‹ Richelieu et la monarchie absolue: Administration générale, justice (suiteChapitre 19 sur 68 · IV · texte numérisé non relu

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torique. En 1623, il ne dit pas grand'chose. En 1624: a Le tiers état n'a plus de parole pour vous pouvoir représenter les peines et supplices dont on Tafflige, le grève et épuiseton par toutes sortes de rigueurs, jusques à la dernière goutte de son sang... » En 1626 : « Le tiers état peut emprunter la voix de Jérémie pour plaindre ses malheurs...; son plus heureux souhait est celui de la mort... » En 1627 : « Il est le sommier sur lequel tout le fardeau de TÉtat se jette... il ne lui reste que la peau... » En 1629, « il meurt de faim... » ; en 1631^ « il est aux abois... » , et ainsi d'année en année. On doit se garder de prendre ces doléances trop au pied de la lettre, de même que les historiens qui vivront dans deux ou trois cents ans devront éviter de se fier à des discours de tribune ou h des articles de journaux de ce temps-ci, qui leur présenteront chaque régime, selon leur point de vue, comme l'époque la plus délicieuse ou la plus épouvantable qui ait jamais été.

Cependant vers 1636, 37, 38, le Tiers ne se plaint plus, il commence à se fâcher; on sent sourdre sa colère au ton déterminé de ses paroles. Le plus curieux est qu'en ces mêmes années 1620 à 1635, la noblesse et le clergé ne s'occupent que d'eux-mêmes. Le clergé fait valoir « qu'il a continuellement les bras levés vers le ciel, redoublant ses prières pour le bien de cet État... » ; la noblesse, dans l'article qui précède le narré des mécontentements du Tiers, s'exprime fort posément : « C'est l'ordinaire des sujets d'un Etat calme et florissant de demander de nouveaux privi" léges... mais nous ne demandons que la continuation de nos anciennes immunités entre lesquelles... etc.'. » Ne fallait-il pas d'ailleurs finir par s'exécuter? Les commissaires royaux font suivre le vote de la somme, fixée à Paris par le

, ' De ^eavb^paibe, ibid,, I, passim, et II, 123.

LES PROVINCES VIViLNTES : PAYS DÉTATS. 163

ministère^ de cette phrase : « Les délégués tenant la convention (c'est le nom donné aux États), en réponse à la pi'o^ position et demande faite de la part du Roi, consentent et accordent lui payer pour Tannée prochaine... » Mais ce n'est guère qu'un protocole, comme cette conclusion des plaintes du Tiers qui se terminent toujours par un : « néanmoins, le zèle ardent que cette désolée province porte à ses princes, nous fera surmonter toute nécessité pour... » ofjrir ce qu'en somme on ne pouvait refuser. Les Élats servaient pourtant à quelque chose : ils contrôlaient Tassiette de la taille, et il était enjoint aux élus de prendre leur avis; ils vérifiaient certains comptes, et, si Ton prétendait les leur soustraire, suspendaient les séances jusqu'à ce qu'on les leur eût remis. Ils auraient désiré davantage : par exemple, que les réponses du gouvernement à leurs cahiers fussent publiées par les tribunaux u à la diligence des députés du Tiers, ajin d'être notoires à un chacun » . La cour ne déféra pas à ce vœu qui cherchait à peser sur elle par une sorte d'appel à l'opinion et, par conséquent, n'était pas fait pour lui plaire ^

Quand le peuple de ce temps était définitivement irrité, tout ne se passait plus en conversations ; on Ta vu par la révolte de 1639. Les placards annonçant la venue de Jean Nu'PiedSy

Que Dieu a envoyé • •/

Pour mettre dans la Normandie Une parfaite liberté,

dénotaient un ressouvenir menaçant de l'ancien esprit autonome lorsqu'ils disaient :

Fais voir à la postérité Qu'il est encor des duc Guillaume... ; / ;

Puisqu'on vous traite à la rigueur, *f

' De Beaurepaire, ibid,, I, 144, 180, 192, 312.

Googl^

Si vous ne conseryez vos chartes.

Normands, vous n*avez point de cœur... !

Cette résistance populaire par Téineute, cette descente dans la rue pour la protection d'intérêts matériels, que l'o» Yoit se produire plusieurs fois sous ce ministère, à tort ou à raison, à propos d'impôts sur les cuirs, sur les draps, sur les cartes, avec la connivence à peine déguisée des autorités bourgeoises', ne se retrouveraient plus aujourd'hui, lors même que le pouvoir central ferait le plus abusif exercice de ses droits. C'est un signe des temps que l'État, en devenant si fort, ait affaibli à l'excès toute manifestation des volontés individuelles et les ait en même temps rendues plus dangereuses, puisque, ne pouvant l'emporter sur lui, même en une matière légère, sans le détruire, toute émeute victorieuse devient une révolution.

Le pouvoir des États était bien autrement étendu en Bretagne qu'en Normandie, et l'histoire moderne de la péninsule armoricaine n'est que le récit de ses longs efforts pour faire respecter la loi contenue dans son traité de réunion à la couronne (1532), loi très-discutable sans doute^ mais qui, à tout prendre, consacrait la plupart des principes dont la proclamation garantit la liberté politique. Ici, les agents de l'autorité, sauf les gouverneurs de ville et les magistrats, dépendent tous des États et sont choisis par eux; ainsi, avant l'arrivée des intendants et de leurs subdélëgués, la province s'administre elle-même. Dans l'intervalle des sessions, les États sont remplacés par une « commission intermédiaire »,qui les représente et possède une partie de leurs droits. Cette institution, analogue aux commissions départementales d'aujourd'hui, que l'on retrouve dans la plupart des pays d'États, n'était pas le seul point de res-^

^ Voyez Floqdbt, Parlement de Normandie, IV, 538, 585.

semblance des États de proTince avec nos conseils généraux. La division du travail en six commissions, composées de membres des trois ordres (6nances, baux et adjudications, commerce et travaux publics, étapes et casernements, domaines et contrôles, contraventions), la consultation préalable des délégués locaux, sans Tassentiment desquels le pouvoir central ne peut accomplir certains actes, ne rappellent-elles pas singulièrement les usages et la législation actuelle^? Mais les anciennes attributions locales sont infiniment plus larges que celles de nos jours. Les États n'ont pas seulement la libre disposition des impôts directs ou indirects — aussi bien des fouages que du devoir des boissons! — sur la masse desquels ils prélèvent le don gratuit (ce que la Bretagne envoie à la France), les gages du gouverneur et du parlement, les dépenses des routes; ils n*ont pas seulement des revenus particuliers qui leur permettent d'encourager les travaux scientifiques, — Y Histoire de Bretagne, par d^Argentré, fut imprimée aux frais de la province à qui elle coûta trois mille livres; — mais ils empruntent à leur gré, quelle que soit Timportance de la somme ; votent tous les subsides, qu'ils appliquent au royaume ou à la province; discutent par suite toutes les questions générales et provinciales et ne laissent exécuter, sur la terre bretonne, nul édit qui n'ait été d'abord « visé et consenti par eux* ». Ce sont eux encore qui désignent la députation des trois ordres aux états généraux : les membres du Tiers sont

* Comte DE Carré, États de Bretagne^ I, 271, 276, 293* Aucun octrai ne peut être accordé aux villes directement par le Roi, mais la demancle, d'abord soumise aux États, est adressée au prince seulement aprùs leur approbation. — Les comptes des villes et de la province allaient du reste à la Cour des comptes de Nantes pour y être vérifiés. (Arch. dép. Loire- Inférieure, B. 1,407 ; 1,408.)

« Lettres et papiers d'État, IV, 287; VII, 729. — Arcli. dép. Loir«- Inférieure, B. 1,337. — De Carké, États de Bretagne, I, 275, 291.

Gooéle

•t66 ADMINISTRATION PROVINCIALE.

choisis par le clerg[ë et la noblesse; ceux de la noblesse, par le Tiers et le clergé; ceux du clergé, par le Tiers et la noblesse.

Dans cette assemblée ambulatoire, qui tenait ses sessions tantôt dans une yille et tantôt dans Tautre', la proportion des trois ordres entré eux n'avait malheureusement plus le sens commun. Depuis la ligue, la noblesse, au lieu d'être représentée seulement par les chevaliers bannerets et les grands barons du moyen âge, en était arrivée à siéger tout entière ; de sorte que les États ressemblaient à une Diète polonaise, et que les cinquante-huit délégués de Tordre de l'Église* et les cent mandataires des quarante-deux villes ayant droit de séance se trouvaient tout à fisiit absorbés. En apparence du moins, puisque le vote avait lieu par ordres, que la voix du Tiers ou celle du clergé valait autant que celle de la noblesse, et qu'aucune taxe n'était imposable sans que les trois ordres fussent d'accord. Les députés sont unis heureusement, sans distinction d'origines, pour la défense de leurs droits. L'un d'eux ayant été arrêté sous Henri IV pour un délit privé, au mépris du privilège d'inviolabilité <|ui leur appartenait u pendant la durée de la tenue, et dixhuit jours après sa clôture » , les séances furent aussitôt suspendues, et une délégation de six membres reçut mission d'aller délivrer le prisonnier, qui reprit solennellement sa place à son banc, les commissaires royaux s'empressant eux-mêmes de reconnaître son droit. En 1600, le Roi mande aux États qu'ayant appris que leur procureur-syndic, Biet du Coudray, n'était pas noble d'ancienne extraction, qualité indispeji sable pour exercer de pareilles fonctions, il les

* Les .États de Bretagne se tiennent à Rennes en 1621, à Nantes en 1622 et 1623, à Ploërmel en 1624, à Guérande en 1625. Les années précédentes ils s'étaient tenus k Yilré, à Saint-Brieuc, etc.

2 9 évêques, 9 cbanoines, 40 abbés commendataires.

priait d'en choisir un autre. A la lecture de cette lettre, un orage éclate dans la salle : la noblesse entière s'ëcrie qu'il est insultant pour son honneur que d*autres affectent de se montrer sur ce point plus susceptibles qu'elle-même, les trois ordres décident sans débats « que la lettre de 8a Majesté sera considérée comme non avenue »>, et Taffaire en r^ste là. En 1636, Louis XIII désigne comme syndic, par une missive aux États, un conseiller au parlement de .^f

Bennes : « Notre intention est que vous le nommiez en votre prochaine assemblée. » Les Ëtats avaient révoqué le prédécesseur « pour des motifs que le Roi approuve » , On voit la nuance à un tiers de siècle d'intervalle \

Rien n'avait pu ébranler la fidélité de la Bretagne pen-» dant la régence orageuse de Marie de Médicis; pour résister aux rebelles (1614), les gardes civiques s'étaient reconstituées au grand complet, avaient réparé les fortifioalions et renouvelé le matériel d'artillerie. Brissac, lieutenant général, ayant employé cent mille livres à lever des troupes sans l'aveu des États, ceux-ci les payèrent, « bien qu'ils ne fussent pas tenus à ce remboursement, mais en considération de ce que cette dépense avait conservé la province en Tobéissance du Roi » . Lorsque Vendôme cherche, au profit de ses pitoyables ambitions, à troubler la contrée (162G), les Élats font une motion — « mendiée par la cour » , dit Brienne, mais qu'importe? — demandant « qu'aucun des- ^

cendant des anciens ducs de Bretagne ne puisse être gou- '• i^, verneur de la province » . A.ussi faut-il voir comme le mi- v"^

nistère ménage alors les députés. L'année précédente, ils ^

avaient déclaré qu'ils refuseraient l'impôt jusqu'à ce qu'on eût fait droit à certaines de leurs réclamations, et s'étaient séparés sans rien faire, tout en prenant « l'engagement

ï Ib., ibid., I, 259. — ArcK. Guerre, XXXI, 7.

d'honneur de s*asseaibler plus tard au lieu et à la date qu'il plairait au gouverneur d'indiquer » , afin d'y reprendre leurs . opérations interrompues. Le garde des sceaux accourut : « S'il sVst passé, leur dit-il, quelque chose qui blesse vos libertés, franchises et privilèges, le Roi entendra volontiers vos remontrances là-dessus, car il les veut maintenir entièrement et ne souffrir qu'elles soient entamées en quelque sorte que ce soit'. » Cependant, de 1626 à 1634, des commissaires des guerres se présentèrent, avec mandements royaux, dans les villes, et malgré leurs plaintes enlevèrent les canons et les munitions. A Nantes, les échevins ne cédèrent qu'après une longue résistance, en déclarant « qu'ils restaient désormais sans moyens de défendre leur cité, si elle était attaquée par les ennemis » .

Bien qu'à partir de 1630 les États, qui se réunissaient chaque année en une session de six semaines ou deux mois, n'aient plus été convoqués que tous les deux ans, « ce changement, dit M. de Carné, fut probablement moins important aux yeux des contemporains qu'aux nôtres, car il ne provoqua aucune observation aux tenues suivantes » . Oni peut inférer de ce silence que la mesure fut le résultat d'un accord tacite. En effet, les institutions de la Bretagne furent, dans leur ensemble, respectées sous Louis XI 11, ce qui mérite d'autant mieux d'être signalé que Richelieu y était alors gouverneur en titre. Les instructions que le cardinal donne à La Meilleraye en l'envoyant présider l'assemblée provin-

^ Bribgiiie, Mémoires, 45. — De Cabné, États de Bretagne, I, 278, 283. — Richelieu, dans ses Mémoires (I, 398), analyse le discours prononcé, au nom du Roi et en sa présence, par Marillac (1626) au parlement de Rennes : « Leur sûreté les obligeant à garder leurs côtes par bonnes garnisons, le Roi voulait lever des troupes k cet effet dans la province, afin de ne se servir que (Teux-mêmes pour euX'mêmes, mais ne Iroavant pas les fonds, et craignant que, n'étant pas bien payés, ses soldats ne soient à la chaire du peuple, il a changé de dessein, pour leur bien, et préfère leur envoyer de ses vieux régiments payés sur le trésor. »

ciale sont caractéristiques :« II remettra, dit-il, les États en leur ancienne liberté, permettant à chacun de ceux qui ont droit d'y assister, d'y venir à leur gré pour donner leurs suffrages aux choses qui seront proposées, sans que, directement ou indirectement, leur soit donné aucun empêchement. II les laissera délibérer de leurs afEaires comme ils verront bon être et démêler leurs intérêts entre eux selon que le bien du pays le requerra, sans s'y intéresser en fa- 'V>,

veur de qui que ce soit, pourvu que, sous ce prétexte, il ne ' ^^

se fasse aucune chose qui puisse être désagréable an Roi. » Quoique ce dernier membre de phrase ouvrit quelque peu la porte à l'arbitraire et que le document fût rédigé en vue de plaire au grand public, auquel il était destiné, il n'en té- - f'jim

moigne pas moins des intentions conciliantes du premier v:::^

ministre. Celui-ci n'aurait pas craint de tenir un tout autre langage, s'il l'avait jugé opportun. Il donna, au re.>te, plus d'une preuve de sa bonne volonté à l'égard de ses administrés bretons : le cabinet ayant exempté de l'impôt direct, à , prix d'argent, un certain nombre de feux dans chaque pa- j roisse sans l'assentiment des États, restreignit ensuite, sur leur demande, cette mesure aux plus étroites limites \ % ^:^

Mazarin, qui persévéra dans ce système, n'eut pas lieu de s'en repentir; la Bretagne, durant la Fronde, demeura ,j

paisible. Il n'en fut pas de même sous les règnes posté- -

rieurs. Pour défendre ses droits méconnus par Louis XIV, la vieille terre d'Armor qui avait résisté à César, porté en frémisf^ant le joug de Charlemagne, et qui ne s'était laissé unir à la France qu'après avoir vu le sang de ses princesses i

ïûêlé à celui de trois de nos rois, se souleva avec enthou- i

* Lettres et papiers tTÉtat, VII, 728. — I)b Carné {Loc. cit.)^ I, 289, ^^, 402. — La contribution directe ou des fouages pour laquelle on avait, en 1626, créé des receveurs « en litre d'office » , était le sujet de aissensions permanentes entre les Etats et le Parlement. Ce dernier préludait avoir droit de contrôler la perception.

siasme. L'insurrection de 1675 ne put être réprimée que par une armée de dix mille hommes qui vécut à discrétion sur le pays. « Plusieurs habitants de Rennes, écrit un bourgeois de cette ville, ont été jetés par les fenêtres de leurs maisons, les soldats ont violé les femmes, lié des enfants tout nus sur des broches pour les faire rôtir (détail confirmé par madame de Sévigné), brûlé les meubles, rançonné les hôtes... » A cette époque la convention provinciale perdait tout caractère politique pour devenir cette bombance de foire dont la même madame de Sévigné nous a laissé le pénible tableau : « Les États ne sont pas longs, il n'y a qu'à demander ce que veut le Roi; on ne dit pas un mot, voilà qui est fait. Quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals étemels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverîe, voilà les États, j'oublie trois ou quatre cents pipes de vin qu'on y boit, mais si je ne comptais pas ce petit article les autres ne l'oublient pas, c'est le premier... M Seuls, deux « Bretons indiscrets » parlent « avec trop de chaleur )7 , c'est-à-dire dans un sens opposé aux désirs du gouverneur, qui les chasse. On avait cessé de comprendre à Versailles jusqu'au sens des réclamations qu'adressaient à la couronne soit les États, soit le parlement de Rennes, tant les oppositions paraissaient inadmissibles, quelle qu'en fût la nature, et sur quelque titre qu'elles se fondassent *. Malgré tout, le culte des personnes royales ne diminua pas, et plus tard on retrouvera, sur les tables mortuaires de Quiberon, la plupart des noms inscrits au bas des fières remontrances adressées, peu de jours avant 1789, par les membres des États de Saint-Brieuc, à cette royauté pour laquelle ils devaient bientôt donner leur sang.

ï Sous la ré(rence du duc d*Orléans (1719), Montaran, trésorier des Etats de Bretagne, qui refuse de rendre ses comptes, en est dispensé par le gouvernement. Le fait Kt grand bruit dans la province, et plusieur's

LES PROVINCES VIVANTES : PAYS D'ETATS. ITl

États de Navarre, Béarr, Largubdoc. — Rapports avec le pouvoir central. — Le duc de Montmorency, très- populaire en Languedoc, mais sans influence contre le Roi. — Confusion volontairement établie, h Paris, entre la révolte et rétablissement des élections, — Composition des États; les députés du Tiers cessent d*ètre librement éhi§ sous LouisXIV.

Au sud-ouest, entre la Guyenne, le Languedoc et l'Espagne, subsistait un autre groupe autonome : le Bifjorre, comptant 266 paroisses, dont les États étaient présidés par Vévêque de Tarbes * , le comté de Foix, le Marsan, le Nébouzan, principalement le Béarn et la Navarre. Chacun de ces districts tenait à sa petite individualité; quand les conseils de Navarre et Béarn furent fondus ensemble, sous Louis XIII, pour composer le parlement de Pau, il y eut grande opposition en Navarre, « parce qu'on ne voulait pas que les deux couronnes fussent unies à jamais » . Au contraire, pourvu que l'on respecte leurs libertés, les provinces d'alors passent parfois sans beaucoup de difBculté d'un souverain à Tautre. Telle la Catalogne, en 1641, lorsque « les Bras v ou États généraux de ce pays, ont fait jurer au Roi ïrès- Chrétien les conditions auxquelles ils se soumettent à lui. Ce pacte n'était généralement respecté par le monarque que juste le temps nécessaire pour ne pas s'aliéner la population. Quand on était sûr de le violer impunément,

Bretons, dit-on, entrèrent là-dessus dans la conspiration d*Albéroni. (DucLOS, Mémoires secrets, p. 549.)

* Le Bigorr& était abonné à 16,614 livres de tailles, plus 7,000 livres pour la conservation des privilèges » . Là-dessus il gardait 3,000 livres pour des frais locaux. Le Roi n*en tirait par conséquent que 78 livres, en moyenne, par village. (Bib. Institut, mss. Godefroy, t. 135, f. 214.)

i7î ADMINISTRATION PROVINCIALE.

oo trouvait toujours, à Paris, quelque prétexte pour en modifier les clauses.

II fut défendu, par un édit de 1633, aux États de Navarre de s'assembler plus d'une fois par an, pendant quatre jours seulement, et d^admettre plus d*un député pour chaque ville ou commune rurale. On leur enleva le choix de leur greffier (secrétaire), et on les obligea à recevoir un conseiller de la Chambre des comptes à titre de commissaire du Roi'. Toutefois par la variété des articles qui composeut, tant en recettes qu'en dépenses, les budgets de Navarre et de Béarn, nous voyons qu'il restait un vaste champ à l'activité de leurs représentants. Le revenu des bois, des moulins à tan ou à drap, des péages, la location de la pèche, le produit des taxes judiciaires, les redevances payées par les paroisses, etc. , composaient leurs revenus. Ils les employaient à payer les gages des ministres protestants, des magistrats, des fonctionnaires financiers, des gouverneurs, Tentretien des collèges, des temples, des routes et ponts. Ils ne négligeaient ni l'utile — plantations de pins sur les dunes — ni le luxe : le parc du château de Pau absorbait d'assez forts crédits pour ses serres à orangers, ses rosiers, ses jasmins, ses parterres, allées, tonnelles et cabinets de verdure*.

Sur un plus large théâtre, les États de Languedoc montraient la même intelligence des intérêts de leurs commettants; aux dix-septième et dix-huitième siècles, en matière de travaux publics, ils firent des merveilles'. Sous Richelieu le Languedoc eut le malheur d'avoir pour gouverneur le

^ Ëdit de septembre 1633. Les procès - verbaux des délibérations durent, à partir de cette date, être envoyés à la Chambre des comptes. — Arcb. dép. Pyrénées-Orientales, B. 392.

* Arcb. dép. Basses-Pyrénées, B. 187 et suit.

^ Voir le mémoire sur les États de Lan{];uedoc inséré dans le recueil de l'Académie de Lép,islation de Haute-Garonne et V Agriculture dans le pays toulousain par Théror de Mortaogé, p. 76.

duc de Montmorency, dont la révolte coïncida avec une mesure fort impopulaire dans la province : la tentative d'établissement des tribunaux à^élections. Le brillant duc Henri avait hérité ce grand gouvernement de son père, qui lui-même le tenait du sien, et y avait régné vingt ans en souverain (de la Saint-Barthélémy à Tavénement de Henri IV). C'était une dynastie; mais à qui la faute? « Le caractère de la maison de Montmorency, écrivait Bullion , est si avant empreint dans la province qu'ils ne croient le nom du Roi qu'imaginaire, et ces peuples manqueraient entièrement à leur devoir si je ne vous donnais avis qu'il est nécessaire de ten'r promptement les États, ^ Ainsi la représentation provinciale était invoquée, par un confident du cardinal, comme un contre-poids à l'exécutif provincial. Mais le ministre croit avantageux d'englober l'un et l'autre dans la même réprobation. Il affirme que, depuis douze ans, le gouverneur avait levé indûment 22 millions en Languedoc, et parle des dettes du pays a qui ^ont montées à des sommes effroyables » . Or ces allégations sont pures fables : les députés qui accordaient si chichement à la couronne Timpôt qu'ils envoyaient annuellement au trésor, n'étaient pas plus prodigues des deniers des contribuables, quand ils devaient servir aux besoins locaux. Le Roi, qui reprochait amèrement aux assemblées de diocèses les emprunts qu'elles avaient contractés, ne se gênait pas pour leur vendre quatre millions la suppression des agents fiscaux qu'il venait d instituer malgré leurs plaintes, alors qu'il n'ignorait pas que ces quatre millions ne tomberaient pas du ciel dans la caisse de la province, et qu'elle devrait se les procurer de feçon ou d'autre. Lis finances des États étaient au contraire aussi habilement ménagées que celles du gouvt^mement central Tétaient peu. L'impôt indirect, dit de YÉquivalent, perçu pour le compte du Roi, aux frontières du Languedoc,

par les États qui s'en étaient rendus adjudicataires, rapportait, en 1626, 268,000 livres; quand on le leur reprit, pour Taffermer à un particulier, il tomba tout à coup à 200,000 livres. Il fut ainsi moins profitable à la France, tout en étant sans doute plus onéreux aux Languedociens.

Au milieu de l'inquiétude que causait à cette pétulante région la crainte d'un bouleversement imminent de son système financier. Montmorency lance son manifeste de factieux. Ce manifeste, comme tous les documents de ce genre, s'efforçait d'aviver les mécontentements : « Si je prends les armes, s'écriait-il, c'est pour défendre vos libertés et vos privilèges, que les ennemis particuliers de cette province nous veulent ravir par Tintroductiondes élus... Il n'est pas besoin que je vous fasse entendre l'autorité légitime que j'ai depuis longtemps sur vous, pour vous obliger à n'en reconnaître point d'autres*... » Le pays ne broncha pas. Ce grand seigneur s'abusait; il se trouva seul avec ses bandes payées. Les habitants l'aimaient, ils virent tomber sa tète avec désolation , le pleurèrent et portèrent son deuil : l'année suivante, dans ces joyeuses villes du Midi, il n'y eut point de carnaval*. On prit le cardinal en haine, mais le patriotisme, l'amour du Roi ne fut pas un instant afFaibli. On se trompait donc quand on disait à Richelieu : « Si la volonté de Sa Majesté est de châtier M. de Montmorency, il ne faut point s'attendre que ce puisse être dans Toulouse. » Toulouse laissa faire; et cependant on doit comprendre que si la province, une partie seulement de la province : les

» Aff. Étrang., t. 802, f. 339; t. 803, f. 69 et 107, — Richblieu, Mémoiresy II, 27, 421. — Lettres et papiers d'État, IV, 365. — Bail de VÉquivalenl du 21 octobre 1626.

3 Le Frère Nallot, de TOrdre des Prêclieurs, écrit à Richelieu (1633) : « La mémoire du duc de Mootmorency est encore si fraîche en ces quartiers qu'elle a eu plus de crédit que la crainte de Dieu, abolissant celte année tous les crimes du mardi gras, à Montpellier...; le regret de sa perte étouffait le souvenir de la débauche. » Aff. Etrang., t. 809, f. 93.

LES PllOVINCES VIVANTES : PAYS D'ETATS. 175

villes, ou la noblesse, ou les protestants, avaient fait cause commune avec le gouverneur, la victoire n'eût pas été facile au pouvoir royal. •

Richelieu le comprit sans doute, car il respecta par la suite l'organisation fiscale du Languedoc, et n'attaqua pas directement les États, se bornant à maintenir les restrictions qu'un édit, promulgué dans l'effervescence de la lutte, avait apportées à leur indépendance'. Ces États de Languedoc comptaient une centaine de députés : pour le clergé, 1 archevêque de Narbonne, président, et dix-neuf évéques; •>' pour h noblesse, un comte (le possesseur du comté d'Alais), un vicomte (le titulaire de la vicomte de Polignac), et dix- . ^^^ neuf barons héréditaires ^, plus un des douze barons du ' ^ î^ Vivarais, et un des huit barons du Gévaudan siégeant x^ chacun à leur tour les premiers tous les douze ans, les '] seconds tous les huit ans. Le tiers se composait de soixante- .^ quatre députés nommés par les bonnes villes et les diocèses } de la province. La foule des municipalités semi-rurales et ] des communautés du plat pays étaient à peine représen- ^ tées. Mais elles auraient pu l'être plus tard. Le mouvement i s'opéra en sens contraire : les premiers consuls étaient, sous i Louis XIII, en Languedoc aussi bien qu'en Provence, ' invariablement députés aux États en vertu de leur poste. j La magistrature urbaine était jugée inséparable du mandat |

' L'édit d'octobre 1632 leur interdit de rester plus de quinze jours eu %

sesnon, à peine de nullité de ce qui aura été traité au bout de quinze '

jours. Les greffiers (secrétaires) des 22 diocèses ne durent être choisis uesormais que du consentement et en la présence du trésorier de France qui représentait le Roi à rassemblée diocésaine.

* CeuxdeFlorensac, d*Ambres, de Calvisson, de Gaslries, de Mirepoix, Je Villeneuve, d'Arqués, de La Gardiolle, de Castelnau, de Gastelnau- Bonnafous, deClermont, de Rouveyroux, de Lanta, de Ganges, de Goût- i

foulens, de Hieux, de Saint-Félix, d'Estratefons et de Lodève. C'étaient les baronnies qui avaient droit de séance et non les barons. De ces 19 tiefs la baronnie de Mirepoix est la seule qui soit restée dans la même famiUe jusqu'à 1789.

provincial ; mais la magistrature urbaine elle-même étant annuelle et élective, la députation bourgeoise se trouvait renouvelée sans cesse et librement élue*. Il n*en fut plus ainsi sous Louis XIV, où \ei offices municipaux devinrent vénaux et héréditaires. Maires par le droit de leur bourse et non plus issus du suffrage de leurs concitoyens, les membres du Tiers ne pouvaient avoir même figure que leurs devanciers. Assis à côté de prélats nommés par le Roi, non par le clergé comme au temps jadis, et de gentilshommes chaque jour amoindris et domestiqués davantage, ces personnes constituaient plutôt^ aux derniers jours de la monarchie, un conseil de notables qu*une délégation indépendante du pays.

Du temps de Mazarin, au contraire, on négociait encore avec eux. L'intendant sonde adroitement « les dispositions des États sur Voctroi quils feront au Roi* » . Il annonce que « la plus saine partie de l'assemblée augmentera ou diminuera sa libéralité selon les descharges qu'elle obtiendra... » que « les deux premiers ordres, à Texception de quelques envoyés, témoignent un grand zèle pour le service de Sa Majesté, et que le tiers état, quoique méfiant, se conduit avec telle prudence qu'il faut espérer qu'on ne rompra pas entièrement... »

* Arch. dép. Haute-Garonop, G. 815; Bouches-du- Rhône, G. tl. — De Bastaro, Parlements de France, I, 57. — Benoit se plaint (Hist, de CEdit de Nantes, II, 526) que les premiers consuls seuls allant aux États^ au nom de leurs villes, et les réformé? ne pouvant être que deuxièmes consuls, ils se trouvaient privés de prendre part à Tadministration provinciale.

^ Bib. nat. mss. Franc. 18^510, f. 176. Le budget des dépenses du Languedoc se décompose ainsi (16')2) :

i^ Frais des Etats et gages des oFHciers 50,000 livres.

(On imposait en outre 11^160 livres pour Tindcmnité des députés du tiers, à raison de 6 livres par

Total à reporter. . . 50,000 livres.

États de Provence. — Assemblées de communautés, procureurs du pays; le « chaperon d'Aii». — Budget de la province, cadastre public. — Défauts du particulai48me. — Révolte de Provence, en 1630. — Les Cascaveous blancs et bleus; désordres et pillages. — La cour doit céder; ses rapports avec la province demeurent difKciles. — La France forcée d'abdiquer la liberté pour conserver la royauté.

Etats ob Dadphiné et de Bourgogne. — Leur gestion; ils corri;;eût les abus du pouvoir central.. — Suppression des États de Daupbiné, en 1628. — Autonomie de certaines fractions de province; États de Bresse, d'Auxonne; assemblées de diocèses du Languedoc. — Richelieu respecte le rôle administratif des Etats.

En Provence, le self-govemment était peut-être plus fortement organisé que partout ailleurs : outre les États, qui se tiennent tantôt à Aix, dans le réfectoire du couvent des Frères Prêcheurs, auxquels on donne pour leur dérangement une modeste indemnité de trente à quarante livres, tantôt à Tarascon ou dans quelque autre cité de médiocre importance \ les Provençaux possédaient — était-ce un souvenir

Report. . . 50,000 livres, jour pour les quinze jours de voyage, aller et retour, et les quinze jours de session.)

2« Rentes des receltes particulières 225,000 —

•3o Rentes des recettes générales et maîtres des

postes 220,400 —

4° Solde des garnisons 240,000 —

5° Gages des gouverneurs de places ...... 9,600 —

6<> Gardes du gouverneur et frais des contrôleurs

des guerres 25,700 —

7» Réparation des fortifications 12,000 —

8o Ponts et chaussées 40,000 —

9° Appointements du gouverneur , lieutenant

général et autres 70,000 —

10° Trésoriers de la bourse de Languedoc .... 9,000 —

11« Gendarmerie 282,000 —

12* Gages des prévôts des maréchaux 13,000 —

Total 1,196,700 livres.

* On décorait le local pour la circonstance de tapisseries dont la

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