CHAPITRE XIX
Gloire et victoires. — Traité de Westphalio — 1643-1648.
ruer triomphator. C’est la devise d’une médaille qui ouvre le grand règne. Le nourrisson royal reçoit les chefs de trente villes ou villages du Rhin, où l’on n’entra que pour sortir. C’est de cette fumée que Mazarin nourrit la France et la tint cinq longues années immobile pendant qu’il la saignait à blanc.
Sous Richelieu, on n’en pouvait plus; son sage et économe surintendant Bullion ne savait comment vivre. Mais l’homme de Mazarin, Emeri, le sait; Fouquet tout à l’heure le saura en doublant, triplant les dépenses. Des emprunts usuraires, l’impôt vendu d’avance, toutes les ressources de l’avenir compromises ou détruites, un gouverne*
ment de joueur qui ne ménage rien, de joueur furieux, mais non pas tant aveugle, qu’en jetant l’or par les fenêtres il ne remplisse aussi ses poches.
Ce gouvernement trouve, en pleine famine, cinq cent mille écus pour créer l’Opéra. Quel besoin plus urgent? Il faut en effet des surprises, des changements à vue, des rêves et des illusions, tous les mensonges de la scène, pour distraire d’une réalité désespérée.
La grande sçène du temps, le triomphe du faux, c’est la guerre. Le machiniste, c’est Condé.
Sans Condé, Mazarin n’eût pu se soutenir. Il fût mort étouffé dans le mépris public. La bassesse frappante dans sa figure de beau laquais, son langage grotesque, son insolence alternée de tristes reculades, ses petites noirceurs de femme pour brouiller les gens entre eux, tout cela l'eût 'bientôt perdu, malgré la reine. On savait trop comment il fallait lui parler. Miossens, à qui il avait promis de le faire maréchal, le rencontre sur le pont Neuf, l’arrête, lui promet cent coups de bâton. « A la bonne heure, dit-il, voilà qui est parler! » Il signe sa nomination. Miossens est maréchal d'Albi'et.
Pour qu’il durât, il fallait qu’on pût dire : « C’est un lâche, un fripon, un escroc. Mais il réussit. » Lui-même n’eut pas d’autre idéal.
Quand on lui proposait un général, il ne deman dail pas s’il était brave, habile, mais seulement : « Est-il houroux (heureux)? »
Être heureux, c’était chaque année frapper un coup brillant qui saisît l’opinion. A quel prix? Peu importe. En concentrant tout sur un point, dans une seule armée, et laissant le reste au hasard, par un grand sacrifice d’hommes, chaque année, on frappait ce coup. Une bataille sanglante, de nom sonore, occupait l’opinion. Qu’elle restât stérile, sans résultat, qu’elle fût même suivie de revers, cela n’y faisait rien. On avait le coup de trompette, le changement à vue, et le miracle d’opéra.
La chose était plus facile qu’il ne semble. Il était arrivé en petit à Richelieu ce qui arriva plus lard en grand à la Révolution, de mourir à la peine, mais en mourant de laisser une épée, l’épée enchantée, infaillible, pour gagner les batailles. En 1635, au début de la guerre, Richelieu n’avait eu personne. Mais, en huit ans, par les plus dures épreuves et de sanglants revers, un personnel s’était créé d’officiers admirables et de passables généraux, plus, le maître des maîtres, le modeste, le grand Turenne.
Il était jeune encore et en sous-ordre. Ce n’était point du tout l’homme qu’il fallait à Mazarin. Il lui fallait non-seulement un heureux capitaine,
mais un très-grand acteur, qui, d’instinct, de passion, avec une terrible âpreté, jouât chaque printemps la scène émouvante que l’on attendait.
A vingt-deux ans, Condé avait déjà tout de la guerre, le brillant, le sérieux, l’élan et la réflexion; de plus, la chose rare, très-rare dans un jeune homme, une ténacité indomptable, une résolution fixe et forte qui l’enracinait au champ de bataille. Tout cela parut à Fribourg.
Néanmoins la justice exige qu’on fasse une distinction quand on le compare aux maîtres de la guerre de Trente-Ans, aux persévérants militaires qui, toute leur vie, restèrent sur le terrain, et créèrent l’art de la guerre; je parle des Mercy, des Turenne. 11 fut un général d’été.
Je m’explique. Ces savants généraux, les martyrs de leur art, avec des armées peu nombreuses qu’il leur fallait industrieusement nourrir, abandonnés pendant de longs hivers, firent face à des difficultés incroyables, et souvent, à force de vertu militaire, de talent, de génie, n’arrivèrent qu’à être battus. N’importe, en suivant bien leurs campagnes, leur science profonde, leur divination surprenante des pensées de l’ennemi, étonnent, remplissent de respect. On admire jusqu’à leurs revers.
Telle ne fut pas la carrière de Condé. On le
lançait aux beaux moments, à l’instant favorable de la belle saison, avec de grands moyens, qui, amenés par lui subitement, jetés sur le terrain, emportés dans sa fougue, relevaient tout, opéraient la victoire.
Il ne faut pas dire seulement que les Condé étaient en faveur. Ils étaient maîtres, et se donnaient les moyens qu’ils voulaient. Le vieux Condé profitait des victoires de son fils pour grossir, gonfler sans mesure sa monstrueuse fortune. Sous Richelieu, au moment où il attrapa la dépouille de Montmorency, il demandait humblement, à genoux, des terres, des abbayes, toute espèce de choses lucratives. Sous Mazarin, Condé, mendiant fier et redoutable, exigea qu’à sa Bourgogne on joignît le Berry et l’énorme gouvernement de Champagne, long de cinquante lieues. Son gendre, Longueville, avait la riche Normandie. Mais ce n’était pas assez. Il rêvait le Midi, rêvait l’amirauté, la mer aussi bien que la terre. 11 n’y avait pas à marchander; il avançait toujours, il voulait tout.
La grosse armée, l’armée privilégiée, celle qu’on nourrissait (les autres jeûnaient), était chaque année celle du duc d’Enghien. En mai ou juin, emmenant une troupe leste, un gros renfort, parfois de huit ou dix mille hommes, plus
un tourbillon de noblesse, tous les jeunes volontaires de France, il partait de Paris, volait à l’ennemi. Une telle mise en scène exigeait un succès immédiat. Donc, sans tourner ni rien attendre, souvent par le point difficile, on attaquait sur l’heure, et on l’emportait à force de sang.
C’est l’histoire uniforme de Fribourg, de Nordlingen, de Lens.
La boucherie de Fribourg dura trois jours.
Condé, qui avait en face la très-petite armée du très-grand général Mercy, voulut attaquer par le côté le plus glorieux, c’est-à-dire par l'inaccessible. Il refusa, comme indigne d’un prince, l’offre qu’on faisait de le conduire derrière et de lui faire tourner l’ennemi. Il amena tout son monde heurter aux palissades impénétrables de Mercy, qui, derrière, tuait à l’aise. Des masses énormes périrent là (3 août 1644). La nuit, Mercy se déroba, et avec une habileté, un ordre admirable, se posta mieux encore sur la Montagne-Noire, qui domine Fribourg. Nouvelle attaque infructueuse. Condé revient tout seul à petits pas, tous ses amis tués. A l’un d’eux qui vivait encore : « Ce n’est rien, dil-il, nous allons recommencer, et nous y prendre mieux. » Alors, sept fois de suite, on charge, quoi?... du bois, les abattis dont Mercy s’était entouré, et l’on se relire à grand’peine.
Mercy était si bien où il était, qu’il n’en eût
bougé de sa vie. Il laissait les Français triompher de leur échec et s’empester de leurs propres morts. À la longue, craignant pour ses vivres, il marcha, mais si bien, choisissant son terrain si habilement, qu’on ne pouvait le joindre qu’en marchant à la file. On le fil. On reçut de ce prétendu fugitif une charge terrible, où il nous prit plusieurs drapeaux.
Cela s’appelle la victoire de Fribourg.
Nous perdîmes bien plus que Mercy. Mais il y eut un résultat moral. L’Europé fut effrayée de la docilité du soldat français qui avait obéi à ce point -là, s’aheurlant sans murmure à une chose impossible. Et on fut effrayé du courage tenace, froid et furieux, impitoyablement cruel, de cet homme de vingt ans qui enterrait là un monde de soldats, de noblesse, tous ses amis, plutôt que de lâcher prise. Toutes les petites villes du Rhin, dans cette terreur, ouvrirent, et Mayence même, qu’on rendit, il est vrai, bientôt.
Pendant ce temps, échec en Italie, échec en Catalogne. On ne parla que de Fribourg.
L’anniversaire de la bataille, le 3 août (1645), même histoire à Nordlirigen. Turenne languissait très-faible et venait d’avoir un revers quand le secours lui vint, mais conduit par celui qu’on chargeait tous les ans de gagner la bataille.
Mercy, celle fois encore, sut nous faire combattre quand et où il lui plut. Une fois, à l’improvisle, il nous coupe la route, nous eanonne derrière un marais. Une autre fois, trompés encore, nous le voyons qui nous attend dans un poste très-fort, sur une colline. On l’attaque sur l’heure, de peur qu’il ne se fortifie. Le terrain est mal reconnu. Enghien, repousse à gauche, tire des troupes de sa droite, et tant, que la droite affaiblie entre en pleine déroule. Nos cavaliers coururent jusqu’à deux lieues. La gauche, formée de nos Allemands, restait seule entière sous Turenne. Enghien, désespéré, la prend, et charge avec succès. Mercy était tué. On ne sait autrement comme eût tourné l’affaire (3 août 1645).
La perte fut égale, quatre mille hommes de chaque côté. Et l’ennemi s’en alla fièrement, sans être molesté, ayant détruit nombre de nos canons. Tous nos officiers généraux tués ou blessés. On n’en fut pas moins joyeux à la cour, la reine surtout. Mazarin fut plus grave. Chaque victoire de Condé augmentait sa servitude, l’exigeance et la rapacité de cette famille. On ne savait plus trop, à force de donner, s’il resterait au roi quelque chose.
Enghien était un maître insupportable, même pour ceux qui l’avaient fait, qui avaient commencé sa gloire. Sur une observation de Gassion.
il lui adressa devant toute l’armée ces paroles brutales qui resteront sur sa mémoire : « Ce n’est pas à vous à raisonner, mais à obéir. Je suis votre général, et j’en sais plus que vous. Je vous apprendrai à obéir comme au dernier goujat. »
La vengeance de Gassion, qui lui avait donné sa victoire de Rocroy, fut de le faire vaincre encore. Dans la campagne de Flandres, que le duc d’Orléans commença et où Enghien eut l’adresse de le remplacer, Gassion prit Fûmes pour lui et l’aida à prendre Dunkerque (11 octobre 1646) en le couvrant de sa personne contre les Espagnols qui venaient dégager la place.
Un an après, il fut tué. Ce grand homme de guerre, nullement courtisan, et protestant jusqu’à la mort, n’en avait pas moins été honoré de Richelieu. Il l’appelait la Gueire. Il ne fut, ne voulut jamais être autre chose. Sa vie passa comme un boulet de fer, n’ayant molli jamais. Il n’eut aucune connaissance des femmes, ne fut jamais amoureux que du grand Gustave. Quelqu’un voulait le marier. « Je n’estime pas assez la vie, dit-il, pour vouloir la donner à personne. »
Puisque nous sommes à parler de grands guerriers, parlons de Mazarin. Ancien soldat du pape, voici qu’il fait la guerre au pape (Innocent X). Non sans cause, vraiment. Le pape ne veut pas
faire cardinal un sot moine, frère de Mazarin. Celui-ci, qui n’a pas d’argent pour nourrir nos armées, .eu trouve pour une si belle cause. Il arme une grande flotte à Toulon, il y met six mille hommes, et expédie le tout, non pas à Rome même, il est vrai, mais à côté, sur un point que tenaient les Espagnols. Quelle joie d’effrayer Rome! quelle gloire pour les Mazarini restés là-bas! Malheureusement tout manque. L'amiral est tué. Le vent éloigne les vaisseaux. La petite armée mazarine s’enfuit par la Toscane. Énorme dépense perdue.
Croyez-vous que cela l’arrête? Que fait l’argent à un grand cœur? 11 recommence, et il en vient à bout. La signora Olympia, qui régnait pour le pape, apaise ce conquérant à bon marché, lui jette le chapeau.
L’amiral tué était beau-frère d’Enghien. Celui-, ci demande sa succession comme chose due, l’amirauté et la Rochelle. Mazarin, fort embarrassé, ne trouve qu’un expédient, c’est de faire la reine amirale. Engliien, devenu Condé alors, ne se paye point de cela. Il insiste, il exige. La brouille est imminente.
Mazarin timidement avait imaginé de lui créer un concurrent. U avait envoyé en Catalogne Harcourt, illustré par Turin. Bien armé et bien appuyé, il eut quelques succès, mais vint échouer
devant le roc de Lérida, place déjà funeste aux Français. Les amis des Condé crièrent qu’il y fallait Condé. Il se laissa persuader. Mazarin malicieusement l’y envoya. Il y avait plus d’un obstacle. Le principal , c’est que les Catalans ne voulaient plus de nous. Ils savaient qu’au congrès de la paix européenne Mazarin offrait tous les jours de les livrer, voulait les vendre. Donc, la Catalogne tourna. L’ Aragon arma contre nous. Condé, avec sa confiance ordinaire, ouvre la tranchée avec des violons. Le commandant de Lérida, aussi poli que brave, envoie au prince des glaces pour le bal et des oranges tous les jours. D’autres oranges toutefois pleuraient comme grêle, et l’on n’avançait pas. Le fer de nos mineurs rebroussait sur ce roc. L’armée d’Aragon s’avançait. Bref, la chaleur venait, les maladies. Condé désespéré fut obligé de s’en aller, et, pour se soulager le cœur, égorgea tout dans une petite ville qu’il prit sur son passage. Il eût bien mieux aimé égorger Mazarin.
Avec nos fameuses victoires, il était évident que l’Espagne avait pourtant l’avantage. Deux ou trois fois, nous nous étions heurtés à celte porte redoutable, Lérida, et toujours en vain. Nous ne nous relevâmes que par les révolutions imprévues, de Naples et de Sicile, dont l’Espagne vint pourtant à bout. Résurrections tardives des nationa-
lités antiques. Le sublime eorroyeur de Sicile, qui menait tout, périt. Et de même, Masaniello, le pêcheur roi de Naples. Elle appela les Français, qui y coururent sous Guise, plus fou que le pêcheur. Mazarin promit tout, ne tint rien, et fit le plongeon.
Ce grand ministre, aussi longtemps qu’il eut un sou, voulut la guerre européenne, la continuation du gâchis militaire où il pouvait, de cent façons, escroquer, faire sa main. Mais enfin Émeri lui dit qu’il avait tout vendu, que personne, à aucun prix, ne voulait plus prêter, qu’il fallait s’arranger. Mazarin, dès ce jour, se sentit pour la paix un cœur humain, chrétien. Il l’avait jusque-là effrontément retardée de toutes ses forces. Nous avions fait attendre tout le monde au congrès, où nous siégeâmes les derniers, et fîmes mille insolences calculées pour rompre tout. Nous y suivîmes la maxime admirable que notre ambassadeur rappela à celui de Suède : « Qu’on était convenu de se relâcher sur l’intérêt public, à proportion qu’on serait satisfait sur ses intérêts particuliers. »
Je reviendrai sur ce grand replâtrage où tout le monde, excédé et lassé, se désista de ce qu’il avait si longtemps défendu. Nous gardâmes les conquêtes de Richelieu sur l’Empire, quelques morceaux d’Alsace. Mazarin resta un grand
homme et un politique profond qui avait finalement étendu le royaume.
Mais pouvait-on garder ce qu’on avait pris à l’Espagne? La question restait tout entière. Elle ne fut nullement tranchée par la bataille de Lens, une des meilleures de Condé qui firent admirer le plus et son tact militaire, et son héroïque intrépidité.
Avec cela, il avait le cœur gros, et il en voulait mortellement à Mazarin, croyant qu’il l’avait perfidement envoyé contre ce roc de Lérida pour s’y casser le nez.
Un soir, à je ne sais quelle comédie où était le prince, un impertinent siffle. On voulait l’empoigner. Il s’évanouit dans la foule en décochant ce trait : « On ne me prend pas... Je suis Lérida. »
Cette rage de Condé n’a pas peu aidé à la Fronde.