CHAPITRE XXI
Le premier âge de la Fronde. — Les barricades. — La cour, appuyée par la Fronde, arrête Condc. — 1648-1649.
Une chose grave à observer dans l’histoire des révolutions, c’est de savoir si les acteurs parlent avant ou après le repas. Aux assemblées publiques, les séances du soir, pour cette raison, sont toujours orageuses. Anne d’Autriche dînait à midi, et dînait fort (Motteville). De là, ses paroles violentes, ses hasardeux sjyi'ojmiti, qui, dans une révolution plus sérieuse, l’eussent mise sur la voie de Charles I".
Au début de la Fronde, elle lança, à l’étourdie, un mol qui pouvait faire crouler le trône, faire regarder en face l’infaillibilité royale : « Dites-moi, avant tout, prétendez-vous borner les volontés du roi? »
Qu’eûl répondu Cromwell? Heureusement pour elle, elleavait affaire àTalon. Ce bon avocat général, au nom des magistrats, recula; il frémit « Rentrer en jugement avec le souverain... Ils ne peuvent, ils ne doivent décider une telle question, pour laquelle il faudrait ouvrir les sceaux et les cachets de la royauté, pénétrer dans le secret de la majesté du mystère de l'Empire. »
Le galimatias de Talon couvrit l'imprudence de la reine. Elle put, à son aise, braver, gommer le parlement, lui donner des nazardes. Un jour, elle voulait le faire pendre. El quand? Précisément au jour où peut-être, sans lui, le peuple aurait forcé le Louvre.
On dit que le parlement fit la Fronde. 11 serait bien plus vrai de dire qu’il l’empêcha et la fil avorter. La question, sans lui, se serait posée autrement. La reine, allant tous les lundis ouïr la messe à Notre-Dame, y trouvait à la porte un peuple de femmes qui lui criaient : « A Naples ! » la menaçant d’une révolution radicale et napolitaine. La presse fut tout d’abord très-franche et très-sincère. Nombre de petits livres racontèrent la vie intime de la reine sous Louis XIII. Mais le parlement tint pour elle et tâcha de la protéger. En laissant courir les mazarinades, il châtia, et même de mort, les écrits trop sincères. 11 voulut à tout prix sauver le secret de la majesté du mys-
tb'e de l'Empire. Deux imprimeurs auraient péri en Grève si le ipeuple ne les eût sauvés.
Donc, contemplons, sans trop nous émouvoir, une révolution sans issue, sans résultat possible, dont la stérilité confirma la France dans l’amour du repos quand même, la résignation à la mort, que dis-je? l’amour pour la mort même et pour l’anéantissement. Rien autre chose qu’une répétition un peu vive de la danse éternelle, du triste menuet, que le parlement exécute devant la royauté, s’avançant deux pas, reculant de trois, enfin tournant le dos.
Le parlement, sans bien s’en rendre compte, trahit le peuple, lui-même amusé et trahi par ses chefs, le président Molé, et le très-remuant, trèsbrouillon Retz, coadjuteur de l’archevêque de Paris. Le vieux Molé, mené par ses enfants, jouait sa compagnie en parlant fort et haut pour elle, mais, en toute chose grave, suivant l’intérêt de la cour.
Mazarin attendait l’armée. Après un petit essai de violence qui ne réussit pas, il sentit qu’il n'y avait rien à faire qu’à mentir et plier, gagner du temps. La reine eut beau pleurer toute une nuit. Il céda, toléra l’arrêt d 'union, permit aux compagnies de s’assembler, de réformer l’État.
Le pouvaient-elles réellement? Une constitution, bâtie en l’air, sans base (ni élection, ni
jury, etc.), écrite sur le sable par des gens qui avaient acheté leurs charges, serait-elle sérieuse?
Ils y écrivirent, il est vrai, les deux garanties principales, celle de la personne (nul arrêté sans être interrogé dans les vingt-quatre heures); celle des biens , nul impôt sans vérification parlementaire.
Mais, même dans les choses bonnes, leur incapacité parut. En vertu du dernier article, ils firent précisément ce que désirait Mazarin, annulèrent ses traités avec les financiers. La cour n’osait faire la banqueroute. Le parlement la fait pour elle, la sanctifie, la canonise par le grand mot du bien public. Mazarin avait emprunté à tout le monde, et ne pouvait ni ne voulait payer. Le parlement, tête baissée, se jette sur les financiers, sans voir que derrière eux se trouve la masse des petites gens qui, par leurs mains, ont prêté à l’État. Dispense de les rembourser. Bref, le gouvernement est libéré, et la reine, plus douce, commence à croire qu'il y a quelque bien dans la révolution.
Une autre faute insigne du parlement, c’est de vouloir supprimer les intendants, la grande création du dernier règne. Ces rois commis, il est vrai, étaient lourds, et, sous Mazarin, aussi voleurs que leur maître. Cependant, en les suppri-
niant, qui eût pris le pouvoir? Les gouverneurs de province, les vieilles puissances féodales qu’avait écrasées Richelieu.
Avec quelques concessions, Mazarin endormait le parlement, quand la question suprême fut précisée, formulée par le vieux conseiller Broussel : i° remise au peuple d’un quart des tailles; ‘2° V intérêt de tous les parlements mêlé , et soutenu par le parlement de Paris; refus de celui-ci d’être seul garanti pour la possession de ses charges (4 août 1648).
La ruse était vaincue par la sincérité. Mazarin fil le mort. Il attendit son salut de l’armée. Quoiqu’il fut mal avec Condé, une victoire de Condé le relevait. On pouvait l’espérer. Car l’Espagne, accablée par ses quatre révolutions (Portugal, Catalogne, Naples, Sicile), obligée de faire face de tous côtés, n’avait pas grande force en Flandre. L’archiduc, étant sans argent, sans vivres, sans munitions, fut lent à se mouvoir. Condé put faire une marche hasardeuse en défilant par les marais; il eut le temps de faire six lieues de circonvallation pour prendre une ville. L’archiduc cependant, lui ayant pris Lens, l’avait obligé (19 août) à une retraite difficile qui fut près d’être une déroute. Le 20, il l’attaqua. Condé certainement était prié, pressé par la cour de livrer bataille. Voyant les Espagnols quitter leur bonne
position et venir à lui, il hasarda de faire ce que lit le roi de Suède à Lutzen; il commanda aux Français de recevoir le feu et de ne pas donner à l’ennemi le temps de recharger. Notre infanterie égala la suédoise. La première ligue fut rompue. Lui-mème attaqua la seconde dix fois de suite, et fut admirable de valeur et de présence d'esprit. Victoire complète, cinq mille prisonniers, trois mille morts.
La reine, ivre de joie, ayant reçu soixantetreize drapeaux espagnols, ne daigna plus rien ménager et se moqua des peurs de Mazarin.
Celui-ci voulut toutefois que, si on se jetait dans les hasards de violence, on ne le fît que sur l’avis de l’homme qu’il détestait le plus, Chavigny (fils de Richelieu?), sur qui il put se rejeter si la chose tournait mal.
Chavigny avait soufflé le feu de son mieux dans le parlement. Consulté pour l’éteindre, il fut pourtant lidèle aux traditions violentes de l’autre règne, et dit, ce que voulait la reine, qu’il fallait arrêter les chefs.
Cela était très-hasardeux. La reine en chargea non le vieux Guilaut, mais son neveu, un jeune homme à elle, Comminges(dont nous avons parlé), et le chargea de lui donner, au péril de sa vie, cette jouissance et cette vengeance personnelle. En sortant à midi du Te Deum , elle lui dit
d’une voix émue : « Va, et que Dieu t’assiste! »
11 n’y avait pas loin à aller. Des six qu’on devait arrêter, le plus populaire, Broussel, demeurait à deux pas, sur la Seine, au port Saint-Landry. Il n’avait pas été au Te Deum de la bataille (De profundis des libertés publiques). Il venait de faire son sobre repas; il était au milieu de sa famille, cinq enfants, dont deux jeunes demoiselles à marier. Comminges entre et montre son ordre; il faut partir, Broussel doit le suivre tel qu’il est, en pantoufles. L’aînée des demoiselles prie en vain. Comminges n’entend rien et l’enlève.
Il était fort aimé; ses domestiques poussèrent des cris affreux. Il n’en avait que deux : une vieille servante, qui, par la croisée sur la Seine, appela les mariniers, et un petit clerc, qui se mit à courir après la voiture de Comminges, criant : « Aux armes! aux armes! on enlève M. Broussel ! » Rue des Marmousets, un banc de notaire fut jeté par la fenêtre, et ailleurs autre chose, si bien qu’au quai des Orfèvres le carrosse tomba eu pièces. Comminges prit celui d’une dame qui passait. Le maréchal de la Meilleraye, soldat brutal à qui ce gouvernement d’Arlequin venait de donner les finances, craignant les pierres, fit tirer aux fenêtres. Une femme et deux hommes furent tués. Alors ce fut une grêle. La Meilleraye
ne s’en tira qu’en tuant encore un crocheteur d’un coup de pistolet.
A point se trouvait là le coadjuteur de l’archevêque, Gondi (ou Retz), qui confessa le crocheteur agonisant dans le ruisseau. Le peuple fut touché, et pria le prélat d’aller au Louvre et de def mander Broussel.
C’est justement ce qu’il voulait. Il s’était mis là tout exprès, dans ses habits pontificaux, devant la statue d’Henri IV, pour bénir et prêcher la foule. Les Gondi, créés par Catherine et conseillers principaux de la Sainl-Berthélemy, durent à ce grand exploit d’être à peu près héréditaires dans l’archevêché de Paris. Mais ce dernier Gondi eût voulu davantage, être en même temps gouverneur de Paris, unir les deux puissances. 11 travaillait la ville par les curés, qui, dans cette grande misère, maîtres absolus de l’aumône, distributeurs de pains, de soupes, etc., traînaient après eux des masses affamées. Avec un archevêque gouverneur de Paris, ils' croyaient y régner, comme au temps de la Ligue. Cela les rendait aveugles et sourds quant aux mœurs du petit prélat. Fanfaron, duelliste, plus que galant, basset à jambes torses, laid, noiraud ; un nez retroussé. Mais les yeux faisaient tout passer, étincelants d’esprit, d’audace et de libertinage. Peu furent cruelles à ce fripon; il
supprimait les préalables et sauvait l’ennui des préfaces.
Il croyait qu’au Palais-Royal on solliciterait son secours. Mais la reine se moqua de lui. Il eut le chagrin et la rage de prêcher la paix en s’en allant, quand il voulait la guerre. Il calma un moment le peuple, mais pour mieux l’exciter la nuit.
La cour avait fait dire que les bourgeois s’armassent. Ils arment le 27, contre la cour. Malheur à ceux qui ne l’eussent fait ! Le peuple était levé, et il fil un ouvrage énorme, douze cents barricades en douze heures. Il n’avait guère besoin de Retz. Ce fut toutefois une de ses maîtresses, la sœur d’un président, femme d’un capitaine bourgeois, qui, ayant chez elle le tambour du quartier, le fit battre et donna l’exemple. Un des amis de Retz, capitaine aussi de quartier, le maître des comptes Miron, battit le lambourde son côté. La journée fut lancée.
Le parlement, la veille, avait décrété contre Comminges. Le 27, à six heures, la cour, audacieuse et timide, prenant l’heure matinale et croyant que Paris n’est pas levé encore, envoie le chancelier casser l’arrêt. La foule est déjà là. On le poursuit, on le pousse. Il se cache. Il était mort s’il ne se fût jeté dans un hôtel; le chef de la justice fut trop heureux d'entrer dans une armoire.
La Meilleraye le dégage. Poussé lui-même, en grand péril, le maladroit, d’un coup de pistolet, tua une femme qui portait une hotte. Le peuple s’empara, au quai de la Ferraille, de tout ce qui tomba sous sa main.
Cependant le parlement en corps va au Palais- Royal redemander ses membres à la reine. Elle venait de dîner. Rouge, emportée, elle dit avec un geste de furie : « Je les rendrai, mais morts. » Et elle passe dans sa chambre grise, claquant la porte au nez du parlement.
Ils reçurent cela tête basse. Mais il fallait retourner. Pour faire ouvrir la première barricade, ils mentirent, dirent que la reine donnait espoir, et ils mentirent aussi à la seconde. A la troisième, un garçon rôtisseur, mettant sa broche au ventre du président Molé, lui dit : « Retourne, traître! Tu seras massacré si tu ne nous ramènes Broussel ou Mazarin ! »
Vingt ou trente conseillers s’enfuirent par les ruelles. Le reste retourna. Mais cette femme insensée, pleine de viande (et peut-être de vin), parlait de faire accrocher aux fenêtres cinq ou six des parlementaires qui venaient la sauver. Les princesses, qui se mouraient de peur, se mirent à genoux devant elle, et Monsieur même.
Mazarin tremblait et priait. Ce qui la décida, ce fut la reine d’Angleterre, qui avait déjà vu de pa-
reilles fêtes à Londres, et dit que Mazarin touchait au destin de Strafford.
Il se le tint pour dit, fit sceller une lettre de cachet pour délivrer Broussel. Et, pendant que le peuple était tout occupé de cette lettre et de sa victoire, notre homme, déguisé sous la perruque et l’habit gris, avec des bottes de campagne, alla respirer hors Paris.
Le 28, à dix heures, ramené dans le carrosse du roi, Broussel fit son entrée. Les barricades tombaient devant lui, et le peuple attendri baisait ses mains et ses habits. Le bon vieillard pleurait à chaudes larmes. Il reprit place au parlement, en grande modestie, et proposa qu’on décrétât la suppression des barricades.
Funeste excès de confiance. Le peuple, tout en obéissant, sentait trop que rien n’était fait. Mazarin ôta dix millions de tailles. Mais l’armée revenait. Quand il l’aurait en main, que ferait-il? Au moment même, le peuple prit une masse de poudre qu’on tirait de la Bastille. La cour arme pendant qu’il désarme, et déjà prépare au jour de la paix le moyen de le massacrer.
Les scrupules des parlementaires faisaient obstacle à tout. Blancmesnil, mandé par Retz à un conciliabule de résistance, vint, mais dit : « Les ordonnances veulent qu’un magistrat n’opine que sur les fleurs de lis, en public, et sans consulter. »
Mazarin avait tout rejeté sur Chavigny. Il le fil arrêter (13 septembre). Cela étonna, effraya les amis qu’il avait au parlement, et le président Viole, renvoyant terreur pour terreur, demanda qu’on renouvelât l’ordonnance contre Concini pour défendre aux étrangers de se mêler du gouvernement.
Le parlement sortit comme d’un songe. Il saisit, il comprit enfin ce que la foule disait depuis un mois : « Il faut aller au Mazarin. »
Le peuple des barricades, le 28 août, avait manqué d’un chef. Molé, Retz, l’avaient amusé. Cette révolution, aveugle et sans yeux, n’ayant de chef sincère qu’un pauvre octogénaire, détournée de son but par l’intrigue des curés, ayant pour centre un avorton de prêtre, ne pouvait qu’être une triste contre-épreuve d’un triste original, la tragi-comédie de la Ligue. L’ascendant des donneurs d’aumônes la baptisaient assez de son vrai nom, une insurrection de misère et la révolution du ventre.
Cependant le jour même un élément nouveau surgit. Le parlement, apportant à la reine ses remontrances, trouve près d’elle l’insolence, la violence, la brutalité militaire. Ce jour, 22 septembre, Condé était revenu. Il menace le parlement. Il suivait son instinct, la haine de la
loi. Car lui-même ne savait pas encore ce qu’il ferait. D’une part, il avait besoin de Mazarin pour dépouiller son frère Conti, en hériter, le jeter dans l’Eglise et lui donner le chapeau. L’avarice le mettait du côté de la cour. Mais l’ambition lui faisait écouter les paroles de Retz, qui le tirait au parlement, et le mena la nuit chez Broussel. Enfin le prince à double face comprit que, pour forcer le parlement à accepter un chef militaire, pour s’emparer de la révolution, vierge encore et trop scrupuleuse, il fallait d’abord être du parti de la reine, assiéger et forcer Paris.
C’est le vrai sens de la conduite de Condé. Mazarin eût voulu éviter la violence. Il traita à Munster, 24 octobre, et, le même jour, il fit accepter les articles du parlement. Mais le premier était la diminution dé l’impôt, la défense de le vendre d’avance aux partisans.
Article violé aussitôt qu’accepté. Donc, point de paix. L’armée enveloppe Paris, insultant, ravageant comme en pays ennemi. La reine, à trois heures du matin, le 6 janvier 1649, emmène le roi hors de sa capitale. Elle est libre, elle est gaie et toute à sa vengeance. Ordre au parlement d’aller siéger à Montargis.
Le parlement, toujours inconséquent, n’ouvre point la lettre royale, et il envoie au roi. Il pro-
teste de sa soumission, et il arrête qu’on se munira d’armes et de subsistances. Il en charge l’Hôtel de Ville, dévoué à la cour, prêt à trahir Paris.
Comment résister à Condé? La première idée de Retz fut d’appeler contre lui les Espagnols; la seconde fut de lui opposer sa sœur même, madame de Longueville, qui tenait sous la main, gouvernait Conti, son jeune frère, fortement épris d’elle. — Idée sotte. La sœur et Conti n’avaient de crédit, d'importance, que comme un reflet de Condé.
N’importe. Le généralissime sera le bossu Conti, ou bien plutôt sa sœur, alors enceinte, qui campe et accouche à l’Hôtel de Ville.
Cet hôtel, fort petit alors, entasse et réunit je ne sais combien de puissances contraires, — d’abord la trahison, le prévôt des marchands; — madame de Longueville, *le roman et le bel esprit; — madame de Bouillon, ou l’intrigue espagnole; — enfin le pauvre vieux Broussel et quelques conseillers chargés de surveiller. Ce sera bien merveille si ces influences opposées ne s’annulent l’une par l’autre. Nous sommes sûrs d’avoir une révolution parleuse et sans action.
La fuite du roi avait effrayé le parlement, mais point le peuple. Il n’eut que de la fureur, nul
abattement. Donc, on pouvait tourner bien autrement les choses, briser l’Hôtel de Ville d’abord, y mettre une autorité sûre, au lieu de le remplir de femmes, et, tout en armant Paris, acheter l’armée allemande que commandait Turenne. Paris l’eût eue pour un million (et qu’est-ce qu’un million pour Paris?). Il n’en coûta pas la moitié à Condé et à Mazarin pour la débaucher.
Le parlement, en tout cela, agit faiblement, gauchement. Le blâme en est surtout au vrai chef de Paris, à son petit prélat, son tribun tonsuré, qui, sous sa calotte, couvrait plus d’esprit que de sens, plus de saillies que de cervelle.
Leur langage à tous est curieux dès qu’on parle du peuple. Condé dit : « Si je ne m’appelais Louis de Bourbon... Mais je suis prince du sang, et je dois ménager le trône. » Retz dit : « Si je n’étais le chef du clergé de Paris... » Il a peur évidemment d’aller trop loin et de faire tort à l'hérédité épiscopale de la dynastie des Gondi, surtout de manquer le chapeau.
Le siège de Paris dura trois mois (janvier, février, mars). Peu de combats, beaucoup d’intrigues. Le peuple, au début, avait reçu, adopté avec enthousiasme le beau et blond Beauforl, échappé de prison, brave et sot, étourdi, bavard, ne sachant couvrir sa nullité de discrétion et de silence. Ses non-sens et son ineptie ne déplurent
pas au peuple. La candeur apparente lui fait pardonner tout.
Paris était trahi dans les deux sens, pour la cour, pour l’Espagne. Le prévôt des marchands et autres étaient pour Mazarin. Madame de Bouillon, souveraine absolue de l’esprit de son mari, ne voulait rien que recouvrer Sedan, et croyait l’obtenir en faisant peur des Espagnols. Elle obtint de Bruxelles, non un ambassadeur, mais un moine quelle habilla en cavalier et fit. recevoir du parlement (19 février 1649). Cet envoyé assura hardiment que le roi d’Espagne avait tant de respect pour le parlement de Paris, qu’il le voulait arbitre de la paix générale, juge entre les couronnes. Le parlement ne mordit pas à cet excès de flatterie. Il était inquiet. Huit jours auparavant, la cour avait déclaré qu’on se passerait de lui, que les tribunaux inférieurs jugeraient sans appel, et que l’on convoquerait les États généraux. Cet épouvantail des Etats, la menace de la suppression des charges qui faisaient leur fortune , décourageaient fort les parlementaires.
Le héros, d’autre part, Condé, qui n’avait pas fait grand exploit, inclinait lui-même à la paix. Le 5 mars, on ouvre des conférences. Et, brusquement, le 11, le président Molé déclare au parlement qu’il a signé le traité.
Il avait signé sans pouvoir. Avec un autre maître plus sérieux que le parlement, il l’aurait payé de sa tête. 11 était évident qu’en précipitant les choses on livrait tout. Mazarin, qui tenait le roi, n’avait qu’à donner des paroles; nulle garantie; la Fronde étant dissoute, il allait se moquer de la crédulité des négociateurs.
Il eut fallu attendre encore. Les provinces plus lentes se décidaient, suivaient Paris. Les parlements accédaient un à un. M. de la Trémouille promettait d’envoyer du Poitou dix mille hommes, et Longueville autant de la Normandie. On eût pu, par cette terreur, obtenir quelques garanties. Ce traité finit tout. L’armée de Turenne, voyant mollir Paris, traita avec la cour et s’arrangea pour quelque argent avec Mazarin et Condé.
La France put savoir alors ce qu’il en coûte d’avoir fait un héros, un prince à la Corneille, vivant dans le sublime, ne parlant aux mortels que du haut des trophées. Sa sœur, madame de Longueville, de même était passée à l’état de déesse. L’un et l’autre, dans l’Empirée, ne distinguaient plus les humains de si haut qu’avec un sourire de mépris. Les grands attendaient à leur porte, et des heures. Quand on était reçu, c’était avec des bâillements.
En réalité, que voulait Condé? Se faire le chef
de la noblesse contre la cour? Les nobles trouvaient dur d’être traités ainsi. Commencer une nouvelle Fronde? Il eût fallu ménager les parlements; il menaça les députés de celui d’Aix de les faire périr sous le bâton. Visait-il à une principauté indépendante, comme plus lard il la voulut des Espagnols? ou bien songeait-il à enlever à Monsieur la lieutenance générale? Il est difficile de deviner ce qui passait dans celte tête bizarre. Il ne tenait à rien. On vit plus tard qu’il eût très- volontiers changé de religion, s’offrant alors d’une part à Cromwell pour se faire protestant et avoir une armée anglaise, de l’autre au pape pour qu’il l’aidât à se faire élire roi de Pologne.
Les Condé en 1609 avaient dix mille livres de rente, et en 1649, outre les terres de Montmorency, ils tenaient une partie énorme de la France : 1° par le grand Condé, ils avaient la Bourgogne, le Berri, les marches de Lorraine, une place dominante en Bourbonnais qui surveillait quatre provinces; 2° par Conti, la Champagne; 3° par Longueville, mari de leur sœur, la Normandie; 4° enfin l’amirauté, et Saumur, place dominante d’Anjou, étaient au frère de la femme de Condé; ils vaquèrent par sa mort et furent revendiqués par eux comme un héritage de famille.
Plus tard, ils négocièrent pour la Guienne et la Provence.
Celle furieuse faim des Condé, qu’on ne savait comment apaiser, servit d’excuse à Mazarin pour se créer aussi quelque établissement. La reine comprit bien qu’un contre-poids devenait nécessaire, qu’à la dynastie des Condé il fallait opposer la dynastie des Mazarins. Jusque-là c’était un homme seul, sans famille, sans racine en France. Un malin, il fait arriver sept nièces à la fois. La première sera pour Mercœur, l’un des Vendômes; la seconde, pour le fils du duc d’Épernon. Ce pauvre homme pour doter l’une trouve six cent mille livres. Pour l’autre, il s’attire sur les bras la haine de tout le Midi que foulait d’Épernon, il hasarde la guerre civile.
Condé lui lit beau jeu, allant de sottise en sottise. Pour une question de tabourets, il blesse toute la noblesse. Pour faire donner une place à Longueville, il met la main sur Mazarin, lui tire la barbe et lui dit : « Adieu, Mars. » Enfin il se fait fort de donner un amant à la reine, l’oblige par menace de recevoir un fat, Jarzay, qui lui fait sa déclaration. Brouillé avec la cour, le sage prince se brouille encore avec la Fronde. Mazarin lui fait croire que les frondeurs veulent l’assassiner. Condé accuse Retz et Beaufort, sur ce prétexte absurde, au moment où ils auraient
pu l’appuyer contre Mazarin (décembre 1649).
On croit écrire l’histoire de Charenton, mais moins folle encore que honteuse. Le procès de Condé tombe au milieu d’un soulèvement des rentiers, contre lesquels le parlement autorise une suspension de payement. Et ce procès révèle une création nouvelle de Mazarin, qui depuis a fleuri, celle des agents provocateurs et des témoins gagés.
Condé avait tenu, dans l’affaire de Jarzay, la conduite d’un fou furieux. Il dit : « Je le ramènerai, le tenant par le poing; je forcerai la reine à le recevoir. » Cet excès d’insolence la décida. Elle écrivit à Retz de venir la trouver la nuit. Elle lui offrit le cardinalat, s’appuya de cette Fronde, tant détestée, contre le tyran commun. On résolut d’arrêter les trois princes, Condé, Conti et Longueville. On y fit consentir Monsieur.
Mais Mazarin n’eût pas trouvé la pièce bonne s’il n’y eût mêlé une farce. Il tira de Condé, sous un prétexte, sa signature pour une arrestation, s’amusa à lui faire ordonner sa captivité.
Ce grand acte se fit fort aisément et sans cérémonie. Les princes vinrent d’eux-mêmes se mettre dans la souricière. Arrêtés par Guitaut et Comminges, ils furent menés la nuit par une petite escorte de vingt hommes à Yincennes (18 janvier 1650).
La sœur de Coudé, la fière madame de Longueville, naguère si populaire, fut trop heureuse de se sauver. Mais, avant de partir, elle eut le temps de voir l’allégresse publique, les transports du peuple et les feux de joie.