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CHAPITRE XIV

Richelieu relevé par les révolutions étrangères. — Les favoris, Mazarin, Cinq-Mars. — 1 659-1641 .

L’Europe, épuisée, haletante, se mourait du désir de la paix. Mais la France malade, l’Espagne agonisante, l’Empire exterminé, ne s’y décidaient pas. Pourquoi? Nulle question essentielle n’avançait, ni la question de propriété, ni la question religieuse. Pas un de ceux qui avaient pris ne voulait rendre. Le pape demandait un congrès, et lui-même le rendait impossible, en refusant d’y paraître si l’on admettait un seul protestant. On passa sept années à discuter la forme du congrès, à régler l’éliquelle, les passeports, etc.

Notre campagne de 1639 ne valut guère mieux que les autres. Richelieu n’aboutit, avec sa prin-

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ci pale armée et le roi en personne, qu’à donner à la Meilleraye, son parent, le petit succès de prendre Hesdin. Et l’on n’y arriva qu’au prix d’une diversion très-malheureuse à l’Est, où on força le brave Feuquières d’attaquer sans avoir des forces, c’est-à-dire de se faire tuer.

Le favori de Richelieu, Coudé, en Catalogne, eut échec sur échec. Si nous réussîmes en Savoie par la bravoure d’Harcourt et du jeune Turenne, ce petit succès fut terni par la spoliation de la duchesse de Savoie, fille d’IIenri IV et sœur de Louis XIII, que l’on protégea comme on avait protégé la Lorraine, en occupant ses places qu’on prit et qu’on garda.

La scène change en 1640. Mais comment? Par des circonstances extérieures, où, quoi que l’on ait dit, Richelieu eut bien peu de part.

L’Angleterre, allié timide, mais efficace, de l’Espagne, tombe en pleine révolution. Le jugement commence sur le grand traître du parti protestant, déjà dénoncé par Gustave.

L’Empire espagnol tombe en pièces. La France n’aura qu’à ramasser.

Je ne crois pas ce que dit Temple, que Richelieu ait donné deux millions aux Covenantaires pour renverser Charles l". Il n’avait guère d’argent. Mais la faveur marquée de ce roi pour l’Espagne, mais son opposition à notre invasion des

Pays-Bas espagnols, jeta certainement Richelieu dans les résolutions les plus sinistres. Ses échecs au dehors, au dedans, l’avaient aigri. Il encouragea partout la révolution, employant désormais contre ses ennemis des moyens désespérés.

Notre succès en Catalogne fut très-étrange.

Nous réussîmes à force d’être battus. La résistance nationale que nous avaient faite les Catalans méritait des couronnes; à la place, ils reçurent d’ülivarès des garnisaires. Il mil en logement chez eux une armée de brigands qui venaient d’Italie, habitués à tout prendre et tout faire. Les Catalans tuèrent leur vice-roi, appelèrent les Français, qu’ils craignaient d’autant moins qu’ils venaient de les battre.

Il n’y avait pas à marchander avec ce peuple, dans un si grand bonheur et si inespéré. C’est ce qu’on fit pourtant. Louis XIII accepta, non la protection d’une république catalane qu’ils auraient désirée, mais la royauté du pays, alléguant que la Catalogne avait appartenu aux Francs de Charlemagne.

La révolution de Portugal suivit de près. Elle fut toute spontanée. Richelieu y avait pensé, et il cherchait un prétendant. Mais l’explosion se fil d’elle-même et pour Bragance (1" décembre 1G40).

Elle nous valut le gain de dix batailles. L’Es-

pagne, étranglée désormais entre deux révolutions, nous laissa faire partout. Elle ne put empêcher ni Harcourt de prendre Turin, ni la Meilleraye de prendre Arras. Cette dernière affaire traîna pourtant et nous mit en péril. Pendant qu’on fait le siège en règle, à la façon de la Rochelle, en entourant la place d’une circonvallation de cinq lieues, les Espagnols ont le temps de ramasser des forces et d’assiéger les assiégeants. Enlin, sans la lenteur qu’ils mirent de lêur côté à attaquer le secours qu’on envoya, il ne serait pas arrivé, et, malgré tant de circonstances favorables, nous aurions échoué encore.

L’intérieur change aussi bien que l’Europe. Richelieu met en scène deux acteurs nouveaux qu’il croit siens. Il donne au roi pour favori un joli page, un écolier à lui, le jeune Cinq-Mars. Et en même temps il établit en France le beau Mazarin, le futur mari de la reine.

La vengeance que l’Italie a tirée de la France pour avoir tant de fois trompé sa confiance a été d’y mettre la peste qui s’exhalait de son tombeau. Les plus grands corrupteurs des mœurs et de l’opinion nous sont venus toujours d’Italie, nombre d’aventuriers funestes, de bravi scélérats, de séduisants coquins. Les uns réussissent, et les autresavortent. Mais tous nous pervertissent. Concini règne ici sept ans, Mazarin quinze. Et le Corse

Ornano, gouverneur de Gaston, s’il ne fût mort à' temps, peut-être lui aussi eût été roi de France.

La France du dix-septième siècle procède de deux caducités, de la vide enflure espagnole, de la pourriture italienne. Aussi, dans la littérature, le moment vigoureux du siècle, son milieu est marqué des rides de la décadence. La préoccupation ridicule de la forme dépare, non-seulement les Balzac et autres rhéteurs, mais les plus sérieux écrivains. Richelieu, si net et si fort, n’en est pas moins souvent burlesque. Saint- Cyran, ingénieux, parfois profond, se noie fréquemment dans un galimatias énigmatique. Qui pourrait lire Corneille, sauf ses quatre chefsd’œuvre? Le grand succès de l’époque est Clélie , long, ennuyeux roman, écrit par une Sicilienne, mademoiselle Scudéry. Et la dictature littéraire est au salon d’une Romaine, née Pisani, madame de Rambouillet.

L’opéra nous vient d’Italie cette année même; ses machines d’abord pour les fêtes de Ruel; puis la musique tout à l’heure, sous la régente et Mazarin.

Richelieu connut-il celui qu’il mettait en France? Parfaitement. Il le crut un faquin, et c’est pour cela qu’il le prit. Il l’avait vu double et ingrat pour l’homme qui l’avait introduit, le

père Joseph. Il le savait très-bas, propre aux coups de bâton. 11 raille sa bravoure et ses reculades subites dans une lettre spirituelle (1659). A Paris, Jules Mazarin avait donné des conseils de vigueur et fait le Jules César, enhardi Richelieu à envoyer d’Estrécs et menacer le pape. Mais, rappelé à Rome, il eut grand’peur. Richelieu l’en plaisante, voudrait qu’il prit cœur, qu’il restât. « Convenons, dit-il, qu’il n’y a que les Italiens pour savoir faire les choses, pour jeter en paix les parfums, les poudres odoriférantes, les fulminantes en guerre, » etc.

Mazarin, dans sa poltronnerie, voulait que Richelieu cédât et qu’il reculât brusquement. Mais Richelieu persiste. Alors Mazarin n’y tient pas. Il se sauve de Rome sans dire adieu, se réfugie en France.

La peur était mêlée d’espoir et de spéculation. Le rusé avait calculé que son bon protecteur, le père Joseph, étant près de mourir, il fallait se trouver là, prendre la place chaude et s’y fourrer. II élut domicile chez son intime ami, Chavigny, qu’il trahit plus tard, comme Joseph. Chavigny, lils de Bouthilier, passait pour fils du cardinal. Ce ténébreux jeune homme, sombre rellet de Richelieu, malgré sa défiance et sa pénétration, accueillit le fourbe Italien. 11 venait, disait-il, se donner corps et âme au grand maître

de la politique, étudier sous un tel professeur. Richelieu, qui, dans sa grandeur, n’avait pas moins des côtés de pédant, le prit au mot sur cette éducation, l’accepta pour élève. Lui-même le disait à sa nièce un jour qu’elle sortait du théâtre : « Pendant que vous êtes à la comédie, je forme un ministre d’Etat. »

Quand Mazarin réfugié vint ainsi se mettre à l’école, Richelieu sentit le parti qu’on en pouvait tirer. Lui qui voyait tant d’hommes, il n’avait jamais vu un homme ni si fin ni si bas. S’il ne s’y fia pas, il crut du moins qu’avec un tel valet il n’y avait du moins pas grand danger de révolte, qu'on le tiendrait tout au moins par la peur. Il résolut de le pousser, de le mettre au plus haut, insista près du pape, et tant qu’à la la longue il arracha pour lui le chapeau. Mais je crois qu’il fit plus. Il y avait six mois à peu près qu’il avait donné au roi son joujou, le petit Cinq-Mars. Répugna-t-il à ce que Mazarin, bien vu dès longtemps de la reine, intéressant alors par son malheur, son dévouement pour nous, s’avançât, réussît près d’elle? Les fêles de décembre et janvier, les repas qu’on y fait, sont des temps d’attendrissement pour les dames qui aiment la table. Ce qui est sûr, c’est qu’elle fut enceinte de la nuit de Noël (1659), et qu’au 22 septembre suivant elle accoucha de son second fils.

d’un prince tout à fait italien. C’est le frère de

Louis XIV.

On a dit que ce roi fut fils deMazarin; à tort certainement; il fut Français, lesté d’Autriche. Mais son frère, le second duc d’Orléans, tout comme le premier, Gaston, ne fut rien qu’Itafie, pour l’esprit, pour les mœurs. Il fut tout aussi Mazarin que Gaston était Concini.

Je sais bien les difficultés. Les contemporains croient qu’elle ne se donna à lui que plus tard. Il y eut tout au moins un entr’acle dans sa faveur. Richelieu l’avait présenté « comme ressemblant à Buckingham, » et pour qu’il réussît. Ressemblance invincible, mais présentation trop suspecte. Il put être favorisé d’amour plus que de confiance. Lui-même fut peut-être effrayé du succès, et recula vers Richelieu.

Mais revenons au roi et à Cinq-Mars, histoire plus ridicule encore.

Louis XIII, on l’a dit, n’était pas Henri III. Je le crois bien. C’est un temps bien plus vieux. La virilité baisse encore. Tous les rois de l’Europe n’en peuvent plus, et, si Anne d’Autriche n’eût vigoureusement relevé la race, les nôtres en seraient venus au rachitisme de Charles II d’Espagne.

Cette misère physique et cet épuisement général se marque par l’usage très-grand des exci-

lanls, vieux ou nouveaux. Les écrivains du siècle buvaient beaucoup de vin; la plupart se grisaient (V. le dîner connu d’Auteuil). Le café va bientôt donner l’ivresse sobre. Le scocolato espagnol est reproché par Richelieu au cardinal son frère, comme une drogue nouvelle et funeste qu’il a apportée de Rome.

Mais, si les foroes baissent, les passions restent, ou du moins les velléités. L’admiration de la beauté {admiration non pure, mais abstinente) est le vice singulier des princes du temps, tous Italiens dégénérés. Le faible et gras Jacques I er (fils éreinté du chanteur Rizzio) n’a aucun besoin de maîtresse. Il lui suffit d’aimer une jeune âme, docile et imparfaite encore, que lui, maître Jacques, formera, rendra parfaite; cette âme est Buckingham. Le castoiemmt (comme dit le moyen âge), le plaisir, non de châtier avec des coups, mais de gronder, de corriger, d’humilier, de faire pleurer, de se brouiller toujours pour se raccommoder sans cesse, c’est tout l’amusement de ces rois. Louis XIII (Orsini?) n’avait d’autre plaisir. Jusque-là peu heureusement. Son premier ami, Baradas, jeune homme grand et fort, était un rustre qu’on ne pouvait mener ainsi. Saint-Simon fut trop nul. Et mademoiselle de Hauteforl, au contraire, eut trop d’esprit gascon, de nerf et de saillie; il n’y avait pas plaisir à la gronder; elle

rendait les coups; elle ne pleurait pas; elle riait. El c’était le roi qui s’en allait pleurer chez Richelieu.

Celui-ci, grand admirateur des Jésuites, et spécialement de leur pédagogie, n’ignorant nullement le secret de leurs succès, comprit qu’au goût du roi c’était un vrai écolier qu’il fallait. 11 le fallait joli, fantasque, vicieux, mais susceptible de réforme, tel que le roi entreprît de le castoyei' et de le refaire. Son ami d’Eflial, en mourant, avait laissé un enfant charmant, le jeune Cinq-Mars, et une fille qui épousa la Meilleraye, parent de Richelieu. Cinq-Mars était presque allié de celui-ci. Il arrivait à dix-septans. Il allait porter l’épée et entrer dans les grades. Nouvel amusement pour le roi, né caporal, et qui ne parlait que de soldats, même à mademoiselle de Hautefort. La vive demoiselle endurait cet excès d’ennui assez patiemment. Mais combien mieux le roi pouvait-il parler d’armes, de chasse et de tout à un jeune militaire! Donc, le cardinal le lança, bien instruit, bien stylé, pour observa * le roi d’abord, et peu à peu pour lui plaire s’il pouvait. .

Le roi vil bien venir la chose, et, trouvant cet enfant qui dormait ou faisait semblant dans les coins des appariements, il devina qu’il dormait pour le cardinal, pour écouter et rapporter. Cela

même lui donna pitié de la jeune âme qu’on corrompait ainsi, et qui, logeant dans ce beau corps, devait être mieux douée de Dieu, appelée par lui à autre chose. De là, une tentation naturelle de convertir Cinq-Mars et d’en faire un honnête garçon, un parfait gentilhomme. Il était tard. Car l’étourdi était déjà fort engagé dans la jeune société noble du temps, le monde du Marais, comme on disait, autrement dit des élégants, des esprits forts, des gens qui ne croyaient à rien et ne se gênaient guère.

Cette préoccupation du roi commence vers juin 1659 au siège d’IIesdin, où mademoiselle de llautefort a’avait pu venir. 11 y prit habitude d’avoir toujours là Cinq-Mars pour le prêcher. Et voilà qu’il ne pouvait plus s’en passer. A la moindre absence, il criait : « Où est Cinq-Mars? » Richelieu usa sur-le-champ de cette première fleur de passion. L’enfant gâté dit qu’il aimait le roi, mais voulait être seul, c’est-à-dire qu’il n’aimât plus la Hautefort. Cela promis, ce ne fut plus assez. Pria-t-il? pleura-t-il? On ne sait; mais le roi, pour l’apaiser, eut la faiblesse de promettre qu’il la chasserait de la cour. Chose plus facile à promettre qu’à faire. Car nulle précaution n’y servit; elle se mit, malgré tous les ordres, sur le passage du roi, et lit rougir le pauvre Sire.

Le cardinal, vainqueur, ayant un si bon in-

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slrument, et, sachant que ces choses-là durent peu, poussait son petit homme au grand galop. Il l’engageait à exiger, faire le difficile et se faire valoir. Le roi, ayant voulu lui donner la place qu’avaient eue Saint-Simon, Baradas, le jeune insolent dit : « C’était bon pour eux, de petits gentilshommes. » 11 fallut que le roi négociât avec le vieux M. de Bellegarde pour satisfaire sa volonté, qui fut d’abord d’être grand écuyer. Dans la langue de cour, ce petit polisson fut appelé Monsieur le Grand.

Louis XÏIl avait jusque-là paru un homme sec, mais assez raisonnable. Il avait eu deux lueurs poétiques, l’apparition première de mademoiselle de Hautefort et la transfiguration de Lafayette. Mouvements excusables de cœur, courts élans de jeunesse dans un homme né vieux, mais enfin tout cela était d’humanité, de nature, donc non ridicule. Un côté de son caractère qui l’était davantage, c’est qu’il avait du temps pour tout, sauf pour la royauté. Il écrivait des plans de campagne, envoyait de petits articles à la Gazette de France, faisait de petits airs et des chansons en bouts rimés. Son extrême désœuvrement lui donna parfois des curiosités peu royales, celle, par exemple, d’apprendre la cuisine; il prit des leçons pour savoir larder.

Pauvretés, ennui, innocence. L’excuse, c’était

Richelieu, un autre roi, qui, en le consultant toujours avec respect, n’eût pas souffert qu’il fît rien de sérieux.

Ce qui le mit plus bas que sa lardoire, ce fut son radotage pour un enfant qui se moquait de lui. II donna là des signes d’imbécillité caduque, à quarante ans. Les froideurs de Cinq-Mars, ses rebuffades, un simple oubli d’écrire dans les absences, faisaient pleurer le roi. Mais, quand on voit ses lettres à Richelieu pour faire chapitrer l’écolier, lettres si pesantes et si sottes, on est du parti de l’enfant, on trouve qu’à bon droit il fuyait l’éternelle gronderie et plus encore les burlesques tendresses de son royal jésuite. Mieux valaient les verges et le fouet.

Il échappait tant qu’il pouvait. Parfois, aux antichambres, ce garçon, que le roi eût voulu maréchal de France, passait le temps à lire le roman de Cyrus avec les valets. Parfois, la nuit, il se sauvait de Saint-Germain, galopait à Paris, au quartier élégant, à la place Royale, dans les belles ruelles et les conversations galantes. On l’y travaillait fort. Les dames politiques n’épargnaient rien pour le gâter, lui brouiller la cervelle, le rendre fou et traître. L’intrigante Marie de Gonzague en faisait son Petit Jean de Saintré , et par le roman le menait à l’histoire (la plus triste). Le roi avait beau le tenir, le garder, le

coucher dans son lit, avec lui; il fuyait, s’évanouissait.

Cependant l’influence occulte se révéla. Il ne se tint pas satisfait d’un grand titre ni de la faveur. Il prétendit avoir part aux affaires. Richelieu fut bien étonné lorsque, le roi tenant conseil chez lui (il était malade à Ruel), Cinq-Mars resta, siégea. Le cardinal refusa de parler devant lui, et le lendemain le tança fort de son outrecuidance. Mais ceux qui menaient le jeune homme, loin de reculer, avancèrent, lui lirent demander... quoi? un bijou? une armée! et dans le moment le plus difficile pour secourir notre camp d’Arras, menacé par les Espagnols. Le roi était si faible, que, sans Richelieu, il cédait. Du moins il lui donna à conduire le corps des volontaires, toute la jeune noblesse de France. Il eut un cheval tué, se crut Alexandre le Grand. Le roi ne souffrit plus qu’il se hasardât davantage.

Les Espagnols battus regagnaient par l’intrigue ce que perdaient leurs armes. La ligue universelle des femmes était pour eux. Marie de Médicis en Angleterre, aux Pays-Bas, la Chevreuse à Madrid, à Londres, les filles d’Henri IV, Henriette, Christine, ne travaillaient pas seules. Le duc de Lorraine avait épousé (sa femme vivant encore) une Ilalo-Flamande, qui le mena aux genoux du roi pour rentrer chez lui et trahir. Le

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jeune Guise, archevêque de Reims, un brillant duelliste, s’était marié deux ou trois fois, et suivait la sagesse de la Palatine. Le duc de Bouillon, longtemps général de Hollande, et qui passait pour une forte tête, ayant vieilli dans les affaires, avait épousé sur le tard une catholique qui le lit catholique, le jeta dans tous les cassecous.

En 1641, la partie fut liée à merveille. Madame de Bouillon Ht de son vieux mari goutteux le centre, la clef de voûte d’une ligue universelle. L’Empereur fournit des troupes, et l’Espagne en promit. Mais, pour donner à l’invasion étrangère un air national, un prince du sang, le comte de Soissons, réfugié chez Bouillon, prit le commandement de l’armée. Les émigrés français, de tout parti, devaient partir de Londres et faire une descente en France. Il leur semblait faire la guerre à coup sûr, ayant Paris d’avance où le jeune Gondi eût surpris la Bastille, ayant la cour, les vœux de la reine, ayant le cabinet du roi et son secret par son enfant gâté, Cinq- Mars, à qui il disait tout. L’armée même que Richelieu leur opposait était en grande partie pour eux. L’armée, la France, tout le monde était gagné par le mot séducteur que l’ennemi avait mis sur son drapeau : La paix.

Richelieu, en si grand péril, lit d’abord procé-

der le parlement contre Guise et Bouillon. Soissons étant prince du sang, on ne pouvait le juger, mais bien le faire tuer. Le dévot et scrupuleux Dunoycr, homme très-discret, se chargea, dit-on, de négocier l’affaire. Il partit, emporta une forte somme pour payer l’assassin.

Des deux côtés, les choses se passèrent comme on pouvait le prévoir. Soissons battit sans peine une armée qui voulait être battue. Mais, d’autre part, pendant que ce vainqueur, autre Gustave- Adolphe, regardait la déroute, il lui advint comme à Gustave, il fut frappé à mort sans que l’on sût par qui (6 juillet 1641).

Jamais mort d’homme n’eut un plus grand effet. Le général français étant tué, l’affaire changeait de caractère; elle reparaissait tout à fait étrangère, c’était une invasion, et elle manquait. Sept mille impériaux pour conquérir la France, ce n’était pas assez. Les Espagnols n'arrivaient pas. Et la descente des émigrés de Londres ne se lit pas non plus. Bref, Bouillon demanda pardon, et jura au roi une fidélité éternelle. Richelieu fit semblant d’y croire, et, pour l’éloigner de France, lui promit le commandement de l’armée d’Italie.

Il savait tout. Il les avait tous sous la main, et, s’il ne frappait pas, c’est qu’il n’y avait guère de témoins ni de preuves. Tous s'entendaient et tous

étaient coupables. Le roi même l’était en un sens, par ses plaintes, ses protestations d’être excédé de Richelieu.

Cinq-Mars était dans l’affaire de Soissons. La reine en était-elle? On ne peut en douter quand on voit la subite, la violente irritation que Richelieu montra alors contre elle, et que n’explique aucun auteur du temps. Il lit écrire (et écrivit, dit-on) la pièce de Mirante, pleine d’allusions à la situation, à sa victoire sur tous ses ennemis, insultante surtout pour la reine qu’on y reconnaissait dans mille traits injurieux. Il avait bâti tout exprès, au Palais-Cardinal, un théâtre qui ouvrit par Minime, et qui resta le Théâtre-Français.

La reine y assista, la cour y assista, et personne n’osait y manquer. On subit le ministre, mais on punit l’auteur. Un silence de glace, un ennui calculé, lui revinrent de toute la salle et le morfondirent dans sa loge. On traita le malade comme étant mort déjà. 11 sentit le froid du linceul, frissonna dans sa bière. Supplice inouï et cruel pour une âme brûlante, affamée d’immortalité : on affecta de l’oublier vivant.

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