CHAPITRE XX
Le Jansénisme. — La Fronde. — 1G48.
La France de Mazarin, décorée au dehors des drapeaux de Roeroy, et au dedans dévastée, ruinée, me rappelle ces vieux palais délabrés de Yenise dont le perron triomphal de vingt marches de marbre et dont la porte aussi me semblaient faire bonne figure sous leurs armes héroïques. Mais au rez-de-chaussée, jadis plein d’amiraux, de vaillants capitaines, vous ne trouviez que trois coquins qui y prenaient le frais. Par un escalier magnifique, vous montiez, l’odorat saisi (chaque palier servant de latrine). Et, dans cette saleté, sous des toiles d’araignée, quelque bon vieux tableau pourtant, tout noirci, se montrait encore. En cherchant bien, vous trou-
viez dans un bouge un escroc d’intendant avec un brocanteur, vendant les derniers meubles. A force de monter, vous auriez découvert dans quelque galetas l’héritier, le jeune maître, joli garçon malpropre et mal peigné, vautré tout le jour sur un lit dont les draps passent à l’état de dentelle, à quoi travaille de son mieux le jeune seigneur, prenant plaisir à agrandir les trous, y passant le pied ou la jambe, ou enfin se levant le soir pour s’amuser à quelque farce où il jouera Mascarille ou Scapin. On travaille du reste à son éducation. L ’abbate le régale de contes gras, et le soir l’intendant, s’il ne lui fait courir les filles, le travestit en fille et le mène je n’ose dire où.
Nous venons presque de redire, mot à mot, ce que Laporte, valet de chambre dévoué, confident de la reine, raconte de l’éducation que Mazarin donnait au jeune roi, de l’abandon, de la misère où il était, du plaisir qu'il avait à jouer les valets, etc., etc.
La reine disait en 1643 que Mazarin n’était pas dangereux pour les femmes, qu’il avait d'autres mœurs. Deux ans après, elle lui confie son fils.
La lutte du pauvre valet de chambre pour garder cet enfant (dans l’abandon dénaturé où le laisse sa mère) pour en faire un honnête homme,
malgré tout le monde, est une chose très-belle à lire.
Laporte essaye d’apprendre un peu d’histoire de France au roi de France; il lui lit Mézeray. Mais Mazarin se fâche. On verra ce qu’il lui apprit.
Le jeune roi était très-beau, bien né et bien doué, sans grand éclat d’esprit, mais d’un bon jugement. Il préférait Laporte, malgré toutes ses sévérités. Il leur fallut chasser cet honnête homme pour que l’enfant cédât aux vices.
On verra, Laporte chassé, comment allèrent les choses, et dans quel bourbier allait tomber l’enfant si de bonne heure il n’eût eu des maîtresses. Les femmes le sauvèrent de l’effroyable éducation de Mazarin.
La révolution de la Fronde, songeons-y bien, fut une révolution morale. On a fort obscurci ceci. Mais il faut le tirer à clair. Plus on était dévot au culte, à l’idolâtrie royale, moins on pouvait laisser celte innocente idole, sur qui portait la destinée d’un peuple, aux mains d’un homme dont la reine elle-même ne contestait pas l’infamie.
La Fronde, au total, fut la guerre des honnêtes gens contre les malhonnêtes gens.
Lenel, l’homme des princes et l’ennemi des parlementaires, qui ne déguise pas leurs sot-
lises, déclare pourtant qu’ils furent en général « des hommes de grande vertu. »
Que la corruption d’idées entrât dans ces familles, même celle de mœurs chez les jeunes magistrats qui imitaient la cour, je ne le nie pas. Mais les habitudes étaient honnêtes et régulières, et la vie sérieuse, laborieuse. Et tranchons tout d’un mot dont on sentira la portée : la vie noble, la fainéantise, avait tout envahi; les magistrats seuls travaillaient.
Regardez sur la Seine, au quai de la Cité, en vue de la Grève, une vieille maison triste cl tournée au nord. Là demeurait celui dont les Mémoires se moquent, le courageux Broussel, un bon, digne et grand citoyen.
Harlay et Molé, intrépides, n’en ont pas moins molli, on l’a vu et on va le voir, au vent corrupteur de la cour. Leurs enfants en furent cause, et leurs mauvaises affaires, et leur besoin d’argent. Ils avaient cent mille francs par an. Broussel n’eut pas de tels besoins; il avait quatre mille livres de rente, et ne voulut point davantage. Avec cela, il éleva une grosse famille et vécut honorablement.
Ce n’était plus le temps des grands jurisconsultes. On n’aurait plus vu des princes d’Empire régler des successions d’Élats indépendants sur la consultation d’un avocat de Paris. Un radotage
immense d’ordonnances non exécutées entravait, embrouillait le champ légal, laissait aux juges un arbitraire sans bornes. Pauvres, ils donnaient à qui ils voulaient des millions, et voyaient la cour à leur porte. Jamais le parlement n’eut plus besoin de probité.
Broussel ferma sa porte, ou ne l’ouvrit qu’aux pauvres. Il avait alors soixante-quatorze ans, donc trente-six en 1610, à la mort d’Henri IV. Il en garda l’impression , et pour toujours resta l’adversaire de la cour, l’ennemi des ennemis de la France. A sept heures du malin , ce doyen des grondeurs venait siéger au parlement, auprès du rêveur Blancménil, pur, utopiste et fou, non loin de l'ambitieux et trèsdissimulé Longueil, du président Charton, honnête, borné et violent, d’une vulgarité proverbiale, qui finissait toujours par un mot attendu et risible : « J ; dis ça. »
Broussel n’était pas ridicule. Tous ses avis étaient marqués d’un caractère de simplicité forte et courageuse, nullement exagérée, quoi qu’on ait dit. C’est le défaut contraire qui le fit échouer, lui et le parlement. Les révolutions étrangères qui avaient lieu alors, loin d’enhardir, terrifièrent ces pauvres gens de bien. Celle d’Angleterre leur fit horreur en leur montrant le billot de Charles I". Celles de Naples et de Sicile leur
firent peur; ils crurent voir de la Grève ou de la Grenouillère sortir un Mazaniello. Bref, leur modération les mena, par une voie étrange, au terrorisme; quand les princes égorgèrent Paris, ils se trouvèrent sans force, sans espoir ni ressource que de subir le Mazarin.
Broussel était-il janséniste? Je ne le vois pas. Mais il l’était de mœurs. L’austérité du jansénisme, sinon son dogme, avait fait d’honorables progrès dans le parlement.
Celte fronde religieuse avait précédé la fronde politique, et indirectement y aida fort. Le jansénisme était l’aîné. Déjà alors il était constitué. Il avait son Pathmos au monastère des vertueuses et disputeuses dames de Port-Royal. Son saint Jean fut le grand martyr Duvergier de Ilauranne, le prisonnier de Richelieu. Sa nuit de Pentecôte est celle où, le corps du martyr étant encore exposé à Saint-Jacques, la mère Angélique arme son chapelain d’un rasoir, et lui dit : « Je veux, je veux les mains de M. de Hauranne, les mains qui consacraient le pain de Dieu pour moi. » Il obéit. Le sacrilège pieux s’accomplit dans l’église. El, du moment que la relique est déposée à Port- Royal, les langues se délient, le génie polémique, jusque-là conteuu dans les énigmes de Du Hauranne, éclate, strident et provocant, par la voix des Arnauld.
Le manifeste fut le beau livre, grave et fort, incisif, contre la Fréquente communion , contre la prostitution quotidienne que les Jésuites faisaient de l’hostie, faisant litière du corps de Jésus et le prodiguant aux pourceaux. L’effet fut saisissant, le contraste violent et terrible, le Calvaire retrouvé pour l’effroi des marchands du Temple, la pâle tête du Crucifié et sa sainte maigreur foudroyant l’embonpoint ventru du père Douillet. Les Jésuites tombent à la renverse. Éperdus, sachant trop que leur galimatias ne les sauvera pas de ce livre, ils trottent à Saint-Germain, vont pleurer chez la reine, chez le bon cardinal. De fripons à fripons, on s’aide et on s’entend. Ce Mazarin, qui fait la guerre au pape pour que son frère ait le chapeau , dès qu’il ne s’agit que de Dieu, est plus Romain que Rome; il lâche et cède tout. Scandaleuse ignorance de la tradition de la France dans un homme qui la gouvernait.
Il fait décider par la reine qu’un Français doit aller à Rome, et soumettre sa doctrine au pape, c'est-à-dire aux Jésuites, contre qui son livre est écrit.
La Sorbonne réclame. Le parlement réclame, toutes les chambres du parlement veulent s’unir, s’assembler. Alors notre homme prend peur. Vile il s’explique, excuse sa sottise par une sottise : il n’a pas voulu soumettre un Français au jugement
de l’étranger, mais éclaircir à l’amiable un point de théologie (1644).
11 faut la guerre pour pêcher en eau trouble. Mazarin vivait de la guerre et d’une victoire annuelle de Condé, qui lui donnait la force, à l’intérieur, de faire la guerre aux bourses :
1° Guerre aux propriétaires. Il trouve un vieil édit fait le lendemain de l’invasion de Charles- Quint quand on venait de craindre un siège, lequel défeud d’étendre les faubourgs. Mais Paris, en cent ans, avait grossi, grandi, débordé de tous côtés. Les pauvres logeaient dans cette banlieue, sous des maisonnettes de boue qu’ils se faisaient eux-mêmes. Un malin, les gens du roi, avec des troupes, viennent toiser ce Paris nouveau qu’on va abattre si l’on ne paye sur l’heure. L’effet fut si terrible, que Mazarin d’abord eut peur et recula. Condé lui mit du cœur au ventre par sa bataille de Nordlingen. Mazarin reprend le marteau. Tous ces infortunés accourent au parlement, pleurent, se mettent à genoux, prient qu’on ne les jette pas dans la rue pour camper l’hiver sous le ciel. Un homme s’attendrit, le président Barillon, vieil ami et défenseur de la reine dans ses adversités. Il plaide pour ces pauvres propriétaires mendiants, et le soir il est enlevé avec quatre ou cinq autres, enfermé, non en France, mais à Pinerolo, sous la neige et le vent des
Alpes, et il y meurt en quelques jours (1645).
On se le tint pour dit. Le parlement, tout à coup raisonnable, enregistre devant le roi, nonseulement la ruine de Paris, mais une fournée de dix-huit autres édits.
2° Cet impôt et dix autres, spécialement un emprunt forcé, ayant mis à sec les propriétaires, on passe aux non propriétaires. On frappe une entrée sur les vivres (1646). Bel impôt, disait Emeri (l’homme de Mazarin), impôt égal pour tous, qui fait payer les riches. Comme si c’était même chose pour celui qui n’a rien et qui cherche chaque jour le pain qu’il mettra sous la dent! La Sicile avait armé pour l’impôt des farines, Naples pour celui des fruits, le dernier aliment du pauvre (1647). Paris, sans un pareil motif, n’eût pas eu le mouvement universel et violent qui décida les Barricades. L’entrée sur les consommations rendit la tyrannie sensible, expliqua la révolution. Paris, sans idée, sans parti, dans la torpeur de la misère, se réveilla par l’estomac.
Mazarin, celte fois, ne craignit pas le parlement. Il croyait tenir les magistrats par leur fortune même et l’avenir de leurs enfants. La Paulette, la garantie qui leur assurait la succession des charges achetées, expirait le 1" janvier 1648. Us avaient tout à craindre. Ils n’en défendirent
pas moins courageusement toute une année le pain du peuple.
L’inquiétude était générale dans une classe nombreuse, et vraiment la plus respectable. Il y avait en France quarante-cinq mille familles qui, directement ou indirectement (veuves, enfants, parents, alliés), pouvaient être ruinées par le refus de cette garantie. Mazarin employa ce moyen de terreur, il refusa la garantie, envoya le roi au parlement, et fit enregistrer de force sept édits qui créaient de nouveaux magistrats ou bien affamaient les anciens. On ne leur continuait les charges achetées qu’en les empêchant d’en vivre, les laissant quatre années sans gages. Beaucoup ne vivaient d’autre chose; on leur ordonnait de mourir de faim.
Toutes les compagnies souveraines de Paris, soumises au même retranchement, les Aides, les Comptes et le Grand Conseil, envoient demander au parlement association, union. Une assemblée générale se formera par députés dans la Chambre de saint Louis, et l’on y appellera les députés du Corps de ville. Le but est posé nettement : la réformation de l’État (13 mai 1648).
Que la chambre des Comptes, celles des Aides, ces compagnies paisibles, eussent quitté leurs dossiers, leurs calculs, pour commencer la guerre; que l’instrument de la cour, le Grand
Conseil, s’unit avec le parlement! cela renversait toute idée, c’était la fin du inonde. Les choses mortes elies-mêmes, les papiers et les chiffres, s’étaient levés d’indignation et avaient pris la voix.