CHAPITRE XVII
Louis XIV. — Engliien. — Bataille de Rocroy. — Mai lüiô
La régente espagnole ouvre son règne de quinze ans par un chemin de fleurs. Ce peuple singulier, qui parle tant de loi salique, est tout heureux de tomber en quenouille. Sans qu’on sache pourquoi ni comment celte étrangère est adorée.
Elle est femme et elle a souffert. Les cœurs sont attendris d’avance. Elle est faible. Chacun espère en profiter. Ce sera un règne galant. Mais où sera la préférence? Celte loterie d’amour autorise l’infini des rêves. Quel qu’il soit, le nouveau Concini ira plus loin que l’antre avec une Espagnole fort mûre qni va tourner à la dévotion, aux scrupules, à la fixité des attachements légitimes. Que sera-ce si elle finit par devenir fidèle, pour la ruine de la France?
( 16 iô)
En attendant, tout tourne à son profil. Les favoris du dernier règne, les Condé, gagnent une bataille à point pour elle, et font à Rocroy la brillante préface du règne emphatique de Louis XIV. C’est l’enfant qui en a la gloire, c’est la sage régente. Heureuse reine qui gagne des batailles en berçant son fils 1
Le jeune duc d’Enghien, nous l’avons vu, assez mal vers la fin avec Richelieu, avait, par sa dévotion, gagné le cœur de Louis XIII, celui du grand commis Dunoyer, si avant dans le parti dévot, qui, seul avec le roi, faisait le travail de la guerre. Ou avait tout l’hiver arrangé ce travail de manière à préparer une campagne au duc d’Enghien. Il en fut justement comme en 1638, où l’on avait grandi la Meilleraie à l’armée du Nord, en immolant Feuquières à l’armée de Lorraine. De même, cette fois, on mit toutes les forces à l’armée royale que menait Enghien. Aucun renfort à l’armée d’Allemagne, où Rantzau, Guébriant, venaient de gagner des batailles, de sauver les Suédois, de résister aux efforts combinés des impériaux et Bavarois. La fameuse armée de Weimar, achetée par nous et si bien menée par Guébriant, s'usa, tomba à six mille hommes qui se maintinrent à grand’peine en Alsace.
Enghien eut seize mille fantassins, sept mille chevaux, surtout des mentors admirables, vieux
soldats de Gustave-Adolphe. Le succès était vraisemblable. Il était nécessaire. C’était réellement la seule forte armée de la France, la seule qui la couvrit de l’ennemi.
La France, qu’on dit si incrédule, si sceptique et si positive, a pourtant toujours besoin d’un miracle, du miracle humain, le héros. Il lui faut adorer quelqu’un ou quelque chose qui lui semble au-dessus de l’homme. Nous avons déjà, pour François de Guise à Metz et à Calais, observé la fabrique, les recettes pour faire des héros. Quand ce royaume énorme, qui s’est fait de douze royaumes, centralise sa force pour un général favori, il ne peut guère manquer de frapper un grand coup. Le miracle se fait.
Un héros est tombé du ciel. Le peuple est à genoux.
Si un malencontreux critique cherche les cordes et les machines qui, par derrière, ont aidé au miracle, c’est un envieux, un dénigreur; on lui en sait très-mauvais gré.
Lisez le grand Bossuet, lisez l’historien de famille, l’homme d’affaires des Condé, Lenet, vous verrez qu’Enghien seul nous fit la victoire de Rocroy. Lenet craint tellement que ses lieutenants y aient la moindre part, qu’il les note en passant de stigmates fâcheux. Il voudrait flétrir même la probité de Gassion.
Nous avons ailleurs heureusement des sources plus sûres, des détails plus exacts, plus dignes de l’histoire.
Les Espagnols, sachant le roi à l’extrémité, crurent que le moment était bon, laissèrent là la Hollande, et, ramassant toutes leurs forces sous deux excellents généraux, D. Francisco de Melio et le vieux comte de Fontaine, firent mine d’entrer en Picardie, mais tournèrent, percèrent les Ardennes, enveloppèrent Rocroy.
Le roi et Dunoyer, qui devaient mêler à tout leur médiocrité, avaient eu soin, en lançant le duc d’Enghien, de le paralyser. Ils lui avaient adjoint un scuje général (frère de Vitry, qui tua l’Ancre), camarade fort aimé du roi qu’il voulut faire maréchal avant sa mort, Hallier ou Lhospital. Son sage conseil était qu’on s'affaiblît en mettant des secours dans cette méchante petite place, qu’on jetât là des gens pour les faire prendre, et qu'on évitât la bataille. On eût été ensuite poussé à reculons par l’Espagnol, qui, avançant toujours, ayant sur nous l’avantage de l’offensive, nous eût de proche en proche découragés, déconcertés, battus.
Un conseil fut tenu, et heureusement les maréchaux de camp qui avaient fait les guerres d’Allemagneetvu Gustave-Adolphe, le très-avisé Gassion, le ferme et fort Sirot, dirent qu’il fallait combattre.
Un mot de ces deux hommes. Lorsque le grand Gustave débarqua en Allemagne, le premier homme qu’il vit au rivage fut ce petit gascon, Gassion, qui venait se donner à lui. Il fut le plus ardent de tous les amoureux de ce géant qui ravissait les cœurs et les grandissait à sa taille.
II plut fort à Gustave. « Va-l’en à Paris, lui dit-il, achète-moi des Français. » Gassion en ramena une centaine qui firent bonne figure au sublime moment de Lutzen.
Quant au bourguignon Sirot, un peu vantard, quoique si brave, il contait volontiers qu’il avait fait le coup de pistolet avec trois rois, et même avec celui que personne n’osait regarder. Il avait mis, disait-il, une balle dans le chapeau de Gustave, ramassé ce chapeau que Gustave laissa derrière lui.
Richelieu, qui connaissait les hommes, prit à lui ces deux-ci, et en même temps un brave ivrogne allemand, le célèbre Ranlzau, qui se ménageait peu et laissait un membre à chaque bataille.
Pour revenir, ces hommes d’expérience, et qui ne s’étonnaient de rien, comprirent que cette armée, comme ordinairement celles d’Espagne, n’était pas espagnole, sauf quelques milliers d’hommes, un petit bataillon. C’était un mélange italien, allemand, wallon, flamand. Us insistè-
rent pour la bataille. El le duc d’Enghien se mil avec eux. Un nouveau règne commençait, celui de la reine, point du tout amie des Condé. Il y avait à parier qu’on ne donnerait plus à celui-ci une occasion pareille. Lhospital se trouva tout seul de son avis. Le roi, son protecteur, étant mort, son autorité n’était pas forte. Le maréchal d’hier eût eu mauvaise grâce de s’obstiner contre des gens qui avaient tant vu et tant fait.
Le roi avait laissé carte blanche à Lhospital et au conseil du prince. Mourant, il avait eu, diton, pressentiment de la bataille. Il crut la voir. Il dit agonisant : « Ils sont aux mains. Enghien les bal... Apporlez-moi mes pistolets. »
Il meurt le 14 mai. La bataille a lieu le 19.
Les Espagnols étaient fort tranquilles autour de Rocroy, leurs corps dispersés, et bien loin de croire que la France, malade et alitée sans doute avec le roi, vînt les déranger là. Du reste, ils étaient couverts de tous côtés par ces bois infinis de petits chênes qu’on appelle la forêt des Ardennes, et dont le triste Rocroy, sur sa basse colline, est une clairière peu étendue. Pour y venir, par où qu’on vienne, il faut arriver à la file par les étroites avenues de ces bois. Opération assez scabreuse. Gassion se la réserva, passa le premier avec quinze cents chevaux. Pendant que les Espagnols, un peu étonnés, s’appellent, se
réunissent, Engliien passe, et tout passe, si bien que, quand l’armée d’Espagne se trouve enfin en ligne, la française lui fait vis-à-vis. Autre surprise pour eux. Ils avaient cru d’abord que Gassion venait seulement pour se jeter dans la place. Mais voici l’armée tout entière. Gn se canonne, on se salue (18 mai).
La nuit, un transfuge nous apprit que, le lendemain matin, les Espagnols, déjà plus forts que nous, recevraient de surcroît une petite armée de mille cavaliers, trois mille fantassins. Nouvel argument pour Gassion, et décisif pour la bataille.
Le 19, vers trois ou quatre heures, à l’aube, Engliien, fort gai, passa au front des troupes, n’ayant que sa cuirasse, sur la tête force plumes blanches. Pour mot d’ordre de la bataille, il donna son nom même, Engliien.
Les Espagnols ne bougeaient. Nous marchâmes. Et la bataille fut en un moment gagnée à la droite, perdue à la gauche.
A droite, Gassion et le duc marchèrent vers un petit rideau d’arbres où les Espagnols avaient caché mille mousquetaires pour nous fusiller en flanc quand nous irions à eux. Gassion les tailla en pièces, et, ce bois bien purgé, tomba sur la cavalerie ennemie, enfonçant le premier rang, le renversant sur le second et mettant tout eu fuite.
Grande tentation pour le prince d’imiter l'autre Enghien de Cérisoles, de se lancer à la poursuite. Gassion ne le permit pas, n’alla que bride en main, se rallia, se ramassa.
A l’autre aile, Lhospital fut battu, blessé, son lieutenant pris, et, chose plus grave, notre canon aussi.
Celte aile paraissait si malade, qu’Enghie», qui vit de loin le désastre, envoya dire à la réserve que Sirot commandait de marcher au secours. Le vieux soldat comprit que, s’il obéissait, si ses troupes venaient à la fde, il ne ferait qu’ajouter au désastre et serait battu en détail. Il dit : « Il n’est pas temps. »
Un officier de cette aile battue vint pour la seconde fois ébranler Sirot : « Monsieur, la bataille est perdue... Retirons-nous... — Monsieur, rien n’est perdu. Car Sirot reste encore. »
Ace moment, l’ennemi fondit sur lui, le trouva tout entier et ferme. Sans reculer d’une semelle, il tint, étant bien sûr que Gassion venait. Celuici, en effet, ayant terminé sa besogne, c’est-à-dire passé sur le corps de toute la fausse Espagne (l’infanterie d’autres nations), revint en face de Sirot, et chargea par derrière ceux qui le chargeaient par devant. Ces vainqueurs de notre gauche furent vaincus à leur tour.
Restait la vraie Espagne, la fameuse infanterie.
comme un gros hérisson de piques, où on ne mordait pas. On y donna de tous côtés, et, pour l’entamer sûrement, on y fit sur un flanc une percée à coups de canon, par où on y entra.
D. Francisco échappa. Mais le vieux comte de Fontaine, qui avait la goutte et qui se faisait porter ici et là dans sa chaise l’épée à la main, ne la posa pas, fut tué.
On ne fit pas la faute de Ravenne, où Gaston deFoix s’obstina à massacrer et périt. Nos Français, qui, dès ce jour, avaient pris l’avantage et pour jamais, respectèrent, admirèrent ces pauvres diables, qui avaient la mort dans le cœur.
L’infanterie française resta, reste la première du monde. Et cela indépendamment de ses généraux. Il y parut bientôt. Quiconque l’eut avec soi vainquit. Harcourt, un bon soldat et général passable, fut assez pour battre Condé dès que celui-ci n’eut plus avec lui l’invincible infanterie. Dans la comédie de la Fronde, on vit, chose plus comique encore, Mazarin général et vainqueur de Turenne. L’espiègle avait volé l’épée de la France endormie.