‹ Richelieu et la frondeChapitre 3 sur 40 · H'.OO · texte numérisé non relu

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à vingt-huit ans, fiévreux, sujet à des abcès qui faillirent l’emporter en 1630, il avait beau se dire en vie, agir parfois et montrer du courage, on soutenait qu’il était mort, du moins qu’il ne s’en fallait guère.

C’était un curieux mariage de deux malades.

Le roi aurait cru le royaume perdu, si Richelieu lui eût manqué. Et Richelieu savait que, le roi mort, il n’avait pas deux jours à vivre. Haï tellement, surtout du frère du roi, il devait s’arranger pour mourir avec Louis XIII. Et c’est par là peut-être qu’il plaisait le plus au roi, triste, déliant et malveillant, et qui ne l’aimait guère, mais qui toujours pouvait se dire : « Si je meurs, cet homme est pendu. »

Cette double chance de mort où ses ennemis avaient leur espoir fut justement ce qui le rendit fort et terrible. Il avait des moments où il parlait et agissait comme en présence de la mort; et alors le sublime qu’il cherche si laborieusement ailleurs arrivait de lui-même.

Il y touche, en réalité, dans tels passages de l’allocution qu’il tint au roi au retour de la Rochelle, par-devant ses ennemis, la reine mère et le confesseur du roi, le doucereux jésuite Suffren.

Il y dit tout, sa situation vraie, ce qu’il a lait et ce qu’il a reçu, ce qu’il possède, ce qu’il

a refusé. 11 a de patrimoine vingt-cinq mille livres de rente, et le roi lui a donné six abbayes. Il est obligé à de grandes dépenses, surtout pour payer des gardes, étant entouré de poignards. Il a refusé vingt mille écus de pension, refusé les appointements de l’amirauté (40,000 francs), refusé un droit d’amiral (cent mille écus), refusé un million que les financiers lui offraient pour ne pas être poursuivis.

Il demande sa retraite, non définitive, mais momentanée; on le rappellera plus tard, s’il est encore vivant et si on a besoin de lui. Il explique très -bien qu’il est en grand danger, et qu’il a besoin de se mettre quelque temps à couvert. Veut-il se rendre nécessaire, se constater indispensable, et s’assurer d’autant mieux le pouvoir? Si son but est tel, on doit dire qu’étrange est la méthode, bien téméraire. Il parle avec la franchise d’un homme qui n’a rien à ménager. Il ose donner à son maître, peut-être comme dernier service, l’énumération des défauts dont le roi doit se corriger. Et ce n’est pas là une de ces satires flatteuses où l’on montre un petit défaut, une ombre, un repoussoir habile pour faire valoir les beautés du portrait. Non, c’est un jugement ferme et dur, fort étudié , comme d’un La Bruyère, d’un Saint- Simon qui fouillerait à fond ce caractère cent

ans oprès, un jugement des morts, et par un mort. Promptitude et légèreté, soupçons et jalousie , nulle assiduité , peu d’application aux grandes choses, aversions irréfléchies, oubli des services et ingratitude. 11 n’y manque pas un trait.

La reine mère dut frémir d’indignation, et aussi de terreur peut-être, sentant que l’homme qui osait une telle chose oserait tout; et que, si ferme du haut de la mort, il comptait peu la mort des autres.

Le jésuite dut tomber à la renverse, s’abîmer dans le silence et l’humilité.

Le roi sentit cela, et le reçut comme parole testamentaire d’un malade à un malade, et d’un mourant à un mourant.

Richelieu, prié, supplié, resta au ministère. 11 était difficile qu’il se retirât en pleine crise. La guerre des huguenots durait en Languedoc, et la guerre d’Italie s’ouvrait. Richelieu, appelé par le pape, autant que par le duc de Manloue, avait là une belle chance, qui pouvait le sortir de tous ses embarras. Vainqueur de la Rochelle, s’il sauvait l’Italie, il devait espérer que le pape le nommerait on France légat à vie, comme l’avaient été Wolsey et Georges d’Amboise. Vrais rois et plus que rois, puisqu’ils unirent les deux puissances, temporelle et spirituelle.

Les concessions énormes que le pape avait laites sur les biens ecclésiastiques à l’Espagne, à la Bavière, à l’Autriche, qui en usait si mal et qui allait lâcher ses bandes en Italie, les refuserait-il à celui qui venait lC défendre de l’invasion des barbares? Ces bandes, menées par leurs soldats, n'auraient pas plus ménagé Rome que celles du luthérien Frondsberg et du connétable de Bourbon.

La grande question du monde alors était celle des biens ecclésiastiques. L’événement de l’Allemagne, celte année, c’est Y Édit de restitution , qui les transmet partout des protestants aux catholiques. Eu France, le clergé, le seul riche, ne donnait presque rien. En viendrait-on à le faire financer malgré le pape ou par le pape? C’était tout le problème.

Richelieu, très-probablement, en 1626, eut la première idée. Mais, en 1629, les circonstances changées l’amenèrent à la seconde.

Il délaissa brusquement la politique gallicane qu’il avait suivie dans la grande ordonnance que son garde des sceaux, Marillac, avait compilée de toutes les ordonnances gallicanes du seizième siècle.

C’est une question débattue de savoir si Richelieu, qui abandonna celle ordonnance en 1629, l’avait conçue et provoquée en 1627. Je le croi-

rais. II ne ménageait guère le pape alors. Il n’excepta point le nonce de la défense générale faite aux particuliers de visiter les ambassadeurs. Le nonce en jeta les hauts cris; c’était la première fois qu’on défendait aux prêtres de communiquer avec l’homme du pape.

Notez que l’auteur de l’ordonnance, le garde des sceaux, Marillac, et son frère, depuis ennemis de Richelieu, étaient ses créatures, et alors ses agents, à ce point que le frère fut chargé de l’affaire qui lui importait le plus, la digue de la Rochelle. On ne peut guère admettre que .Marillac ait fait à cette époque une si importante ordonnance à l’insu ou contre le gré de son protecteur Richelieu.

Celte ordonnance aurait été une grande révolution. Elle fait pour les curés justement ce que lit l’Assemblée constituante; elle dote le bas clergé aux dépens du haut. Elle entreprend de couper court à l’herbe fatale et stérile qui germait partout, d’arrêter l’extension des couvents, la multiplication des moines. On réforme les monastères. On désarme le clergé en lui défendant de procéder par censures contre les juges laïques. On ordonne aux juges d’église de procéder eu français. — Dans un acte du même temps, Richelieu, sans oser retirer au clergé les registres de morts, naissances et mariages, lui adjoint

des contrôleurs laïques, qui, de leur côté, publieront les bans à la porte des églises.'

Que devait attendre Richelieu de son ordonnance gallicane? Qu’apparernment les gallicans, pleins d’enthousiasme, les parlementaires saisis de reconnaissance, se déclareraient pour lui, et qu’à la faveur de ce beau mouvement il entrerait aux Hespérides qui avaient fait tout le rêve du seizième siècle, la participation de l’Etat aux biens ecclésiastiques.

Mais, en réformant le clergé, il entreprenait aussi de réformer la justice. Opposition des parlements. Résistance des gallicans au projet le plus gallican.

Richelieu, à ce moment, était au comble de la gloire. En réalité, la victoire lui appartenait à lui seul. Il avait vaincu non-seulement la Rochelle et les huguenots, mais les ennemis des huguenots, la cour, les parlements, les grands seigneurs, la reine mère. Tous l’avaient poussé à la chose, et tous l’y avaient délaissé. Le clergé même, en cette guerre qui était proprement la sienne, donna peu, et recula vile. Les saints, le trop ardent Bérulle, qui, par visions, prophéties, par raisons et par déraisons, avaient travaillé dix ans la croisade, l’entravèrent précisément quand elle fut engagée.

Nos jésuites français, qui d’abord attaquaient

Richelieu (par le fou Garasse), de concert avec ceux de Vienne, se rattachèrent bien vite à lui, au succès et à la victoire. La haute direction du Jesit de Rome vit sans peine cette dissidence apparente de l’ordre, et trouva bon d’avoir des jésuites dans les deux camps, chez l’Empereur et contre l’Empereur. Ceux d’Autriche guerroyèrent avec l’épée impériale et inondèrent l’Allemagne de sang.

Ceux de France conquirent pacifiquement, avec l'appui de Richelieu ; ils confessèrent et enseignèrent partout. Il étrangla pour eux la défaillante université de Paris.

Nos jésuites, moins guerriers d’action que ceux d’Allemagne, l’étaient autant d’esprit. L’àme d’Ignace, romanesquement aventurière autant que patiente et rusée, vivait toujours dans l’ordre. Plusieurs dans leurs chambrettes de la maison professe rue Saint-Antoine, créaient des flottes, des armées sur papier. D’autres, au grand collège de la rue Saint-Jacques, la verge en main, faisaient la guerre aux hérétiques absents, sur le dos de leurs écoliers. Rome répondait peu à cette ardeur guerrière. Sa piètre politique de neveux ne menait pas à grand’chose.

Quand Sixte -Quint lui-même avait pris de si mauvaise grâce l’invincible Ài'inada, que pouvaient espérer ces belliqueux Jésuites du Barberino Urbain VIII et des neveux Barberini? Ri-

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