‹ Richelieu et la monarchie absolue: Administration générale, justice (suiteChapitre 20 sur 68 · IV · texte numérisé non relu

IV

178 ADMIÎ^ISTRATION PROVINCIALE.

des municipes romains? — des assemblées générales de communautés et un comité de « procureurs de pays » , investis de pouvoirs exécutifs permanents pour Texpédition des affaires de la province. Ce qui n'empêchait pas chacun des trois ordres, même le corps de la noblesse si disloqué partout ailleurs, de se réunir et de délibérer séparément sur ses intérêts particuliers, d'avoir ses syndics nommés deux ou trois ans à l'avance. Un commissaire délégué par le Roi faisait l'ouverture des États \ mais les députés, élus par vigueries, — on y voyait fort peu de membres de droit* — prenaient tout de suite possession d'eux-mêmes. Sitôt nommé, leur président s'empressait de prononcer un discours pompeux, dans le goût du temps, avec un souffle de tranquille indépendance, que plus tard on ne retrouvera plus. Les États traitent les affaires à leur gré, transigent, s'engagent au nom de la province pour des tiers, font des procès comme parties principales ou intervenantes, subventionnent les entreprises d^utilité publique, les lettres, les arts; le Roi «leur exprime le désir de les voir acheter un beau cabinet d'antiques » , mais il ne les force en rien dans leur sphère'. De leur côté, ils envoient des dépufalions au Roi pour lui exprimer leurs doléances, comme aux provinces voisinespour

locatioD, chez quelque marchand du lieu, ne coûtait pas plus de 5 à 6 livres. Arch. dép. Bouches-du-RLône, C. 10, 15, 16.

* Arch. dép. Bouches-du-Rhône , C. 17,108. Ce commissaire ayait rang immédiatement après le gouverneur. Gallifet, président aux enquêtes, qui remplissait cette mission en 16S8, eut à ce sujet une contestation trèsvive avec Tarchevêque d*Atx qui refusait de lui céder le pas. Casasse^ Parlement de Provence, II ^ 35.

^ Les députés de Marseille venaient à l'assemblée des communautés les années • dont le millésime était pair > , ceux d'Arles venaient les années impaires. Dans les sessions où ils ne siégeaient pas de droit, chacun d*eux était admis avec voix délibéra tive.

^ Ils font imprimer à leurs frais (1609) une Histoire de Provence, «qui est ouvrage de grand travail » dû au S** Nostradamus; ils avaient peni«ionné Fauteur durant les années précédentes. Arch. dép. Bouches-du- Rhône, C. 9 et 10.

revendiquer ce qu'ils estiment leur être dû. Leur comptabilité s'étend à tous les services civils ou militaires, depuis les appointements de cet « intendant de justice, police et finances» 9 qu'ils voient d'un si mauvais œil, jusqu'à ceux des maitres des courriers et dépêches, des messagers, muletiers, porteurs de paquets, du lieutenant général et des gouverneurs de places fortes, des officiaux de diocèse, des essayeurs de la monnaie, de T « ingénieur ordinaire du pays » .

Ils caressent et se défendent : l'achat de « tapis et autres présents destinés à M. Phélypeaux, secrétaire d'État, ayant le département de la Provence » , côtoie dans leurs registres les frais de voyage d'un référendaire en la chancellerie d'Aix, chargé par eux d'une enquête « sur les exactions et abus commis par les employés de la douane » récemment établie à leurs frontières. Aune époque ou l'État ne sait pas encore garder ses papiers, la province conserve soigneusement ses archives, et sait se faire rendre, quels qu'en soient les détenteurs, tous les titres et dossiers qui lui appartiennent. Quoiqu'en certaines occasions les membres des États s'engagent, par serment, « à ne pas violer le secret des délibérations » , les finances provinciales ne craignent point, comme les finances royales, d'affronter le plein jour; chacun sait ce que paye son voisin, et combien chaque ville possède de a feux » ; la liste en est imprimée. Les cadastres municipaux, si soigneusement dressés et revisés plusieurs fois par siècle, en Provence comme en Dauphiné, permettent de dresser l'état des immeubles dont les habitants sont propriétaires, aussi bien dans le lieu de leur domicile qu'au dehors'. Faut-il pourvoir à la subsistance des troupes de passage ou de garnison? Les États répartissent le fardeau,

1 Arch. coin, de Toulon, GG. 241, 3S0, 387, 388. — Arcb. dép. Boucbes-du-llliône, G. 9, 20, 23,236, 518, 611, 612, 620; de la Drôme,

180 ADMINISTBATION PROVINCIALE.

puis centralisent les dépenses. Les communautés richei doivent aider les pauvres et reçoivent 6 pour 100 d'intérêt de Targent qu'elles avancent. Que le règlement de ces créances ne soit pas toujours aisé, qu'il suscite des procès de vingt ans entre la province et la comgfiune, c*estle vice inhérent à l'extrême liberté de Tune et de l'autre. L^autonomie a ses exagérations : par exemple, quand les Etats revendiquent pour eux seuls les attributions de police générale; elle a sa mesquine étroitesse : quand la noblesse de Provence, convoquée à Tarrière-ban de 1639, entend se prévaloir du privilège qu'elle tenait de Charles IX a de ne pas servir le Roi hors des limites de sa province ^ » .

Les « procureurs du pays » , cette autre institution qu'on ne trouve que chez les anciens sujets du roi René, se divisaient en a procureurs-nés » ou inamovibles et en « procureurs-joints » , élus chaque année par les trois ordres. L'archevêque d'Atx était le premier procureur du pays; le second était le premier consul d'Aix. C'est ce dernier qui donne aux ordonnances du gouverneur le visa, V «i attache » comme on dit, indispensable pour qu'elles reçoivent leur exécution. La prééminence du « chaperon d'Aix n , c*est-àdire de la mairie capitale, est si grande, que celui qui le possède est partout logé et visité par les autres consuls de cette petite république, et que jamais en sa présence aucun d'«ux ne parait avec son propre chaperon sans qu'il le lui permette^. Quand un étranger entre dans l'assemblée des procureurs du pays « en vertu d'ordres royaux qui lui confé-

E, (passim) pour les cadastres. Le feu est Tunité administrative en matière de contributions directes dans les pays d'États.

' Arcli. dép. Bouches-du-Rhône, C. 1(), 17, 108. — Arch. com. Toulon, ce. 241.

« Arch. dép. Bouches-du-Rhône, G. 10, 12, 20, 23, 25, 372. — Casasse, Parlement de Provence, II, 11. Les procureurs-nés du pays prétendiaient avoir droit de convoquer de leur propre autorité les procureurs -joints ; le parlement estimait qu'ils ne pouvaient le faire sans une autorisation royale.

raient cette charge (1637)*, une véritable révolution s'était accomplie. Non sans difficulté, à vrai dire ; dés 1624, les États protestaient contre une nouvelle procédure* organisée pour Tapurement des comptes des paroisses et deihandaient la révocation du président de Ghevry, intendant de la province. En 1629, le pouvoir central voulut établir la taille personnelle et le système fiscal qu'elle comportait; les protestations redoublèrent et les citoyens provençaux offrirent neuf cent mille livres au Roipour éloigner d'eux ce fléau, lés agents financiers du Roi. Le marché fut accepté au Louvre avec mauvaise humeur. « Les députés de Provence, écrit Marillac à Richelieu, exagèrent les foules et oppressions en termes tragiques...; Tévôque de Sisteron portait lû parole, son discours était fort aigre, il semblait qu^ils eussent sauvé la France par leur don... »

Peu après, la cour revint sur sa parole et envoya les intendants d'Aubray et de la Poterie, avec mission de faire exécuter Tédit des élections. Les États, qui se tenaient à Perthuis, sous la présidence du sieur de La Roque, président au parlement, avaient hautement annoncé «quHls maintiendraient les libertés du pays par toutes sortes de voies». D'Aubray, installé à Tarascon depuis cinq mois, n'osait encore se montrer à Aix; il y entre cependant le 19 septembre 1630. Le peuple se soulève aussitôt, le tocsin sonne, Thôtel du gouverneur est investi, on cherche à enlever rintendant qui y loge. Le parlement aide ce dernier à prendre la fuite ; il s*évade par-dessus les toits. Déjà la foule se répandait dans la maison dont elle avait forcé les portes, et brûlait les meubles, les bagages et le carrosse du nouvel arrivé. Un voyageur qui tombe à Aix au milieu de cette bagarre raconte qu'une nuée de pauvres Parrétaient par la ville, «lui demandaient si le Roi continuait à vouloir les élus, et juraient, en s'arrachant les cheveux et en fou-

i8t ADMINISTRATION PROVINCIALE.

lant leurs chapeaux à leurs pieds, qu'ils se laisseraient plutôt couper la gorge que de les recevoir » . Le Midi fut de tout temps la terre classique des exagérations de parole, mais ce jour-là il était exaspéré : ces braves gens croyaient voir partout des traitants, ils avaient démoli un immeuble appartenant au savant Peiresc, pour le punir de l'avoir loué à un promoteur de l'impôt sur le revenu. Richelieu et d'Effiat, surintendant des finances, avaient été par eux rôtis en effigie sur un bûcher. Peu à peu les séditieux s'arment et s'organisent; rangés sous la bannière du Cascaveou — grelot suspendu à un ruban blanc, — ils prennent pour chefs les neveux du président Corioliset un peu le président lui-même, font des auto-da-fé de mobiliers, d'enragées parties de pillage et rasent des maisons « jusques à une toise au-dessus de terre ». Ils enjoignent, par voie d'affiches, aux suspects de soi tir de la ville, les poursuivent du reste au dehors, arrachent leurs vignes dont ils promènent les ceps en triomphe, et dévastent leurs forêts. Deux mille hommes vont, tambour battant, mettre à sac le château de Forbin-Labarben, consul que l'on soupçonne d'être gagné par la cour, et les habitants d'Aix menacent ceux de Toulon, qui ne veulent pas se joindre à eux, d'aller couper les oliviers autour de leurs murs.

Un pamphlet, intitulé La vérité provençale au Roi, est distribué à profusion : « Je suis la vérité, y lisait-on,... l'ambition et l'avarice me retiennent depuis longtemps à la porte de votre palais. Je me suis habillée à la provençale, portant la livrée de l'ancienne fidélité de ce pays envers ses princes, pour vous faire mes représentations. Les peuples doivent contribuer de tous leurs biens et de tout leur sang pour conserver la dignité de leurs rois, et la garantir contre leurs ennemis; mais les rois sont obligés de faire tout ce qui est requis au bon gouvernement de l'État.

Ces deux obligations ont rapport à une même (in qui n'est autre que la félicité commune. La prudence et la bonté des princes doit aussi garder ses mesures, et modérer cette grande puissance en sorte qu'il n'y ait pas de charge extraordinaire... » Ce langage, on doit en convenir, n'était pas ' ^ autrement révolutionnaire. Le peuple estimait que le Roi ne pouvait attenter à ses privilèges sans renverser 1 acte !

fondamental qui unissait la province à la couronne, il de- ^v

mandait le maintien du statu guo, rien de plus. D'ailleurs ^7

l'émeute ne tardait pas à se diviser : un parti de gentils- ^'i

hommes, adversaires h la fois des prétentions royales el des ^j

folies populacières, se forme pour combattre les mutins. *^

Au grelot à ruban blanc des exaltés ils opposent un grelot à ruban bleu, avec cette devise : « Fouero (dehors) Us élus! j

Vive le Roi ! » Les cascaveous bleus, qui avaient à leur î été le premier consul, chassèrent d'Aix le président Coriolis, -.-^

chef reconnu des cascaveous blancs et ses afBdés. Ou se -j^'

battit dans les églises, sur les places publiques, dans les couvents. Un religieux en habits sacerdotaux, l'ostensoir en w

main, arrache avec peine aux mains d'énergumènes les victimes qu'ils s'apprêtaient à égorger. ..V Le parlement, comme la municipalité, était partagé en "^ deux camps; il offrit néanmoins sa protection à l'intendant, ,; qui ne se soucia pas de rentrer dans une ville d'où il avait failli ne pas sortir vivant; les magistrats, tout en adressant à Paris des remontrances, dont les porteurs furent, au dé- ^ botté, incarcérés à la Bastille, cherchaient sans y parvenir à réprimer les troubles ; et tout en cherchant à réprimer 1 les troubles ils interdisaient, « sous le bon plaisir de S, M, » yîi — formule quelque peu plaisante — « d'acheter aucun des offices d'élus nouvellement créés, à peine de dix mille livres d'amende » . Le gouvernement dut se résoudre à envoyer le prince de Condé, avec une armée suffisante pour rétablir

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Tordre, et de pleins pouvoirs pour accorder à la proTince la révocation de Tëdit contre lequel elle s'était soulevée'. Le Roi céda en somme, et les Provençaux, qui s^étaient retranrchésy en armes et pourvus de vivres, au pied de la montagne Sainte-Victoire, ne rentrèrent dans leurs foyers qu'après avoir reçu l'assurance du pardon. Plusieurs des meneurs forent toutefois condamnés à mort ou aux galères, mais a par défaut M ; on avait eu soin de les faire sauver auparavant. Quant à la ville d'Aix, elle fut obligée aux réparations civiles des dommages causés dans son enceinte, et privée pendant trois ans du droit d'élire ses consuls. Il subsista longtemps une irritation vague dans toute la région : < Ce grand peuple, mandait au cardinal le lieutenant général Soyecourt, ne sait ce que c'est que d'aimer son prince ni de lui obéir. » £t pourtant Louis XIII, racontant son voyage de 1620 en Provence, avait dit : «J'ai été reçu à Arles comme un seigneur, à Marseille comme un roi et à Aix comme un Dieu. M Le parlement fut le plus durement frappé : plusieurs membres interdits, d'autres déférés au conseil d'État, le corps entier exilé à Brignoles. Le président de Goriolis s'était réfugié à Barcelone, où il donnait des leçons de droit pour vivre ; ses biens avaient été confisqués. Repris plus tard sur le territoire français qu'il traversait en allant à Avignon, il fut enfermé à la tour de Bouc, dans un cachot qui n'était même pas h Tabri des injures de l'air, et où il n'avait d'autres meubles qu'une paillasse, une vieille caisse qui lui servait de siège et de table, et un verre. C'est dans cette prison que Tinfortuné magistrat termina ses jours; devenu aveugle, dit-on, vers la fin de sa vie, mais demeuré plein de dignité dans la mauvaise fortune '.

t Aff. Étrang., t. 794, f. 22; t. 797, f. 109. — Arch. dép. Bouchesdn-Rhône^ G. 14, 16. — J. Bouchard, Voyage à Borne, en 1630, p. 115. — GàBASSB, Parlement d^ Provence, II, 87.

* Les antres furent graciés an bout de quelques années ; le président de

LES PROVIîtCES VIVANTES : PAYS D'Ét!aTS. 185

Depuis cette révolte jusqu'à la fin du règne, on n'autorisa qu'avec une extrême répugnance les tenues d'assemblées provençales; plus d'une fois le Roi écrivit aux gouverneurs, tentés de se laisser fléchir, et leur défendit formellement de réunir les communautés, a parce que cela pourrait donner lieu au peuple d'augmenter ses plaintes, et rendre plus fortes ses oppositions À mes volontés » (1635). A peine la cour toléra*t-elle la libre élection des procureurs du pays, « à cause de l'humeur de ces gens-là et des brigues faites à cette occasion, qui semblent renouveler les anciennes cendres » • Sa Majesté déclare en effet (1637) être très-étonnée « que les consulaires d'Âix, après avoir promis de nommer de nouveaux conduis affectionnéf à son service j en aient élu d'autres à qui il y a tant à dir^,.. Je n'aurais pas différé un moment, continue le prince, de casser leur élection et de séparer la procuration du pays du consulat d'Aix, sije n'atais considéré que venant de leur faire la grâce de les rétablir dans le pouvoir de choisir leurs consuls, au moment du départ du comte d'Alais pour la province, afin de lui donner plus de crédit à son arrivée, il arriverait un effet contraire, si je changeais ce qui a été fait, avant même qu'il s'y fût rendu. Je lui mande donc d'ordonner à ces nouveaux procureurs d'imposer la subsistance sous trois jours... » Sourdis, qui tenait pour les moyens expéditifs, exposait ainsi la situation à de Noyers : « Les procureurs du pays, recevant les ordres du Roi, craindront d'être personnelle- La Boque, les conseillers de Villeoenve etd*Espngnet obtinrent de revenir séjourner à Aîx pendant trois ou six mois. Ils montrèrent la même fierté à% caractère, déclarant « que tout ce qu'ils avaient souffert leur était doux, puisque c'avait été pour défendre les libertés de la patrie » • Le confident de Richelieu, qui lui rapportait ceci, ajoute : • Ces paroles sont plus séditieuses qu'elles ne semblent, surtout en cette province où ils sont assez disposes à faire pis. » Aff. Étrang., t. 800, f. 95; t. 809, f. 172. — Arch. Guerre, XXIV, 3t; XXV, 142, 143. — Cabassb, Parlement de Provence, II, 16.

ment responsables devant lui^ tandis qu'une assemblée de consuls qu'on ne connaît pas, et qui retournent prendre le manche de leur charrue quand ils ont quitté leur chaperon, ne craig^nent pas Tautorité du Roi, mais tout au plus celle du gouverneur qui leur envoie des troupes à loger ou leur donne du bâton.,. Le Roi, concluait-il, aura donc plus d'action sur les procureurs du pays et le gouverneur sur les communautés rurales*. »

Ces luttes entre le monarque et ses sujets prouvent, il nous semble, que le reproche, fait si volontiers et par tout le monde à Tancienne France, de n'avoir pas eu le goût de la liberté, de n'avoir su ni la fonder ni la défendre, n'est pas a1)solument juste. Nos pères tenaient à la fois à leurs libertés — qu'ils appelaient aussi leurs droits ou leurs privilèges, mais le substantif a peu d'importance — et à leur monarchie. L'une et l'autre avaient pour eux le prestige de la tradilion, de l'ancienneté, si grand jadis, si nul aujourd'hui : jusqu'à la Révolution, le roi de France n'écrit jamais en Provence sans prendre la qualité de comte de Provence, ni en Dauphiné sans prendre celle de Dauphin; et si la commune de Grignan demande, en 1 788, à être représentée aux Etats de sa province, c'est « à cause de son chapitre avec doyen crosse et mitre et des on^e cures du comté*». Mais quand la royauté cessa de vivre en bonne intelligence avec les libertés locales, qu'elle prétendit les exproprier, il fallut que les peuples choisissent entre ces libertés et cette royauté ; ils durent renoncer aux unes ou renverser l'autre. Ils abdiquèrent; en Provence comme en Dauphiné, comme en Bourgogne, comme partout; mais leur abdication fut contrainte et douloureuse. Le tempérament politique du

' Correspondance de Sodrdis, I, 537 et suiv. — Arch. Guerre, XXIV,

2 Arcli. dép. Drôme, E. 5,743.

LES PROVINCES VIVANTES : PAYS D'ETATS. i8T

Français est éminemment conservateur, il l'engage h passer beaucoup de choses aux gouvernements qu'il aime et à les supporter longtemps encore alors qu*il ne les aime plus. Et puis, notre aïeul du dix>septième siècle avait-il tort d'aimer cette dynastie capétienne qui avait poussé sur son sol, qui était si bien sienne^ dont Thistoire était son histoire? ,Comparée aux autres familles qui fournissaient alors des maîtres à l'Europe, elle leur est évidemment très-supérieure, plus respectueuse de l'équité, plus soucieuse de ses devoirs; car si elle a beaucoup demandé au pays, elle lui a aussi beaucoup donné. Ces exactions violentes de Richelieu, qui l'amènent à fouler aux pieds des droits, aussi respectables en vérité que le droit royal, qui par là provoquent des résistances et des rébellions, comprimées avec peine par la terreur; ces exactions n'avaient pas pour but de satisfaire aux passions ou aux caprices d'un monstre ou d'un fou couronné, comme il s'en est rencontré bon nombre au sommet des empires. C'était le rétablissement de l'ordre intérieur, depuis quatre-vingts ans troublé par les querelles religieuses; c'était l'indépendance nationale à l'extérieur, par une assiette plus solide du royaume à l'Est et au Nord, qu'elles allaient servir.

Ce que nous nous disons là aujourd'hui, les gens d'autrefois ont dû se le dire, lis ont cédé; s'ils n'avaient pas voulu céder, il est hors de doute que ni Richelieu, ni après lui Mazarin, ne l'auraient emporlé sur eux malgré eux. On ne peut pas dire que la France de 1640 approuva tout ce que fit Louis XIll, parce qu'elle assista impassible aux levées de boucliers de Rohan, Montmorency, Orléans ou Soissons, pas plus qu'on ne pourrait dire que la France de 1792 donna son assentiment aux massacres de septembre, parce qu'elle ne se joignit ni aux Vendéens, ni aux émigrés; mais, dans le premier cas, la masse de l'opinion publique ne vou-

lait pas détruire la monarchie, comme dans le second elle ne voulait pas détruire la Révolution. De ce qu*une génération, qui suivait presque immédiatement celle de la Ligue et à qui le maniement du mousquet n*était pas devenu si étranger, puisqu'elle sut encore s'en servir sous la Fronde, n'ait pas poussé jusqu'au bout une opposition armée où la royauté des Bourbons pouvait sombrer, comme sombra peu après celle des Stuarts, il ne s'ensuit pas que le gouvernement absolu fût plus populaire en France qu'en Angleterre* Mais, de 1620 à 1650, il fut mieux personnifié, mieux représenté de ce côté-ci du détroit que de l'autre. L'Angleterre el le-méme n'avait-elle pas supporté presque sans se plaindre, sous Henri VIII et Elisabeth, les excès d'un despotisme que compensaient certains avantages? Lorsqu'elle envoya Charles I*' à réchafaud, ce ne fut pas seulement parce que son père et lui avaient voulu tout fieiire seuls, mais aussi parce qu'ils avaient tout mal fait.

Qui pourrait nier le ferment d'amertume que laissa, en 1628, Fabolitiondes États provinciaux, au cœur de ce Dauphiné qui, le premier sous Louis XVI, dans les nobles discours de Vizille, réclama la convocation des États généraux'? Décrire la constitution provinciale du Dauphiné, celle de la Bourgogne, et les assauts qu'elles subirent toutes deux, nous ol)Iigerait à des redites. En Dauphiné, les «procureurs du pays » s'appellent des « syndics » ; l'un d'eux est plus spécialement chargé des « communautés villageoises ». En Bourgogne, les députés se nomment les « élus de la province»; ceux du tiers état sont choisis par F « assemblée générale des habitants » , portent une robe violette et tou-

I On convoqua denx ou troU fois encore les États, sur l'avis des intendants, notamment en 1635 à Valence, mais ils n'avaient plus que rombre de leur autorité. Arch. Guerre, XXIV, 96, 268. — On voit un règlement général du S5 juin 1636 fait du consentement des trois ordres de la province, mais rien ne prouve qu'ils se soient réunis cette année-là.

cfaent une indemnité de quarante liyres pour la session. En Bourgogne comme en Dauphinë, leur pouvoir Bnancier est aussi étendu que leur gestion est habile et leur sollicitude minutieuse : chaque année, ils s^occupent de distribuer des livres de prix aux priocipaui collèges de la province. La Bourgogne émet des rentes et trouve aisément préteurs au taux de 4 pour 100, tandis que TÉtat, qui paye le double, en trouve à peine'. Le Dauphiné laisse ses paroisses recouvrer la taille à leur guise : elles la mettent en adjudication, et la perception ne leur coûte que 3 à 10 pour 100, dans les plus mauvaises années, tandis que le Trésor donne communément 25 pour 100. Au dix-huitième siècle, les frais de recouvrement descendent, dans le département actuel de la Drôme, jusqu'à 1 1/2 pour 100. Parfois, la province se faisait fermier du Trésor pour certains impôts indirects; partout, les pays d'États corrigent les abus de l'administration centrale. Aussi ne doit-on rien croire de Tédit royal qui déclare, avec bonhomie, prendre la direction de la caisse provinciale, « afin que les contributions de nos sujets étant levées par nos officiers et les cueillettes de nos deniers faites par bon ordre..., il ne reste rien à ordonner pour le soula^ gementet contentement de notredite province...» Notredite province suppliait le Roi, au même moment, de la laisser tranquille et faisait entendre d'unanimes protestations*. La Bourgogne avait protesté de même, et la sédition de

» Arcli. com. d'Avallon, AA. 28, 40; DD. 27; EE. 2; GG. 82. — Aff. Étrang., t. 800, f. 113. — Arch. Guerre, LVI, 165.

' Arrêt du Conseil d'État du 15 mars 1628, révoquant la permission donnée aux États de raclieter des offices d'institution récente à un partisan qui les avait acquis. Édit de juillet 1628 créant des trésoriers, procureurs, contrôleurs, etc.; en somme un édit fiscal. — Arch. dép. de l'Isère, B. 3,264, 3,299; de la DrÔme, E. 4,997, 5,134, 5,139, 5,460, 5,999. A Bieùlefit, en 1644, il y a cinq cents habitants dont la taille 8*élève à 800 livres. — Un arrêt du conseil du 17 janvier 1626 autorisait les États à racheter une surtaxe de quarante sous par minot de sel.

Dijon avait paru aux autorités locales assez lëgitime ou assez menaçante pour que le lieutenant de Roi et le premier président fussent restés chez eux sans bouger. Les émeutiers ne cédèrent par la suite qu'après avoir vu périr environ cinq cents des leurs '. Qu'on ne croie pas. au reste que les pays d'États soient seuls le théâtre des rébellions, ni que la liberté relative dont ils jouissaient entretint sur leur territoire une effervescence dangereuse. La Guyenne, le Lyonnais, le Poitou, ne sont pas arrêtés par l'absence d'organes accrédités qui puissent transmettre à Paris leurs doléances. Pour les faire écouter, les paysans d'Ângoumois n'ont qu à décrocher de leur mur ces armes « qu'ils tiennent toujours fort propres et en fort bon état» ; à l'occasion d'un impôt vexatoire sur les boissons, cinq mille vignerons s'assemblent dans une prairie de Saintonge (à Matha) et« y dressent des articles intitulés du nom d'arrêts^ dont je vous envoie une copie, écrit l'intendant au chancelier, par laquelle vous verrez, Monseigneur, qu'encore que ce lion s'apprivoise, à force d'espérances qu'on lui donne, il retient toujours quelque chose de son naturel farouche et cruel » . En effet, le Roi avait beau dire au gouverneur que « ces mouvements de peuple le fâchaient au point qu'on ne pouvait lui rendre service plus agréable qu'en contribuant à les éteindre... « ; il avait beau envoyer contre les rebelles d'Angoumois trois régiments d'infanterie et neuf compagnies de cavalerie, la résistance de ces Croquants des côtes de rOcéan fut plus difficile à vaincre (1636) que, trois ans après, celle des Nu^Pieds du littoral de la Manche; et il fallut, pour en venir à bout, non-seulement suspendre la

' Aff. Étrang., t. 806, f. 93, 9*, 97. — A partir de 1658, ce fut le ministère qui Hxa le montant de Timpôt, et Tindépendance des Etats dis> parut. RiUDOT, États de Bourgogne. (Congrès scient. Auzcrre , 1858, p. 217.)

levée des impôts projetés, mais même charger « des personnes sages et bien intentionnées d'exposer de vive voix le contenu des ordonnances qui les abolissaient » , tellement la population était surexcitée et méfiante *.

En pays d'élections, chaque ville, isolée dans son indlvi* dualité propre, ne traitait guère avec ses voisines que par l'intermédiaire du pouvoir central. C'est ce pouvoir qui, par lui-même ou par ses agents, intervenait dans toutes les entreprises où l'association était de rigueur. En pays d'États, où l'association était de droit commun, on ne s'adressait même pas à la représentation provinciale pour les affaires qui, dépassant la compétence ou les forces d'une agglomération communale, n'intéressaient pourtant qu'une fraction de la province. Le Dauphiné est divisé en mandements, la Provence en vigueries, qui ont leur existence propre et leurs budgets. En Bourgogne, la Bresse, le Bugey, le pays de Gex, le comté d'Auxonne, possèdent même leurs États particuliers, — ceux d'Auxonne furent supprimés en 1640 sous de futiles prétextes*. Le Languedoc était partagé en diocèses, les diocèses enjugeries, ayant pour chef-lieu une ville-maîtresse . Les diocèses, comme les jugeries, ont leurs «assemblées d'assiette x qui se réunissent chaque année dans un des bourgs, à tour de rôle^ quinze jours après les États de la province, pour répartir les subsides accordés au Roi; comme des conseils d'arrondissement qui siégeraient alternativement dans chacun des chefs-lieux de canton. Mais ces parlements en miniature ne sont pas de simples

' Arch. Hist, de Saintonge et Aunis^ VII, 307, 310. — Arch. Guerre, XXVIIÏ, 23, 73, 164, 182.

2 Arrêt du Conseil d'État du 16 mars 1640. — Arcb. dép. de la GôtetVOr, C. 2,093; de l'Ain, G. 339; des Bouches-du-Rliône, G. 572; de l'Isère, B. 2,775 et passim. Les communautés « chefs de viguerie » ou de mandements avaient une sorte de prééminence sur les autres. — D^ Beaurepaire, États de Normandie, I, 321.

idî ADMINISTRATION PROVINCIALE.

bureaux d'enregistrement des décisions de commis subalternes; ils ont des attributions étendues, un domaine où ils se meuvent librement sans que personne s'y puisse immiscer, des a(;ents élus par eux et périodiquement renouvelables. Si les députés sont entretenus et nourris pendant leur session de quelques jours, ils n*en sont pas moins ménagers des deniers publics, et Ton voit fréquemment revenir dans les comptes des excédents de recettes dont les années précédentes « se sont trouvées grasses » . Le fonctionnarisme centralisateur de la monarchie absolue combattit avec acbarnement cette autonomie si raisonnable; Louis XIV créa, en chaque assemblée de diocèse, une charge de « président perpétuel » qu'il vendait. On avait déjà, sous le règne de son père, réduit le rôle de ces délégations; on y avait introduit, sous le nom de commissaires j des surveillants expédiés delà capitale. Il est juste néanmoins de reconnaître que, s'il retirait à ces mandataires du pays, grands et petits, tout rôle politique, Richelieu conservait à peu près intact leur rôle administratif*.

> Aff. Étrang., t. 794, f. 70. — Arch. dép. de LoC-eUGaronne (Meilhan BB. 1); de Haute-Garonne, C. 408, 705, 710, 7ii, 714, 817. Les assera talées de diocèse 8*occupent de la perception des im(>/^ts, des rôles, des frais accessoires qui s*y rattachent, réparent les chemins, les -églises, les ponts, les Fortification.<ï, soit en régie, soit par forme de subventions auit communes; font la police de la navigation, lèvent les troupes, les payent et achètent les munitions; empruntent, donnent des secours aux hôpitaux, aux écoles, etc.^ etc.

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