I. Vittorio Siri, Memorie fécondité
cation du tnité aurait pour garants le roi de France, les treize cantons suisses et les Valésans, ou au moins la majorité des cantons '. L'influence que le comte de Bassompierre, en sa qualité de colonel-général des Suisses, exerçait dans ces régions, avait fait supposer au gouvernement français que l'exécution du traité ne serait point entravée du fait des Suisses. Mais on avait pu prévoir qu'il n'en serait pas de même de la part du gouverneur de Milan, l'astucieux et opiniâtre duc de Feria. Car, au moment même où le traité se négociait, le secrétaire d'État du Saint-Siège, le cardinal Ludovisi, faisait envisager la question sous cet aspect au patriarche d'Alexandrie, nonce apostolique à Madrid :
« L'exécution des choses accordées, écrivait le cardinal, devra être remise au duc de Feria et en même temps au nonce de Notre-Seigneur et aux ambassadeurs de Sa Majesté et du Roi Très-Chrétien près les Suisses. Mais il faut que les ministres de Sa Majesté Catholique s'exécutent entièrement; l'expérience a montré qu'ils ne s'y résignent pas facilement '. »
Le gouvernement français fut joué non-seulement par le gouverneur de Milan, mais par les Suisses. Les intrigues de l'Espagne empêchèrent en effet la majorité des cantons helvétiques de se porter garants de l'exécution du traité de Madrid ^ Le duc de Feria, décidé d'autre part à l'éluder, entama des négociations particulières avec les Grisons, pour traiter directement avec eux, au préjudice de leur alliance avec la France. Loin de s'y prêter, les Grisons, à l'instigation des Vénitiens, entreprirent de recouvrer par les armes
1. On sait que les Ligues grises étaient non pas des membres, mais des alliés de la Confédération helvétique, ainsi que \c Valais. (Voy. A. Himly, Histoire de la formation territoriale des États de l'Europe centrale, Paris, Hachette, 1876, t. II, p. 393, sqq.).
2. Dépêche du cardinal Ludovisi au patriarche d'Alexandrie, 10 mai 1621. Bibl. Barberini, mss, LXV, 28.
3. Voir dans Le connétable de Luynes, le chapitre Exécution du TRAITÉ DE Madrid,
ce qu'ils avaient perdu; ils descendirent en force dans la Valteline. Le duc de Feria^ qui s'était préparé de longue main à l'offensive, les repoussa et profita de Toccasion pour mettre la main sur Rive et sur Chiavenne. L'archiduc Léopold, combinant les efforts de l'Autriche avec ceux du gouverneur espagnol, occupa les positions stratégiques de Mayenfeld, à l'endroit où le Rhin débouche de la vallée de Coire, et de Poschiavo^, dans l'étroite et abrupte vallée qui, à la descente du Bernina, met en communication l'Engadine et la Vakehne ^. Il mit encore garnison sur d'autres points, et il se trouva qu'à la fin de l'année 1621, les portes principales du pays des Grisons étaient occupées par des armées étrangères. Feria crut les tenir et leur offrit de nouveau l'alliance espagnole.
Malgré l'incUnation de Rome pour Madrid, le nonce apostolique ne peut s'empêcher de signaler en termes énergiques les inconvénients qui résultaient d'un semblable abus de la force; et on le comprend; car, si le Saint- Siège faisait des vœux pour que la maison d'Autriche restaurât son autorité en même temps que la religion en Allemagne, il en faisait naturellement moins pour que la puissance espagnole s'affermît et s'étendît sur la péninsule itaUenne, et il pensait d'ailleurs que donner de pareilles inquiétudes à Louis XIII, du côté des Alpes, n'était
I. Des trois Ligues grises, à savoir, La Ligue Cadée ou de la Maison Dieu, au sud et au sud-ouest, la Ligue Grise proprement dite, au sud- Cbt, et celle des Dix Droitures, au centre et au nord, la dernière était la plus nouvelle. « Son origine, dit M. Himly, se place en l'année 1436, où, à l'extinction de la maison de Toggenburg, les vallées rhétiques qui en avaient dépendu s'allièrent pour la défense commune; mais tant les membres primitifs de la ligue que ceux qu'ils s'associèrent plus tard, Mayenfeld sur le Rhin, Parpan, Churwalden et le Schauftigg, dans le bassin de la Plessur, continuèrent à vivre pendant longtemps sous la haute autorité d'abord des comtes de Montfort et de Sax, héritiers des comtes de Toggenburg, puis de la maison d'Autriche cessionnaire de leurs droits. » De là la prétention de la maison d'Autriche, alors soutenue par Léopold, archiduc d'Autriche, frère de l'empereur Ferdinand II,èvêque de Strasbourg et de Passa.
ET LE TRAITÉ DE MILAN 3y
pas le moyen de l'engager à tourner ses forces contre les huguenots :
« Je dis, écrit le nonce le 25 janvier 1622, que les menées des Espagnols sont aujourd'hui si peu dissimulées, qu'ils font connaître, non seulement aux Français, lesquels suivent leurs actes comme ceux de rivaux pleins de ruse, mais aux amis de l'Espagne eux-mêmes, que l'aiguillon qui les a stimulés à prendre les armes contre les Grisons n'était point, à vrai dire, la religion, mais l'intérêt d'État; leur fin est d'étendre leur domaine et de tirer vengeance de ceux qui ont trouvé moyen de s'opposer à leurs tentatives. Plusieurs faits le prouvent avec la dernière évidence : les propositions que l'on émet au conseil d'Espagne pour retenir l'acquis en vue de la commodité des communications entre les États autrichiens de l'Allemagne et de l'ItaHe; les manœuvres qui ont pour but de renouveler la trêve en Flandre avec le prince Maurice; les efforts que l'on tente ici en faveur du Palatin et au préjudice de la religion catholique; les nouveaux armements qui ont lieu dans le Milanais, beaucoup plus considérables qu'il ne serait nécessaire contre les Grisons; les encouragements donnés, à ce que l'on rapporte, au roi d'Angleterre par l'ambassadeur d'Espagne, pour qu'il assiste les huguenots de ce royaume.
« Tous ces faits sont pesés ici par les ministres comme avec des balances d'orfèvre, et ils produisent deux effets déplorables : le premier est de remplir d'amertume le cœur de tous les bons Français; le second est de faire considérer comme suspect de connivence avec la partie adverse quiconque parle de la paix sans proposer que toutes choses soient rétablies w pristiniun. Il s'ensuit que notre constance, qu'ils quahfient d'opiniâtreté, à vouloir maintenir les articles en faveur de la religion, fait qu'on nous attribue tous les accidents qui sont arrivés.
'( Les conséquences de cette situation sont des plus fâcheuses. Les politiques et les partisans des huguenots ont
le champ libre et ne manquent pas d'arguments pour déconseiller la guerre contre les hérétiques en France. Ainsi font le chancelier, le président Jeannin, Créquy, gendre de Lesdiguières, Bassompierre, ami de Créquy, Blenville, Lesdiguières et Bouillon. Le prince de Condé, le comte de Schomberg, le cardinal de Retz et le garde des sceaux veulent au contraire la continuation de la guerre intérieure. Au milieu de ces préoccupations, on songe à envoyer Lesdiguières en Italie avec 15 000 hommes; on ne s'occupe en rien des affaires de la principauté d'Orange ', et on refuse au duc de Savoie l'autorisation d'attaquer Genève ^
« Les Français ont, en effet, de bonnes raisons pour se plaindre. On n'observe point vis-à-vis d'eux la parole donnée; on profite du moment où ils sont occupés pour le bien du royaume et de la religion, et lorsqu'ils se reposent sur leur bonne amitié et alliance de famiUe avec l'Espagne, pour attaquer leurs amis.
« Aussi est-il permis d'affirmer que certainement le gouvernement français ne souffrira pas que la Valteline ou aucun des endroits récemment occupés reste entre les mains des Espagnols; ni qu'on établisse une ligue avec les Grisons aux dépens de la leur. Les seules conditions qu'il puisse accepter sont les suivantes : la ville de Coire sera remise en la
1. On lit dans l'instruction donnée au nonce à son départ de Rome (Bibl. Corsini, cod. gqo, t. I) les recommandations suivantes, qui expliquent ce passage de la dépêche : « Veiller de la manière la plus attentive à la sûreté du comtat Venaissin et d'Avignon. La protection du roi de F'rance est nécessaire pour le garantir contre les entreprises des hérétiques qui l'entourent de tous côtés. Orange surtout, cité pleine d'hérétiques et qui est aux flancs du Comtat, est une menace perpétuelle, surtout depuis que les hérétiques y ont élevé une citadelle; il faudrait trouver un moyen d'enlever cette ville au prince Maurice : « Sarebbe un grand opéra il poter levar di là quel pessimo nido e ricovero de gli scelerati. »
2. Le duc de Luynes avait eu à lutter dans les derniers temps de son existence contre ce projet déjà ancien, qui, vivement poussé par le Saint-Siège, ne pouvait être accompli qu'en obtenant du gouvernement français le sacritice d'une ville amie et alliée à l'ambition du duc de Savoie et aux rancunes de la cour pontihcale contre la Rome du protestantisme.
possession de son évêque et du chapitre, mais à la condition que l'archidue Léopold n'aspire point à l'évêché ; le calvinisme sera complètement exclu de la Valteline; les prétentions de l'archiduc Léopold seront l'objet d'un examen et d'une sentence arbitrale, pour laquelle un des juges sera le roi de France.
« Dans le cas où Venise serait attaquée, il faut s'attendre à ce qu'immédiatement la France prenne les armes. »
Le gouvernement de Louis XIII allait-il adopter pour la défense de ses intérêts menacés dans les Alpes les résolutions énergiques auxquelles le ton de cette dépêche semble indiquer qu'il fût décidé. On put le croire, lorsqu'au milieu du mois de février le roi fit déclarer au marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne, qu'il ne pouvait plus souffrir de retard dans l'exécution des conventions relatives à la Valtehne. Il donna en même temps connaissance de son intention d'aller à Lyon, d'où il serait à même de s'entendre et de s'unir avec le duc de Savoie, la répubHque de Venise et ses autres amis pour la défense de leur commune liberté menacée. Le nonce commentait ces importantes nouvelles, en ajoutant que le roi voulait très certainement se montrer à Lyon avec de grandes forces, mais qu'il était douteux qu'il se décidât à rompre avec l'Espagne, De Lyon cependant, il serait à même de marcher contre ses sujets rebelles, tandis que Lesdiguières, sans qu'il y eût guerre ouverte entre les deux couronnes , se porterait au secours des Grisons ^.
11 n'y avait cependant guère à compter sur une action efficace de la France au dehors, tant qu'un parti qui tenait encore en son pouvoir le tiers du pays resterait en armes. Résolu en apparence vis-à-vis de l'Espagne et de ses amis, le gouvernement en était réduit à faire à ceux de ses alliés qui le pressaient d'agir l'aveu de son impui'-sance h aller