CHAPITRE XII
La naissance de Louis XIV. — 1036—1057.
Les origines des grandes choses ne sont pa toujours claires. Le Nil cache sa source, et l’on peut disputer sur celles du Danube et du Rhin. Ne nous étonnons pas si les vraies origines du Messie de la monarchie sont restées un peu troubles, si son fameux Noël n’en est pas moins louche. Pour bien y voir, il manque l'étoile d’Oricnt.
Ce qui nous permet l’examen et même l’encourage, c’est la conduite du roi, qui se montra tellement désintéressé de la chose, subit patiemment le miracle, mais n’en fut pas mieux pour la reine, ne s’émut point de ses souffrances, enfui ne l’embrassa pas, comme c’était l’usage, après l’aicouchement.
Le sceptique Henri IV s’étail montré bien autre à la naissance de Louis XIII. Tout en le proclamant aussi un don de Dieu, il avait prouvé par sa joie qu’il se jugeait l’instrument du miracle; il avait embrassé la mère, versé des larmes paternelles.
Mais ici rien pour la nature. Dieudonné est le (ils de la raison d’Etat.
La date est importante et très-délicate à fixer. Si l’on en croyait la dame qui écrit la vie de mademoiselle de Hautefort, celle-ci eût fait parler le confesseur au roi et décidé le rapprochement des époux la veille d'une grande fête , évidemment Noël (25 décembre 1058). Date improbable, qui, admise, ferait naître l’enfant avant terme, ce qu’on n’a jamais dit. Date plutôt certainement fausse; au 25, le confesseur Caussin était chassé; son successeur, donné par Richelieu, n’aurait pas conseillé au roi de se rapprocher de la reine.
Le calcul exact des neuf mois (V. la note) nous reporte, au contraire, à une date bien plus vraisemblable, au 9-10 décembre, au moment de la grande crise, au jour où Richelieu vainquit Caussin et dut le faire partir le lendemain.
11 en advint à Paris en 1637 comme à Lyon en 1650. L’enfant apparut au moment où la mère se croyait perdue si elle n’était enceinte.
11 vint exprès pour la sauver. C’est VUltima ratio des femmes, c’est le Deus ex machina, qui vient trancher le nœud qu’on ne peut dénouer.
Rappelons-nous les terribles secousses par lesquelles elle avait passé dans celte seule année 1657. Nous en comprendrons mieux l’extrémité où elle se trouva en décembre. Elle s’était vue tour à tour très-haut, très-bas. D’espoirs en désappointements et de triomphes en chutes, elle avait trouvé finalement le fond du désespoir.
Le Cid en janvier a remis l’Espagne en honneur, à la mode. Chimène a glorifié, relevé Anne d'Autriche.
Mais un astre nouveau s’est levé, plus qu’une maîtresse, — une reine possible, la jeune balayette. Cela dure quatre mois. Volontairement l’astre s’éteint. La reine est rassurée (mai).
A tort. L’affaire du Val-de-Grâce la met à deux doigts de sa perte (août). Pardonnée, écrasée, elle a chance encore contre Richelieu, si Caussin, si les dames peuvent réussir auprès du roi. Mais Richelieu l’emporte.
Richelieu , irrité de nouveau en décembre, poussera son avantage, fera valoir pour le divorce les aveux qu’elle a faits, les pièces qu’elle a données contre elle.
Elle était descendue où peut descendre une femme. Elle s’était humiliée (et j’allais dire of-
(lGuG-1637)
ferle), avait tendu la main. On avait reculé.
Cruel affront au sang d’Autriche! L'âge aussi, pour la première fois, dut lui venir à l’esprit, et la quarantaine imminente; surprise inattendue, amère...
Plus jeune, elle avait dit à ceux qui parlaient de le tuer : « Mais il est prêtre. » L’ eût-elle dit alors après un si cruel dédain?
Peut-être, elle s’en fût tenue, comme faible femme, au chagrin et aux pleurs. Mais ceux qui la poussaient (je parle des agents espagnols), ceux-là, dis-je, ne pouvaient s’en tenir là. Ils la voyaient bientôt à quarante ans sans avoir encore pris racine en France. Chose honteuse pour l'habiletc du cabinet de Madrid d’avoir eu si longtemps ici une infante et de n’en avoir tiré aucun parti. La Fargis n’était plus là, comme à Lyon, pour pousser la reine aux aventures. Mais madame de Chevreuse, de son exil de Tours, venant au Val- (lc-Grâce, y venait-elle en vain? Le mot fort et amer de Gaston (V. 1651) indique assez que la Chevreuse lui disait ce que l’oncle de Marie de Médicis lui dit au départ : « Sois enceinte. »
On sait que bien souvent des femmes condamnées à mort usèrent de ce remède pour gagner temps. Celle-ci risquait plus que la mort. Elle risquait non-seulement de ne plus être reine de France et de rentrer dans l’ennui de Madrid,
mais, par un procès scandaleux, d’irriter sa famille, déshonorée par elle, et de se trouver perdue même à Madrid. Si les confidents de la reine en mars 1651 n’osèrent cacher à Richelieu ni son avortement ni ce qui le provoqua, l’auraientils soutenue, couverte jusqu’ah bout dans un procès poussé à mort par le ministre tout-puissant? Que de choses on eût sues! Quelle eut été l’indignation de la prude maison d’Autriche contre son imprudente infante, quand on eût vu combien la dévotion espagnole était une gardienne peu sûre, une duègne infidèle de la vertu des reines!
C’était justement cette duègne qui moyennait ici les choses. De quoi s’agissait-il? De sauver l’Eglise en Europe, l’intérêt catholique, aussi bien qu’espagnol. Un tel but sanctifiait les moyens. Le jésuite Caussin n’était nullement étranger à coup sûr à l’art que les grands casuisles professaient depuis quarante ans. L’ingénieux Navarro, le savant et complet Sanchez, les nombreux éclectiques, comme Escobar et autres, avaient creusé et raffiné. En cent cas, l’adultère, pour une femme mal mariée, était un péché véniel.
11 est curieux de savoir quels serviteurs de confiance entouraient notre reine à ce moment. Son écuyer Palrocle la trahissait; ellenel’igno-
rail pas. Laporte était à la Bastille. Bouvart, le médecin dévot, peu scrupuleux (qui ordonnait au roi une maîtresse), n’était pas très-sûr pour la reine; il avait avoué l’avortement (1651).
Au total, l’homme sûr à qui la reine pouvait se fier était Guitaut, capitaine de ses gardes. Guitaut n’était pas jeune, et il avait souvent la goutte. 11 devait être suppléé dans ces moments par celui qui avait la survivance de sa charge, son neveu Gomminges, un beau jeune homme, brave et spirituel, vrai héros de roman (V. Arnauld d’Andilly). C’est lui, pendant la Fronde, à qui la reine donna la périlleuse commission d’arrêter l’idole du peuple, le conseiller Broussel. Mais Mazarin (jaloux sans doute) ne le laissa pas près de la reine, et l’envoya mourir en Italie.
La familiarité royale avec ces hauts dômes tùfues était extrême alors. La disposition même des appartements était telle, que les princes et princesses, à tout moment en évidence et dans les choses que nous cachons le plus, vivaient (tranchons le mot) dans un étrange pêle-mêle. L’exhaussement même de la royauté, la divinisation des personnes royales, qui eut lieu en ce siècle, les enhardissaient fort, et leur faisaient accorder aux simples mortels qui les entouraient une trop humaine intimité.
Mais laissons tout ceci. Sortons des conjectures, voyons les faits, les dates précises.
Le 8 décembre, Caussin fit près du roi la démarche dernière et le suprême effort contre Richelieu. Angoulême avertit celui-ci, qui, le malin du 9, vit le roi, le reprit, exigea la promesse qu’il renverrait Caussin. Le roi, reconquis et forcé, rentrant en esclavage, pour fuir la cour peut-être et les reproches muets de mademoiselle de Ilautefort, pour s’excuser aussi à mademoiselle de Lafayette, partit de Saint-Germain, se proposant de la voir à Paris à la Visitation, mais de ne pas revenir, de continuer le faubourg Saint- Antoine, et d'aller coucher à Saint-Maur, chez les Condé, amis de Richelieu.
Tout cela ne fut pas si prompt, qu’on ne put faire avertir Lafayette pour qu’elle retînt le roi, l’empêchât d’aller s’endurcir et s’obstiner dans ce désert, pour qu’enfin, dans ce jour suprême, s’il se pouvait, elle fondît son cœur.
La reine courut après le roi. Sous je ne sais quel prétexte d’affaires ou de dévotion, elle vint au Louvre attendre, souper, coucher et profiter peut-être de ce qu’aurait fait Lafayette.
La partie était extraordinairement montée. La reine n’avait pas caché sa vive inquiétude. Des couvents étaient en prières (on le sut le lendemain).
La jeune Lafayelte, innocente complice d’une affaire si peu innocente, lit d’autant mieux ce qu’on voulait. Elle tint le roi longtemps, trèslongtemps, deux heures, trois heures, quatre heures, tant que cc lut le soir. On devine bien ce qu’elle dit. Elle pria pour la reine, supplia, et pour le roi môme, pour sa conscience et son salut. iN'oël allait venir. Pourrait-il bien, dans un tel jour où Christ vient apporter la paix, ne pas donner la paix à sa femme et à sa famille, à la France en péril s’il ne lui venait un Dauphin? Dernier point délicat où cette enfant de dix-sept ans ne put ne pas rougir. Une jeune sainte charmante, demandant, implorant un Dauphin pour la France, belle de sa honte et de son trouble, de son effort suprême pour obéir et dire ce qu’on lui faisait dire, c’était une scène plus forte que celle des pinces d’argent.
Louis XIII, qui semblait de bois, sortit pourtant si animé, qu’il s’en allait éperdu à Sainl-Maur par une nuit glacée, un effroyable temps d’hiver. Le bonhomme Guitaul, qui, depuis quatre heures, se morfondait là à l’attendre, lui demanda lamentablement s’il était d’un roi chrétien de faire courir ses gens par ce temps-là. Le roi n’entendait rien. Deux fois, trois fois, il lit la sourde oreille, quoiqu’on lui dit et répétât que la reine, avec un bon feu,
était au Louvre, qui bien volontiers lui donnerait à souper, à coucher. Enfin l’obstination de Guitaut l’emporta. Tout entier à ce rêve, à ces brûlantes paroles, à cette image d’ange enflammée du rayon de Dieu, il se laissa mener au Louvre. Tout était prêt, et il soupa. Le journal de son médecin malheureusement ne va pas jusque-là; nous saurions quel fut le menu, quel le dessert, si les fameux diavoletti y furent servis, ou les breuvages d’illusion qu’on donnait au sabbat. Quoi qu’il en soit, le roi coucha au Louvre dans le lit de la reine, s’en alla le matin. Quand elle se leva pour dîner, un supérieur de moines se trouva sur sa roule pour lui annoncer que la nuit un simple, un bon frère lai, avait su par révélation ce bonheur de la France. Et il lui dit en souriant : « Votre Majesté est enceinte. »
Toute la cour était pour la reine. On entoura le roi, on le félicita, on le persuada. Eh! que ne peut la sainte Vierge? N’était-ce pas elle-même que ce jour-là il avait vue dans mademoiselle Lafayelte, toute divine et transfigurée? De là l’acte célèbre. Le 15 janvier, par un élan de chevalerie extatique qui revient, je crois, tout entier à la gloire de la jeune religieuse, il mit le royaume de France sous la protection de la Vierge.
Neuf mois sont longs'. La reine avait à craindre qu’eu ces neuf mois un mot, une plaisanterie
calculée de Gaston (qui, après tout, perdait le trône), n’assombrît fort le roi et n'éclairât les souvenirs confus qui lui restaient de cette nuit. La fille de Gaston, alors enfant, nous apprend que la reine la faisait venir, ne se lassait pas de la caresser, lui disant et lui répétant : « Tu seras reine, tu seras ma belle-fille. » Ou bien : « C’est ton petit mari. »
Cela calma Gaston, lui fit avaler l’amère pillule. 11 avait fait une protestation secrète contre la légitimité de l’enfant. Mais il n’éclata pas, ne troubla pas le doux concert des félicitations dont on flattait l’amour-propre du roi. Lafayelle soutenait sa foi, et, d’une bouche pure et non menteuse, affirmait, célébrait le miracle de la Vierge. Mais, plus directement encore, mademoiselle de llautefort reprit et empauma le roi. Audacieuse de son dévouement, sûre d’ailleurs de ne risquer guère, la vive périgourdine lui fit des avances innocentes. Elle le refit son chevalier. Il se remit à faire pour elle des vers, de la musique. Il aimait à la voir manger avec les autres demoiselles; il les servait à table; il parlait mal du cardinal. Bref, il n’oubliait rien pour plaire.
De temps à autre, pour l’éveiller un peu, elle le piquait, le querellait; il passait tout le temps à écrire ces petites disputes, les dits et les répliques.
On gagna ainsi les neuf mois. Enfin, le jour venu (5 septembre 1638), on aurait voulu que le roi fût ému, qu’il montrât des entrailles de père. La Hautefort ne s’épargna pas pour l’ébranler, le mettre en mouvement. Elle y perdit son temps. La reine eut beau crier. On eut beau même dire, à tort ou à raison, qu’elle était en danger. Le roi resta calme et paisible. Il ne fut pas pourtant inhumain pour l’enfant. La Hautefort, pleurant et lui reprochant sa froideur : « Qu’on sauve le petit, lui dit-il. Vous aurez lieu de vous consoler de la mère. »
Si je ne craignais de faire tort à ce pauvre roi, je dirais que, malgré ses sentiments chrétiens, il se fût consolé sans peine de voir crever son Espagnole. La Française était là (non plus Lafayette impossible), mais cette vive Gasconne qui le tenait alors. La dame qui écrit son histoire assure que toute la nuit, pendant que la reine criait, il se faisait lire l’histoire des rois veufs, qui, comme Assuérus, épousèrent leurs sujettes.