‹ Richelieu et la monarchie absolue: Administration générale, justice (suiteChapitre 39 sur 68 · IV · texte numérisé non relu

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rite privée de procéder à sa guise? Comment arrêter un donateur qui gratîBe d^uoe rente viagère, « afin quHI puisse mieux s'entretenir et vivre en poursuivant ses études», un cancre de sa ville natale, tandis que le travailleur sans amis, sans appui, est heureux d'entrer comme répétiteur dans une femille qui lui fournit le logement et la table, ou doit s'engager, à l'exemple du célèbre Richer, au service d'un docteur en renom dont il suit les leçons et cire les bottes ' ? Le gouvernement qui est aujourd'hui le souverain et presque unique dispensateur des bourses, est-il sûr de feire beaucoup mieux que les particuliers, et de placer toujours avec plus de sagacité ses bienCiits?

La vraie supériorité de notre temps sur le dix-septième siècle consiste dans la formation actuelle pir l'État d'un personnel enseignant , recruté avec soin , solidement encadré, hiérarchisé et surveillé, qu'il emploie dans ses lycées nationaux et dont il fournit les collèges des communes. C'est ce personnel qui, jadis, faisait défaut aux administrations municipales, et qu'aucune d'entre elles, isolée, ne pouvait dresser pour ses besoins propres. Il ne suffit pas, pour obtenir un bon régent ou un bon principal, de prendre le premier docteur venu , doué d'une dose suffisante d'érudition; l'emploi demande d'autres qualités, très di\ erses, que les notables de la localité ne discernaient pas du premier coup d'oeil, qu'un concours, même loyalement pratiqué, mais auquel ne se présentaient qu'un ou deux sujets , ne parvenait pas à garantir. Il est clair que pour les années dont nous nous occupons, au début embryonnaire d'une

Laon, 1852, p. 250. — Les écoliers de Sens étaient élevés gratis aa collée des Grassins, à Paris ; ceux de Dauphiné logeaient pour rien, rue des Lavandières, dans une maison qui leur avait été donnée par un prêtre de Grenoble, etc.

» RiCHBLiEu, Mémoires, II, 136. — Arcli. dép Somme, B. 547. — Arch. com. d*Avallon, GG, 53.— Bul. Soc. archéol. Gorrèze, VII, 203.

foule d'établissements qui yenaient au monde tous ensemble , le vice de ces choix faits « au petit bonheur » est plus saillant qu'il ne le sera par la suite , mais il n'en subsistera pas moins, évident à nos yeux^ quelque prévenus qu'ils puissent être en faveur de toutes les décentralisations. Le défaut d^une autorité supérieure, d'une machine à ^briquer et à distribuer les professeurs, se fait gravement sentir. Au collège de Nfmes « le désordre est tel , dit le conseil municipal, et a déjà duré si longtemps, qu'il est expédient d'y remédier promptement » . Les édiles offrent la direction h tout le monde, ou font, ici et là, de vaines tentatives : deux concurrents, « l'un du pays d'Allemagne, l'autre Écossais n , se présentent ; bien que « ledit Écossais paraisse plus capable que l'Allemand » , on décide de les engager tous deux pour faire alternativement la classe soir et matin. Le régent écossais est, peu après, l'objet d'une agression brutale « de la part de certains Allemands étrangers» , les consuls prennent pour lui fait et cause, mais sont obligés de le renvoyer ensuite, « poursuivi qu'il est pour faits scandaleux ». Plus tard, c'est le principal Gbéron en querelle avec ses régents ; on propose, pour y obvier, que chacun d'eux ait successivement, pendant trois mois, la direction du collège. Le système ne réussit pas; au bout de quelques années u les confusions ne faisaient que s'accroître de jour en jour» . Il eu fût ainsi, dans cette institution , jusqu'à ce qu'on l'eût confiée aux Jésuites. Et l'histoire de Nîmes, c'est celle de cinquante autres cités ; ce qu'on observe là se reproduit partout. Une des causes du succès des congréganistes qui arrivent ainsi à s'impatroniser dans la majorité de ces colfëges, c'est qu'ils disposent seuls d'une administration régulière et bien montée d'instruction publique. Du chaos où ils se de'battent les conseils municipaux les appellent comme des sauveurs. Le principal de la Rochelle « ne se souciant du châtiment

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des enfants , toute licence règne » au pensionnat de cette ville ; le principal de Troyes exerce la médecine et n'a point de régents ; un autre quitte sa place « après a voir loué à un de ses professeurs les produits de sa principauté », qu*il considérait sans doute comme une ferme ; un quatrième est en procès avec son régent de philosophie, le parlement intime à ce dernier Tordre d'avoir pour son chef les égardâ qui lui sont dus «à peine de prison». Une ville plaide contre son recteur qu'elle accuse de ne pas entretenir le nombre de maîtres porté sur son contrat; les maîtres plaident contre le principal , auquel ils reprochent de ne pas payer leurs traitements; le principal plaide contre un professeur,' expulsé comme coupable de « débander les élèves » et de fomenter Tindiscipline , et qui refuse de « vider les lieux » . De quelque côté que soit la justice, ce sont des chicanes bien fréquentes pour le bon ordre. Aussi cet ordre est- il fort « rouillé et abâtardi » ; en mainte localité la décadence suit de près la fondation , et le beau zèle des municipalités se déconcerte et se refroidit '.

COLLEGES RBLIOIEUX.

Les Jésuites ; exigences qu'ils formulent; les villes 8*y soumettent volontiers. — Prospérité de leurs collèges. — Lenrs rapports avec les universités. — Autres Ordres : Oratoriens, prêtres de la doctrine chrétienne. — INouveauté et supériorité de la pédagogie de la Compagnie de Jésus; elîc laïcise l'instruction. — Son prosélytisme; externats gratuits. — Gollé|;es protestants. — Intolérance de la majorité catholique à leur égard. — Ils manquent d'argent et d'organisation. — Éducation des filles, religieuses qui s'y adonnent; succès de leurs maisons.

C'est dans cet élat de lassitude que le conseil municipal, > Arch. com. Nîmes, LL. 16 et il; Bourg, BB. 76 et 87^ — Arch.

L'INSTRUeiION PUBLIQUE. 389

pressé par l'opinion , se tourne vers les congrégations religieuses, d'abord vers la principale, celle qui tient la tête de renseignement public, et auprès de qui les autres sont peu de chose : la Compagnie de Jésus. Les bourgeois, excédés, embarrassés du médiocre résultat qu'ils ont généralement obtenu, ne demandent qu'à abdiquer entre ses mains. Mais ce n'est pas facile. Sollicité de toutes parts, le Jésuite fait la petite bouche ; c'est un luxe que de traiter avec lui, parce que, s'il accepte, il prétend &ire grand. Les assemblées do rOrdre, sous Louis XIII, recommandent la dissolution des petits établissements qui, par TinsufBsance des ressources ou des professeurs, ne battaient que d'une aile; et la règle prescrivait au général de ne pas fonder, sans graves motifs, de maisons nouvelles, « parce qu'il faut conduire celles qui existent au plus haut degré possible de perfection». La Compagnie partage les collèges en trois catégories , et les moindres, à son sens, ne peuvent être prospères sans une vingtaine de régents. Les bâtiments doivent élre vastes à proportion... Auprès de ce qu'il faut aux Jésuites, les humbles classes de la commune ne sont guère que des baraques, et ses professeurs au rabais sentent le cuistre. Le Père provincial vient à Troyes, où l'on est très divisé sur la question de savoir si le collège lui sera ou non confié. Croit-on qu'il va faire quelques concessions? Nullement! Il déclare la bâtisse insuffisante, — elle venait de coûter 10,000 écus, chiffre énorme pour une maison de province; — il exige 1,700 écus de rente annuelle , plus 2,000 écus pour

coin. Aube, G. 1292 à 1297; Haute-Garonne, B. 396. — Arch. hisL Sainlonge^ V. 370. — Parfois la sévérité est au contraire excessive: Us élèves de ptiiloso|ii>ic, à Rodez, son», cliassés pour avoir été au bni (1619). — Avallon, en quinze at)s, a ciut( principnux; < t comme le priiuipal est pourvu par i'évè(|ue d'Autun d'un cnnonirat, il faut chaque fois d'interminables litiges pour enlever »i celui que Ton renvoie son poste 1 1 sa prébende. (Arch. Avallon, GG. 60.)

premières réparations et uoe « somme notable » pour Tac^ quisition d*une bibliothèque. Partout TOrdre pose des conditions analogues : amples dotaiioos, installations confortables ; partout on y satisfait. Les Jésuites une fois casés, la municipalité n*est pas quitte encore; s'il faut au collège quelque amélioration coûteuse, les Pères présentent requêtes sur requêtes aux échevins ; ils les prennent par la vanité, et font, par exemple , compliment à ceux de Nevers de « leur 1res renommée ville, surpassant Moulins en la classe de ihéologie morale » . Moulins avait fiait pourtant de gros sacriHces. 11 avait acheté, en vue « d'accommoder son collège » , trois ou quatre maisons à la suite les unes des autres, et le recteur déclarait qu'une cinquième aussi était uécessaire |)0ur la construction de la chapelle; de plus, le conseil communal avait assuré 4,000 livres de revenu à cet établissement, que des dons privés enrichissaient chaque jour, et auquel les Pères avaient taii unir, depuis quinze ans, trois prieurés d'un bon rapport. Car la Compagnie fait Hèche de tout bois et sait tirer argent de tout le monde. Son collège d'Agen est rente de 500 livres parla reine Marguerite, de 700 par l'éTèque, de 600 par deux chapitres locaux, et de 1,200 par les consuls, qui donnent eu outre 9,000 livres une tois payées. L'État, si chiche pour les dépenses scolaires, pensionne leur collège d'Orléans de 2,000 livres et celui de la Flèche de 20,000'.

Cette générosité de la part des communes n'était nullement désintéressée, ainsi que nous avons eu occasion de le

î De même à Autun^li Bergerac, où le Uui leur donne la citadelle, etc. Plumitif de la Chambre des comptes, P. 2756, f. 375,2759, f. 47, 27C0, t. 35, 2762, f. 332. — Aff. Étrang., t. 1481 (Anjou). — Arch, Lot-(t- Giuonne, D. 1; Yonne, H. 1082. — Arch. com. de Nevers, CG. 163, 272, 285 ; Moulins, 30, 321. — Soc. Émul. Ain, 1868, p. 32. — Soc. académ. Aube, 1840, p. 154. — Grétiheau-Jolt, Hist. Compagnie de Jésus, IV, 161.

L'INSTRUCTION PUULIQUE. 391

constater ailleurs * ; c'était un placement à gros intérêts : grâce au succès prodigieux des Pères, chacune de leurs institutions était, pour les villes qui la possédaient, une source de prospérité matérielle en même tem[)s qu'un avantage moral. Dans une localité où les appelait une partie de la population, leurs ennemis insinuent, pour les faire repousser, «que ces mastragots amèneront à leur suite 500 ou 600 écoliers, lesquels empliront la ville de bruit » . C'était, aux yeux des commerçants, tout le contraire d'un grief. Nul établissement laïque ne parait pouvoir soutenir la concurrence. Depuis que les Jésuites enseignent à Poitiers, l'ancien collège universitaire est devenu inutile; « il ne s'y fait plus aucun exercice de lettres » . On le désaffecte de sa destination première, on en fait cadeau à TOrdre de la Visitation. Même en pays protestant, on n'a d'autre moyen d'empêcher le collège communal de se vider au profit de la Compagnie, que d'interdire sévèrement les « écoles particulières » qu'elle pourrait être tentée d'ouvrir. Remarquons qu'à l'avènement de Louis Xlll la rentrée des Jésuites en France, d'où ils avaient été chassés à la fin du seizième siècle, était toute récente. Le pouvoir officiel ne favorisait point leur expansion comme il fera par la suite; le Roi Très-Chrétien se serait bien gardé de recommander, encore moins de contraindre par édit, comme le roi d'Espagne, à Valenciennes, « les pères, mères, tuteurs et autres ayant charge d'enfants, à les envoyer depuis sept ans jusqu'à quatorze » dans les collèges des Révérends Pères. Henri IV, on le sait, n'avait consenti à leur retour qu'avec répugnance ; les négociations avaient été longues. — <c Sire, disait au prince le Père Maggio, vous êtes plus lent que les femmes qui ne portent leur fruit que pendant

1 Voir t. 111,1). 350.

^ 392 ADMINISTUATION COMMUINALR.

neuf mois. — C'est vrai, Père Maygio, ripostait le Béarnais, mais les rois n'accouchent pas si aisément que les femmes. » En leur rendant le collège de Clermont le gouvernement, nous dit Richelieu, avait posé cette restriction a qu'ils ne régenteraient pas par eux-mêmes, mais seulement par des maîtres séculiers». Quand ils eurent obtenu, en 1618, la levée de cetle défense, qu'à dire vrai ils éludaient déjà, ils ne tenaient rien encore. Les universités, par des arrêts réitérés, s'efforcèrent d'éloigner les élèves de leurs chaires, et entamèrent contre eux cette lutte homérique où elles déployèrent autant d'ingéniosité que de persévérance '.

Et cependant le collège de Clermont compta 800 étudiants en 1620, 1,800 en 1630, 2,000 en 1650, 3,000 en 1675, Dans la seule province de Paris les Jésuites, en 1627, instruisaient plus de 13,000 élèves, dont 2,000 à Rouen, 1,500 à Rennes et 1,400 à Amiens; les autres provinces françaises de FOrdre, Lyon, Toulouse, Guyenne et Champagne en possédaient autant. A cette vogue, non seulement des évêques et des chapitres, mais aussi des parlements, des Etats provinciaux, et les assemblées communales surtout, tous pouvoirs divers et souvent contraires les uns aux autres, contribuèrent avec la même ardeur que les intéressés eux-mêmes '. Auprès des Jésuites, les autres communautés enseignantes font petite figure : on voit les prêtres

^ Richelieu, Mémoires, I, 182; II, 136. — Hist. du prés, de Thou, livr. 132«. — Arch. dép. Nord, B. 2726. — Arch. Guerre, XXIX, 59.— Aff. litraiîg., t. 802, f. 152. — Arch. com. de JNîmes, LL, 17. — Soc. Académ. Aube, 1840, P. 151.

^ Arch. dép. Sarthe, G. 21; Haute-Garonne, B. 286; Loire-Inférieure, B, 1239 ; Bouches-du-Bhône, G. 12; Basses-Pyrénées, B. 338 et 3645.— A Pau, les Jésuites reçoivent 12,000 livres de pension, mais il est marqué que c'est « par ordre du Hoi » . Eu effet, Ja Navarre est toute protestante. — Arch, com, de Sens, GG. 2, — Troplo^g (Pouvoir de VÊtat sur renseignement^ 243) signale plusieurs victoires remportées sur Ja Compa<]nie de Jésus par l'université, à An{»oulème, Toulouse, Senlis, etc. — GrÉii- NEAu-JoLY, Hiu. de la Compagnie de JesuSy III, 24, 335, IV, 178.

de la doctrine chrétienne à Nérac, à Saint-Sever, à Avallon, les Dominicains à Gap, où le bailli leur cherche noise parce que les écoliers de leur pensionnat, situé en Face de son auditoire, Tempéchent de rendre la justice; les Barnabiles passent contrat avec les jurats de Mont-de-Marsan, et les Cordeliers avec ceux de Dax. C'est chez eux que fut élevé Vincent de Paul, moyennant la pension réglementaire de soixante livres par an. Toutes maisons peu peuplées, peu onéreuses, à la portée des villes secondaires qui n'avaient pu se procurer des disciples de Loyola *. Toulon, pnr exemple, fonde un collège où Ton enseignera depuis TA h c jusqu'à la philosophie; il le dote avec le produit de rimpôt sur les huiles et en propose la direction aux Minimes. Les Minimes refusent, on propose aux Jésuites de s'en charger, ils refusent également; on se rabat alors sur les Pères de l'Oraloire qui acceptent. Ceux-là acceptent toujours et par conséquent en prennent trop. Gomme ils sont peu nombreux, que leur congrégation est née de la veille et que BéruUe, leur fondateur, assez dispersé luimême, un pied dans le mysticisme, l'autre dans la politique, embrasse plus qu'il n'étreint, la plupart de leurs établissements languissent et beaucoup périclitent, Richelieu nous dit avoir fort désapprouvé les collèges que le Père de Bérulle « prenait ainsi dans les villes, et lui avoir représenté qu'il eût mieux valu faire instruire les pauvres âmes champêtres, selon l'objet de son institut, que la j^unesse dont les Jésuites prenaient un soin particulier r. , A cela le supérieur des Oratoriens répondait que, précisément parce que les Jésuites cherchaient à empêcher les jeunes gens d'enlrer dans son Ordre, a pour l'éteindre en sa nais-

ï Arch. dép. Landes, H. 166 (Dax, BB. 1); Lot-et-Garonne (Mezin, BB. 7; Francescas, GG. 6). — Arch. coin. d*Avnilon, GG. 53. — Abély, Vie de saint Vincent de Paui, 11, — Soc. Études, Hautes- Alpes, I, 54.

394 ADMINISTRATION COiMMUNALE.

sance « , il était obligé de créer à la fois plus de collèges qu'il ne voudrait pour avoir, dans les écoliers qu^il y éduquerait, matière à recruter sa congrégation.

Ces querelles des Oratoriens et des Jésuites ont &it noircir force papier aux uns et aux autres ; quand on exprime la quintessence des mémoires produits des deux côtés, ils se réduisent à des démarches mutuellement hostiles et à des cancans : le» Oratoriens auraient traité les Jésuites «d'ignorants et de pions de théologie » , ils auraient déclaré a qu'on les devrait tous mettre en un navire et les envoyer au Canada » , |t \ et les Jésuites seraient coupables d'appeler « BéruUistes et

|- ensorcelées » les bonnes âmes extatiques qui soutenaient

'r* rOratoire'. La vérité est que les Oratoriens n'avaient pas

^ d'organisation^ et que les Jésuites en avaient une, en

somme excellente. Par une sélection perpétuelle, l'institut puisait, pour remplir ses chaires, dans une armée de religieux qui comptait des orateurs, des historiens, des mathématiciens, des poètes : « L'Université les a contrepointés, disait Henri lY au parlement de Paris, pendant leur exil, c mais c'a été parce qu'ils faisaient mieux que les autres. Si

on n'y apprenait mieux qu'ailleurs, d'oij vient qu'on les va chercher, nonobstant tous vos arrêts, à Douai, à Pont, hors le royaume? » Le rôle des Jésuites dans l'instruction était des plus heureux; les écrivains qui leur sont les plus hostiles ont dû reconnaître ce fait historique. C'est un plaisant reproche adressé à leur pédagogie que celui « de n'être pas assez désintéressée de toute ambition de parti » ; ceux de nos contemporains les plus partisans de l'instruction obligatoire ne voudraient pas non plus, ce nous semble, travailler à la propagation des idées qu'ils détestent. Chose bizarre, c'est par les religieux que l'enseignement

» RiGHKLiBU, Mémoires, II, 52. — Arch. nat., M. 234. — Abbb Hous- SAYE, Cardinal de Bérullcy II, 567.

est laïcisé, mondanisë ; ce sont eux qui lui ouvrent des perspectives nouvelles, ils sont dans le progrès, ils sont le progrès, même. A TUniversité le grec, le latin et la philosophie d'Aristote; aux congrëganistes, la géographie, rhistoiie, les sciences exactes, le dessin, la musique, Tescrime, la danse. Duels classiques de la mémoire et de Tintelligence, tra(;édies en latin moderne, &a//e^5 même, composés par les Pères, joués ou dansés par leurs élèves, distributions solennelles des prix, compositions avec croix, diplômes avec sceaux, testimoniales et certificats d'études sur parchemin — toutes pièces plus ou moins régulières, puisque le conseil privé en interdit la délivrance, comme préjudiciant aux documents analo(jues des universités qu'elles imitent; — tels sont, entre beaucoup d'autres, les moyens employés par les Jésuites pour exciter TémulatioD des enfants et Tattention des familles '. Qu'il y ait eu dans plusieurs de ces procédés quelque chose de puéril, un je ne sais quoi qui sente la « réclame », le désir de faire du bruit, d'accord, mais le but n'en était pas moins atteint, l'enseignement était rajeuni, étendu, ravivé. Les hommes graves ne s'y trompaient pas : « En ce qui regarde l'éducation, disait Bacon, consultez les écoles de Jésuites, il ne se peut rien faire de mieux. » S'il est vrai que Ton demeure perplexe, en apprenant que des professeurs de philosophie de la Compagnie, a ayant reconnu que cette science était spéculative et qu'ils la pouvaient enseigner avec plus de fecilité en joignant les démonstrations à leurs écrits » , ont fiait confectionner à cette fin « divers ouvrages et machines », si l'on se défie d'innovations qui rappellent la méthode originale, employée pour faire apprendre la grammaire à Gaston d'Orléans, et consistant à « mettre en

' Arch. dé|). Aube, G. 1296 ; Haute-Garonne, B. 432. — lettres tf Papiers d'État^ VI, 880. — Arrêt du conseil privé, 27 septembre 1624 — Crétikead-Joly, Hist. Compagnie de Jésus^ III, 25, 40; IV, 170, 177. GoMPAYRÉ, Hist, instruction publique, passim.

action, noms, adjectifs et adverbes, transformés en régiments qui guerroient ou s'accordent entre eux », on doit se rappeler aussi que la Compagnie venait de tracer, dans son Ratio studiorunif dû à Texpérience de Jésuites des différentes nations, une méthode pratique d'éducation secondaire qui, durant deux siècles et demi, est demeurée en vigueur dans toute l'Europe,

Le cadre de notre travail qui porte, non sur la pédagogie en elle-même, mais sur les côtés extérieurs de Tinstruction, sur ses rapports avec les pouvoirs publics, et la manière dont elle était administrée aux peuples, nous interdit d'apprécier ici le mérite de ce livre qui, à travers le labyrinthe inextricable de la police d'une classe, dirigeait l'inexpérience du professeur novice. Nous devions toutefois en signaler Tinfluence sur la marche ascensionnelle de Tinstitut, dans le domaine de l'enseignement. Les plus grands esprits ne dédaignent pas les plus petits détails; Richelieu rédifjeant le projet d'une société de vingt docteurs en théologie, auxquels il ménageait de hautes destinées, se complaît à dresser d'avance le menu de leurs repas : « potage, entrée, portion de bœuf, de mouton, et le soir, au prorata, du rôti » ; le général des Jésuites avait, avec une semblable prévoyance, donné place dans son traité des études à des recommandations, futiles en apparence, mais de sérieuse portée à ses yeux. II ne proscrivait pas les châtiments corporels, partout usités alors — dans les collèges de l'Université comme ailleurs, le régent « qui ne fesse pas » est un phénomène — mais il ordonnait, « pour châtier du fouet ceux à regard desquels les paroles amicales n'avaient pas suffi » , d'employer toujours un correcteur étranger à la Compagnie '.

* FouRNiER, Variétés historiifueSy IIÏ, 195. — GaÊTK\EAU-JoLY, loc. cit., 11,250; IV, 154. — Arcb. com. Neveri, BB. 31. — Lettres et papiers

LMNSTBUCTION PUBLIQUE. 397

Peu à peu la plupart des nouveautés congréganistes passèrent dans renseignement laïque; l'usage des récompenses, même de récompenses en argent, se généralisa. Un professeur de Bourges donne, au siècle dernier, dix-neuf livres huit sous^ en un an, « pour animer Témulation dans sa classe » ; un magistrat fonde un prix annuel pour » les deux empereurs de rhétorique ». La « question du latin » commence aussi h être agitée, quoique bien timidement. Les Jésuites, si fervents pour les langues mortes, leur avaient cependant porté un premier coup par Tadjonction de dix autres .études, destinées tôt ou tard à leur faire tort. Au seizième siècle le latin régnait encore sans partage : « J'ai eu connaissance des affaires de Rome, disait Montaigne, longtemps avant que je l'aie eu de celles de ma maison, je savais le Tibre avant la Seine. » La même contradiction choquait sans doute le premier ministre de Louis XI II, quand il instituait dans son duché de Richelieu un collège où, hardiesse extraçrdinaire, on enseignerait la langue française en français, « à l'exemple des nations les plus illustres de l'antiquité qui ont fait le semblable dans leur langue naturelle' » .

Tout nouveau collège eut aussi, comme une académie, son écuyer, son prévôt de salle, ses mattres de pique, de danse et de crayon, mais aucun ne se montra, vis-à-vis de

cTÈtaty IV, 76. — Les Jésuites se chargeaient de la surveillance des externes, ils dressaient le catalogue des maisons où ils pouvaient se loger, et le « préfet des études» en faisait par lui-même la visite pour s'assurer de leur bonne tenue.

1 II demeurait toutefois interdit, pendant vingt ans, de » faire apprendre le français et les autres sciences en français •>, dans aucun autre co)lép,e que celui-là. Lettres patentes du 20 mai 1640. — Arcli. com. de Langres, 1390 ; Avallon, GG. 82 ; Nevers, CG. 284. — Arch. dép. Cher, D. 351. — Les mathématiques n'étaient encore abordées qu'en philosophie : TuRENNE écrit, à dix-huit ans, « qu*îl vient de terminer les triangles ». {Mémoires, 322, Ed. Michavo.)

la clientèle scolaire^ aussi accueillaDt que ceux des Jésuites, dont la classe est ouverte à tout venant, comme une église ou un musée. Les externes, admis tous gratuitement, assis péle-méle avec les pensionnaires, Molière à côté du prince de Conti, n'étaient même pas tenus de donner leurs noms ; il suffit, pour qu'on ne leur refuse pas Feutrée, « qu^ils ne causent ni trouble ni scandale * » .

Les collèges protestants n'eussent pas demandé mieux sans doute que de pratiquer, dans un intérêt de prosélytisme, la même liberté, mais à ceux-là le pouvoir civil est carrément réfractaire. Jésuites et universités, ennemis sur tout autre terrain, sont ligués contre le huguenot. L'Université, nous le savons, est corps ecclésiastique, et rentre comme telle dans Tordre du clergé; son chancelier doit être prêtre, la bénédiction ne pouvant être donnée aux gradués par un laïque \ maint arrêt de Parlement en a décidé ainsi. Là où les catholiques sont en majorité, c'est-à-dire dans les neuf dixièmes du royaume, il est interdit aux consistoires d'ouvrir des écoles publiques; on permet seulement aux maîtres approuvés par eux « d'enseigner dans les maisons privées, sans dogmatiser ni catéchiser » . Une sentence de Rouen défend aux pères et mères de la religion réformée d'empêcher leurs enfants d'aller dans les écoles catholiques ; une autre sentence, de Paris, déclare même qu'on les peut forcer d'y aller. Là où les protestants sont en majorité, comme en Languedoc ou en Navarre, on daigne les admettre au partage, mais leur part est à peine une portion congrue, et cette portion ils n'en jouissent que d'une façon précaire. A Montpellier, l'évêque s'oppose à ce qu'ils enseignent la

ï CRÉTiNEAr-JoLY, IV, 157. — Il faut mentionner parmi les nouvelles institutions, les » petites écoles de Port-Royal m , petites^ si Ton veut, par le nombre des écoliers, non par la valeur des études^ dont Thomas du Fossé, dans ses Mémoires (I, 63), nous fait connaître le programme.

I/TNSTRUCTTON PUBLIQUE. 39»

théologie calviniste dans le morceau de collège qu'on leur laisse. A Nimes, on leur accorde d'abord quatre classes sur huit, pour les leur retirer au bout de quelques années. Ils font ce qu'ils peuvent avec leurs ressources, pauvrement : un gentilhomme, comme le maréchal de Chatillon, maintiendra dans sa seigneurie un collègue « pour ceux de la religion » , mais la plupart des synodes disposent de trop peu de fonds pour entretenir convenablement les quelques établissements qu'on leur tolère. Ils ont des maîtres à vingt livres de gages, et dans les localités même où ils dominent sans conteste, telles que la Rochelle, ils ne parviennent pas à établir une discipline suffisante. Les principaux nommés par des assemblées générales sont » portés à cette charge par compère et commère » . Ce sont des pasteurs qui nous rapprennent et, sous ce rapport, les dissidents ne peuvent lutter avantageusement contre Fanarchie^ prélude de la décadence \

Sur le terrain, tout neuf alors, de Téducation des filles, le protestantisme se heurte aussi à la jalousie de dominateurs intolérants : a Toutes les femmes, écrit de Machaut, qui enseignent à lire, à écrire et à coudre aux jeunes filles de Ntmes sont de la religion prétendue réformée et communiquent journellement avec les ministres ou le consistoire ; il arrive par ce sexe tous les maux ima(}inables à la religion catholique et au service du Roi. Pour y remédier, il faudrait établir un couvent de religieuses ursulines... » Les Ursulines et lesVisitandines venaient de semer la France,

» E. Bkhoit, Hist. de VÉdU de Nantes, II, 127, 137, 563, 575. -~ Arrêt du Parlement, 22 décembre 1621. — Aff. Élrang., t. 807, L 63. — Arch. Hosp. Condom, H. 77. — Arch. Haute-Garonne, B. 500, 516; Basses-Pyrénées, B. 334, 3645. En Navarre, vers 1620, existent encore des fonds affectés à la pension de soixante écoliers protestants, pnrmi lesquels les trois fils du président de Gassion. — Arch, hist. de Sainionge, V, 378. — Académie des sciences et arts d'Aix, 1882, p. 404.

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en moins de trente ans, d'une nuée de maisons d'éducation qui s'adonnaient à une besogne dont personne ne s'était avisée jusque-là : l'instruction des jeunes filles'. Dans le seul diocèse d'Autun elles forment quatorze établissements de 1G17 à l()48. A l'imitation des Jésuites, et conformément aux règles de leur propre institut, leur enseignement est absolument gratuit et public « pour toutes filles qui se présenteront » . C'est d'ailleurs une des conditions de leur admission pnr les villes, une des clauses du contrat qu'elles passent avec les maires et consuls. A défaut d'Ordres féminins, les conseils municipaux obligeront les religieux auxquels ils ont concédé des privilèges, à faire tenir un pensionnat pour le sexe faible; car, on ne saurait trop le répéter afin que personne ne s'y méprenne, nos anciennes assemblées communales, quand elles accordaient un privilège^ prétendaient uniquement réaliser un bénéfice, faire une bonne spéculation. Elles veulent un couvent pour éduquer les filles, elles n'en veulent pas deux; elles repoussent parfois le second avec autant d'énergie qu'elles ont appelé le premier. Tant pis pour les religieuses qui arrivent trop tard, la ville a ce qu'il lui faut. Et dans cette période du règne de Louis XIll elle ne sera pas longue à se pourvoir, elle n'aura que l'embarras du clioix : Sœurs de la Croix, de la Charité, de l'Union chrétienne, de la Congrégation Notre-Dame, de Saint-Joseph, de madame Le Gras, de madame de Lesfomac, de madame de Miramion,.. C'est une éclosion magnifique que n'arrête ni ne dérange aucun procès avec d'anciens occupants — il n'y avait pas eu d'universités pour femmes — c'est une forme de la renaissance religieuse, si spontanée et si générale, qui marque profondément la première moitié de ce siècle'.

» V. notre t. III, p. 355.

5 Aff. Étrang., t. 807, f. 63. — Arch. dép. Aube, G. 63; Lot-et-Ga-

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