I. Nonce, 14 février
40 LtS AFFAIRES DE LA VALTELINE
jusqu'au bout de ses mesures comminatoires. Le président Jeannin, dont les paroles avaient une si haute valeur^ dut s'expliquer à ce sujet avec l'ambassadeur de Venise, et le diplomate étranger se plaît à reconnaître la prudence et la sincérité de son langage : « Monsieur^ lui dit le président, cette affaire de la Valteline est bien importante ; les événements se sont précipités par suite de la guerre en ce royaume; et il est nécessaire de travailler, comme le font tous les gens de bien, à obtenir la paix, afin que Sa Majesté puisse agir comme il convient. Votre Excellence voit bien que, dans les conjonctures présentes, il n'est pas au pouvoir du roi de s'employer ailleurs. Celui qui a conduit ces événements malheureux est mort ; il faut maintenant y remédier. Je me porterai, pour ma part, de tout mon cœur, et à la paix et à l'amélioration des affaires chez les Grisons. Le maréchal de Lesdiguières, qui est un seigneur de grande valeur et qui s'est gouverné avec beaucoup de prudence, est dans des dispositions énergiques ; il a l'ambition de mourir sur un champ de bataille contre les Espagnols. Mais, si la guerre éclatait en Italie, les Espagnols feraient la paix avec les Provinces-Unies des Pays-Bas ; le roi d'Angleterre , qui devrait être en bons termes avec la France, prendrait le parti contraire et assurerait cette paix de vive force, pour le plus grand avantage et intérêt de l'Espagne, ayant plus que jamais l'espérance de faire aboutir le mariage avec l'Espagnole, et croyant que c'est là un moyen suffisant pour recouvrer le Palatinat. De la sorte , la guerre tout entière se porterait en ItaHe. Aussi, je le répète, il faut procurer la paix à ce royaume, et je m'y porterai, comme le font tous les gens de bien. J'ai la conviction que le roi n'abandonnera point les Grisons, ni ses amis. C'est là un intérêt qui lui importe trop.
« En somme, ce vieillard, qui est un si bon Français, ajoute l'ambassadeur, a voulu me faire entendre que, sans la paix, on ne peut compter que sur des secours bien faibles
et ne concevoir que des espérances mal fondées de ce côté -ci '. »
Un des points les plus fortement indiqués dans cette curieuse conversation, qui résume en termes si justes la situation embarrassée de la France^ c'est l'attitude singulière de l'Angleterre. Luynes avait essayé de ramener cette puissance dans des voies plus favorables à la France, en négociant le mariage de Madame Henriette avec le prince de Galles. Richelieu, qui sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, devait reprendre l'idée du connétable, dit avec un glorieux dédain que « Dieu, qui dans le ciel fait les mariages, avait destiné autre temps et autres personnes pour moyenner celui-ci -. » Sans doute; mais Richelieu eût été en peine de moyenner ce mariage, si la cour d'Espagne, en attirant l'attention du roi d'Angleterre Jacques P"" sur l'infante, avait eu vraiment le dessein de la donner au prince de Galles, au lieu de faire de ce projet d'union un leurre destiné à immobiliser, au profit de ses intérêts, les forces de la Grande-Bretagne protestante. Pour avoir duré longtemps et avoir agité les chancelleries, cette affaire du mariage de l'Anglais avec l'Espagnole n'en fut pas moins une pure comédie de la part du cabinet de Madrid, comme elle ne devait être pour le prince de Galles que l'occasion d'une équipée romanesque. La cour de Rome secondait admirablement le double jeu de l'Espagne, et le nonce auprès de Philippe IV ne nous laisse aucun doute sur leur connivence, puisqu'il écrira plus tard au mois de novembre 1622 qu'à la cour d'Espagne on n'a jamais eu sérieusement l'intention de marier l'infante au prince de Galles ^ Philippe IV voulait faire de sa fille non pas une reine d'Angleterre, mais une impératrice. En attendant, on berçait le roi Jacques P^" d'illusions qui charmaient sa pusillanimité et son amour