CHAPITRE V
I. Ordre matériel : Les rues, alignements, travaux publics, constructions urbaines privées en province et à Paris. — Le gouvernement les interdit; ses vains efforts contre l*cxtension des villes. — Agrandissements de la tapitale sous Louis Xlil. — Promenades publiques. — Soins de pro|)reté; balayage et nettoyage ; égouts défectueux, causes d'insalubrité. — Pavage et éclnirage. — Eau et incendies.
II. Ordre moral: Police municipale, sur quoi elle porte. — Son caractère socialiste. — Presci iptious anciennes qui ont disparu ; obligations nouvelles, inconnues jadis. — Vagabondage. — Diverses autorités chargées du maintien de l'ordre; parlements, lieutenants généraux. — Police parisienne.
III. Hygiène : Fréquence des épidémies, ravages qu'elles causent. — Peste de 1628. — Uôle et devoirs des administrations locales vis-à-vis du fléau. — Soins médicaux. — Modes de préservation employés. — « Billets de santé »> , quarantaine, dureté extrême du traitement. — Indépendance des communes à cet égard.
La ville, sous son aspect moderne, est, on le sait, de création toute récente; née informe, sale et nue, et pauvre naturellement, dans le plein du moyen âge, elle a depuis lors changé de peau quatre ou cinq fois. La ville primitive n'était pas faite pour plaire, mais pour protéger, c'était une armure, non un vêtement de luxe; le château fort des gens qui n'avaient pas de châteaux forts. Issue d*un besoin, elle dut répondre à ce besoin : on y institua la garde nationale avant d'y creuser des égouts, on y fit des murailles plutôt
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que des trottoirs. Sûreté primait commodité. La ville gothique, celle de la Renaissance, n'étaient pas inorganisées, seulement elles avaient d'autres organes que la ville de Louis XV ou la ville contemporaine. Ces organes, ces services publics de jadis, ayant pour objet des nécessités matérielles ou morales, ont cessé de fonctionner quand ils ont cessé d'être utiles. La municipalité urbaine de Henri IV réglementait beaucoup de choses qui aujourd'hui demeurent libres pour les habitants ; d'autres choses au contraire sont aujourd'hui réglementées, qui autrefois ne l'étaient pas. Outre l'influence des besoins, il y a Tinfluence des mœurs qui a grand rôle dans la disposition de ces suites de maisons qu'on appelle des rues, aussi bien que dans la structure isolée de chaque demeure. Le luxe public revêt les mêmes formes que le luxe privé. Aux temps féodaux, le luxe privé ce sont quelques beaux meubles, quelques tu
riches pièces d'orfèvrerie, épars en des salles vides» "^
sombres et mal aérées; le luxe public c'est une église magnifique, aux vitraux irradiés, un hôtel de ville au beffroi audacieux, au milieu d'un tas de ruelles sans nom, > >,
puantes, boueuses, lugubres. Quand chacun se mit à '\;^
changer l'aménagement et l'ornementation intérieure de ^^<
son domicile, la cité, ce domicile commun, dut prendre une autre tournure : on la purgea de sa crasse, on obligea '^s
les rues à se tenir droites, on leur rendit l'air et le soleil, — ces biens que le citadin, depuis plusieurs siècles, avait perdus.
Tout cela fut l'œuvre du dix-huitième siècle, de la seconde moitié du dix-huitième siècle surtout, époque d'un progrès matériel plus général et plus vif qu'on n'en avait jamais vu. C'est alors seulement que l'on s'avisa, dans tel chef-lieu de province, de supprimer, par extinction^ ces gargouilles antiques « qui tout à coup jettent un grand IV. 20
volume d'eau sur les passants » , que Ton enjoignit à tel parliculier de démolir, pour le reconstruire à neuf, le pignon de sa maison, coupable de « n'être point dans un jubte alignement, et de déroger à la décoration qui doit se trouver en ville ». De semblables ordonnances eussent paru simplement inouïes sous Louis XIII, où le Roi prenait la peine de rendre une déclaration (1630) pour défendre aux bouchers de la cour d'établir leurs échoppes dans la rue de FArbre-Sec, mù, dit-il, par la considération que a cet embarras, outre qu'il ôte Tembellissement d'une des plus grandes rues de notre ville, nous incommode encore en notre particulier, tous les princes, seigneurs, ambassadeurs, devant pas:>er par ladite rue pour nous venir trouver dans le Louvre, dont elle est la principale avenue » . Cette même année, le marquis de La Force écrivait de Hollande à sa femme : « À Harlem il y a plusieurs rues avec un canal au milieu, trois fois aussi larges que la rue Saint-Antoine. Le canal fait la moitié de la largeur; de chaque côté est une rangée d'arbres comme des allées; presque toutes les maisons sont pavées de marbre *. » Quel contraste entre ces Pays-Bas, riches, confortables et bien tenus, et la mesquine France d'alors, et combien nos pères devaient les envier! Ici, le gouverneur de Paris, en sa quaUté de bailli du palais, et les trésoriers de France ou commissaires à la voiiie, chargés de « donner les alignements » que personne ne veut prendre, ont fort à faire pour obliger les marchands à ne pas mettre des comptoirs, établis, coffres ! ou tiroirs sur le pavé, devant leur maison en guise de « montres » , pour les empêcher d'intercepter complètement la circulation, de cacher « malicieusement » leurs voisins, ou de pendre des toiles et serpillières plus bas que
» Déclaration d*avril 1630. — La Force, Mémoires, III, 308. — Arch J corn, de Doulogne-3ur-Mer,1286; Sens, DD« iO«
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deux mètres au-dessus du sol. Tout riverain déborde et tend à s'approprier la rue, il y laisse sa charrette, son bois, ses détritus quelconques; le passant, au contraire, s'y aventure timide, il y est traité en intrus.
C'est la lutte sourde de l'intérêt privé contre l'intérêt public, l'effort perpétuel de chacun pour s'agrandir aux dépens du commun, le mur qui fait indûment saillie...; il faut ordonner sans cesse que a la place... ou la cour... reprendra sa largeur » , qu'on abattra telles et telles constructions subrepticement élevées, vraies verrues de pierre ou de bois poussées sans que l'on s'en aperçoive. « A Lyon, dit un voyageur, la plupart des fenêtres ne sont que des châssis de papier, qui se haussent et se baissent comme des auvents, par dehors, avec des ficelles. La pente des toits va se joindre avec celle de la maison voisine, puis Teau est portée par de grandes gouttières "de bois qui s'avancent jusques au milieu de la rue, ce qui est fort incommode aux épaules de ceux qui cheminent lorsqu'il pleut, et très laid à voir. » L'autorité municipale ne peut avoir égard à semblables délicatesses ; elle a bien assez à faire, à Toulon, de défendre « d'écorcher les pourceaux dans les rues » ; à Issoudun, d'interdire l'etitrelien, « aux fenêtres des chambres hautes, d'aucuns jardinets, pots d'oeillets ou marjolaines, de peur que, par la chute d'iceux, il n'en advienne inconvénient » ; à Amiens, d'obliger à faire en briques ou en pierres les façades des maisons et les murs mitoyens, que l'on construisait jusqu alors en bois, latte et boue, système éminemment favorable à la propagation de ces incendies immenses qui détruisaient les trois quarts d'une ville, comme on le vit à Briançon en 1624 ^
' Règlement du 29 mars 1631. — Arrêt des commissaires généraux de la voirie, 3 septembre 1640. — Arch. Guerre, LXVII, 322. — Voyage de J. Bouchard, en 1630, p. 98. — Arch. com. de Toulon, FF. 702.^
Elle intervient pourtant, cette autorité municipale, en des matières où Finitiative individuelle ;e8t souveraine aujourd'hui : les enseignes par exemple^ si importantes, puisque c'est par elles que l'on désigne les maisons — où l'idée n'est pas venue encore de mettre un numéro — doivent être approuvées par les consuls. Ceux de Ntmes en font arracher une, parce que le commerçant « n'avait pas demandé Fautorisation de la placer » . Les échevins se montrent d'ailleurs assez bons princes, si l'on en juge par la joyeuse liberté dont témoignent ces appellations ou ces peintures — armoiries et cris de guerre du tiers état marchand — que n'arrête pas un pieux calembour : « Le cygne de la Croix » , ou « -4 Singe en batistes , celle-ci représentant un gorille, habillé à l'espagnole, avec une large fraise empesée *.
L'avènement d'un pouvoir absolu, dans le domaine de la politique, et les modifications qui en furent la conséquence dans les assemblées communales, a-t-il contribué à l'amélioration matérielle des villes? Nous ne le pensons pas. Non que ce pouvoir, qui s'était chargé de tout, n'ait fait bien certaines choses, ni qu'il ne fût, par nature, ami de la règle et du bel ordre extérieur — Louis XIV ne cessa d'en donner la preuve dans les moindres terrassements et remuages de pierres oxx il mit la main, il fit de Versailles une cité modèle; — mais le mouvement de rénovation urbaine fut éminemment spontané, comme tous les iaits
Arch. dép. Somme, B. 17, 21 ; Isère, B. 2921. — Ordon. munie. d'Issoudun (Société des Antiq. du Berry, 1882, p. 228). — « A Beauvais, Abbeviile et autres villes de la même contrée, dit l'auteur du Voyage à Paris en 1657 (Faugère, p. 25), les maisons sont presque toutes à l'an- . tique, bâties de plâtre et de bois. ■
' Gui Patin, Lettns, I, 31. — Arcb. com. de Nîmes, FF. 17. — Arch. dép. Somme, R. 188. Parmi les enseignes d'Amiens à cette époque, on voyait : Musse (cache) ion pot. Les corps nus sans tête, La sotte couvée. Le cœur de la ville ^ etc.
économiques. Sous Richelieu, le gouvernement n'en soupçonnait pas Tétendue future; il s'en fût effrayé; déjà il s'y montrait hostile. Le cardinal, dans un discours aux Parisiens, déclarait que la capitale (qui avait à peine le neuvième de sa superficie actuelle) « demeurait digne de l'admiration d'un chacun comme la huitième merveille du monde » . Et il pensait à coup sûr qu'elle avait atteint son apogée : « Les rois nos prédécesseurs, dit Louis XIII en 1627, reconnaissant que l'augmentation de notre honne ville de Paris était grandement préjudiciable y ont souvent fait défense de bâtir dans les faubourgs, et nous avons depuis quelques années continué les mêmes défenses, au mépris desquelles un grand nombre de personnes ne laissent d'y entreprendre plusieurs bâtiments, ce qui nous a fait résoudre d'y pourvoir par nouvelles défenses, et sur de plus grandes peines, afin de retenir chacun dans l'obéissance. » En conséquence on interdisait, non-seulement de construire hors des portes, mais même dans l'intérieur de la ville « en aucune place nouvelle, si ce nest pour refaire les maisons gui s'y trouvent faites de vieille date, sans s'étendre » . Ordre aux trésoriers de France d'y tenir la main, aux échevins « d'y avoir l'œil » , et sous peine pour les ouvriers de quinze cents livres d'amende à ceux qui les pourront payer, et du fouet aux autres.
Dix ans après, on renouvelle les mêmes prohibitions à l'instigation du prévôt des marchands et de ses échevins : « Plusieurs personnes, gémit un arrêt de conseil d'État, parun désordre extraordinaire, se sont jetées dans la dépense des bâtiments aux faubourgs et environs de Paris, et ont fait construire des maisons jusque dans la campagne, ce qui a rendu la ville plus susceptible de mauvais air et l'accroît insensiblement, de telle sorte qu'il sera dorénavant difficile d'en pouvoir vider les immondices, outre
que la quantité des logements qui se continuent aux £aubourgs attire une infinité de personnes de la campagne, qui font enchérir les vivres, donnent lieu au dérèglement de la police, aux meurtres et larcins qui se font impunément de jour et de nuit...; attendu que t intention de Sa Majesté a été que sa ville de Paris yiîf d'une étendue certaine et limitée dans laquelle les bourgeois eussent à se contenir. . . » ; le Roi en son conseil a voulant réprimer la malice que les habitants de Paris et autres prennent de construire des maisons, tant à Tintérieur de Tenceinte que dans les faubourgs, aux lieux où jusqu'à présent il n'a été fait aucun édifice, sur les terres qui servaient précédemment à Tagriculture, pour les légumes, herbages et menus fruits nécessaires à la nourriture de la ville, ce qui rendrait à la longue les bourgades désertes, au grand préjudice des affaires de Sa Majesté et du public, s'il n'y était donné ordre... »; — un autre arrêt insistait, six mois après, sur ce « qu'une plus grande tolérance à laisser ainsi bâtir causerait la ruine des meilleures villes de ce royaume » ; — par ces motifs, il était de nouveau défendu de bâtir, a même dans Paris », et cette fois sous la menace de trois mille livres d'amende, avec injonction à qui de droit de faire démolir les nouvelles constructions '.
Mais personne, il faut l'avouer, ne paraît prendre garde à ces ordonnances réitérées, pas même le prévôt des marchands qui les avait sollicitées, puisque nous le voyons, assisté de M. du Gambout, propriétaire de vastes terrains sur la rive gauche, traiter avec un entrepreneur pour un prolongement important de la rue Dauphine; pas même le Roi qui les avait rendues, puisqu'il autorise la vente de l'hôtel de Nevers — dit anciennement hôtel de Nesie —
> Déclaration du Î9 juillet 1627. — Arrêts du conseil d*Ëtat du 15 janvier et du 4 août 1638. — Lettres et papiers d*État^ III, 16Î.
« lequel ne produit aucun revenu et est un très grand fonds d'héritage », afin d'élever sur remplacement de ses cours et de son parc diverses constructions publiques et privées. Après avoir énuméré, en 1638, les maux incalculables qu'occasionnaient les nouvelles bâtisses, l'État crut cependant devoir, en 1639, a pourvoir h la construction d'un nouveau faubourg du côté de la porte Saint-Honoré, nécessaire comme étant l'abord de la province de Normandie » • La paroisse de la Ville-rÉvéque, qui n'était séparée de la nouvelle clôture que par le fossé (la rue Royale d'aujourd'hui), fot élevée au rang d'annexé officielle de la capitale, et on engagea les habitants à bâtir « le long du grand chemin qui traversait cette paroisse (faubourg Saint-Honoré actuel), et qui allait au village du Roule, jusqu'à l'égout qui fait la décharge des eaux de Paris ' » •
Déjà la ville venait de voir reculer ses limites jusqu'à une enceinte nouvellement décrétée, qui, partant de la porte Montmartre, allait rejoindre la porte Saint-Honoré, et suivait la ligne de nos grands boulevards contemporains. Deux importantes artères de la banlieue de 1630, les rues Saint- Honoré et Montmartre, furent ainsi enclavées dans l'inté-
' On édicta que la paroisse de la "VilIe-I*Évêque prendrait le nom de « faubourg TArcbevêque » — l*évêché de Paris venant, en 1622, d*être érigé en archevêclié, — mais Tusage ne confirma pas cette décision. — Articles conclus le 29 juillet 1639; Édit de mai 1639 (Coll. Rondonneau, Arch. nat.). — Arch. Guerre, LXVIJ, 322. — L'enceinte de Paris, sur la rive gauche, suivait remplacement actuel de la rue du Bac jusqu'à la rue de la Bourde (au delà de la rue de Vaugirard et parallèle à cette dernière), puis les faubourgs Saint-Jacques, Saint-Marcel (jusqu'au bout de la rue de Lourcine), la rivière des Gobelins, et aboutissait au « jardin du Roi j)our les plantes médicinales» (notre jardin des Plantes). Sur la rive droite, elle commençait à TArsenal, joignait la Bastille, et formait, jusqu'à la Madeleine, le tracé de nos boulevards. Elle se terminait à la Porte-Neuve, vis-à-vis le Cours-la-Reine. Dans certaines de ses portions, derrière la place Royale, par exemple, le rempart était 1res élevé. On ne commença à le convertir en boulevard qu'en 1668, et les plantations ne furent conduites jusqu'à la porte Saint-Honoré qu'en 1705.
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au ADMllSISTRATION COMMUNALE.
rieur, mais le quartier qui s'étendait de l'une à Tautre ne se peupla que sous Louis XIV. Nul ne se doutait que la ville était destinée à se doubler du côté de Touest, en ce temps où Marillac écrivait à Richelieu : « M. le marquis d'Effiat est allé se baigner à Ghaillot, d'où j'espère qu'il reviendra demain. »
S'il était impossible au pouvoir public d'empêcher de bâtir, où il leur plaisait, ceux qui en avaient la volonté, il ne lui était pas facile de forcer à bâtir ceux qui ne paraissent pas s'en soucier. Quand Richelieu quitta son logement de la rue des Mauvaises-Paroles pour s'installer au Palais- Cardinal, il se trouvait au milieu d'un désert. Les particuliers qui avaient acheté les terrains autour de son parc, en bordure de la rue nouvelle, dite « de Richelieu » — d'assez minces personnages en général : un juré-maçon, un maître charpentier, un orfèvre — étaient tenus, par leur contrat d'acquisition, à construire ou du moins à élever des murs pour soutenir les terres, « afin de mettre ladite rue à hauteur compétente » . En effet, elle était beaucoup plus haute du côté du rempart (le boulevard Montmartre d'à présent) que du côlé de Paris. La différence de niveau était telle que cette rue, non pavée encore en 1640, était impraticable et les rares maisons, bâties du côté de la porte Richelieu, inaccessibles. Et l'on ne parvenait pas, malgré des injonctions répétées, à faire utiliser les terrains par leurs propriétaires \
Pour les travaux d'édilité à effectuer dans la capitale, le gouvernement n'était pas moins embarrassé : la construction d'un pont exige des négociations infinies. En 1621, un incendie détruisit le Pont-aux-Changeurs et le pont Marchand, tous deux en bois, qui allaient de l'église Sainl-
' Airêt des commissaires généraux du 3 septembre 1640. — A£F. Ëtrang.^ t. 778, f. 141; t. 790, F. 29.
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Leufroy aux rues qui aboutissaient à Thorloçe du Palais de justice ; on passa dix-huit ans en pourparlers avant de prendre un parti. En 1639, le Roi concéda aux propriétaires des ce Cent-une forges », autrefois établis sur le Pont-aux-Changeurs, la permission d'en faire un autre avec piles de pierre et plancher de bois, « aucun ouvrage ne devant être si bien reçu, ni plus utile au public » ; mais les orfèvres du quai et les possesseurs de l'ancien pont Marchand, qui ne voulaient pas en voir reconstruire d'autre que le leur, s'empressèrent de faire opposition à cette concession, et offrirent d'en édifier un tout en pierre, « moyennant la propriété incommutable » de leurs arches et le droit d'y élever des maisons. Presque tous les ponts de Paris étaient en effet des biens particuliers : tel, le pont Rouge, construit en 1G32 et emporté plus tard par les glaces, après avoir craqué trente ans, qui allait de la galerie du Louvre à la rue de Beaune; le financier qui en avait fait les frais s'indemnisait par un péage qu'il percevait à son profit. Même situation au Pontau-Double, que les administrateurs de l'Hôtel-Dieu avaient jeté, à leurs risques et périls, sur le petit bras de la Seine. L'État veut-il construire un quai en face de Notre-Dame, il fait cadeau du terrain au marquis de Gesvres, à la condition de bâtir en ménageant des rues transversales, dont la largeur moyenne sera de quatre mètres M S'agit-il de rendre habitables les iles Saint-Louis et Louviers qui appartiennent au chapitre de la cathédrale, le Roi doit commencer par les payer aux chanoines 50,000 livres, tout en leur laissant le droit de justice et de seigneurie, puis il traite avec un entrepreneur qui s'engage à faire des maisons de rapport
* Le pont Rouge fut construit par Barbier, l'un des adjudicataires du domaine de la Reine-Marguerite. Le péage était d'un double. Tallemant conte que, pour s'en exempter, un certain Viole, d'Athis, tua l'un des portiers du pont. (Historiettes, V, 147.) — Lettres patentes de mai 1639.
a toutes de la même symëfrie », et à verser au Trésor une somme de 30,000 livres; il jouira en retour : de la perception d'un droit de barrage sous les ponts et d'un droit de péage dessus, du privilège de mattrise pour tous les artisans qui s'établiront dans Ttle, du bénéfice d'un jeu de pnume, d'un établissement de bains, de douze étaux de bouchers, de boutiques de rôtisseurs et de m bateaux de lessive » sur la Seine '•
La confection du moindre ouvrage d'intérêt général, le percement ou la suppression d'une ruelle, donne ainsi au gouvernement plus de tracas que la construction du Luxembourg ne cause de soucis à la Reine mère, ou celle de la Sorbonne au cardinal. Ces derniers monuments que « le peuple de Paris vient considérer avec grande afQuence » , non moins que les hôtels élevés par les gens d'affaires ou les grands seigneurs, dans les divers quartiers de la capitale, depuis celui de Zamet sur l'emplacement de Thôtel Saint-Paul, au Marais, jusqu'à celui du maréchal de l'Hôpital, à l'angle du rempart et de la rue du Temple, depuis la maison de Le Bret , le conseiller d'État , au faubourg Saint-Victor, jusqu'à celle de mademoiselle de Neuville, au coin des rues du Bac et de Grenelle, tous ces bâtiments, dont la plupart sont en belle pierre de taille blanche, donnent au Paris de Louis Xlll un aspect qui ne manquerait pas d'attrait si, dit un étranger, « beaucoup de ses rues n'étaient les plus sales, et par suite les plus puantes que j'aie vues de ma vie dans aucun pays*. »
1 Arrêt du Conseil d'Etat, 25 avril 1634 ; lettres patentes de février
2 Voyage de Coryate à Paris, p. 10. — Aff. Étrang., 790, f. 215. — Arrêt du conseil, 4 août 1638. — Les questions de voirie offrent de sinf^ulières anomalies : Angers doit présenter requête au Roi pour être autorisée à acliever Touverture d'une rue neuve (Arch. com. BB. 58); et le duc d'Orléans accorde à l'évêque de cette ville la concession d'une rue existante pour étendre l'enclos de son évêché. (Aff. Etrang.)
Le citadin actuel qui voit, en toute saison, son trottoir, sa chaussée soigneusement balayés, qui crie à la moindre odeur échappée d'une bouche d'égout et proteste contre un rationnement provisoire de l'eau d'arrosage, ignore au prix de quels efforts la société qui l'a précédé a transformé ces villes cloaques d'il y a deux cents ans, « remplies d'ordures et d'immondices dont procèdent les maladies contagieuses >» , en une maison bien ordonnée où le ménage se fiait chaque jour sans que le mattre puisse à peine s'en apercevoir. Voies fangeuses, eaux croupissantes, viviers stagnants, sales tueries, nuées de pauvres déguenillés, malsains, se démenant aux porches des églises, tel est Rouen. Toulouse, au contraire, qui dépense 3,600 livres pour l'enlèvement des boues, a huit tombereaux destinés à cet usage et défend à ses habitants « de jeter autre chose dans les rues que les balayures » • Ce n'était pas une défense injustifiée. En Provence, on est plus tolérant : permis à chacun de vider les vases de nuit par la fenêtre, mais seulement « après dix heures du soir » ; à Âvallon, il n'est imposé aucune limite d'heure pour cette opération , on est seulement tenu, avant d'y procéder, de faire entendre cet avertissement préalable : « Gare teau ! » sous peine de contravention , usage encore en vigueur au dix-huitième siècle. A Dijon, dit une Gazette satirique de 1032, les règlements publics sont si bien observés qu'on n y voit point de boue, si ce n'est pendant dix mois de Tannée et quelques jours; le conseil communal d'Autun a décidé qu'une demi-heure avant le jour on mettrait les pourceaux hors des étables, afin d'enlever les saletés qui se font par les rues faute de latrines; ceux de la ville et les étrangers devant en recevoir un double profit. Mais la plaisanterie ne dépasse pas la réalité : à Bourg, à Issoudun, on ordonne aux bourgeois de nettoyer les ruettes, devant
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leurs maisons, «pour le dimanche ». Ici, on défend « de mettre de la paille dans les rues pour la convertir en fumier » ; ailleurs on menace de la confiscation de ce fumier ceux qui enferontdes tas susceptibles d'obstruer le passage '. Prière également aux habitants de « faire leurs aisances de nature *» ailleurs que sur les voies publiques , et à tous propriétaires « d'avoir des privés et chambres aisées dans leur maison, afin que, à défaut de ce, les rues ne soient empuanties!... » Menace aux récalcitrants de la saisie de leur immeuble. Une pareille rigueur pourrait mener loin si on l'appliquait dans le Midi : « Aix, conte un voyageur, a seulement ce défaut-ci : que l'usage des fosses de privés n'y étant point reçu, il faut aller faire ses affaires sur les toits des maisons, ce qui empeste fort les logis et même toute la ville, principalement lorsqu'il pleut, l'eau entraînant dans les rues toute cette ordure, de sorte qu'il fait fort mauvais cheminer en ces temps-là; aussi dit-on qu'à Aix, il pleut m..., comme aussi à Marseille et à Arles. >» Le public parait prendre assez gaiement son parti de ces petits inconvénients ; de leur côté, les administrations communales se montrent fort chiches dans l'ouverture de crédits pour le nettoyage, c'est là une dépense si peu intéressante. On proclame à son de trompe : «Qui voudra prendre la purgation et nettoiement de la cité? » mais le prix offert est trop bas, il ne se présente personne. C'est le cas, même à Paris, pour le faubourg Saint-Germain où Ton proposait 7,000 livres. 11 est vrai qu'au besoin on use du droit de réquisition : quand les rues sont encombrées de glace et de neige, il est loisible aux bourgeois de la faire charger sur les charrettes qui passe-
» Arch. com. de Bourg, FF. 43 ; Avallon, FF. 36. — Arch. dép. Vauclusc, B. 1621, 1882; Haute-Garonne, B. 448. ~ Société des Ant. de Berry, 1882, p. 224. — « Courrier véritable arrivé en poste », parodie de la Gazette (Bibl. nat.). — Floquet, Parlement de Normandie, IV, 459.
ront à vide pour sortir de Paris, avec ordre aux charretiers de la porter à la campagne. La taxe du balayage, dans )a capitale, était exigible des propriétaires, d'avance et par trimestre, mais la recouvrer n'était pas facile. C'était à qui se déchargerait des emplois de « commissaires des boues ou des lanternes » , et quant à l'arrêt du parlement qui permettait de contraindre les non payants « par la vente de leurs meubles, qui se ferait sur-le-champ et sans délai, an bout de la rue », personne ne le prenait au sérieux *.
Même difficulté pour le pavage, pour l'éclairage, pour les eaux, pour chaque dépense commune à laquelle tout le monde cherche à se soustraire. En province, les habitants devaient faire paver la chaussée devant leur maison ; tels riverains font remarquer, à Nevers, qu'il est inutile de paver leur rue, attendu que ce n'est à proprement parler qu'un égout, et le plus considérable de la ville, recevant les immondices de plusieurs quartiers. Le prix du pavage ayant augmenté des deux tiers à Paris, depuis Te'tablissement de la taxe (il coûtait, en 1640, 37 sous le mètre carré, il coûte six fois plus aujourd'hui), la plupart des voies de communication étaient dans un fort pileux état, L^étroite bande de pavé qui garnissait le milieu des routes de banlieue possédait de si belles fondrières, que le carrosse de Richelieu versa un jour à l'entrée du faubourg Saint- Antoine. A la suite de cet accident, le cardinal demanda à un intendant des finances d'avancer 10,000 écus pour faire paver le faubourg; celui-ci, ayant prétexté n'avoir point de fonds, fut exilé à Bourges et dut, pour obtenir son rappel, implorer, si l'on en croit Tallemant, son pardon à genoux,
* Arrêt du prévôt de Paris, 30 septembre 1634. — Sentence du lieutenant civil du 5 janvier 1638. — Arrêt du Parlement du 4 mars i638, — — Arrêts du conseil d*État, 22 septembre 1638 et 15 mai 1641. — Voyage de 3. Bouchard, en 1630, p. 119.
«avouant qu'il avait perdu le sens, que c'avait été un aveuglement ». A la fin, les propriétaires des terrains en bordure se chargèrent de cette dépense, « à la condition qu'on leur permît de bâtir comme au faubourg Saint- Honoré » , et la chute de la voiture ministérielle peupla ainsi le faubourg Saint-Anloine *. ATintérieurde la capitale, il élait pourvu, jusqu'en 1637, à l'entretien du pavé au moyen d'un prélèvement de 120,000 livres sur l'octroi — dépense prévue pour 20 millions environ au budget parisien de 1889. — A partir de cette date, les frais de cette nature furent payés par un impôt levé sur les bourgeois, « comme étant chose qni tourne à leur particulière commodité » ; chaque quartier centralisa ses ressources et les employa à sa guise, « sans qu'il put y avoir jamais un entrepreneur général pour toute la ville ». L'État et l'administration municipale continuèrent à pourvoir, chacun de son côté, au pavage de certaines places et rues expressément déterminées *.
Pour l'éclairage, c'est une idée qui ne vint pendant longtemps à personne que de faire brûler, aux frais de la communauté, des lanternes dans les voies urbaines, pas plus que nous n'imaginerions aujourd'hui de placer des becs de gaz le long des grandes routes, dans la campagne.
' Arrêt du Conseil d'État, 15 mai 1641. — Édit de février 1638. — Tallemam, Historiettes. — Arch. coin, de Bourg, BB. 98 ; de Nevers, DU. 15 — ArcK. dp|». Lot-et-Garonne (Duras, BB. 1).
2 Déclaraiion du 9 juillet 1637. — Arrêt du Parlement du 23 décembre 1637. Le pavage était à la charge du Roi sur le pont Neuf, autour du Louvre, le long du quai des Tuileries, sur la place des Halles, la place Mauberc, la cour du Palais, le pourtour du Grand-Ghâtelet, et la « Vallée de Misère », etc. Les prévôts des marchands et échevins entretenaient deux espèces de voirie : dans Tune ils fournissaient et posaient le pavé, dans l'autre ils se contentaient de le fournir^ les bourgeois étant tenus de le faire poser. Dans le premier cas était le pont Notre-Dame, la place de Grève, etc.; dans le second, les rues de la Tiasanderie, de la Verrerie, Saint- Jacques, Saint-Honoré, etc.
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On se borne, aussi bien h Paris qu'en province, à interdire de sortir sans chandelle après huit ou neuf heures du soir; et si Ton oblige le citadin à « ne pas parcourir les rues sans avoir lumière en main » , c'est uniquement « pour obvier à une infinité de larcins commis par ceux qui se promènent pendant la nuit » . En cas d'alarme, on recommandait aux bourgeois d'allumer du feu à leurs fenêtres. Quand on inaugura, vers la fin du règne de Louis XIV, ces réverbères garnis de grosses chandelles a de quatre à la livre » — éclairage modeste qui revenait annuellement à cinquante mille livres, tandis que celui d'aujourd'hui dépasse huit millions de francs — il fallut, pour protéger ces bienfaisants ustensiles contre la malice populaire, édicter la peine des galères contre ceux qui les briseraient *.
La canalisation des eaux, bien qu'embryonnaire, était néanmoins plus avancée; cependant le titre d' « intendant des fontaines publiques de Paris », conféré à un sieur Francini, en 1623, eût fort ressemblé à une sinécure s'il n'y avait joint la surveillance des « grottes, acqueducs et artifices d'eau » des résidences royales. L'eau de la Seine et celle des puits publics ou privés défrayaient une notable partie de la population; la seule concurrence qui lui fût faite encore venait des sources de Belleville, des Prés- Saint-Gervais et de Rungis (près Berny), cette dernière récemment captée par une conduite de cinq pieds de diamètre. On l'emmagasina dans un réservoir, au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue actuelle du Pont-Neuf, mais le long de son parcours, la conduite avait perdu, au profit de divers privilégiés, plus des quatre cinquièmes de son débit;
* Talon, Mémoires, 32. — Ordonnance du lieutenant général de Rouen, 1" janvier 1640. — Aff. Étrang., t. 806, f. 128. — Arcli. cora. d' Aval- Ion, FF. 16; de Bourg, BB. 75. — Voyage de Martin Lister a Paris ^ en '"'8, p. 37.
elle ne mesurait plus que onze pouces ^ L'État avait de plus vastes projets : il fut sérieusement question (1631) de creuser un grand canal, branché sur la Seine au bastion de TArsenaly qui aurait enveloppé Paris en suivant le tracé de nos boulevards actuels, et eût rejoint le fleuve à peu prés vers la place de la Concorde. Richelieu demanda au prévôt des marchands si le canal était possible, si on pourrait lui donner assez de pente. Nous ne savons ce qu'on lui répondit, mais l'affaire n'alla pas plus loin que la signature d^un traité très-compliqué, par lequel l'entrepreneur s'engageait à construire, outre le canal destiné à « porter bateaux chargés de marchandises », un égout de quatre mètres de large, « voûté à la hauteur compétente » , avec un trottoir pour le nettoyer plus facilement, et des regards de distance en distance « afin de donner de l'air et remédier aux engorgements ' » .
Les petites cités et même les grandes, quand elles ne disposaient pas d'une source susceptible d'être aisément distribuée dans leurs fontaines, se bornaient à veiller au curage des rivières, mares et puits de leur juridiction. Des commissaires sont préposés à l'entretien de ces puits communs, souvent dotés du maximum d'élégance auquel il soit
' Lettres patentes du 24 février 1623. — Plumitif de la chambre des comptes, P. 2762, f. 246. — Sur 60 | ouces qu'elle avait au point de départ, cette conduite en laissait 20 au Luxembourg chez la Reine mère, 8 au Louvre et aux Tuileries, 1 à i'iiôtel de Soissons, 1 chez le chancelier de Sillery, i/2 pouce à Thôtel de Longueville, i/4 chez le président de Maisons, autant chez le S^ de La Vrillière, chez les Capucins du fauboui^ Saint-Jacques, chez les Carmélites, etc. (Aff. Étrang., t. 811, f. 171.)
' Traité du 9 octobre 1631. — Lettres et papiers d* Etat, VI, 48. — Le concessionnaire (un S*" Pidou, secrétaire de la chambre du Roi) devait construire en outre des quais et des murailles On luidonnait en payement : l'une somme de 600,000 livres ; 2° les terrains vagues situés auprès des remparts ; 3° les matériaux de ces remparts anciens ; 4^ un prélèvement sur les droi^ d'en tréc de Paris ; 5^ le droit de lever un impôt sur les maisons à construire dans un certain périmètre.
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donné à un puits d'atteindre : Nevers dépense dix-huit livres pour dorer le fer d'un des siens. Si le feu prend, le mieux pour les propriétaires est de se soumettre aux décrets de la Providence. Ordonner à chacun de tenir auprès de sa porte pendant Télé au moins un seau d'eau, ou répartir, entre divers habitants qui devront les représenter en cas d'incendie, une trentaine de seaux de cuir bouilli, sont de louables mais inefficaces mesures contre le fléau, Non que la bonne volonté manque, au contraire : les flammes apparaissent-elles en quelque coin de la ville, aussitôt les
l cloches de toutes les églises de sonner à qui mieux mieux, si bien qu'on ne sait de quel côté diriger les secours. Pour obtenir que le tocsin ne soit mis en branle que dans le quartier où Tincendie s'est déclaré, les marguilliers sont rendus responsables, sous peine d'amende, des excès de zèle qui seraient commis dans leurs paroisses respectives *. Dans ces villes aux malpropres impasses, aux étroits carrefours, sans air ni soleil, d'immenses parcs privés, dont le prix infime du sol urbain autant que leur condition d'immeubles inaliénables maintiennent l'existence, formaient des oasis de verdure, remplacées aujourd'hui par nos squares et les arbres de nos avenues. Après le Luxembourg et les Tuileries, au bout desquels la Reine allait chaque jour faire collation au « jardin de Renard » , après
. les prairies et les quinconces du Palais-Cardinal, contigus à ceux de l'hôtel La Vrillière, plus modestes que ces rendezvous aristocratiques, accompagnement indispensable d'une riche demeure, étaient les parcs des couvents : Chartreux, Célestins, Saint-Victor, Sainte-Geneviève, pour ne citer que les plus spacieux et les mieux entretenus. Les k honnêtes
* Aff. Étrang., t. 806, f. 128. — ArcK. com. de Nevers, BB. 24; CG. 173; Nîmes, II, 7 ; Avalion, BB. 3. — Arch. dép. Eure-et-Loir, B. 1669, 1700; Lozère, G. 301.