Ambass. vénit., n" 80, ii octobre
de pacification subit encore quelques retards, de courte durée d'ailleurs.
ce Le roi, écrit l'ambassadeur vénitien, avant d'annoncer sa résolution de faire la paix^ en a donné part au prince de Condé, en lui disant qu'il avait décidé d'accorder une paix générale à ses sujets^ et que, sur cette matière, il n'avait plus rien à faire de ses conseils. Le prince, qui avait espéré faire continuer la guerre au moyen de la division des traités, représenta à Sa Majesté le préjudice causé à sa propre réputation, le grand dommage porté à ses intérêts; mais il ajouta que, puisque le roi commandait, tout lui paraissait pour le mieux, et il le supplia de pouvoir, avec sa permission, faire un voyage jusqu'à Lorette. Le roi lui dit: Mon cousin, je le veux bien. Et le prince, sans faire d'autres adieux, est parti à l'improviste; je lai rencontré sur les bords de l'étang de Mauguio, presque sans compagnie et dépourvu de toutes choses. Dans cette rencontre, je lui ai exprimé mes regrets, et il m'a dit qu'il partait avec les bonnes grâces de Sa Majesté, mais qu'il ne voulait point se trouver présent à l'exécution de la paix, et qu'il avait résolu de faire un tour à Gênes, à Rome, à Lorette, et de passer ensuite à Venise '. »
Les détails précédents sont confirmés et complétés par la dépêche suivante du nonce : « J'ai écrit dernièrement à Votre Illustrissime Seigneurie que les négociations pour la paix s'étaient un peu refroidies, et je me fondais, pour le dire, sur ce fait que, dans un conseil " tenu le 7, on avait
1. Ambass. vénit., n"> 80, 11 octobre 1622. Cf. Héroard : « Le g, dimanche. Après diner, il va à son cabinet, où il fait entendre à M. le prince de Condé la résolution qu'il avait prise sur la paix, et, sur ce qu'il voulait repartir pour le dissuader, le roi dit : Il n'en faut plus parler, je l'ai ainsi résolu, etc. » — Voy. aussi Fontenay- Mareuil, A/<?m.,p. 171. — Richelieu, 3Ae?«., p. 268. — Bassomp., p. 14g. — Levassor, p. 5 12, sqq. — Nous ne trouvons dans aucun des écrivains que nous citons les détails circonstanciés contenus dans la présente dépêche de l'ambassadeur vénitien et dans la suivante, qui est écrite par le nonce.
2. Bassompierre ne parle pas de ce conseil ni de celui du 8 ; il dit seulement que ce dernier jour Condé lui annonça son intention départir.
absolument décidé de ne pas prêter l'oreille aux impertinences des huguenots; mais le jour suivant, qui fut le 8, on vit sortir du conseil M. le prince de Condé tout troublé et en colère, et disant : On me le payera. Le 9, Son Excellence quitta de nuit la cour et, arrivée à Arles, m'expédia un exprès •, pour m'aviser qu'il désirait aller en Italie, ce qui me fit juger nécessaire de me transporter à Arles pour parler avec lui et me mettre moi-même au courant de ses intentions. Il a voulu venir ce matin avec moi à Avignon, ce dont j'ai immédiatement rendu compte à la cour pour ne donner lieu à aucun soupçon. L'occasion de son départ est, m'a-t- 11 dit, qu'ayant vu les choses tourner si manifestement à la paix, il avait demandé à Sa Majesté la permission de faire ce voyage, afin que l'on ne pût jamais dire ou qu'il avait donné son consentement, ou qu'il s'était trouvé présent à une pareille honte. Et, en effet, le 9, le duc de Rohan est entré dans Montpellier, pour proposer les conditions arrêtées et engager les habitants à les accepter; et bien que, toute la journée d'hier, le canon ait encore tiré furieusement, il a cependant rapporté hier même à Sa Majesté la nouvelle que les conditions avaient été acceptées. En conséquence. Sa Majesté espère entrer dimanche prochain 16 à Montpellier, et l'on enverra un gentilhomme à Nimes, Castres et Uzès pour en prendre possession. On ne connaît pas encore les particularités de cette paix, mais on croit qu'elles sont telles qu'un prince dégoûté de la guerre et souverainement désireux de retourner à Paris pour faire voler les faucons dans les belles plaines de ces contrées, et des ministres toujours dans l'appréhension de la mort et lassés des fatigues de la campagne, peuvent les concéder à des gens pleins d'obstination et parfaitement informés des intentions
I. Corsini se trouvait en ce moment à Avignon; l'archevêque de Séleucie, vice-légat dans cette ville, avait été fait prisonnier dans une promenade hors des murs par des partisans huguenots, et le nonce avait été nommé pour le suppléer provisoirement.
de chacun. On dit que la paix est universelle, c'est-à-dire qu'elle s'étend même à La Rochelle et à Montauban, ce qui donne lieu de s'étonner beaucoup, parce qu'à l'heure présente l'armée de Sa Majesté est de 20 000 hommes, et qu'on en attend encore 10 000 de Bourgogne et de Champagne, lesquels sont en route; l'armée de mer était fort belle et équipée à grands frais; toutes choses invitaient plutôt à la guerre qu'à la paix. Tout cela a été manigancé par le connétable, lequel est pire huguenot que lorsqu'il en portait le nom, et les personnes qui jugent sans passion le reconnaissent facilement à ses actions; mais si quelqu'un peut se vanter d'avoir conduit et persuadé le roi, c'est bien M. de Puisieux. Les gens sensés croyent que cette paix n'a aucune chance de durée : les hérétiques sont naturellement vindicatifs et obstinés, et, comme ils ont pu se convaincre de la faiblesse du conseil, quand le roi sera éloigné, ils recommenceront à se soulever et à vouloir reprendre ce qu'ils ont perdu jusqu'à présent. Plaise à Dieu que les choses tournent au plus grand avantage de la religion, au bien du royaume et à Thonneur du roi !
« Cependant M. le prince de Condé partira pour Turin demain matin ou après-demain au plus tard; de là, il s'en ira à Milan, à Venise, à Parme, à Modène, à Bologne, à Lorette, pour y accompHr un vœu; à Rome, pour y baiser les pieds de Notre Seigneur, et s'en retournera par Florence et par Gênes. Il s'arrêtera très peu en chaque endroit, ayant dessein de se trouver à Lyon avant Noël; il veut voyager incognito, pour n'être point mis dans la nécessité d'entrer en compliments et de faire des dépenses; mais il ne veutpas toutefois que sa personne ne soit point honorée, comme vous le fera connaître un billet de lui qui est ci-joint. II porte des dépêches du roi pour chaque Etat; son dessein est de revenir à la cour à son retour et de reprendre sa place dans le conseil du roi, afin que chacun sache qu'il ne part qu'avec le bon gré et une permission expresse de Sa Majesté.
Il désire seulement que Votre Illustrissime Seigneurie et Notre Seigneur sachent à quel point il a bien mérité de la religion, espérant que cette raison le fera encore mieux recevoir; et en vérité il en est digne, car il a d'excellents sentiments, comme vous l'apprendrez de lui-même. C'est un ennemi juré de M. de Puisieux et du commandeur de Sillery; il ne veut par conséquent avoir aucune confiance dans le cardinal Bentivoglio, et il m'a, avec de grandes instances, demandé à qui il peut se fier en tout ce qui le concerne; je lui ai dit que c'était à Votre Illustrissime Seigneurie seulement; il vient donc dans les meilleures dispositions à l'égard de votre personne. Je vous ai, en d'autres occasions, parlé de son naturel dans mes lettres; je vous répète aujourd'hui qu'il est doué d'une grande intelligence, d'une grande mémoire, qu'il est plein de promptitude et de vivacité, et que, de même qu'il manque de solidité au physique, c'est par là que souvent aussi pèche son esprit. L'intérêt est cliez lui très puissant, et il cultive les amitiés qui peuvent lui servir à ses fins; ses mœurs sont celles d'un homme dominé par les sens, bien qu'il ne laisse pas d'avoir la conscience du bien, laquelle n'a cependant pas sur lui assez d'empire pour le retenir de satisfaire trop souvent ses appétits. Je termine en disant que c'est le premier prince du sang, et qu'après le roi, qui n"a pas encore d'enfants, et après le duc d'Anjou, qui est de peu de santé , la couronne tombe sur sa tête ^ »
La détermination imprévue de M. le Prince déconcerta le parti même qui avait préparé sa chute, sans la vouloir peutêtre aussi complète. Son brusque départ laissait en effet Puisieux face à face avec l'influence grandissante de la reine mère, et il n'osait pas l'affronter sans tenir en réserve un renfort que le prince disgracié pouvait lui apporter en temps opportun. C'est ce qui nous explique certaines dé-