CHAPITRE XV
Conspiration de Cinq-Mars et de De Thon. — 1042.
Les choses inclinaient vers leur terme (janvier 1642). Le cardinal était toujours malade, mais le roi beaucoup plus. Les médecins ne lui donnaient pas six mois à vivre. Pour une solution si prochaine, chacun songeait à se pourvoir.
C’était fait des ménagements. Richelieu fit exclure Cinq-Mars de tout conseil, et engagea le roi à retirer le Dauphin des mains de la reine. Laisser le roi futur dans une main espagnole, c’était risquer de revoir l’étranger régner encore au Louvre, comme Henri V aux temps de Charles VI.
Le très-intelligent Fontrailles, notre auteur principal ici, assure que la reine en péril désirait
-qu’il y eût un complot, et y contribuait de son mieux, ne pouvant qu’y gagner, quel que fût celui qui pérît, Richelieu ou Gaston, l’un ou l’autre de ceux qui pouvaient à la mort du roi lui ôter la régence.
Était-elle capable d’un si grand machiavélisme? Par elle-même? Non, mais peut-être par la Chevreuse* qui lui donna alors un homme à elle, non pas pour conspirer, mais pour lier entre elles les conspirations différentes, s’entremettre de l'une à l’autre, et, du moins indirectement, pousser à l’action.
Bouillon, pardonné, exilé au généralat d’Italie, était plus que jamais poussé par sa femme orgueilleuse à se venger de Richelieu.
Cinq-Mars, chassé par lui du conseil, et avec outrage, pleurait et sanglotait, ne songeait qu’à le faire tuer.
Gaston allait être emmené par Richelieu à la guerre du Midi, mais sans emploi, sans litre. Il disait à Fonlrailles : « Ne le tuera-l-on pas? » — On lui répondait : « Oui, devant vous, sur votre ordre, mais uon autrement. »
Il n’était pas jusqu’au roi qui ne parût contre lui. Il ne cessait de dire qu’il voudrait s’en défaire. Mot équivoque, traduit diversement. A tout ce qu’on disait, il n'objectait qu’une chose : « Comment le renvoyer? Il est maître de tout...
— Mais, Sire, on le tuera... — Un prêtre! un cardinal !... Je serais excommunié! » — A quoi un de ses mousquetaires, Troisville (homme estimé qui fut plus tard de Port-Royal), répondait en riant : « Ordonnez seulement, laissez-moi faire... Je m’en irai à Rome, où j’aurai mon absolution. »
L’homme de la Chevreuse, qui devint celui de la reine, l'intermédiaire des mécontents et le trait d’union des partis, était un homme de mérite, au fond sans importance, mais parent du duc de Bouillon, familier de Cinq-Mars, lié avec Fontrailles et les hommes de Monsieur.
Auguste de Thou, fils de l'illustre historien, était jeune, candide, dévoué, honnête, non sans élévation, et l’on s’étonne de le rencontrer avec ces gens-là. C’était un savant, comme son père; il était conseiller et bibliothécaire du roi, mais, de plus, intendant d’armée, ce qui le mêla aux grands seigneurs, à la jeune noblesse, avec qui volontiers il s’exposait en amateur. De nature tendre et généreux, il ne recula point devant l’occasion romanesque de se hasarder « pour une grande reine, » si malheureuse, à qui on voulait ôter ses enfants. Il lia Cinq-Mars et Bouillon, jusque-là sans rapport, alla, vint, s’entremit, porta de l’un à l’autre des paroles, des propositions.
De Thou n’était nullement intéressé, point am-
bilieux. Mais c'élail un homme déclassé, hors de tout, hors de la robe sans êlre de l’épée, n’ayanl le pied ferme nulle part. Il était fils de Yimpartialité historique et de l’indécision. Lui-même, s’il était quelque chose, il était l’agitation même. Ses amis l’appelaient en riant : « Votre inquiétude. »
Ce n’est pas un tel homme qui pouvait penser à un assassinat. Que voulait-il? Rien que sauver la reine, finir la guerre européenne. Or on croyait à tort que la guerre, c’était Richelieu, que l’Espagne voulait la paix.
La paix! quelle belle parole! dit Jean Gerson, comme elle emplit la bouche de miel!... 11 faut se souvenir des terribles malheurs qui avaient dépeuplé des provinces entières. Cinq cent mille hommes étaient morts de misère en Lorraine et au Rhin. C’était le tour de la Frauce du Nord. Les familles les plus honorables (et c’étaient les parlementaires, la bonne bourgeoisie) ressentaient celle douleur. Des femmes charmantes, excellentes, femmes de présidents, de simples conseillers, se réunirent bientôt autour d’un petit homme (resté si grand), Vincent de Paul, et elles envoyaient quelques secours, hélas! bien peu de chose, une goutte d’eau sur un grand incendie. La paix seule pouvait atténuer ces maux. Mais pouvait-on la faire? C’était la question.
Telle fui l’illusion de De Thou et d’autres parlementaires. Je ne leur reproche rien. Quoique leur conduite ait été tantôt coupable et tantôt ridicule, je comprends leur fluctuation. Ils ne sentirent pas assez, sans doute, que la France eût péri sans celte violente dictature, qu’elle eût été engloutie par Waldstein, puis par les menus brigands, les Gallas et les Jean de Werth; ils ne virent pas que Richelieu, malheureux à la guerre, nous aguerrit pourtant et prépara Rocroy. D’autre part, quand on sait, par l’horrible affaire de Loudun, la force et la furie que les tyrannies secondaires déployaient avec les pouvoirs de la grande tyrannie centrale, on excuse les parlementaires d’avoir (sans droit, sans mission, n’importe) tenté de suppléer les garanties publiques qui n’existèrent jamais dans ce misérable pays.
Pour revenir, le pauvre de Thou se vit mené plus loin qu’il ne croyait. Les hommes de Gaston, spécialement Fonlrailles, homme d’esprit, sans conscience, un furieux bossu, dont Richelieu s’était moqué, organisaient deux choses. D’abord, le cardinal devant suivre le roi qui parlait pour la guerre d’Espagne, il fut réglé qu’on le tuerait à Lyon; Gaston devait y aller tout exprès, et, brave cette fois, donner lui-même le signal. Mais Richelieu tué, restaient ses hommes et ses parents, tant de gens qu’il avait placés, les Rrézé, les la
Meillerayc, les Chavigny, en têle les Condé, dont le fils venait d’épouser sa nièce. Les grands militaires de l’époque, Guébriant, Harcourt, Fabcrt, Gassion, tenaient 'personnellement à Richelieu, et se seraient ralliés aux Condé pour faire face à Gaston. Celui-ci, méprisé, n’avait pas grande chance hors de l’assistance étrangère. M. de Bouillon l’exigeait. Fontrailles tira de Gaston une lettre où il s’engageait à faire livrer aux Espagnols une place force (c’était Sedan) pour les enhardir à entrer en France. La reine ne donna point de lettre, ne signa rien, resta derrière.
Les Espagnols hésitaient fort, pour cette raison. Us voyaient la régence qui allait leur venir par Anne d’Autriche. Avaient-ils besoin de Gaston? Et, s’il réussissait par eux, ne publierait-il pas sa secrète protestation pour détrôner le fils de leur infante? Cependant les succès de Richelieu en Allemagne, une bataille qu’il gagna sur le Rhin, le voyage du roi pour prendre Perpignan, le Roussillon, la Catalogne, les décidèrent, et le traité se fit. Ils promirent secours à Gaston (mars 1642).
Comment de Thou resta-t-il dans l’affaire lorsqu’elle devenait si criminelle? Une lettre qu’il écrivit à sa mort nous le fait deviner. 11 était alors amoureux d’une dame très-aimée de la reine, jolie petite princesse à tête légère, madame de Guémcné. Elle était janséniste, et refusait tout
à de Thou. Il était roux, il était homme de robe, etc. Elle fut vertueuse pour lui, mais non pour Retz. Elle prodigua au prêtre libertin (et fort laid) ce qu’elle avait refusé à l’amour, au culte d’un homme supérieur qui, dans un meilleur temps, eût été peut-être un grand homme, qui avait mis son idéal en elle, et dont elle fut la suprême pensée.
Ce fut, je crois, le vain espoir de fléchir les rigueurs de celte cruelle qui aveugla de Thou, lui cacha l’énormité de sa faute, et le rendit, non pas témoin seulement, comme on a dit, mais acteur très-actif dans cette affaire coupable qu’il ^croyait celle de la reine.
Gaston, à son ordinaire, manqua de parole.
Les conjurés l’attendaient à Lyon; il resta à Blois. Les deux malades, le roi en avant, le cardinal derrière à quelques lieues, continuèrent d’avancer au Midi. Mais, à Narbonne, le dernier, craignant, sur les rapports qu’il recevait, que le roi ne permit sa mort, dit ne pouvoir aller plus loin. Son incertitude était grande; tout en se disant incapable de bouger, il partit de Narbonne sans trop savoir où il irait. Le gouverneur de Provence le reçut dans un abri sûr, au château de Tarascon, d’où il pouvait toujours s’embarquer et gagner la mer, puis, en tournant l’Espagne, aller s’enfermer à Brouage qu’il avait fortifié. Dans sa
mortelle inquiétude, il lit prier le prince d’Orange d’intercéder pour lui, et fit dire au vaillant colonel Gassion que le moment venait où il faudrait qu’on se déclarât, qu’on distinguât ses amis de ses ennemis.
Le roi n’était pourtant nullement décidé contre lui. L’impertinence de Cinq-Mars, qui bravait, démentait les meilleurs officiers, provoqua une explosion. Le roi lui dit : « Je vous vomis. » Souvent il lui ferma sa porte. Une défaite éprouvée dans le Nord, qui jeta la panique jusqu’à Paris, fit vivement sentir l’absence de Richelieu.
Cependant le roi semblait si malade, qu’on se croyait au moment décisif. De Thon, qui était à l’armée, pensa qu’il était bon que la reine s’assurât des chefs, et, comme il était difficile de deviner de loin quelles conditions ils feraient, il la priait de lui envoyer des blancs seings qu’il pût remplir selon les circonstances. Elle l’aurait fait étourdiment. Brienne se donne l’honneur de l’en avoir empêchée. Je crois qu’auprès de Richelieu même elle eut un autre conseiller qui la renseigna et la dirigea, Mazariu très-probablement. Il put lui faire entendre que les choses n’en étaient pas où on le lui disait, que le roi vivait, que Richelieu vivait et tenait encore les armées, que le danger d’ailleurs de la future régente était Gaston bien plus que Riche-
lieu, que Gaston se noyait dans une entreprise manquée, qu’au lieu de se lier à lui il l'allait renfoncer plutôt et aider au naufrage.
Selon Fontrailles, selon Voiture et autres, ce lut la reine qui fit trouver le traité. Chavigny, sans le dire, fit un jour entendre la même chose.
Elle envoya un homme sûr au cardinal (dit Monglat), et, sans doute par cette voie, lui donna connaissance du traité. La paix se fit entre eux à ce prix. Elle garda ses enfants.
Le roi malade avait quitté le siège et était revenu à Narbonne quand l’homme de Richelieu, son ombre, Chavigny, vint le trouver et lui dévoila tout. Le roi saule au plancher. Quelle reuve cependant? Chavigny ne lui donnait pas le traité (comme on l’a dit à tort); il apportait seulement l’aflirmation de Richelieu. Le roi hésitait
r . Il fallut que l’on s’adressât à sa conscience, vigny alla trouver le confesseur, le père Sirmond, le lit parler.
Sirmond, le cas posé, décida qu’en un grand péril de l’Etat un roi ne pouvait se dispenser d’agir préventivement, d’arrêter l’accusé.
Cinq-Mars eut un jour pour s’enfuir et n’en profita pas. En voyant Chavigny, il avait deviné sa perte. Il eut l’idée, à tout hasard, de le faire poignarder avant qu’il put parler au roi. Mais
déjà il était trop lard. 11 aurait pu encore, en sautant à cheval, passer les portes de Narbonne. Mais il perdit la tête, et on eut le temps de les fermer.
On fit crier peine de mort pour qui cacherait Cinq-Mars. Une femme l’avait caché dans son lit même. Mais le mari alla le dénoncer. On arrête Cinq-Mars et de Thou. Ordre envoyé à l’armée d’Italie, où commandait Bouillon, pour l’arrêter et l’envoyer en France (13 juin 1642).
Ce qu’on craignait le plus, c’était que Gaston ne s’enfuît et qu’on n’eût pas son témoignage. Le roi, pour le tromper, lui écrivit que « c’était pour ses insolences » que Cinq-Mars était arrêté.
Richelieu était en péril peut-être autant que Cinq-Mars même. On voit, par ses notes écrites à Tarascon le 5 et le 7 juillet, qu’il faisait commencer le procès sans preuves ni témoins, donc sur la simple révélation verbale qui lui venait de la reine. Mais il ne pouvait avouer cette source. Il parle dans ces notes comme s’il eût devin é l’existence du traité. 11 dit qu’il faut l’avoir, l’acheter à tout prix d’un confident de Gaston.
Avec un homme moins peureux que Gaston on n’eût rien obtenu, et Richelieu, n’ayant nulle pièce, eût été conspué, chassé pour calomnie, poursuivi à son tour. Mais Chavigny, qu’il lui envoya, le terrifia en assurant qu’on avait le traité,
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une copie du moins, « trouvée par des pêcheurs dans une barque échouée en Catalogne. » A lui, Gaston, de mériter sa grâce en délivrant l’original. C’est ce qu’il ne pouvait plus faire; dans sa peur, il l’avait brûlé. Mais il offrit d’y suppléer par la confession la plus complète; confession terrible, meurtrière, où il allait dire les péchés des autres, ne risquant pour lui que la honte; un lils de France ne peut aller en Grève.
Le roi avait comblé sa terreur en écrivant que, si sa confession était incomplète, on le poursuivrait avec des troupes et qu’on V enfermerait; mais que, s’il disait tout, on le laisserait aller libre à Venise en lui faisant une pension.
Il parla tout au long, et chacun de ses mots tuait, — d’abord Cinq-Mars, Bouillon, Fontrailles, puis de Thon même.
La reine, sans le vouloir ni le savoir peut-être, en mettant Richelieu sur la voie de tout découvrir, avait perdu de Thou. 11 fallait bien au moins une tête à la justice. Or Gaston ne pouvait périr. Bouillon, arrêté, eut sa grâce en livrant sa place, Sedan. Fontrailles était en fuite. Si le roi sauvait Cinq-Mars, un seul mourait : c’était de Thou.
Pour elle, elle n’avait rien à craindre. Elle pouvait dormir paisiblement, attendre la régence. On la croyait perdue. Madame de Lansac, que Richelieu avait fait gouvernante du Dauphin, vint
triomphante le matin lui dire qu’on tenait Cinq- Mars et de Thou. Elle faisait la dormeuse entre ses rideaux. La Lansac les tira, mais la trouva fort calme. Elle connaissait bien de Thou, savait qu’il mourrait sans parler.
Quant à Gaston, ce qui aurait fait son supplice, c’eût été qu’on le mît en face de ceux qui s’étaient immolés pour lui et qu’il faisait périr. Mais les magistrats complaisants assurèrent qu’il n’y avait nul exemple qu’un fils de France fût confronté. On le fit venir à deux lieues de Lyon, et comme à la porte du tribunal, pour en tirer au besoin ce que demanderait le procès. Principal accusé, il ne figura que comme témoin, et ce témoin dispensa des pièces même, puisqu'on n’avait que des copies, des chiffons de papier, et sans caractère authentique.
Cinq-Mars essaya de nier, et attesta Bouillon qu’il croyait loin. A l’instant même, on le lui présenta pour le démentir. On l’avait pris caché dans une meule de foin et amené à Lyon, où Mazarin lui conseilla en ami de faire comme Gaston, de se sauver par la lâcheté. Le roi lui laisserait sa tête et ne lui prendrait que Sedan.
De Thou montra du courage, mais il aurait plus honoré sa mort s’il eût moins chicané sa vie par des fins de non-recevoir de procureur. 11 se retrancha trop habilement sur une chose fausse,
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qu’il avait eu une simple connaissance de la chose, u’avait pu trahir ses amis. En réalité, il avait agi, dirigé même, indiquant tous les rendez-vous, y conduisant les conjurés, les faisant entrer, sans entrer lui-même, et restant à la porte.
Amené, dit-on, devant Richelieu, il prétendit « avoir ordre du roi. » Nul écrit, à coup sûr; des paroles vagues, à la bonne heure.
De Tliou fut bien jugé. Un cœur comme le sien ne pouvait manquer de le reconnaître. Lorsque Cinq-Mars et lui allèrent à la mort, leurs juges (dont était l’illustre Marca) étaient sur leur passage, et les condamnés les remercièrent de la juste sentence qui, lavés et purifiés, allait les envoyer à Dieu.
Cinq-Mars,- si beau, si jeune, de Thon, si estimé jusque-là, si pur (moins une erreur), excitèrent dans la foule un intérêt extraordinaire. La maladresse d’un bourreau novice qu’on employa ajouta encore à l’émotion. Quand la tête de Cinq- Mars tomba, il s’éleva de toute la place un horrible cri de douleur. De Thou, manqué d’abord et très-cruellement égorgé, jeta la foule dans un accès de fureur frénétique. Des pierres volèrent sur l’échafaud. Ce bon peuple de France maudit celle justice qu’il appelait vengeance, et pleura amèrement les coupables qui l’avaient trahi.