‹ Richelieu et la frondeChapitre 5 sur 40 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La France ne peut sauver .'lanterne. — 1029- lt»50.

L’éclipse de la France, pendant deux ans qu’elle passa en maçonnage à murer la Rochelle, profita à nos ennemis. Le Danois et la ligue protestante succombèrent. Le vieux cliel' héroïque des nfia relies turques, Belhlem Gabor, mourut bientôt. Leurs meilleurs hommes passèrent, des deux armées dissoutes, dans l’armée impériale. L'Espagne, notre alliée menteuse qui daignait nous tromper en 1627, n’en prend même plus la peine. De concert avec l’Empereur, elle travaille à force ouverte à déposséder un Français, le duc de Nevers, très-légitime héritier de Man loue et du Montferrat.

Petits pays, mais grandes positions militaires. La seconde (et sa forteresse Casai), une clef des

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Alpes. La première, je veux dire Mantoue, la capitale des Gonzague, l’une des plus importantes places fortes de l’Europe, couvrait à la fois le pape, la Toscane et les Vénitiens. Le déluge barbare des armées mercenaires qui, d’un moment à l’autre, pouvait inonder l’Ilalic, devait d’abord heurter Mantoue, renverser cette digue. Ajoutez, ce qu’on ne voit guère dans les places fortes, que celle-ci, sous les Gonzague, profilant de toutes les ruines, abritant les arts fugitifs, concentrant les chefs-d’œuvre ainsi que les richesses, était devenue un trésor, un musée; c’était, avec Venise, le dernier nid de l’Italie.

L’Espagne avait certes le temps et la facilité de prendre Casai et Mantoue. Richelieu et le roi étaient à la Rochelle. Et qui était au Louvre en 1628? Qui régnait effectivement? L’intime alliée de l’Espagne, la reine mère, son conseiller Rérulle, qui voulait qu’on livrât Casai. Ajoutez la jeune reine espagnole, Anne d’Autriche, Yimmorata de Ruclungham, galante et paresseuse, que ses dames intrigantes avaient mise pourtant dans la coalition d’Espagne et d’Angleterre, de Savoie et Lorraine, en 1627. Les deux , reines étaient pour l’Espagne; si elles n’osaient agir, elles pouvaient paralyser tout.

Richelieu, sans quitter le siège, ni seconder encore directement le duc de Nevers, avait favo-

lise ses efforts personnels. Nevers était parvenu à lever en France douze mille hommes qu’on lui menait en Italie (août 1628). Mais le pieux Bérulle, qui rêvait avant tout un bon accord entre le roi catholique et le roi très-chrétien, craignit qu’un succès de Nevers ne fâchât trop les Espagnols et n’empêchât la paix. Il fit écrire par la reine mère à Créqui , gendre et successeur du roi du Dauphiné (Lesdiguières), de faire manquer l’expédition. Gréqui refusa les vivres et les facilités que Nevers espérait. La désertion se mit dans celte armée trahie. Elle fut surprise à la frontière par les Espagnols et le Savoyard, beau-frère de Louis XIII. Bref, elle rentra, se débanda. Bichelieu n’y put rien. La Rochelle le tint jusqu’en novembre. Tout fut remis à l’autre année.

Ainsi Marie de Médicis donna une année à l’Espagne pour écraser la France en Italie.

Richelieu, revenu si fort, fut prié par le roi de rester au pouvoir ; la reine mère ne souffla mot. Elle attendit qu’il fût aux prises en Italie pour agir encore par derrière. Il l’avait bien prévu, compris qu’on empêcherait tout, s’il n’emmenait le roi avec lui. Il l’enleva, pour ainsi dire, le 4 janvier 1629, en plein hiver, l’enleva seul, sans souffrir que personne l’accompagnât, pas un courtisan, pas un conseiller qui pût lui travailler l’esprit.

Il remellait beaucoup à la fortune. La peste était sur toute la route ; le froid très-vif. Si ce roi de santé si faible tombait malade, quelle responsabilité ! Ajoutez que l’argent manquait. 11 n’avait que deux cent mille francs qu’il envoya de Paris. Est-ce avec cela qu'on nourrit une armée? Toute sa richesse était le roi. Il supposait que la présence du roi, son danger personnel à passer les Alpes en hiver, arracheraient des provinces voisines les secours nécessaires. Créqui en Dauphiné, Guise en Provence, devaient tout préparer : Créqui aider le passage des monts, Guise amener la flotte. Il y eut entre eux une entente admirable pour ne rien faire, pour obéir, non pas au roi, mais à sa mère, c’està-dire à l'Espagne. Les intendants n'agirent pas davantage. Le parlement de Dauphiné mit ce qu'il put d’obstacles aux approvisionnements. Point de vivres, point de mulets, point de canons, point de munitions. Chaque soldat n'avait que six coups à tirer. Et Richelieu persévéra. Il ramassa le peu qu’il put de vivres, et sc présenta au passage. 11 avait deviné d’un sens juste et hardi que le Savoyard prendrait peur et qu’il n’v aurait rien de sérieux.

Le fourbe croyait nous amuser. Il était pour nous, disait-il, mais il lui fallait du temps pour se dégager des Espagnols. Ce temps, il l’em-

ployait à élever des barricades à Suse, de fortes barricades, large fossé, gros mur. Derrière, trois mille hommes, bien armés. Une saison encore très-mauvaise; partout la neige (fi mars 1629). On attaqua gaillardement de face; et, ce qui lit plus d’effet, c’est que les Savoyards virent derrière eux les pics couverts de montagnards français.

Cela finit tout, et le roi passa. 11 envoya dire poliment au duc, son bon parent, qu’il avait été désolé de le battre, qu’il ne demandait que de passer, d’avoir des vivres en payant, de pouvoir ravitailler Casai. Ce qui se fit en effet.

L’affaire surprit l’Europe et lit honneur au roi, qui, de sa personne et eu cette saison, avait frappé ce coup, tandis qu’aucun roi (moins un. Gustave) ne sortait de sou repos. L’empereur et le roi d’Espagne, par exemple, qui guerroyaient toujours, partout et si cruellement, ne bougeaient de leur prie-Dieu.

L’effet moral aurait été très-grand si le roi avait pu rester en Italie. Mais il n’y laissa que cinq mille hommes, et en sortit. Ce furent, au contraire, les impériaux qui y entrèrent à ce moment (24 mai 1629). Ces bandes barbares tant redoutées, contre lesquelles le pape nous avait appelés d’avance, ce fut, tout au contraire, notre courte apparition de six semaines qui accéléra

leur invasion. Ils saisirent les Grisons, les passages essentiels qui liaient les Etats autrichiens avec le Milanais des Espagnols.

Le roi était rentré en France dès le 28 avril pour achever la guerre protestante. On concentra cinquante mille hommes autour de Rohan aux abois, qui n’en avait pas douze mille, et qui tomba (3 mai 1629) à l’expédient misérable, criminel, inutile, de conclure avec l'Espagne un traité d’argent qu’on ne paya point. Les victoires de l’armée royale se bornèrent au massacre de la garnison de Privas, qui offrait de se rendre, et qu’on égorgea. Des bourgeois même, bon nombre furent pendus, tous dépouillés, leurs biens confisqués. Cet exemple barbare eût été répété sur d’autres villes si l’affaire d’Italie, plus brouillée que jamais, n’eût donné hâte de finir la guerre. Elle fut conclue le 24 juin 1629, sous la condition de démanteler toutes les villes protestantes.

Richelieu, en quittant le Languedoc, recommanda la modération. Mais en môme temps il établit partout d’ardents convertisseurs qui suivirent bien peu ce conseil, des jésuites surtout, des capucins. Celte paix victorieuse, ces fondations de missions, le firent à ce moment l’idole du parti. Les évêques (une fois il en eut jusqu’à douze) venaient sur toute la roule lui faire leur cour, et reconnaître leur chef et le futur légal

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Tout cela n’empêchait pas les impériaux de réussir en Italie. En Allemagne, la situation était chaque jour plus effrayante. Le Danois n’avait eu la paix qu’en sacrifiant honteusement ses alliés; notre envoyé n’y vint que pour être témoin de ce traité qui désarmait l’Allemagne. Richelieu se moque de nous en prétendant que ce fut le roi de France qui eut Y honneur de cette honte.

On sent ici, comme partout, que ce lent, lourd, prolixe échafaudage de sagesse diplomatique qui caractérise ses Mémoires, comme tant d’autres monuments de ce siècle bavard, n’a rien de sérieux. Un hasard immense plane sur les choses.

Il obscurcit à force de paroles des faits trèssimples, qui sautent aux yeux et dominent tout.

Waldstein grossissait d’heure en heure et ne pouvaitplus s’arrêter. Du Danois détruit, du Hongrois fini, d’immenses recrues lui étaient venues, et plus qu’il ne pouvait nourrir. Son armée, pleine d’armées, allait crever. Pour allégement, on avait envoyé un corps en Italie, on en prêtait un à la Pologne, et on faisait sans cesse filer des troupes sur le Rhin. La grosse masse restait vers la Baltique, comme une baleine énorme sur le rivage. Mais celte situation ne pouvait pas se prolonger. En mangeant un pays mangé, on ne trouvait plus rien. Elle grand marchand d’hommes allait être forcé d’être un conquérant, ou de périr. Celte

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superbe comédie d’un esprit ou d’un diable, invisible et muet, dans ce camp silencieux, il fallait qu’elle Unît. 11 était resté deux ans sans rien faire qu’un siège qui manqua (Stralsund). 11 avait eu le temps d’étudier à fond la Grandi ’ Ourse, les étoiles du Nord. La faim, irrémissiblement, allait le tirer de sa contemplation, et, quoiqu’on dit qu’il voulait passer la Baltique, comme il n’aurait trouvé là-bas rien à manger que rocs' et neiges, il eût fallu toujours qu’après une pointe en Suède il retombât sur les pays qui pouvaient le nourrir, sur le Rhin, sur les riches villes impériales, sur Strasbourg et le gras évêché de Metz qui le menait en France. Un fou brillant, le duc de Lorraine (à qui nos reines envoyèrent un bonnet de fou), épris de la vie d’aventures, appelait le fléau sur son pays. Et les scélérats étourdis qui menaient Monsieur, frère du roi, l’avaient mis en rapport de lettres avec Yaldslein lui-même, jouant au jeu horrible de ramener en France dans les champs de Châlons cette armée d’Attila.

Que faisait la France pendant que les bandes allemandes occupaient Worms, Francfort, la Souabe, puis les environs de Strasbourg, puis même un fort dans l’évêché de Metz? La France désarmait. Richelieu, en août 1629, licencie trente régiments, faute d’argent apparemment.

11 s’indigne de la démarche qu’on fit faire au

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roi près de l’Empereur, pour obtenir de sa bonne grâce l’investiture de Manloue. Mais celte démarche n’était-elle pas conséquente, au moment où l’on désarmait?

Qu’arriva-t-il? L’effet du Pas de Suse se trouva tellement perdu, que l’Empereur exigea que le Toi, avant de savoir sa sentence, quittât Fcnjeu d’abord, livrât ce qu'il tenait, Casai. Et, d’autre part, ceux qui voyaient nos misérables variations, qui voyaient Richelieu occupé de sa guerre intérieure contre sa vieille amante Marie de Médicis, occupé d’apaiser Monsieur à force d’argent, enfin le pauvre roi pleurant à chaudes larmes entre son ministre et sa mère, ceux, dis-je, qui voyaient ce tableau d’intérieur, n’avaient garde de s’avancer pour nous , pour être abandonnés demain.

Lltalie n’osa rien. Le pape n’osa rien. La Bavière n’osa rien. Et, pas même les Suisses, pour protéger leurs propres membres, les Grisons.

Qui donc ralentissait les barbares en Italie? La peste seule.

Je dis les barbares, et non les impériaux. Car, avec leur drapeau impérial, ces bons alliés et cousins de l’Espagne s’en allèrent tout droit piller la terre d’Espagne, le Milanais. De là, méthodiquement, ils devaient manger les Etals vénitiens, le Mantouan, s’assouvir sur Manloue. Le duc et Venise, notre pauvre unique alliée,

agonisaient de peur, et demandaient au roi du moins une parole, la promesse qu’il les défendrait. Le roi ne disait mot.

Richelieu prétend avoir pris de grandes précautions, mais quelles? 1° Menacer la Savoie pour qu’elle menaçât l’Espagne. Mais l’Espagne n’eût pu arrêter les barbares ; 2° Pousser la Bavière à organiser contre l’Empereur une résistance catholique. Mais qu’eût fait l’Empereur? Il n’eût pu arrêter ni Waldstein vers la France, ni les brigands qui allaient à Mantoue; 5° Ménager la paix au Suédois et le mettre en état d'agir. La Hollande y travaillait aussi, et une victoire de Gustave sur les Polonais y fit plus que nos négociations. Une trêve fut signée le 15 septembre 1629. Gustave put dès lors songer à intervenir dans les affaires d’Allemagne. Ses préparatifs prirent huit mois (jusqu’en juin 1650). Et, pour huit mois encore, il n’agit qu’au bord de la Baltique. Donc, les impériaux eurent plus d’un an pour inonder la France, saccager l’Italie.

Quelles forces avait la France? Six régiments de recrues en Champagne (8,000 hommes), et neuf (12,000) de vieux soldats que Richelieu mena aux Alpes.

Waldstein avait 160,000 hommes, les plus aguerris du monde; et cela seulement sous sa main. Mais toutes les bandes campées sur le

Rhin, même en Pologne, même en Italie, lui seraient venues à coup sûr, s’il eût signalé une grosse proie, comme la France à ravager, le pillage de Paris.

Aussi, celte fois, le roi resta au nord, et Richelieu, nommé son lieutenant, alla, connétable en soutane et généralissime, frapper encore un petit coup aux Alpes. Il en était comme dans ces éducations de prince où, chaque fois que le prince manquait, on fouettait son camarade. Si l’Espagne ou l’Empereur agissaient mal en Italie, on fouettait le Savoyard qu’on avait sous la main. On se gardait bien d’aller chercher en plaine des batailles de Pavie.

Richelieu improvisa encore l’hiver cette campagne avec une activité, une vigueur admirables. Il y était intéressé. S’il eût pu celle fois, par quelque moyen indirect, et sans quitter les Alpes, faire rétrograder les barbares, le pape lui eût sans doute (il l’espérait du moins) donné ce titre bienheureux de légat «à vie, qui l’eût fait roi de l’Église de France, et consolidé, éternisé dans le ministère. Aussi, son premier soin, en décembre, avant le départ, fut de forcer Richer, le célèbre doyen de l’Université, à se soumettre au pape et renier sa foi gallicane. Il était fort âgé. Le père Joseph alla, dit-on, pour terroriser le pauvre homme, jusqu’à la comédie de montrer

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des poignards, de dire qu'il fallait signer ou mourir.

Richelieu emmenait, comme hommes d’exécution, des généraux qu'il croyait sûrs, Montmorency, Schomberg. Comme le vieux duc de Savoie, notre parent et ennemi, était toujours la pierre d’achoppement, le cardinal avait imaginé d’abréger tout en le prenant au corps, le faisant enlever dans sa villa de Rivoli. L’affaire manqua par la chevalerie de Montmorency, qui devait faire le coup et qui avertit le duc. Alors on fil des sièges, on prit Pignerol, et plus tard Saluées, deux bonnes petites places. Mais on ne put entrer bien loin dans l’Italie.

Ce n’était pas ces petits succès-hà qui pouvaient sauver Manloue, et l’honneur de la France. Nos ennemis étaient aidés admirablement par la ligue des trois reines, de France et d’Angleterre. Henriette, de plus en plus maîtresse de Charles 1", le livrait à l’Espagne, lui faisait demander la paix aux Espagnols, dès lors d’autant plus fiers et plus insolents pour la France. Au Louvre, Marie de Médicis avait repris son fils, et, lorsque Richelieu obtint que le roi viendrait à l’armée, Marie et Anne d'Autriche le suivirent, s’établirent à Lyon, pour ralentir et paralyser la guerre.

Le prétexte des reines était très -bon. Elles craignaient pour la vie du roi. Une peste épou-

vantabie avait éclaté en Italie (celle que Manzoni peint dans les Promesi Sposi). Elles priaient, suppliaient le médecin Bouvart de garder son malade contre Richelieu qui l’entraînait. Louis Xlll poussa à Chambéry, à Saint-Jean de Maurienne; la Savoie fut prise, comme toujours. Mais tout cela ne sauvait pas l’Italie. Les reines et le conseil, leur homme, le garde des sceaux Marillac, vieux dévot, amoureux, qui traduisait Y Imitation et couchait avec la Fargis (la confidente d’Anne d’Autriche), toute cette cour travailla si bien, que le roi revint de Savoie. On lui rappela le danger de la Champagne, danger fort diminué pourtant, Gustave ayant débarqué le 20 juin en Allemagne et inquiétant les impériaux. N’importe, avec cela, on lit traîner les choses. L’armée du roi ne passa en Italie que le 6 juillet, trop tard pour y rien faire de grand, assez tôt pour apprendre la prise de Mantoue (18 juillet 1650).

Richelieu rejette sur Venise la faute du honteux et horrible événement. Cependant par deux fois elle avait ravitaillé la ville assiégée. Mais qu’élailce que Venise alors? et comment lui reproche-t-on de n’avoir pu ce que le roi de France lui-même ne pouvait? Il y avait fait passer furtivement trois cents hommes. Voilà un beau secours! Il est évident qu’au milieu de la peste et de tant de misères les nôtres se serrèrent aux Alpes, et n'al-

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lèrent pas voir au visage les vieux soldats, les brigands redoutables, qui tenaient Mantoue «à la gorge. Les Vénitiens y allèrent, furent battus. C’était le sort des Italiens. Leurs Spinola, leurs Piecolomini , leurs Montecuculli , firent, en ce siècle, la gloire des armées étrangères. Mais, en Italie même, ils ne pouvaient plus rien, sur celle terre de désorganisation et de désespoir.

11 y avait quinze mois que les brigands avaient pris possession de l’Italie, qu’ils mangeaient en long et en large, sans distinction d’amis ou d’ennemis. Us avaient désolé les Alpes des Grisons et la Valleline, cruellement écorché au passage le Milanais, les États vénitiens ; et alors ils étaient à sucer lentement l’infortuné pays de Mantoue, la campagne de Virgile. Allringer et Gallas, deux chefs de partisans, savants maîtres en ruines, qui déjà avaient longuement pillé l’Allemagne, appliquaient leurs arts effroyables aux populations plus désarmées encore de l’Italie. Le paysan endura tout; les pillages, les coups et les hontes, et souvent la mort par-dessus, pour une larme ou pour un soupir. Le grand vengeur des guerres, la peste, impartiale, était venue ensuite, fauchant et les uns et les autres, les tyrans, les victimes. Le camp barbare se dépeuplait, et d’autre part Mantoue perdit vingt-cinq mille âmes. Les vivres n’y manquaient plus pour une population tant

diminuée. La perte avait fait l’abondance. Mais, en revanche, il y avait peu, bien peu de soldats pour garder son enceinte immense. Le lac couvrait, il est vrai, la ville, et ses longues chaussées étroites où l’on n’arrive qu’un à un. Mais, le 17 juillet 1630, les assiégeants, apprenant que notre armée, le 6, était enfin en Italie, voyant le roi derrière et croyant (bien à tort) que ce nouveau François I" irait en plaine se joindre aux Vénitiens, sortirent de leur torpeur; ils quittèrent leur camp, un cimetière, pour attaquer l’autre cimetière, qui était la ville. La nuit, par une belle lune, ils passent en barques, attaquent sur un point, en surprennent un autre, mal gardé. Le duc de Mantoue capitule, se sauve, lui et sa fille, laisse son peuple.

Y avait-il un peuple encore? Trop nombreux malheureusement. Si les rues paraissaient désertes, c’est que les familles malades, ou dans l’agonie de la peur, s’étaient blotties aux greniers ou aux caves, dans les coins des palais. Les brigands surent bien les trouver. On fit la chasse aux hommes. Les pauvres généralement avaient déjà échappé par la mort. Ce furent les riches, les nobles, des gens heureux longtemps, d’autant plus vulnérables, qui endurèrent le long supplice. La molle délicatesse de fllalie, les hommes de YAminte et du Pastor fido , les princesses du

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Tasse, s’évanouirent devant la lace atroce d’un rustre roux, endurci vingt ans à tuer. Que dire à ces bourreaux? Les madones vivantes furent aussi maltraitées que celles des musées que ces stupides jouèrent à mettre en pièces, au lieu d’en tirer des millions. La religion ne sauva rien. Les églises furent violées. Tout cela sous le drapeau catholique de l’Empereur, qui avait épousé une princesse de Manloue.

Une singularité d’horreur qui ne s’est vue nulle part, c’est que cela ne se passa pas sur une ville résistante, ni même sur une ville vivante, mais sur la population dispersée, gisante, immobile, d’une capitale demi-déserte. Tout se lit en grande paix, dans le calme et le silence, sauf quelques cris de femmes ou ceux du patient qu’on chauffait pour qu’il dît où était son argent. Us eurent toute sécurité et tout le temps, trois longs jours, trois affreuses nuits, pour torturer lentement, outrager à loisir. Et, quand on croyait avoir épuisé tout, d’autres venaient, bourreaux tout neufs, pour recommencer de plus belle.

Us ne respectèrent rien, pas même la peste, et désespérèrent les moulantes, au risque de mourir demain.

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