‹ Richelieu et la frondeChapitre 21 sur 40 · J638-IH · texte numérisé non relu

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dame de Molleville, comparant Richelieu à Mazarin, le voleur, le prodigue, si justement méprisé et haï, a été jusqu'à dire celte parole excessive et absurde : « Richelieu était adoré. »

Il dit dans ses Mémoires qu’il avait augmenté l’impôt modérément. Cela est vrai relativement, eu égard à l’immensité des dépenses. D’année en année se succèdent des. édits sages pour mieux régler la répartition des taxes. Mais toute celte sagesse devait échouer contre ce que nous avons dit ailleurs : Il ne pouvait toucher au grand corps riche, au clergé, pas davantage à la noblesse, obérée, ruinée, mendiante. Il s’efforçait d’atteindre la bourgeoisie par sa taxe des gens aisés, et par un examen sévère des exemptions sans litre et de la fausse noblesse.

La bourgeoisie propriétaire se revengeait sur ses fermiers, métayers, paysans, haussait les baux, suçait et resuçait la terre. En dernière analyse, c’était sur le cultivateur que l'impôt retombait d’aplomb.

En 1635 et 1639, les parlements de Toulouse et de Rouen révélèrent le cruel mystère de ce gouvernement. Même quand le chiffre des taxes n’augmentait pas, elles devenaient chaque année plus pesantes. Pourquoi? Parce qu’en chaque ‘ commune, ce que ne payaient pas les insolvables, les ruinés, les pauvres gens en fuite, ceux

qui restaient solvables le payaient. Mais, écrasés par celte solidarité désolante, ils devenaient peu à peu moins solvables, grossissaient le nombre des ruinés et des gens en fuite. Des villages devenaient déserts.

On saisissait, on prenait, vendait tout, jusqu’aux jupes des femmes. Le parlement de Normandie dit qu’elles ne vont plus à la messe, n’osant montrer leur triste nudité. La saisie principale, malgré les ordonnances d’Henri IV, tombait généralement sur les bestiaux. On enlevait le troupeau du village. Et dès lors plus d’engrais; la terre jeûnait, ainsi que l’homme, ne se réparait plus. Le maigre laboureur semait chaque année dans un sol plus épuisé, plus maigre. Voilà la route où nous entrons, où nous irons de plus en plus. Vauban et Boisguilbert la déplorent sous Louis XIV. Mais on n’y va pas moins jusqu’en 89.

Une guerre sans élan moral, et faite à contrecœur, ne se soutenait qu’à force d’argent. On n’entrait en campagne que par l’emploi nouveau de quelque expédient violent, une fois en saisissant la rente et ne payant point les rentiers, qui s’ameutèrent et qu’on emprisonna. Une autre fois, on fait croire aux provinces, mangées, foulées par les logements de troupes, qu’en payant elles seront quittes de ces misères. Elles

payent, el les soldais n’en sont pas moins logés chez l’habitant.

La taxe des gens aisés, acceptée au moment de l’invasion comme une rigueur passagère, subsista, s’étendit, et toute la bourgeoisie fut tenue sous la terreur d’un arbitraire indéfiniment élastique, qui croissait ou baissait à la volonté des commis. Ces commis gouvernèrent en 1637 sous le nom d 'intendants, armés d’un pouvoir triple de justice, police et finances, suspendant, entravant et les anciens pouvoirs de Gouverneurs, d’Etats, de Parlements, supprimant brusquement les élus par qui Richelieu avait voulu d’abord régler l’impôt, mais dont l’action lente ne donnait pas les rentrées sûres, rapides, que demandait la guerre. Un seul roi reste en France, armé des trois pouvoirs, c’est l’Intendant, l’envoyé du ministre; un homme généralement inconnu et de peu de poids, un cadet de famille de juges ou de la cour des aides, de la chambre des comptes. Petit jeune homme en habit court, qui fera faire taire les robes longues, menacera les parlements, qui sait? par une accusation, fera mener à la Bastille monseigneur le Gouverneur même de la province et les plus grands noms de la monarchie.

Il est curieux de voir la versatilité de cc gouvernement. Richelieu, pendant six années, de

1630 à 1636, emploie toute sa vigueur à introduire partout Yimpôt levé jxir les élus, par trois mille notables de France. Il brise, pour y réussir, les résistances des Etals provinciaux et des parlements.

La guerre venue, il quitte brusquement ce système et fait lever l’impôt (révolutionnairement, on peut le dire) par trente-cinq dictateurs sous le nom d’intendants. L’ordre y gagne; les pouvoirs locaux sont écrasés. Mais l’action violente, précipitée, d’un gouvernement si terrible, décide l’explosion du désespoir. Révoltes, non contre le roi, mais contre le fisc. Les croquants du Midi sont massacrés par la Valette, et les nu-pieds normands sont massacrés par Gassion, beaucoup pendus, plusieurs roués vifs à Rouen (1659- 1640).

Tout cela fait, rien de changé. L’impossibilité de payer est la même. Et le roi, dans une ordonnance de novembre 1641, avoue, « les larmes aux yeux, » ce sont ses termes, précisément les mêmes maux dont se plaignaient les insurgés, précisément l'horreur de celte solidarité de ruine qu’ont accusée les parlements. Mais quel remède propose-t-il? 11 n’ose articuler le seul qui serait efficace.

La grande question du monde en ce siècle et aux trois derniers, c’est celle des biens ecclésias-

tiques. Elle domine toute la guerre de Trente- Ans. En Allemagne, en France, partout, c’est la question, plus ou moins formulée, ici parlante et là muette.

Il était évident que les biens donnés à l’Eglise servaient au moyen âge diverses utilités publiques, écoles, hôpitaux, entretien des pauvres, etc. L Etat n’existant pas alors (à proprement parler), l’Etat réel, sérieux, était dans l’Eglise. Celle-ci, peu à peu, se dégagea des charges, garda les avantages, s’enfonça dans son repos, donnant pour tout secours à l’État... ses prières.

L’Etat, chargé de plus en plus par l’organisation de tous les services publics, et frémissant de faim, tournait tout autour du clergé, et rencontrait de toutes parts une merveilleuse clôture. Les grands sièges dont on parle depuis celui de Troie, l’Anvers du prince de Parme et l’Alesia de César, sont fort peu de chose à côté.

François P'crut pénétrer dans la place par la connivence du pape. Ce fut le Concordat. Le roi mit les siens dans l’Église, paya en bénéfices des emplois, des retraites. Mais on put voir la vertu singulière des terres d’Église pour transformer les hommes. A peine mis dessus, les serviteurs du roi n’étaient que prêtres et défendaient les biens sacrés.

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Au premier mol que l’Hôpital risqua pour demander un état de ces biens (mai 1561), le clergé appela l’Espagne. Mais les huguenots étaient là. Il eut peur, il jeta un os, une rente d’un million à peu près pour la dette du roi à l’IIôlel de Ville. Somme minime au siècle suivant, où toute valeur avait changé.

Henri II et Henri IV imaginaient avoir trouvé une fente, une étroite lissure. Au nom de la charité, ils priaient que les abbayes reçussent, comme frètes gonvers, de vieux soldats mutilés. Les pauvres diables y furent reçus si mal, qu’ils aimaient mieux s’en aller et tendre la main aux passants. Leurs places n’en furent pas moins remplies. Les grands abbés y mettaient leurs domestiques en retraite, leurs favoris, les parents de Jeannette.

Aux assemblées qui précédèrent le siège de la Rochelle, puis la rupture avec l’Espagne « pour délivrer l’archevêque de Trêves, » le clergé donna quelque chose, comme une subvention de croisade. En 1658, Richelieu, aux abois, les dents aiguisées par la faim, et peut-être poussé par les conseils hardis du moine révolutionnaire Campanella, sembla déterminé à exiger davantage. On peut croire toutefois que, de longue date, il avait prévu ce moment, ayant encouragé un long travail, l’immense compilation des Libertés gal-

licanes de Pierre Du Puy. Ce savant archiviste, excellent instrument de guerre que possédait le cardinal, l’avait armé de pièces pour prendre la Lorraine. Et il lui prépara un arsenal d’actes et de vieux livres, réimprimés en trois in-folios, pour battre le clergé en brèche. Le sens total fut résumé hardiment par Du Puy dans ce grand axiome : « L’Eglise ne peut pas posséder. »

Contradiction étrange. En 1629, quand Richelieu crut devenir légat, il obligea le doyen de Sorbonne d’abjurer les doctrines gallicanes.

Il les ressuscite aujourd’hui, en 1638. Il les pousse à leur dernière conséquence. On concluait à Rome qu'il voulait se faire patriarche. J eu conclus seulement qu’il périssait faute d’argent, et qu’il voulait rançonner le clergé. La dévotion du roi ne permettait pas une révolution sérieuse. Richelieu, pour gagner le roi, trouva un jésuite, Cellol, qui appuya Du Puy; un autre, Rabardeau, pour soutenir et autoriser cet épouvantail du patriarcat. Mais tout cela rassurait peu la conscience de Louis XIII.

Ce qu’on pouvait lui faire entendre, c’est que ce clergé économe, qui disputait une aumône à l’Etat, était effroyablement riche. Son revenu de trois cents millions d’alors a été évalué très-mal douze cents millions d’aujourd’hui. C’est s’arrêter au pur rapport des valeurs métalliques. Mais

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il faul tenir compte aussi de l’avilissement des denrées (personne ne pouvant acheter dans celle misère), tenir compte de la position du seul riche, du seul acheteur, du seul qui eût de l’argent pour Caire toute bonne affaire et pouvoir s’enrichir encore.

Pour parer le coup, Rome avait choisi pour nonce le doux, le charmant Mazarin. Celui-ci obtint en effet de Richelieu une surprenante reculade, un arrêt du conseil contre son propre livre, le livre qu’il avait commandé à Du Puy. Mazarin, par ce grand service, croyait charmer le pape, enlever le chapeau. Mais, en même temps, pour plaire à Richelieu, il l’engagea à envoyer à Rome un ambassadeur militaire qui poussât le pape, Rome étant du tempérament des belles qui ne haïssent pas une douce contrainte. Richelieu envoya d’Estrées, l’homme même qui avait chassé le pape de la Yalleline. Enhardie par l’Espagne, Rome manqua à d’Estrées et rappela Mazarin. En octobre 1039, l’ambassadeur interrompit ses relations avec le saint-siège.

Donc la petite guerre commença. Déjà Richelieu avait créé des procureurs du roi dans les tribunaux ecclésiastiques pour les surveiller. 11 lit décider par le parlement que l’enquête ordinaire sur les mœurs des nouveaux bénéficiés se ferait par les évêques, non par les nonces de Rome.

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