‹ Richelieu et la frondeChapitre 27 sur 40 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

L'avénement de Mazarin. — 1643.

Ce grand bonheur fil deux malheurs. 11 créa un héros insatiable et insupportable, monté sur des échasses et prêt à tout tuer pour la moindre prétention d’orgueil ou d’intérêt. D’autre part, il glorifia l’avénement de Mazarin, il sacra le roi des fripons.-

C’est une grande simplicité de croire qu’un événement aussi prévu que la mort du roi ait trouvé la reine au dépourvu, qu’elle n’ait su où donner de la tête, qu’elle ait sérieusement offert le pouvoir à celui-ci, à celui-là. Toute l’affaire était certainement réglée d’avance. Et par quoi? Par son indolence qui lui disait qu’un lit tout fait lui valait mieux pour s’allonger, dormir,

qu’un arrangement nouveau qui l’obligerait de vouloir, de penser.

Elle voyait prêts à partir de Londres, de Bruxelles ou Madrid, je ne sais combien d’exilés, se disant tous martyrs de la cause de la reine, et venant exiger la couronne de ce martyre. Comment les satisfaire? Son oreille était tout ouverte à celui qui lui enseignait les douceurs de l’ingratitude.

Mazarin ici était admirable. Il a bien varié, mais jamais sur ce point. Son caractère offre la beauté d’un type bien soutenu qui ne se dément pas. Ingrat pour ses auteurs, Joseph et Chavigny qui le créèrent en France, il se tira d’affaire deux fois pendant la Fronde par le même moyen, ingrat pour Condé, puis pour Retz. Enfin il couronne sa vie par le plus fort, l’ingratitude pour la reine, sa vieille amoureuse.

Rappelons ses précédents. En 1631, il plut; Richelieu, en le présentant, fit valoir qu’il ressemblait à Buckingham. En 1639, réfugié et fixé eu France, il fut favorisé, ce semble, au moins un moment. En 1642, il devint maître de la reine, après le traité d'Espagne , dit Tallemant, ce qui signifie, selon moi, quand il lui conseilla de révéler le traité, pour obtenir de garder ses enfants.

Les hommes de Richelieu, odieux, détestés,

les Chavigny, les Boulhilier, se trouvaient impossibles. Mazarin était étranger, sans racine ici et prêt à partir dès qu’il aurait mis la reine au courant. Il faisait ses paquets. Bon moyen pour rester.

Mais que n’eût-on pas dit si l’on eût prévu Mazarin? La reine parut fort incertaine. Elle consulta beaucoup, hésita beaucoup, -alla jusque dans l’Oratoire demander à Gondi, père de Retz, s’il voulait le ministère. En attendant, elle suivait les avis d’un simple, un vieux bonhomme d’évêque de Beauvais.

Une concurrence plus sérieuse pour Mazarin fut celle de la maison de Vendôme, de leur cadet Beaufort. Ce petit-fils de Gabrielle en avait la beauté. Il était jeune, brave, tout fleuri, en longs cheveux d’or, un Phébus Apollon. C’est celui qui bientôt sera le roi des halles, dont les poissardes raffolaient.

Facilité brillante pour le galimatias, éloquence grotesque, un torrent de non-sens. Il ne lui manquait rien pour charmer une sotte.

Femme avant tout et tendre, la reine eut un moment pour lui. Le jour même de l’avénement. elle l’avait près d’elle, et, pour faire retirer la foule qui l’éloufTait, elle employa Beaufort, qui, pour son coup d’essai de maladresse, parla comme le maître de la maison, et se fit une af-

Taire avec le vieux Coudé. Ce fut encore à lui qu’elle se remit pour aviser à la sûreté du roi et l’amener à Paris dans ce moment douteux où elle pouvait craindre encore les tentatives du parti d’Orléans.

Donc, Beaufort, un moment, eut l’attitude et l’apparence du favori, du préféré. Deux choses l’empêchèrent d’en avoir le réel. D’abord, il fut conquis à grand bruit par Vénus, la Vénus effrontée du temps, madame de Montbazon, beauté superbe et colossale, qui reconnut bientôt les petits moyens de Beaufort, et dit partout que, pour les dames, cet innocent n’avait aucun danger.

Moins jeune, Mazarin valait mieux. Mais il ne parut pas d’abord, et resta derrière le rideau jusqu’à ce que la reine fût régente absolue.

Gaston, assez piteusement, puis Condé, renoncèrent à l’autorité que leur donnait le feu roi; les autres à plus forte raison. M. Talon, avocat général, requit qu’elle fût régente, mais libre de se faire assister par qui elle voudrait, et « sans être obligée de suivre la pluralité des voix. »

Donc, le tour était fait. Deux heures après, Condé vint dire à Mazarin, « prêt à partir, » que la reine le faisait chef du conseil, gardant aussi Chavigny et son père, le chancelier Séguier, le même qui avait fait contre elle l’enquête de 1637.

Coup mortel pour Beaufort et les Vendô-

mes, les amis de la reine. Quand ils lui demandèrent explication, elle dit que Mazarin ne lui ferait point oublier ses amis, qu’il était au courant des choses, étranger, donc peu dangereux, qu’il était amusant, mais surtout désintéressé.

Ce désintéressement alla au point, et ce pauvre homme resta si pauvre, qu’au bout de peu d’années, quand on le chassa et qu’il voulut rentrer, il put lever une armée de son argent.

Pour revenir à l’avénement, Mazarin commença dès lors l’éducation de la reine, enfermé toutes les soirées avec elle pour lui apprendre les affaires. La cour, la ville, ne jasaient d’autre chose.

La nouvelle de Roeroy, qui arriva deux jours après pour faire une fête publique, était à point pour Mazarin. Il se serrait sous les Condé. Il écrivit au jeune vainqueur qu’il ne serait que son chapelain, et ferait tout ce qu’il voudrait. Le vieux Condé, sa femme, lui rendaient le service d’exclure du ministère le seul homme qu’il craignît pour concurrent, le très-capable Châteauneuf, prisonnier si longtemps pour la cause de la reine. Lorsque madame de Chevreuse, l’ancienne amie de cœur, revint, proposa Châteauneuf, Mazarin répondit que la princesse de Condé ne laisserait jamais arriver celui qui avait fait couper la tête à son frère, M. de Montmorency.

Il y avait un autre homme que Mazarin brûlait

de perdre, celui naturellement à qui il devait le plus, son bienfaiteur fils de son bienfaiteur, Chavigny (fils de Richelieu?). On l’entama par son père officiel, Boulhilier, que l’on renvoya du conseil. Puis madame de Chevreuse imposa à Mazarin d’éloigner Chavigny, et, quoique son cœur en saignât, il lui fallut immoler son ami.

Pour avoir un ir-inistère harmonique et bien homogène, il (it bientôt contrôleur des finances un Italien, Emeri de Particelli, homme d’esprit, d’expédients, qui, jeune, avait eu le malheur d’avoir affaire avec la justice et d’être pendu à Lyon (en effigie). C’était le temps où Mazarin, alors soldat du pape, commençait ses campagnes en pipant et volant au jeu.

Pour faire accepter ce gouvernement de Tn~ vélino principe, il y eut une profusion de grâces extraordinaire, un débordement de faveurs, un déchaînement de prodigalités. Les admirateurs des faits accomplis appellent cela la détente naturelle du règne tendu de Richelieu; ils diraient presque légitime. Nul doute cependant que, si la reine n’eût pas pris son amant si bas, si elle n’eût pas appelé au suprême pouvoir ce bouffon italien, elle eût eu moins à faire et à donner pour se faire pardonner son choix. Châleauneuf, à meilleur marché, eût été chef du ministère. II 11e déplaisait pas aux ennemis de Richelieu, et il avait été jadis

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l’ami du grand ministre; il avait sa tradition.

Mais il faut avouer que la reine fut embarrassée pour excuser son choix, et qu’il lui fallut l’expier, l’excuser, l’acheter, en jetant tout à tous, livrant la France en proie.

Mazarin n’y eût pas suffi s’il n’eût trouvé moyen de se débarrasser de tous les amis de la reine. C’est à quoi le servit admirablement leur imprudence, celle de Beaufort et de sa Monlbazon, qui irritèrent à plaisir les Condé, surtout la sœur du héros, madame de Longueville. Et cela au moment où Rocroy faisait le frère et la sœur rois de la cour, rois de l’opinion, où la reine et Mazarin étaient leurs protégés. Madame de Longueville, la belle, la prude, la précieuse, une déesse de l’Empirée, du haut de son nuage, favorisait fort Coligny. La Montbazon eut la malice de se procurer deux lettres de cette divinité où elle descendait de l’autel, s’humanisait pour son adorateur. Dès lors, explosion. Les écritures confrontées chez la reine, à l’honneur de madame de Longueville (cependant un ami de celle-ci crut prudent de brûler les lettres). La Montbazon, condamnée aux excuses par la reine (donc, par Mazarin). De là une rage extraordinaire. Je ne sais combien de gentilshommes, jusqu’à quatorze princes, viennent offrir leur épée à la Montbazon contre le ministre.

Non pas que celle belle eût vraiment lant de chevaliers. Mais on était déjà assommé de la tyrannie des Condé el de leur ami Mazarin, de la vertu immaculée de madame de Longueville, de sa princerie prétentieuse. Dans sa modestie fausse, on sentait déjà l'insolence du héros que l’on attendait.

L’ancienne cabale de Monsieur, abandonnée par lui, les Fontrailles et les Montrésor, maintenant amis de Beaufort, el que la cour appelait les importants, avaient, dès Richelieu, leurs traditions violentes, la politique d’exécution pour trancher les nœuds embrouillés. Ils furent d’avis de tuer ce nouveau Concini, sûrs que la chose sérail reçue avec applaudissement. D’accord avec les dames de Chevreuse et de Montbazon, ils mirent cela en tête de V innocent Beaufort. L’affaire était très-bien montée et infaillible. Elle manqua par madame de Chevreuse, qui, pour éviter un combat, avertit un intime ami qui commandait au Louvre de faire le sourd s’il y avait du bruit aux portes. Mazarin averti obtint de la reine qu’elle fît arrêter Beaufort et ses amis. Elle obéit, et donna l’ordre, en pleurant à chaudes larmes sur Beaufort, comme sur un amant sacrifié. Mais déjà Mazarin avait le pouvoir d’un mari (2 septembre 1043).

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