LES AFFAIRES DE LA VALTELINE ET LE TRAITÉ DE MILAN
Situation de la France vis-à-vis de l'étranger. — Caractère des principaux ministres de Louis XIII. — Le gouvernement pontirical pousse Louis XIII à continuer la guerre contre les protestants. — Obstacles suscités par les Espagnols à l'exécution du traité de Madrid, relatif à la Valteline. — Piùse d'armes des Grisons. — Le gouverneur de Milan et l'archiduc Léopold s'emparent de points fortifiés sur leur territoire. — Menaces impuissantes du gouvernement français. — Découragement des Grisons. — Ils se livrent à l'Espagne par le traité de Milan. — Duplicité de la cour d'Espagne. — Indécision du gouvernement français. — Revirement de la cour de Rome en faveur des intérêts français. — Causes de cette évolution. — La situation du cardinal secrétaire d'Etat Ludovisi est ébranlée. — La France réclame l'annulation pure et simple du traité de Madrid. — Louis XIII fait part au conseil de sa résolution de reprendre la guerre contre les protestants.
(Mai 1621 — Mars 1G22.)
Depuis la courte expédition conduite, après la mort de Henri IV, par le maréchal de La Châtre, jusque sous les murs de Juliers , pour sauver la succession de Clèves , Berg, etc., de la tentative d'usurpation de la maison d'Autriche, la France né s'était pas mêlée activement aux affaires du dehors. Marie de Médicis n'avait songé, pendant toute sa régence, qu'à établir ses filles sur les trônes les plus brillants de l'Europe. Après avoir marié la princesse Elisa-
beth avec riiéritier de la couronne d'Espagne, elle avait voulu donner sa seconde fille Christine au prince de Galles. L^Angleterre protestante et l'Espagne catholique représentaient en Europe deux principes politiques absolument opposés; Marie de Médicis, dont la faiblesse ne voulait mécontenter ni l'une ni l'autre puissance, dut conséquemment s'en tenir, dans ses relations extérieures, à une ligne de conduite molle et indécise. Les alliances préparées par Henri IV à la France furent abandonnées, sans être véritablement remplacées. Le mobile et ambitieux duc de Savoie, Charles-Emmanuel, notamment, ne fut point soutenu contre les ambitions de l'Espagne en Italie. Pierre de Tolède, gouverneur du Milanais espagnol, put entrer sur le territoire piémontais, mettre le siège devant Verceil et s'en emparer, au mépris du traité d'Asti, dont le roi Louis XIII était garant. D'autre part, le traité de Xanten (1614) ayant partagé entre les compétiteurs protestants et cathoUques le territoire contesté de Clèves, Berg et Juliers, les puissances protestantes dont Henri IV s'était ménagé le concours cessèrent de compter sur l'appui de la France.
Le duc de Luynes s'était efforcé de relever la poHtique française de cet abaissement. Il avait imposé à l'Espagne la restitution de Verceil, et au duc de Savoie un désarmement qui, pour le moment, coupait court aux difficultés pendantes en Itahe. Il avait fait plus : revenu franchement à l'alliance piémontaise, il avait dédommagé le prince de Savoie Victor-Amédée de la perte de Madame Elisabeth, mariée à l'héritier de la couronne espagnole, en lui faisant accorder la main de la princesse Christine. Si, au commencement de la guerre de Trente ans, Luynes sembla faire le jeu de l'empereur Ferdinand II contre le comte palatin Frédéric Y, élu roi de Bohême, en favorisaiTt au profit de l'empire la conclusion d'une trêve entre l'Union cvaugéJique pvo- ' testante et la Ligue catholique; plus tard, il voulut localiser les hostilités en décidant l'Union évangcliqne l\ se désintéresser
de la querelle entre Tempereur et Frédéric V tant que les Etats héréditaires de ce dernier seraient épargnés (1620); il poursuivait le même but quand il détourna le Hongrois Bethlen Gabor de faire cause commune avec les Bohémiens révoltés. Après la ruine des espérances du Palatin en Bohême, par suite du désastre de la Montagne Blanche (1620), lorsque les impériaux de Tilly, secondés par les Espagnols de Spinola, s'emparèrent du haut Palatinat (i-62i), Luynes protesta énergiquement contre la politique de Ferdinand II. Les graves affaires de la \\ilteline avaient été également Fobjet de ses préoccupations.
Les Espagnols s'étaient, par surprise, et sous prétexte de protéger les intérêts religieux des habitants catholiques, saisis de ce petit pays, sujet des trois Ligues grises protestantes. Par sa configuration géographique, la Valteline donne accès aux principaux passages qui font communiquer l'Allemagne avec l'Italie et qui, à cette époque, unissaient à travers les Alpes les deux branches de la maison d'Autriche. Le traité de Madrid (15 avril 1621), dont le négociateur, choisi par le connétable de Luynes lui-même, fut le comte de Bassompierre, décida la restitution du doiiiiuiitin de la Valteline aux Grisons, moyennant certaines garanties religieuses en fliveur des \'altelins. La mort empêcha le duc de Luynes de tenir la main ferme à l'exécution de cette convention.
Si la pohtique du connétable n'avait pas été plus décidée à l'extérieur, c'est qu'il avait, non sans raison, jugé qu'il convenait d'en finir d'abord avec les résistances des protestants contre l'autorité royale. A cette œuvre, il avait usé les derniers jours de sa vie.
En 1622, comme Tannée précédente, au dehors ainsi qu'au dedans du royaume, des questions où la politique et la reUgion étaient mêlées lune à l'autre formèrent^ à côté des affaires de la cour, le principal souci du gouvernement.
La nature des difficultés que Louis XIII et ses ministres avaient à résoudre ou à trancher donne un intérêt parti- <;ulier à une dépèche du nonce apostohque, dans laquelle il apprécie, au point de vue de la cour de Rome, le caractère et la valeur des hommes qui étaient alors au pouvoir :
« Les principaux ministres sont, dit-il, le comte de Schomberg, contrôleur- général des finances et grand-maître ■de l'artillerie. C'est une personne soHde, prudente, un soldat qui n'est pas sans mérite, et un bon catholique. Mais il €St lent, et ce n'est point un génie supérieur, ni un esprit bien vif.
« Il y a chez le cardinal de Retz (chef du conseil), avec une égale mesure, droiture dans les intentions, franchise, sincérité , uniformité dans la conduite politique, égalité d'humeur et prudence dans les avis; mais il a une timidité naturelle qui lui fait suivre le plus souvent les opinions d'autrui et non pas les siennes, cherchant ainsi à se mettre à couvert derrière sa renommée de prudence et désirant volontiers se maintenir dans les bonnes grâces de ceux qui sont les plus puissants '.
" Le garde des sceaux (de Vie) est un homme simple et bon, et porte de l'affection cà l'église et au Saint-Siège apostohque; mais la vigueur et la fermeté ne répondent point chez lui à tant de bonnes parties 2.
1. RicheL, Mém., p. 2G7 : « Le cardinal de Retz, étant tombé malade à Lunel, mourut le 16 août (1622) d'une fièvre d'armée; il fut regretté, parce qu'il avait l'esprit doux, mais était faible, de nulles lettres et de peu de résolution. Il ne fut pas appelé à la dignité de cardinal par extraordinaire mérite qui fût en lui, mais par la faveur de ses alliances, et le sieur de Luynes l'établit chef du conseil pour autoriser les choses qu'il voulait. » Nous recueillons sur le même personnage le trait satirique suivant dans un pamphlet du temps [la France mourante) : « Les simagrées de suffisance du cardinal de Retz. »
2. Ambass. vénit., n" i5, 24 déc. 1621 : « Vie, garde des sceaux, sujet qui a la réputation d'être un bon Français, vieux ministre de la couronne et serviteur du feu roi, a été ambassadeur de Sa Majesté ihez les Suisses et les Grisons. Il est octogénaire. «
« Le chancelier (Brûlart de Sillery) a au suprême degré l'expérience, la prudence, l'habileté, la capacité et l'entendement, mais point de sincérité, point de bonne foi, point d'affection ni d'amitié pour la religion; et il mesure toute chose d'après l'intérêt.
« M. de Puisieux incline au bien par sa nature ; mais, par suite des enseignements paternels, il agit souvent d'après des règles purement politiques ; dans une charge proportionnée à ses forces, il rendrait des services.
« Le prince de Condé est un esprit bien doué, un négociateur délié, un beau diseur; il a de l'action, de la vivacité. du feu, de la véhémence; mais il est léger, mais il est dissolu, mais il est avare.
« C'est au président Jeannin qu'il faut donner la supériorité sur tous. Lui est un homme tout droit, d'une prudence solide, d'une longue expérience et qui n'a pas moins de franchise que d'adresse, que de désintéressement, que de fidélité, que d'affabilité. Aucuns l'ont estimé plus politique que religieux, et bien qu'à l'occasion il ait en effet donné quelque raison de le croire tel, même en matière de religion, il mérite aussi sa louange (23 février 1622). »
Tels étaient les principaux personnages qui allaient avoir à se prononcer sur les décisions à prendre au retour du printemps, La situation politique comportait encore, comme l'année précédente, soit une expédition nouvelle à l'intérieur contre les huguenots, soit une démonstration militaire contre les Espagnols^ toujours établis en Valtehne. Il ne parait pas en effet que le gouvernement ait cru devoir sortir de sa réserve vis-à-vis de l'étranger ailleurs que sur ce point. La fin de la trêve de 12 ans, entre l'Espagne et les Provinces- Unies, approchait cependant; déjà la république fournissait de l'argent à Frédéric V et à ses lieutenants pour recouvrer le Palatinat. Mais la France n'était pas disposée à seconder les Provinces-Unies, à ce moment, pas plus qu'elle n'encouragea à sortir de la neutralité l' Union évangélique un ins-
tant réunie à Heilbronn. C'est que le gouvernement était bien plus préoccupé, avec raison, des huguenots en France, et de la Valteline dans les Alpes. Entre ces deux alternatives de guerre, soit intérieure, soit extérieure, le Saint- Siège poussait ardemment au choix de celle qui consistait à reprendre avec vigueur la partie interrompue contre les protestants français ; et c'est au point de vue de leurs dispositions à cet égard que le nonce jugeait les ministres. Mais la France avait en sa sauvegarde d'autres intérêts que ceux de la religion, et il importe de rappeler lesquels, pour mieux apprécier dans quelles conditions avait à se mouvoir la politique du gouvernement.
L'habile et heureuse négociation du comte de Bassompierre à Madrid semblait avoir mis fin au litige dont la ValteUne était l'objet '. Le gouvernement espagnol s'était engagé à évacuer toutes les positions qu'il avait occupées dans la Valteline et dans la vallée de Chiavenne. Les Grisons, d'autre part, devaient également retirer leurs troupes des points dont ils n'avaient pas été délogés par les Espagnols, et accorder une amnistie générale à tous leurs sujets de la Valteline, de Chiavenne et du comté de Bormio. En ce qui concernait la religion, il était convenu que toutes les nouveautés préjudiciables à l'exercice du culte catholique, qui avaient été introduites dans ces contrées depuis l'année 1617, seraient abolies. Ces clauses fondamentales du traité de Madrid, conçues d'après une appréciation équitable des intérêts politiques et religieux qui se trouvaient en question, étaient empreintes cependant, de la part des Espagnols, d'une trop grande modération pour ne point cacher quelque piège.
Le piège se trouvait en effet dans les clauses d'exécution. L'article iv stipulait que les Grisons jureraient de se conformer aux conventions arrêtées à Madrid et que l'appli-