imposée, vint sous main assurer la reine de sa fidélité. Tous
ces personnages ne s'en tinrent pas à de chaudes protestations en faveur de Marie de Médicis ; le bruit courut que le duc de Vendôme, en particulier, lui avait proposé de faire tuer Ruccellaï. La reine mère, contente de montrer les forces dont elle disposait pour l'intrigue, en raison de ce concours empressé de dévouements, leur répondit, avec une habileté dont elle entendait se faire un mérite vis-à-vis du roi, qu'elle les remerciait des bonnes dispositions dans lesquelles ils se trouvaient pour l'assister ; mais que, vivant dans la protection et la bienveillance du roi son fils, il n'était point nécessaire qu'elle eût recours à d'autres qu'à lui.
Le duc de Guise et son frère, et la nombreuse clientèle dont ils disposaient, se rangèrent au contraire du côté du prince de Condé. Le prince, qui ne quittait point la personne du roi, avait de sérieux avantages dans cette lutte, où l'on n'en était encore qu'au choix des positions. Des messagers de paix s'entremirent entre les deux camps : le duc de Bellegarde multipliait ses pas pour essayer de rajuster les choses, et le nonce crut devoir aussi se mettre de la partie. On chercha une base d'accommodement : Condé se désisterait de la protection de Ruccellaï, et la reine ferait sa paix avec lui. Qj-iant à Ruccellaï, il se retirerait de la cour pour quelque temps et irait taire un séjour dans une abbaye que le duc de Luynes lui avait fait obtenir sur la confiscation des biens du duc de llohan. Marie de Médicis ne consentait cependant à déposer les armes qu'à la condition que Ruccellaï sortirait de France.
On ne se fait qu'une idée fort inexacte de toute cette afiaire, d'après le récit de Richelieu ', très court d'ailleurs, dans lequel il attribue à la reine une constante modération de tenue et de langage, et dissimule à tel point sa propre personne qu'on ne la voit point paraître. L'évèque eut cependant son rôle. « M. de Luçon, dit l'ambassadeur florentin, craignant que cette intrigue ne gâte l'aftaire de sa promotion,