CHAPITRE V
Journée îles dupes. — Victoire de Richelieu sur les reines et Monsieur. (Do novembre 1630 h juillet 1G5I .)
L'effort du grand ministre, les nobles velléités du roi à son réveil, avaient donc avorté. On devait croire le roi indigné contre ceux qui lui avaient enlevé une victoire certaine, une conquête probable. Or le contraire advint. En gardant encore son ministre, il assura de nouveau aux reines que, « la paix laite, il le renverrait. » (Fin d’octobre 1650.)
Par quelle prise avaient-elles ressaisi le roi? Par la plus imprévue : une femme, un amour... Cet insensible, ce malade saigné à blanc, si pâle, qui faisait presque peur, ou trouva Part de le rendre amoureux!
L’aventurier Vaullier, musicien de la reine mère, qui s’était fait son médecin et astrologue, était un esprit pénétrant. On lui doit cet hommage. Il devina que ce moment où un homme échappe à la mort, où, les cierges de l’extrêmeonction s’éteignant, il voit la vraie lumière, se croit rené, il est infiniment sensible par sa faiblesse même, enfant, tendre et poêle, sous l'enchantement de sa nouvelle aurore.
Donc, il advint que celte aurore, celte belle lumière de vie dont la nature se pare pour un mourant ressuscité, Louis XIII la vit un matin tout animée, charmante, dans une demoiselle de quinze ans, une blonde du Midi. L’avisé Provençal avait 1 cherché, trouvé la petite tille au fond du Périgord, l’avait fait venir avec sa grand’mère, qu’il gagna en lui promettant de devenir dame d’atours de la mère du roi.
On savait parfaitement par quel concert d’éloges, organisé et concordant comme par hasard, on pouvait faire aimer quelqu’un de IxHiis XIII. On lui donnait de temps à autre un favori, un camarade d’amusement ou de chasse. En hommes, c’était assez facile, plus difficile en femmes. Le sentiment qu’il avait de son insuffisance le rendait plus timide. Mais ici le grand intérêt que les reines avaient à la chose leur donna de l’adresse. On prépara le roi à voir
cette jeune merveille, et, quand il lit ses relevailles (pour ainsi dire) et alla rendre grâces à Saint-Jean de Lyon, le coup désiré fut frappé.
Le roi, plein de reconnaissance, ayant bien remercié Dieu, resta encore à entendre un sermon. Là, les yeux errants du convalescent tombèrent sur la nouvelle venue, mademoiselle de Hautefort. V Aurore, comme l’appelaient ses compagnes pour son teint rose, ses cheveux rutilants, illuminée sans doute du reflet des vitraux, apparut un rayon d’en haut et la résurrection elle-même à ce Lazare. Il eut honte d’avoir un carreau sous les genoux quand elle n’en avait pas, et, sans s’inquiéter de ce qu’on en dirait, il suivit son sentiment poétique et lui lit porter son carreau. Une lille du Nord eût été abîmée d’étonnement et d’embarras, eût fait quelque gaucherie. Mais celle-ci, d’une légère rougeur, du vif éclat de ses yeux bleus, transligurée, prit le carreau, et, sans s’en servir, le posa près d’elle avec respect. Et tout cela d’un si grand air, d’une telle noblesse virginale, que tout le monde en fut ébahi.
Voilà le roi, dès ce jour, sorti de la vie sauvage où l’avaient tenu ses favoris de chasse et autres, Luynes, Baradas, récemment Saint-Simon. Le voilà assidu désormais chez les reines sans cacher aucunement qu’il y va pour made-
moiselle de Hautefort. Il fait pour elle des vers, tle la musique, lui parle de sa chasse comme à un camarade, de ses ennuis et même des affaires du royaume, parfois de son ministre.
Elle, sans rechercher l’honneur de ccs confidences, elle y répond modestement, avec adresse et présence d’esprit. Parfaitement dévouée aux reines, à sa chère maîtresse, Anne d’Autriche (si innocente et si persécutée), elle dit à merveille, d’une vivacité naïve et gasconne, les petits mots qu’on lui fait dire, du reste ne parlant qu’en chrétienne, pour l’union de la famille royale, pour le soulagement du pauvre peuple et la fin de la guerre.
Richelieu se noyait. Et voilà que celte enfant, innocente et charmante, presque sans s’en douter, lui met la pierre au cou.
Le naufragé imagina de se reprendre à une vieille planche, la reine mère, à son ancien attachement. Puisque, de toutes parts, le vent était à l’amour et que l’amour lui faisait la guerre, il entreprit d’y recourir lui-même. Il avait fort vieilli, il est vrai; il avait déjà les joues creuses, le poil gris, l’air fantôme qu’on lui voit au portrait du Louvre. Mais enfin la bonne dame avait toujours vingt ans de plus. Un homme de tant d’esprit, et qui avait cet esprit dans les yeux, ne pouvait-il, à force de tendres respects, de mensonges, réveil-
1er au vieux cœur l’étincelle des beaux jours passés? Un Vaultier tiendrait-il contre Richelieu en présence? Celui-ci prit un parti héroïque, ce fut de s’établir sur le terrain de Yaultier même, dans le propre bateau, l’appartement et l’alcôve mouvante où la reine descendait la Loire pour aller à Paris. Elle passait les jours au lit; lui à ses pieds, agenouillé sur des coussins, comme on faisait alors.
Spectacle intéressant! Et quel dommage que Saint-Simon ne fût pas né! La passion première parut revenue tout à fait. C’était un doux concert de mots charmants en italien entre la vieille haineuse et le prêtre enliellé. Amico tld cor mio! disait-elle. Lui, il était ému, rêveur, visiblement fervent et plein de religion, mais troublé sans doute de tant de beauté.
Qui tromperait çt mentirait le mieux? C’était la question. La Florentine avait l’émulation de Catherine de Médicis. Mais, parmi ses douceurs, telle venimeuse œillade put révéler au grand observateur la plaie qui lui restait et que rien ne guérit. La Fargis avait eu soin de lui dire que le cardinal et sa nièce (qui, comme tous les caractères sombres, avaient des échappées bouffonnes) égayaient leurs ébats à faire la comédie des galants transports de la vieille en baragouinage italien.
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Long et pénible fut ce tête-à-tête du bateau. Dès qu’elle en descendit, le cardinal partit grand train et rejoignit le roi à Auxerre. Le roi, loin des beaux yeux à’ Aurore, avait quelque peu réfléchi. Une chose le rendait soucieux, c’était d’apprendre peu à peu comme on avait travaillé aux huit jours où il était mort et dans quelle tendre intimité on était avec l’homme de l’Espagne, Mirabel, alors à Bruxelles, qu’on fit revenir. Il avoua à Richelieu que la reine mère était toujours contre lui et n’oubliait rien pour le perdre.
La bataille était pour Paris. Le champ de bataille était le Luxembourg, où la reine mère promenait sa fureur dans sa galerie de Rubens. Quoique le roi n’eût rien promis qu' après la paix, elle voulait sur l’heure qu’il chassât Richelieu (11 novembre 1630). Celui-ci, averti, accourt, veut entrer, se défendre; mais la porte est fermée; il entre par une autre. 11 s’explique, ii prie etil pleure. Une effroyable averse d’injures est la réponse. Le roi s'enfuit et se sauve à Versailles.
On a dit que Richelieu, en ce moment, se crut perdu, qu’il fallut le conseil, la fermeté du cardinal de la Valette, pour lui rendre le courage et le faire aller aussi à Versailles. J’en doute fort. Sa ténacité indomptable est bien prouvée. Il avait près du roi un ami, il est vrai, un petit ami,
Saint-Simon, ex-page que le roi avait fait premier écuyer. Ce favori obscur, sans grande action, avait pourtant cela d’être près du roi à toute heure. 11 n’avait pas les charmes et les heureux moments de mademoiselle de Hautefort, mais en revanche l’assiduité; nuit et jour, il était le trèsdiscret écho, sourd, non retentissant, des plaintes du roi. 11 faisait profession de ne se mêler de rien, de n’avoir aucune initiative. 11 savait dire : « Oui, Sire, » donner la réplique simple, indispensable. Le roi, s’affligeant de son abandon et du fardeau d’affaires qu’allait lui laisser Richelieu, aurait dit d’un ton de regret : « Où est-il maintenant? » A ce mot, qui n’était pas une demande, l’autre répondit cependant : « Mais, Sire, il est ici. »
Richelieu, comme de dessous terre, reparut et changea le roi. Il lui montra avec respect, mais lui montra pourtant qu’en France, en Italie, partout, on se moquait de lui; qu’il avait perdu à Casai les résultats de deux campagnes, que l’Empereur en était maître, donc l’Espagnol (c’était même chose); que le pape était devenu tout impérial, que Venise demandait grâce à l’Empereur, qu’ici l’homme des reines, le vieux garde des sceaux, Marillac, là-bas son frère le général, étaient excellents Espagnols; que sa cour, son conseil, n’avaient pour chef réel que l’ambassa-
deur Mirabel, appelé secrètement par la reine Anne à Paris.
Le Paris de la Ligue avait eu pour roi Mendoza. Il ne tenait pas à Mirabel qu’il ne jouât le même rôle. II trouvait dans le Parlement force têtes pointues pour l’écouter, ou des sols importants, ou des fous imprudents qui auraient joué au jeu insensé de s’appuyer sur l’ennemi « dans l’intérêt des libertés publiques. » Le roi eut honte, eut peur d’une telle situation. Il reprit les sceaux au vieux Marillac, l’exila, fit arrêter l’autre Marillac à l’armée. Mais il était encore si incertain, qu’il lui fallut du temps pour se décider à donner les sceaux à Châteauneuf, un homme énergique et capable que lui désignait Richelieu. Il s’assura de Paris et de la police du Parlement en nommant Lejay premier président.
Mais comment la reine mère allait-elle prendre tout cela? C’était l’inquiétude du roi. Il envoya quelqu’un, à deux heures de nuit, de Versailles à Paris, pour réveiller le père Suffren, au noviciat des Jésuites, et le prier d’intervenir et de calmer sa mère.
Cette journée, qu’on appela journée des dupes (11 novembre 1630); ne fut point décisive au fond, comme on l’a dit. Richelieu n’était sûr de rien; le roi restait chagrin de voir que lui seul eût raison.
Il n’avait pas eu assez peur. On n’avait pu, sur des preuves certaines, lui faire voir, lire, loucher le complot. Heureusement pour Richelieu, en surveillant la Lorraine, le centre ordinaire des intrigues, il saisit sur la route (décembre 1650) un médecin du roi, Senelle, chargé et surchargé de lettres pour la reine Anne, pour la Fargis et autres.
Que contenaient ces lettres? On ne le sait pas trop. Dans le procès qu’on lit, on n’ose lever qu’un coin du voile. On parle de complots contre la vie du roi, sans en alléguer d’autres preuves que des recherches astrologiques qu’on faisait pour savoir l’époque de sa mort. Curiosité, il est vrai, mauvaise et très-sinistre. On a vu que les pronostics de la mort d’Henri IV y avaient trèsréellement contribué, encouragé les meurtriers, qui se crurent sûrs de le tuer au jour prédit, marqué là-haut.
Les deux reines et Monsieur ne souhaitaient qu’une mort, celle de Richelieu. On en avait souvent parlé, mais toujours on disait que, si Monsieur faisait tuer Richelieu, le roi le ferait mourir. Cela aurait pu arriver. Louis XIII, malade, comme Charles IX, avait sous les yeux son histoire. Dès son enfance, endoctriné par de Luynes, il tenait de lui cette opinion que Charles IX lut empoisonné par Catherine, et qu’il n’eût pas péri s’il eût fait périr son frère.
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Donc, Monsieur devait y songer, attendre encore. La mort de Richelieu exigeait la mort préalable du roi, qui, du reste, semblait ne devoir tarder; il ne se rétablissait point. Mais les valets parfois sont plus impatients que les maîtres; il se pouvait que ceux de Monsieur ou des reines perdissent patience et donnassent au roi malade quelque suprême médecine. L’Eglise y eût gagné, et l’âme aussi de Louis XIII. Car il allait se perdre, faire le grand péché d'ITenri IV qui lui coûta la vie, l’alliance protestante. On le disait partout depuis un an pour irriter les catholiques, quoiqu’en* réalité il ne traita que l’année suivante.
Dans la riche collection de lettres qu’on saisit,
parmi celles qui étaient écrites à la reine, aux grands personnages, il y en avait une pour une vieille bourgeoise, de nom fort significatif, mademoiselle du Tillet.
Celle vieille était un vrai bijou du Diable, dont elle avait l’esprit. Une destinée tout à rebours. Pour sa laideur, elle avait été adorée du duc d’Epernon. Et, pour sa roture de petite bourgeoise, elle régnait dans la maison de Guise, faisait la pluie et le beau temps. Il y avait quelque chose là-dessous. Elle ne bougeait du Luxembourg, où la reine mère la traitait avec grande considération. C’était une sibylle, une espèce
d’oracle; on répétait ei on retenait scs mots. On la consultait en affaires, comme on fait des grands hommes qui, en leur temps, ont accompli des choses ardues et hasardeuses. Comment s’en étonner? Elle passait pour avoir été dans le secret de Ravaillac.
Mais elle était très-fine, et celte fois, pas plus que l’autre, on ne put la prendre. Interrogée, elle plut à Richelieu en parlant outrageusement de la Fargis.
La découverte des lettres mit les trois cabales en déroule et en division. Chacun sacrifia les deux autres.
Monsieur traita, promit d’èlrc l’ami de Richelieu, qui acheta ses favoris. ^1 promit à la reine de parler pour elle, et parla plutôt contre.
La reine mère traita aussi pour sauver son Vaullicr. Elle envoya le nonce du pape à Richelieu lui dire qu’il y avait moyen de s’arranger. Puis, inquiète, elle lui envoya encore le père Suffren pour le prier de venir, et, quand il fut venu, très-douce, elle lui dit qu’elle avait réfléchi et qu’elle sentait bien que les affaires du roi ne pouvaient se passer de lui. Elle consentit à aller au conseil, et là, faisant bon marché de la jeune reine, sa belle-fille, elle trouva fort bon qu'on punît la Fargis, qui ne pouvait guère l'être sans qu’Anne en demeurât tachée.
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Mais la plus embarrassée était, la jeune reine, dont la grossesse apparaissait. Elle ne fit pas beaucoup d’efTort pour la Fargis; elle pensa à elle-même, et, avec la* faiblesse d'une femme en cet état, chargea et dénonça sa grande amie. Elle dit cette chose ridicule, trop visiblement improbable, qu’elle (la reine Anne) avait défendu le cardinal, refusé de le perdre, et que celle méchante Fargis avait forgé les lettres pour l’en punir et la perdre elle-même.
Richelieu, absolument maître de la situation, montra pour la reine une grande douceur. 11 craignit de déchirer le rideau de gaze légère qui couvrait le triste intérieur de la famille royale. Il craignit de rendre le roi ridicule. Il craignit peut-être pour Anne elle-même. Car cet homme, qui semblait si sec, aimait les femmes pourtant. Il croyait la reine fragile; il la voyait tombée jüsqu’à l’avilissante faiblesse d’accuser son amie. Il espéra dans cette mollesse de nature, et crut qu’un jour ou l’autre, dans quelque embarras où l’étourdie se jetterait encore, il l’aurait à discrétion.
Donc, il se contenta d’éloigner cette Fargis. Il la laissa s’enfuir, ce qui rendait le procès impossible. Mais, contre son attente, la Fargis partie (50 décembre 1650), la reine se désola et s’emporta; elle montra pour la perte de celle qu’elle
venait d’accuser un inexplicable désespoir. Elle disait tantôt qu’elle savait qu’on voulait la renvoyer en Espagne, tantôt la faire mourir pour que la nicce du cardinal pût épouser le roi. Elle priait, pleurait aussi, pour conserver un valet d’intérieur auquel elle tenait d’une manière étonnante, son apothicaire. Elle en lit une affaire «l’État. De couronne à couronne, l’Espagne demanda à la France, par son ambassadeur, que cet indispensable serviteur fût rendu à la reine. On le lui rendit pour deux mois, et avec cette clause, qu’il ne la verrait qu’au Louvre et en présence d’une dame très-sûre.
Son embarras tenait à l’éloignement de sa garde-malade et de l’homme qui pouvait simplilier sou état. 11 devenait visible. Richelieu, malicieusement, envoyait voir souvent comment elle se portait. Exaspérée, elle dit : « Mais qu’il vienne lui-même!... Il sera le très-bienvenu! »
Cet état ne l’empêchait pas de s’agiter, de recevoir des agents de Lorraine ou de trotter aux Carmélites pour voir Mirabel en cachette, ou un Anglais papiste, lord Monlaigu, agent de sa belle-sœur Henriette, et mêlé dans tous les complots.
Intrigues misérables, sans résultat possible. L’Espagne n’avait aucune chance de soulever le peuple en ce moment. Le seul complot qui eût
pu réussir, c’était de profiler de la passion du roi pour mademoiselle de Haulefort, de le faire succomber, et par elle de s’emparer de lui entièrement. Innocente, mais dévouée, passionnée pour sa maîtresse, celle enfant (de seize ans) eût donné sa vie pour la reine, et peut-être un peu plus encore. L’intérêt de l’Eglise, d’ailleurs, eût tout couvert. Quel beau texte pour les casuistes! une douce faiblesse qui empêchait un crime (l’alliance protestante), qui chassait Richelieu, le démon de la guerre, qui rendait la paix à l’Europe et réconciliait la grande famille chrétienne!... Près d’un tel dévouement, qu’était-ce que celui de Judith, qui ne sauva que Béthulie?
La jeune victime était toute leur ressource en ce naufrage. Yaultier le dit dès Lvon. Son collègue, le pieux médecin Bouvart, à Saint-Germain, quand la reine fut visiblement grosse, n'osa plus larder, mit les fers au feu. Il se jeta un jour dans un long discours à la Sganarelle, que le roi ne pouvait comprendre. Le sens qu’il démêla à la fin, c’est qu’il n’était malade que de chasteté (comme un de ses aïeux qui en mourut, diton); mais que lui, ce serait grand dommage s’il en mourait. Et, comme le roi s’impatientait, demandait où il eu voulait venir, à quel remède, saignée, médecine ou lavement..., Bouvart, crn-