‹ Richelieu, Mazarin et la FrondeChapitre 10 sur 20 · LOUIS XIII ET MARIE DE MÉD1€IS · texte numérisé non relu

LOUIS XIII ET MARIE DE MÉD1€IS

De Luynes maîtrii du pouvoir. -^ Il ne tient pas ses promesses envers le parti féodal. — Le prince de Gondé retenu en captivité. — Murmures des gentilshommes. — De Luynes cherche appui dans la bourgeoisie. — Assemblée des notables à Rouen. — Exil de la reine à Blois. — Richelieu chef de son conseil. — Fuite de la reine-mère. — La cour de Louis Xlli et d'Anne d'Autriche.

L'avènement d'Albert de Luynes était le triomphe du parti féodal sur les idées de la régence de Marie de Médicis. Il restait maintenant au favori une obligation impérieuse, celle d'appeler à la participation de son autorité les seigneurs territoriaux qui avaient prêté aide à l'assassinat du maréchal d'Ancre. De Luynes leur avait fait quelques concessions; la plupart des hauts féodaux avaient reçu des gouvernements de province, des dons d'argent et de terre ; mais Albert de Luynes n'avait pu accorder tout ce que le parti vainqueur lui imposait, car il aurait fallu reconstituer le désordre qui avait marqué l'avénement de la régence. La noblesse, secouant toute police, voulait troubler à son gré les provinces, se battre en duel jusque dans les rues et les carrefours de Paris. Les dépouilles du maréchal d'Ancre avaient été partagées avec égoïsme ; indépendamment du gouvernement de Normandie qu'il s'était donné, de Luynes avait pris d'une façon presque éhontée, les meubles, bijoux, terres que le maréchal d'Ancre et sa malheureuse femme avaient laissés à leur mort. Cette riche proie suscitait les jalousies de la noblesse, qui avait espéré une révolution favorable à ses moeurs batailleuses, à sa vie de conquêtes et de désœuvrement ; au lieu de cela, elle assistait à un partage furtif entre le roi et les frères de Luynes. D'un autre côté, le chef des gentilshommes, le prince de Gondé, leslait prisonnier soumis à toutes les rigueurs; on avait en quelque sorle vaincu en son nom, et la yioloirc une fois accomplie, on le retenait comme auparavant

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en pleine captivité; seulement la courte transférait dans le noir donjon de Vincennes; c'était un otage conservé contre ces gentilshommes qui s'étaient coalisés pour li*apper le maréchal d'Ancre. Ces vils mécontentements appelaient des mesures de répression et de rigueur; de nouvelles ordonnances furent faites contre les mœurs et les habitudes de la noblesse ; on défendit les duels avec plus de sévérité, les habits de luxe, les carrousels somptueux. C'était encore une réformation austère que l'on tentait contre les dissolutions des gentilshommes ; et ces ordonnances étaient exécutées avec une impitoyable exactitude; la qualité des accusés ne les sauvait point de la place de Grève. On s'en prenait même aux corps morts. « Un riche et jeune seigneur du pays de Touraine, qui en une rencontre à cheval dans Paris avoit été tué, fut amené à la conciergerie du Palais, et condamné, suivant les édits, à être traîné à Montfaucon. » De Luynes ne semblait être préoccupé que de plaire au roi, prince maladif qui avait conservé la passion violente de la chasse. L'esprit tout méridional d'Albert et de ses frères, les contes qu'ils narraient si bien sur les châteaux des bords du Rhône et les douces soirées d'Avignon et du Comtat, portaient quelques distractions dans cette âme ennuyée déjà de la vie à son aurore. Albert couchait dans la chambre qui précédait celle du prince ; lui et ses frères formaient une garde fidèle, lorsqu'on ne pouvait compter sur aucun dévouement autour de ces palais. Le jeune roi craignait toujours le poison qui, selon les chroniques huguenotes, en avait fini avec la vie de Charles IX ; Albert de Luynes et ses frères veillaient à la préparation de tous les mets, les goûtaient avant de les servir sur la table royale, et quand le dessert arrivait, quand on versait le vin clairet et la cervoise scintillante, les frères bons Gascons contaient quelques dires de chasse : comment le cerf avait été forcé dans les forêts de Fontainebleau ou de Compiègne, et le roi riait à gorge déployée. Aussi toute faveur était accordée aux de Luynes, non seulement en terres, mais encore en honneurs et en dignités; pauvres gentilshommes qu'ils étaient avec leurs fiefs en ruines, ils n'é pouvaient certes pas espérer de gmndes alliances; pourtant le roi faisait épouser à son ami Albert l'héritière des ducs de Montbuzon , riche et puissante race , et pour l'élever

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jusqu'à elle, indépendamment des dons en joyaux et ])ons ('eus, Louis xni créait Albert duc et pair avec siège en parlement, avec haute et basse justice; c'était là une fortune merveilleuse, mais à quoi n'étaient pas alors habitués les Gascons et les Provençaux hardis et ambitieux , échangeant la cape et l'épéc contre un duché-pairie? Que de murmures dans la noblesse , contre cet autre favori que Ton élevait aux plus hautes dignités! Ne devait-on pas encore recourir à la guerre, et puisque de Luynes avait manqué à ses engagements, ne fallait-il pas chercher parmi les huguenots de belliqueux appuis pour une prise d'armes? Qu'avait-on gagné à se débarrasser du maréchal d'Ancre ? ses terres et son pouvoir n'avaient fait que changer de mains. C'était bien la peine d'avoir couvert de sang les marches du palais du Louvre, pour avoir un Albert! au lieu d'un Concini! De Luynes sentait cette position, et plusieurs pamphlets furent publiés pour justifier sa fortune ; dans son ardeur classique, un de ses flatteurs faisait le parallèle entre lui et Agrippa, favori de Caligula, « lequel, pour l'amour qu'il portoit à Son maître, lui avoit dit : Quand est-ce que je vous verrai seigneur de tout le monde? Ainsi le roi ayant reconnu qu'à son sujet M. de Luynes étoit à la veille d'être enchaîné non seu-/ lement , mais encore cruellement assassiné pour l'afïection et le service qu'il rendoit tous les jours à Sa Majesté, n'ayant personne plus propre à recevoir et contenir seulement le secret déplaisir qu'il avoit du mépris que l'on faisoit de lui, pour récompense il avoit converti les chaînes de fer, les prisons et supplices que le maréchal d'Ancre avoit préparés audit sieur de Luynes en des chaînes d'or et des charges éminentes. »

Puisque la noblesse abandonnait ainsi Albert de Luynes, il fallait bien que le favori cherchât aide autre part ; la bonne bourgeoisie des villes avait gardé souvenir des États-Généraux, belle et grande représentation de la province. Rien n'était plus populaire que ces assemblées où noblesse, clergé, procureurs et avocats venaient dire leurs doléances à la couronne, lui prêtant finances en échange des Chartres qu'ils en recevaient. L'assemblée des États -Généraux était souvent trop bruyante; elle voulait beaucoup de liberté pour le peu d'argent qu'elle donnait avec humeur. Il n'en était pas de même

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de l'assemblée des notajjles ; ceux-ci n'étaient pas nommés par réleclion libre des villes et communautés; le conseil indiquait quelques braves et bons bourgeois, notaires, conseillers au parlement, et c'étaient là les représentants du tiers-étal ; les gouverneurs de province désignaient des familles nobles bien dévouées au roi de France, et l'évêque quelque gros chanoine si facile à allécher par de petites douceurs de cour. C'est pour cette réunion de notables que de Luynes se détermina, et encore ne l'appela-t-il point à Paris, cité trop bruyante, pleine des souvenirs de la Ligue et des États -Généraux de 1593.

Henri IV avait fixé à Rouen une précédente assemblée de notables, et le roi Louis XIII devait visiter la Normandie, dont Albert de Luynes allait être gouverneur. L'assemblée y fut nombreuse : noblesse, clergé et bourgeoisie se hâtèrent de s'y rendre : « Lundi 4 décembre 1617, l'ouverture de l'assemblée fut faite en la grande salle de l'archevêché. La disposition du lieu et des personnes étoit : le roi sur le théâtre ; sous un dais près du roi éloit M. le duc de Mayenne, comme grandchambellan; à la main droite du roi étoit monsieur son frère et M. le comte de Soissons, en deux chaises séparées et éloignées en ailes. En présence du roi, les notables firent entendre leurs doléances. Le premier article concernoit le maniement de l'État ; on y demandoit les raisons pour lesquelles le roi l'a laissé jusqu'à présent entre les mains de ceux qui avoient la conduite sous le roi défunt; l'ordre qu'on désiroit y être apporté dorénavant pour les finances et conseils; défense de vendre les charges ni ofîices de la maison du roi; le règlement et diminution des pensions; l'abolition du droit annuel, afin de parvenir plus facilement à la suppression de la grande multitude d'officiers et réduction d'iceux au nombre ancien, et par ce moyen rétablir le labourage, trafic et marchandise quasi perdus dans le royaume ; la réduction du grand nombre d'exempts de tailles ; l'établissement d'une peine contre les sujets du roi qui visitent les assemblées des princes étrangers et confèrent avec eux ; la prohibition de faire amas d'armes et munitions sans permission expresse de Sa Majesté; établissement d'une peine contre ceux qui y contreviendront ', »

» Mss. de Colbert, in-fol. M. H. D. vol. xvii, pyg. 233.

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La plupart de ces doniandes rurenl octroy«'es par le roi; de Luynes avait besoin d'un peu de popularité, et il la cliercliaitpar ces concessions qui pouvaient satisfaire les parlements. Quand on n'avait pas pour soi la noblesse batailleuse, il fôllait requérir aid€ de la bonne bourgeoisie. La position était difficile pour le favori : Marie de Médicis n'était pas tranquille dans son exil ; elle s'agitait de toutes les manières , et voilà qu'elle entama avec son fils une correspondance intime qui pouvait à la fin compromettre l'existence politique du favori. Louis XIII était toujours sous l'empire d'une volonté forte qui le dominait ; quand il échappait à une intrigue, il tombait de toute nécessité dans une autre ; sa mère ne pouvait reprendre de l'influence sur lui, sans briser le pouvoir d'Albert de Luynes. Il faut se rappeler que Marie de Médicis et sa petite cour avaient atteint les murailles de Blois, le sixième jour du voyage ; la reine reçut pour son habitation le château royal que de Luynes avait désigné pour lieu de retraite, car Marie pouvait là être surveillée, et les moyens de fuir lui étaient presque tous interdits. A peine arrivée, la reine -mère avait montré son esprit inquiet ; elle se trouvait mal à l'aise dans ces larges et froides murailles, espionnée jusque par ses domestiques et sous la garde de M. de Roissy ; elle avait en vain demandé Barbin, son fidèle conseiller ; jamais le roi n'avait voulu consentir à l'élargir de la Bastille; on craignait que Barbin n'entraînât Marie vers l'esprit de révolte. De Luynes sentait bien que son autorité finirait le jour où Marie de Médicis reprendrait quelque débris de son ascendant sur le jeune roi de France.

A Blois, la reine-mère se montra impatiente, irritée surtout aux moindres obstacles. On lui avait permis d'appeler auprès d'elle l'évêque de Luçon, Richelieu, qui avait été obligé de sortir du conseil après la chute du maréchal d'Ancre. De Luynes paraissait sûr de la conduite de Richeli^; c'était un homme habile qu'il gardait là, de sorte qu'il pouvait se faire rendre compte de tout ce qui se passait dans le palais de la reine, en même temps que l'esprit modéré de l'évêque empêcherait toute résolution désespérée dans le cœur de Marie do Médicis. Richelieu, de son côté, cherchait à gagner la confiance du roi et du favori ; il n'accepta sa position nouvelle qu'avec

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leur consenlornent, voulant ainsi se ivserver la clianco d'un double succès : « La reine, dit Richelieu dans ses Mémoires, m'ayanl fait chef de son conseille ne voulus pas accepter cette charge sans Ten avertir et en avoir la permission du roi, assurant Sa Majesté et le sieur de Luynes particulièrement, que toutes mes actions feroient connoître que Tenvie et la rage de ceux qui me Iraversoient ne peuvent en rien altérer un homme de bien comme j'étois ; que si Dieu m'a donné quelque esprit, il ne doit pas m'être imputé à crime, en usant bien, comme les bons et les méchants seront contraints de le reconnoître. »

Le roi, de Luynes et tout le conseil qui les environnait, se montraient peu généreux envers l'exilée de Blois, et l'on sem- «blait redoubler de surveillance' à mesure que l'inquiétude devenait plus grande et les mécontentements plus vifs. La correspondance de Marie de Médicis avec son fils révèle pourtant un esprit de déférence respectueuse qu'on ne retrouvait pas dans les relations du gouvernement ou des partis : 4es prestiges qui environnaient le trône ne permettaient à la reine qu'une expression noble et soumise d'obéissance envers le roi, son enfant, mais son souverain avant tout. « Monsieur mon fils, disait-elle, bien que je n'aie pas toujours été sans quelque petit déplaisir de voir ici M. de Roissy en la charge qu'il avoit auprès de moi, je vous avouerai qu'il s'y est comporté avec tant de modestie et de respect, que j'ai occasion de m'en louer et lui en témoigner du gré. Il vous donnera compte de tout ce qu'il a reconnu de mon procédé pendant qu'il y a demeuré, et m'assure qu'étant homme véritable comme il est, il ne vous en rapportera chose qui vous puisse détourner de la bonne opinion que je vous supplie d'avoir qu'il n'y a rien en ce monde que je prise davantage que l'honneur de votre bienveillance. Votre très humble et très affectionnée mère et sujette, Marie'. » -^ « Monsieur mon fils, si j'ai occasion d'être contente de la belle croix que vfS^^m'avez envoyée, je le suis encore davantage de la souvenance que vous avez eue de moi et de l'assurance (yie vous me donnez de vos bonnes grâces. Je garderai précieu- •èemenl ce témoignage que Torras m'a présenté de votre part, dont je vous remercierai ainsi que des articles que vous m'avez

1 Mss. de Bélhuno, vol. eot. 9.Î05, fol. 7 (autographe).

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envoyés (le ma fille, à quoi, comme à tout ce qui se passera par voire avis et volonté, je ne trouverai jamais qu'à dire du bien, ce que je vous supplie de croire. »

C'étaient là de simples formules respectueuses qui n'empêchaient pas les sentiments d'ambition et d'animosité qui étaient au cœur de Marie de Médicis; elle en voulait aux hommes qui lui avaient arraché le pouvoir, à ces courtisans, à ces trois frères d'Avignon, à de Luynes et à Cadenet surtout, qu'elle traitait avec tant de courtoisie dans les rapports extérieurs. Dissimulant à l'italienne comme Catherine de Médicis son aïeule , elle ne cherchait qu'une bonne circonstance pour revenir à la cour et fouler sous ses pieds tout ce conseil royal qui l'avait reléguée à Blois. Marie de Médicis écrivait à tout le monde; elle agissait avec une imprudence qui pouvait la compromettre. De Luynes avait trouvé le moyen de corrompre le page porteur de ses missives, lesquelles tombaient dans les mains du conseil et étaient décachetées. On savait ainsi tous les secrets, tous les mystères de la cour de Blois; il ne fut pas dès lors difïicile de perdre Richelieu, quels que fussent ses ménagements, et le premier ministre de la reine fut relégué dans son évêché de Luçon. Là, Richelieu n'eut qu'une pensée, celle de se détacher pour le moment des affaires politiques. Pour les hommes d'État, il est des circonstances où il faut savoir se faire oublier; toute démarche alors compromet; il faut attendre que le Ilot vous ramène aux affaires. Richelieu écrivit dans cet exil des livres de controverse contre les huguenots, une des préoccupations de l'école religieuse : les calvinistes formaient une opinion puissante qui se séparait de la couronne; les ramener était donc une nécessité pour l'unité royale. Richelieu publia deux petits pamphlets ardents et remarquables contre les huguenots; il y régnait ce zèle épiscopal envers l'hérésie, que plus tard, tète politique, il déploya contre celte secte se proclamant faction organisée. Absorbé dans la retraite, il adressait personnellement au roi un mémoire justificatif de sa conduite. « Sire, disait-il, je ne manquerai pas d'observer religieusement les commandemens de Votre Majesté ; je les ai reçus en ce lieu où j'ai été retenu jusqu'à présent par un travail que j'ai entrepris contre l'hérésie. En quelque part que ce soit,

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Votre Majesté recevra des preuves de mon alîeclion et de ma fidélité, n'ayant jamais eu ni ne pouvant avoii" autre but devant les yeux que son service. Je sais bien, Sire, que quelques-uns qui me veulent moins de bien que la sincérité de mes intentions ne le requiert, tâchent de' vous persuader le contraire; mais je suis assuré que Votre Majesté daignant considérer mes actions, ils ne viendront pas à bout de leijrs desseins. Lors, Sire, qu'il vous plut prendre le gouvernement de votre État, Votre Majesté me fit l'honneur de rendre de mpi les témoignages qu'un fidèle serviteur doit attendre de son maître ; ensuite elle me commanda de suivre la reine sa mère pour demeurer près d'elle. Depuis ce temps-là, Sire, j'ai vécu en ma maison priant Dieu pour la prospérité de Votre Afajesté, et recherchant parmi mes livres une occupation convenable à n^u profession. On m'a toujours témoigné que la volonté de Votre Majesté étoit que dedans quelque temps je retournasse près de la reine votre mère, même il lui a plu me mander qu'elle en étoit assurée de bonne part: sur cela, j'ai attendu l'honneur de vos commandemens. Je croyois, Sire, qu'en me gouvernant de cette façon, non seulement je demeurerois exempt de blâme en la bouche de tout le monde, mais même que mes actions seroient approuvées de ceux qui me voudroient le moins de bien. N'ayant pas eu ce bonheur que je me promettois, je tâcherai de l'acquérir et si bien faire que ceux qui me rendent de mauvais offices se ferment la bouche d'eux-mêmes. C'est, Sire, le but que je me propose, suppliant Dieu ne me point faire de miséricorde si j'ai jamais eu aucune pratique ni pensée contraire à votre service*. »

Après le départ de Richelieu, Marie de Médicis s'était trouvée en face d'elle-même et de quelques agents tout dévoués à Louis XIII et aux frères de Luynes; elle n'avait plus personne dans le sein de qui elle aurait pu déposer les ennuis de sa solitude et de son ambition. Après avoir tenu si longtemps le pouvoir, se trouver reléguée dans un vieux château de province, attentivement sui^eillée dans les moindres de ses démarches, n'était-ce pas là une situation trop dure, une disgrâce trop douloureuse pour que la reitie, femme active et mécontente, pût • * M38. de Colbcrt; in-fol. M. R. D, vol. xvn, pag. 218.

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Ipngtomps la supporter? A cet instant se manifesta une circonstance favorable ; Marie de Médicis ne dut pas hésiter à la saisir. Il venait de s'opérer une répartition nouvelle dans les gouvernements provinciaux, et le duc d'Épernon, qui ne possédait qu'une province de second ordre, l'Angoumois, avait été complètement oublié, tandis que de Luynes recevait la Normandie, puis l'Ile-de-France, et le duc de Mayenne le gouvernement de Guienne, le plus riche de tous. Le duc d'Épernon, impétueux vieillard, songeait à se retirer dans Angoulème, ville qui lui était fidèle et où son gonfalon pendait sur les murailles. Une de ses premières tentatives fut de se rnettre en rapport avec la reine exilée à Blois ; elle était un drapeau ; il pouvait rattacher à la cause de cette princesse une partie des mécontentements pubhcs et les huguenots mêmes, quels que pussent être leurs griefs contre la reine-mère. Était-il difficile au duc d'Épernon d'inspirer confiance à celle qu'il avait servie avec tant de dévouement lorsque la régence s'était proclamée ? Une correspondance s'établit entre la reine-mère et d'Épernon, pour arrêter un moyen d'évasion gui pourrait rendre la liberté à Marie de Médicis et une grande force à son parti.

Ces intrigues n'étaient point inconnues à la courdu roi ; on savait , mais vaguement , le projet d'évasion et de révolte contre l'autorité du conseil présidé par de Luynes. Pour l'empêcher, on crut devoir user d'une première précaution ; on s'imagina qu'au moyen d'un serment imposé à la reine-mère, celle-ci renoncerait aux tentatives contre le pouvoir du roi et de son favori. Le texte du serment fut rédigé par le garde des sceaux du Vair, envoyé à Marie par son confesseur, et écrit de sa main ; elle y disait, avec un mouvement affecté de résignaiion et de religieuse obéissance : « Marie, par la grâce de Dieu, reine de France et de Navarre, mère du roi, avons fait et faisons au roi notredit seigneur, devant Dieu et ses anges, les soumissions, protestations et promesses ci-après t de n'avoir pour maintenant et à l'avenir, non plus que j'ai eu par le passé, désir ni pensée qui ne tende à la prospérité et avancement de ses atfaires, au bien, repos et grandeur de son État, et de lui vouloir rendre les devoirs et obéissances qui lui sont dus, résignant toutes nos volontés entre ses mains ; de n'avoir aucune

correspondance dodans ni dehors le royaume en chose quel-' conque qui puisse préjudicier à son service, désavouant loule personne qui sous notre nom se voudroit ingérer d'aucune pratiiiue ou menée. Nous finirons par une vérité tirée de notre cœur, (lue si la conservation de notre seigneur et fils dépendoit de notre perte, nous y consentirions pour lui témoigner que nous l'honorons plus que nous nous aimons nous-même '. »

Dans ces circonstances, les mécontentements du duc d'Épcrnon n'avaient point encore éclaté d'une manière patente à l'égard du roi et de son conseil. Louis XIII avait confié au vieux duc le commandement d'un corps d'armée qui se réunissait à Melz pour surveiller les mouvements de l'Allemagne. On voulait éloigner le duc d'Épernon de ses gouvernements d'Angoumois et de Xaintonge, afin d'empêcher toute prise d'armes favorable à la cause de la reine. Quelles que fussent les volontés de Louis XIII sur ce point, d'Épernon résolut de retourner sans permission dans ses gouvernements du Midi ; il prenait pour excuse dans une lettre au roi « que n'ayant reçu d'autre gratification depuis l'avènement royal que la paie de colonel, il s'étoit endetté de cent mille écus, qu'il avoit besoin de se refaire dans les gouvernements qui lui avoient été confiés **.» Le conseil, qui comprit une partie des desseins du gouverneur, lui écrivit sur-le-champ que sa présence était nécessaire à Metz, et que le roi traiterait de désobéissance toute résolution qu'il prendrait pour visiter le Midi. Le duc d'Épernon ne tint aucun compte de cette injonction royale ; il sortit furtivement de Metz avec quelques amis, malgré le rude hiver; et le petit vieillard de soixante-dix ans parcourut à cheval tout le pays qui s'étend depuis la Meuse jusqu'à la Loire. Arrivé à Loches, il fit prévenir la reinemère qu'il était prêt pour la recevoir à Angoulème, bonne ville fortifiée de son gouvernement, et que lui-môme favoriserait de tous ses moyens son évasion de sa triste captivité de Blois. Marie de Médicis, dissimulant tous ses chagrins dans la retraite la plus absolue, désirait, par son silence, faire croire qu'elle était résignée à subir les ordres rigoureux du roi son fils, tant qu'elle ne l'aurait pas fléchi par sa soumission. Elle avait peu d'agents

» Mss. de Brienne, vol. col, ce, pag. 1G9, i novemlirc lGi8. a Mbs, foQds de Saiul-Gei'.a:iin, col. OU!), fol. 30.

autour d'elle qui méritassent sa confiance; ses plus intimes étaient allés négocier soit auprès du duc d'Épernon, soit dans d'autres provinces qui se préparaient à la révolte. Cependant il fallait bien vite se déterminer, si l'on voulait échapper à de nouvelles rigueurs ; avec le duc d'Épernon il y avait moyen de ressaisir le pouvoir ; en restant à Blois au contraire, on s'exposait à tous les soupçons, à toutes les mesures violentes que îe danger pouvait inspirer à de Luynes et à Louis XIIL Marie de Médicis n'hésita point et sa fuite fut décidée.

Il s'agissait seulement de préparer les moyens d'évasion sans éveiller la surveillance attentive des serviteurs de la cour de Louis XIII qui pullulaient à Blois ; le château fortifié se dessinait en plate-forme, et les fenêtres, presque toutes grillées de fer, étaient assez élevées pour qu'il fût impossible de sauter sans de longues échelles. La reine n'aimait pas le péril des aventures; elle demanda conseil au comte de Brenne, son premier écuyer, au duc de Bellegarde avec lequel elle était en correspondance, et ceux-ci lui répondirent : « Ce n'est pas encore le tout de sauter par la croisée, mais le danger commencera alors que vous vous mettrez aux mains de d'Épernon, que vous savez si fantasque et si impérieux ! — Je connois d'Épernon de plus longue date que vous, répondit Marie de Médicis au duc de Bellegarde ; je compte sur lui, seulement prêtez-moi appui. » Il était une heure de nuit, le, 22 février ; le temps était froid, la Loire charriait ; de gros morceaux de glace commençaient à prendre au pont qui était vis-à-vis le château ; le comte de Brenne fit préparer au bout de ce pont, sur la grande route, une voiture attelée de quatre mules noires comme la couleur du carrosse même, afin que tous ces préparatifs fussent moins remarqués. Le comte de Brenne, suivi de deux exempts des gardes, se rendit au pied du château, en face d'une croisée qui n'était pas grillée, mais qui était sur le haut d'une plate-forme. Les exempts des gardes portaient deux échelles ; l'une fut placée au bas de la plate-forme ; l'autre, de la plate-forme à la croisée. A une heure après minuit, la fenêtre s'ouvrit, et Marie parut en disant : « Est-ce vous, de Brenne?— Oui, madame, tout est prêt pour l'évasion. )) Et Marie, toute tremblante, suivie d'une de ces femmes, posa le pied sur le premier degré de l'échelle, puis

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se laissa àiicr, mais avec tant de frayeur, qu'arrivée sur \à plaie-forme, elle s'écria: ((Brenne,je ne veux pas aller pliis loin, celle échelle branle ! -- Vous ne pouvez reculer, madame, il faut venir jusqu'au bout maintenant.» Les deux exempts mirent Marie de Médicis dans un manteau, et au iieU de la faire passer par l'échelle, ils la descendirent ainsi doucehiéiit, 'de manière qu'elle se trouva au bas de la plate-forriié sans avoir éprouvé là moindre secousse.

Une fois sortie dii château, iellé prit Ib brns du bbiiitb de Brenne, et longea le pont, sans flariibcaù, saris i'ieh qiii jjùt déceler ses pas. Sur lé porii, elle réricdntrà deui soldats des gardes, qui, voyant une femme seule au itiilieu de ti-diè ii'ohimes, dirent en riant et frappant leiir arquefciise : i( Voilà iinë gaillarde et ribaude qtii en donne à qufelques-uns de iids exempts. » Et la reine Marie ridurmura à l'oreille dé èretirie : « Ne voilà-t-il pas qu'ils me prennent pour une bonhe leinme! » On suivit ainsi tout le pont jusqu'au chemin où devait se cacher la voiture, mais on ne la trouva pas à cette place. Marie pâlissait déjà, lorsqu'un valet de pied s'en revenant lotit essoufflé, s'écria : « La voici, la voici par la gauche. » Là reine rhontant en toute hâte , les mules partirent , et l'on arriva sans coup férir à Loches où l'archevêque de Toulouse la reçut au nom du duc d'Èpernon.

Ce fut le 23 février, vers le soir, que le roi dppfit à 'sa cbur de Saint-Germain la fuite de Marie de Médicis. Après tant de peines et une surveillance aussi rigoureuse, voir sa mère lui échapper, ic'était pour Louis Xlil une inquiétude bien vivfe. Ctelte nouvelle le surprit après là réunion des nolablës de Rouen, au milieu des fêtes qui accompagnaient les noces de Chrétienne de France, noble fille àe Henri IV, avec le prince de Piériiont, l'aîné des fils du duc de Savoie. L'esprit de la tour n'avait point changé ; le sévërité de Louis XIII ne pouvait erhpêcher ce bruyant amour des plaisirs qui animait tous ces gentilshommes à blasons et de race batailleuse. La cour était une sorte de représent ;ition théâtrale Où tous les seigneurs déployaient ce luxe de vêtements et d'habits, cette âi-deiite activité de carrousels ei de tournois que nous aVons déjà signalés. DeiJX hoces royales se succédaient. A|iros Chréiiêiihé dé Fixirlte, ma-

demoiselle de Vendôme, celle toule pelile fille qu'Henri IV aimait lani à caresser sur. les genoux de Gabrielle d'Estiée, épousait le duc d'Elbeuf, et la race de Lorraine s'unissait ainsi aux bâtards des Bourbons. La cour fut brillante à cette occasion ; il y eut le grand ballet du roi qui fut dansé dans la salle du Louvre, deux jours de suile. « Au bout de ladite salle étoit un théâtre. Les frises et bordures étoient écaillées en rocher d'or parsemé de mousse verte. Il étoit couvert d'un ciel turquin, semé de quelques nuages, par le haut duquel régnoit tout au long un feston large de trois pieds et demi, où les cornes d'abondance versoient mille sortes de fleurs et de fruits. Une grande toile s'étendoit au-devant, qui prenoit depuis le plancher jusqu'à terre, de la longueur de cinq toises, en laquelle étoit peinte Jérusalem assiégée et une forêt à côté. » Celait en effet la fable de la lorêt enchantée du Tasse qui formait le sujet du ballet de la cour. « On y voyoit Ismène le grand magicien, affreux dans son aspect, la tête en feu, un livre à la main gauche et une verge à la droite. Puis des déités bocagères, Pan au miheu des pasteurs, velu par le corps, les oreilles pointues et une petite queue redressée au derrière. Et les sylènes, tous camus, le visage rouge et les culottes de satin gris. Les dieux bocagers s'étant retirés, arrivèrent huit monstres avec griffes et dents, des lutins qui faisoient des grimaces extravagantes; la reine Proserpine, avec le visage noir;Garon, le nautonnier, la barbe mal peignée. Le roi Louis XIII y reprôsentoit Godefroy de Bouillon, suivi du comte de Soissons et du grand-prieur de France; tous cherchoient Tancrède, égaré dans la forêt, et que représentoit Albert de Luynes. Tancrède alliroit les yeux des assistants, car de Luynes étoit vêtu tout de satin blanc, avec force belles et riches broderies. Tous, sans en excepter le roi, dansèrent un ballet grave, faisant quelques exercices de leurs armes, avec applaudissements de seigneurs et dames. Que dire de Glorinde èortant d'un beau cyprès? des anges baladins, s'en allant au son des luths et violes? de la reine vêtue en Psyché, couchée sur un lit de roses et de lis, dans une conque traînée par deux cygnes et deux petits amours? Tout cela étoit très divertissant et amusa les époux pendant deux soirées entières. »

2M HICliKLlKL',

Tandis que le roi élait ainsi occupé à balladcr, tout plein des idées de Godefroy de Bouillon et de la Palestine, il apprenait la fuite de Marie de Médicis. Un écuyer en toute liàte lui apporta la lettre suivante, datée de Blois, au soir : «Monsieur mon fils, j'ai laissé opprimer longtemps mon honneur et ma liberté, et ai supporté de fortes appréhensions pour ma vie ; ce qui m'étoit plus sensible, c'étoit la privation de votre vue. Étant, à mon grand regret, informée du péril où sont vos affaires, s'il n'est bientôt su et connu de vous, je me suis résolue de me mettre en lieu sûr, afin qu'y étant libre, je vous puisse faire entendre ce qui m'étoit impossible dans la puissance de ceux qui vous le cachent. » Marie de Médicis ne définissait pas précisément quels étaient les griefs dont elle demandait le redressement; elle dissimulait ses desseins sur le gouvernement de rÉlat. A l'entendre, elle ne voulait plus gouverner elle-même; c'était seulement pour diriger son fils, pour l'empêcher de tomber aux embûches des ennemis de la royauté, qu'elle s'adressait à lui dans ses remontrances de mère. Mais au fond, renverser l'autorité d'Albert de Luynes, n'était-ce pas le rétablissement de l'administration suprême de la reine-mère? Le conseil sentait bien les dangers qui le menaçaient; de Luynes proposa au garde-des-sceaux du Vair un projet de lettres qui était écrit tout entier de la main du jeune roi. Dans les habitudes de la monarchie il y avait un tel respect pour les membres de la famille et pour la mère du roi surtout, qu'on étendait à tous cette maxime protectrice, qu'ils ne pouvaient mal faire. Or, s'ils commettaient une action mauvaise, ils ne pouvaient en être les auteurs ; d'où cette conséquence, que Marie de Médicis avait été entraînée à fuir la ville et le château de Blois par des conseils étrangers. On posait en fait qu'elle avait été enlevée par le duc d'Épernon. «Madame, disait le roi, j'élois à Saint-Germain en résolution de vous aller voir dans peu de jours, lorsque trois courriers m'apportèrent les nouvelles que le duc d'Épernon vous avoit fait enlever de Blois. Cette action mo sembla si extraordinaire et si étrange que j'eus grand'peine de la croire, n'estimant pas qu'il y eût un homme, <iuel qu'il fût, qui eût l'audace, je ne dis pas d'exécuter, mais de concevoir la lésolulion d'entreprendre sur la liberté

MAZARIN ET LA FUUiNDE. 22b

de la mère de son roi. Dieu me fera la grâce que je chùlieiai si puissamment celle injure que le mal en tombera sur ceux qui se veulent couvrir de voire nom pour la ruine de mon peuple et la diminution de mon aulorité. »

En même temps, le conseil se hàla de répandre certains écrits où la conduite de Marie était violemment blâmée ; on les jetait dans les rues, dans les parloirs aux bourgeois, dans les plaids du Palais-de-Juslice, partout où se rassemblaient MM. de la bazoche, clercs, avocats, grands discoureurs. Un de ces pamphlets s'adressait directement à Marie de Médicis : « Quoi, Madame ! disait le bel esprit, conseiller au parlement, ne seroit-il pas plus honorable que vous fussiez encore à Blois, que d'avoir choisi pour asile un lieu d'où est sorti ce parricide enragé, la mémoire duquel vous devroit être tellement odieuse, que vous devriez même abhorrer le lieu de sa naissance, et non vous y réfugier ; et votre liberté et votre vie ne seroient-elles pas plus assurées parmi les serviteurs de votre fils que parmi ceux qui ont été ennemis de votre personne et de l'État, et que l'on tient autant complices de la mort du feu roi votre mari et seigneur, comme ils le sont maintenant de votre départ de Blois? Quand vous auriez moyen de troubler notre repos, enfin le roi sera roi, et tout secondera à vous attirer la haine du peuple et la malédiction de Dieu. N'est-il pas ridicule de dire que ce qui vous éloit plus sensible à Blois éloit la privation de la vue de votre fils, comme si en vous éloignant d'icelle, vous aviez mieux le moyen de le voir de loin que de près, et lui faire savoir les voies de remédier à ses affaires par les conseils de ceux qui ont toujours tâché de h's embarrasser ? Et puis, je trouve qu'il y a fort peu à remédier aux affaires du roi ; car quant à sa personne et ses mœurs, il est très véritable que depuis saint Louis on n'a jamais vu roi si pieux et dévotieux et qui abhorre tant le vice et estime la vertu comme lui; aussi la cour ne fut jamais moins vicieuse. Quant à son autorité, vous trouverez que depuis trois ans en çà qu'il est maîlre, il a plus fait sans mettre la main aux armes que feu son père n'a jamais fait avec de puissantes armées. »

Dans celte attaque si hardie contre la reme Marie, on rappelait une longue série de plaintes sur ses déporlemente, et ces

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lameiilalions rappelaient surtout les actes que le populaire considérait comme odieux; on répétait les vieiix bruits de la multitude : le duc d'Épernon n'élait-il pas l'assassin de Henri IV! Angoulème avait vu naître Ravaillac! de quoi se plàignail-Uti? du gouvernement du roi ; mais il s'était glorietisement mdifitenu à rintérieur et vis-à-vis l'étranger ! En réponse à ce paiiiphlet, la reine-mère crut devoir eil appeler à l'opinion publique ; elle fit elle-même itiiprimer un expdsé d'accusations vives contre le conseil de son filô : cet exposé reposait sur ces gHefs généraux que les mécontents se plaisaient à rappelet dans toùtiss les ligues du bien piiblic au moyen âge, et dans le xvi« siècle : « La reine-mère se plaint grandement de ce qu'étant née princesse d'une deâ plus illustres maisons dé l'Europe , et après avoir eu l'honneur d'être épouse d'un des grande rois qui ait jamais régné en France, et mère du roi régnant aujôurd'hiii, et après avoir conservé avec tant de périls et soiiis , durâtit la minorité du roi son lils, ce royaume, pour récompense de tant de labeurs et affections maternelles, elle a été chassée honteusement de la cour et de la présence du roi son fils et de ses autres enfants, pour être reléguée comme prisonnière dans Blois, avec toutes sortes d'indignités contre le respect dû à sa nais sance et à tant de grands princes à qui elle a l'honneur d'appartenir, et contre l'honneur qili étoit dû à la mémoire du feu roi et à la dignité du roi son lils; et le tout par les avis et conseils de de Luynes, ses frères et adhérens, pour pouvoir plus facilement, durant le bas âge du roi son fds, usurper l'autorité royale et le maniement de l'Etat. Les prihces, ducs, pairs et officiers de la couronne et autres seigneuis de ce royaume ont été entièrement privés de la connoissance et gouvernement des affaires, pour en donner l'entier maniement à Mbdène, du nagent, colonel d'Drriano, etMarsillac, personnes du tout indignes et incapables de ieiirâ charges. Le traitement que l'on fait à M. le duc d'Epernori, après de si longs et fidèles services rendus à cette couronne, en donnent témoignage ; leur insolence ayant été jusque-là, que de le vouloir faire prisonnier du roi. Pour M. le maréchal de Bouillon, le grand mépris que l'on a fait de sa qualité et pouvoir, le traitant avec toutes sortes d'in-, différeiices, fait assez voir comme ils veulent faire perdre au

MAZAHIN Eï LA FllUNDE. 227

roi l'affection des plus grands personnages de ce royaume, et qui le peuvent plus dignement servir. M. le duc de Monlmo-, reiicy a aussi expérimente leur impudence, parles affronts qu'ils ont faits à madame la connétable sa belle-mère, l'ayant ôtée d'auprès la personne de la reine, pour placer madame de Luyries et leur sœur, afin que personne n'approche de Leurs Majestés que par leur moyeri. Et ce qui est déplorable, tandis qu'ils ibht ainsi leurs affaires aux dépens de la France, ils font amuser le roi par des bouffons et gens de néant, à des jeux et exercices des enfants; chose indigne à l'âge d'un si grand roi, duquel les actions doivent servir d'exemple à tous ses sujets. A quoi la reine-rnère supplie Sa Majesté de vouloir donner ordre; comme aussi d'arrêter le cours des tyrannies et vexations des officiers, capitaines et archers de gabelle qu'ils commettent journellement sur tous les sujets, particulièrement sur ceux du clergé et de la noblesse, chose qui n'avoit jamais été exercée du iemps dii défunt roi ni de la régence de ladite reine, mais seulement depuis que ceux-ci, participant avec les partisans, ont donné la licence et impunité à toutes sortes de pilleries, confusions, meurtres et assassinats. »

Ce manifeste était un véritable appel à toiis les mécontents ; il s'adressait aux partis qui divisaient la France, à la féodalité rajeunie, à la gentilhommerie hautaine; et puis aux huguenots, non moins disposés à saisir les armes. Marie invoquait le bras puissant des nobles hommes contre ces courtisans gens de peu de valeur qui remplissaient le conseil; fallaitil que les braves fils de la guerre, les possesseurs de châteaux, subissent longtemps le joug d'un conseil de parlementaires et de seigneurs obéissants sous la main d'Albert de Luynes, méchant Provençal et de race incertaine?

Les dépèches du conseil, les délibérations royales avaietit nécessité un certain délai; il s'était écoulé près de quinze jours depuis le manifeste de Marie de Médicis, et le roi n'avait rien répondu encore. Cependant on multipliait les préparatifs d\irmes, des édits du roi rassemblaient la noblesse dévouée ; on convoquait les gentilshommes dans des mandements publics.

La reine, inquiète du retard qu'éprouvait la réponse et des préparatifs qu'on faisait contre elle, écrivit encore au roi.

i2.s UICIIKUKU,

La lettre était toujours datée d'Angoulème, cité que l'on désignait comme le lieu de naissance de Ravaillac, rapprochement gue les pamphlets aimaient à répéter, en ajoutant encore que non seulement la reine prenait pour séjour la patrie de l'exécrable parricide, mais se mettait sous la protection de Tépéede ce duc d'Epernon, que l'on dénonçait comme complice de l'assassinat de Henri IV, accusation dont il ne s'était pas purgé. « Monsieur mon fils, disait Marie, je crois que personne du monde n'approuvera les conseils que l'on vous donne, d'avoir différé dix jours sans me faire réponse, et de me mettre en peine d'éclaircir vos intentions, lesquelles sont empruntées d'autrui et nullement vôtres. Je n'apprends que trop, par le grand nombre de commissions que Ton délivre sous votre nom pour faire des recrues et de nouvelles levées de gens de pied et de cheval, par les Suisses que Ton dit avoir été mandés, par le canon que Ton dit dt\jà être sorti de votre arsenal, et par les munitions de guerre que l'on achemine vers moi. Je vous prie très humblement, monsieur mon fils, d'arrêter un peu vos pensées et de considérer ce que l'on vous fait faire. Je proteste devant Dieu et les anges que pour moi je ne prétends rien, et que je n'ai d'autre dessein que celui que je dois avoir pour la prospérité de votre règne et de votre royaume, et que voyant vos oreilles bouchées à mes fidèles et justes supplications, je serai contrainte de les faire entendre par tous, pour avoir raison maintenant devant la France et l'Europe. »

«Madame, répond le roi, vos dernières lettres me témoignent qu'il n'est plus en votre puissance de m'écrire les vrais sentimens de votre àme touchant le gouvernement de mon État. Vous savez qu'on ne le peut accuser que le blâme n'en tombe principalement sur moi; c'est pourquoi je ne dois point croire que vous me voulussiez ôter la gloire de mon règne, en me donnant réputation de n'agir que par les mouvemens d'aulrui. La ccnnoissance que les perturbateurs du repos public ont toujours eue de l'affection et de l'honneur que je vous porte, leur fait espérer que ma clémence pardonnera indifféremment tous les allentats qu'ils veulent faire sous votre nom contre mon autorité; miis je saurai toujours distinguer votre intérêt d'avec le leur, n'ayant autre fcsoluiion que de vous aimer et honorer

MAZAHIN El lA 1 UUxNDK. 229

comme ma mère, et de les punir comme sujets rebelles et ennemis de mon Etat. Aidez seulement à mon bon naturel par une vraie correspondance de volontés, et me faites paroilre des témoignages aussi dignes d'une bonne mère que ceux que vous recevrez de moi seront dignes de celui qui est , Madame, votre très-humble et obéissant serviteur et fils.»

On voyait par ces dépêches que les opinions du roi commençaient à se radoucir. Le conseil savait la puissance de la reinemère, ses liaisons avec les gentilshommes, la prise d'armes de presque tous les châtelains du Midi. On était déjà porté à traiter avant d'en venir aux mains ; la guerre civile pesait au peuple, tandis que Marie ne négligeait aucun moyen de soulever les braves possesseurs de fiefs et de castels , les hauts féodaux surtout. Elle écrivait au duc de Rohan : « Mon cousin, puisque je vois , à mon grand regret, que les armées s'avancent, et que je sais que vous êtes bien près de moi, croyant que vous n'aurez point oublié la fidélité et le soin que j'ai toujours eus pour la prospérité des affaires du roi monsieur mon fils, ni l'affection que vous m'avez vertueusement témoignée à tout ce qui m'a regardé ; j'ai estimé vous devoir avertir que je n'ai autre désir au monde que la puissance de son règne, et que vous devez tenir pour indubitable que comme je ne m'en suis jamais départie, aussi ne m'en départirai-je à l'avenir; vous priant sur cette vérité d'assister mon zèle, et croire que je suis, mon cousin, votre bien bonne cousine, Marie*. » Ainsi écrivaitelle encore au duc de Mayenne, et ces correspondances avec les hauts seigneurs continuaient respectueuses en ce qui touchait le roi ; au fond c'étaient toujours des alliances que la reinemère se préparait pour la guerre civile, et qu'elle étendait ensuite à l'extérieur. Non seulement la reine s'adressait aux vieux débris de la féodalité , à tous les possesseurs de châteaux ; I mais elle cherchait encore à mettre dans ses intérêts le roi k d'Espagne et la jeune fille de France, noble épousée de l'in- \ faut. Deux autographes de Marie ont été retrouvés à Simancas; Vie premier est adressé au roi d'Espagne : « Monsieur mon frère, je me promets que vous compatirez à mes extrêmes misères, et non seulement aux passées, mais beaucoup plus aux 1 Mss. Bibliolh. royale, fonds de Sainl-Germain, col. G99, fol. 77.

260 IliCHELiEU,

piéscnles, puisque ayant cherché au péril de ma vie do faire savoir au roi monsieur mon fils les désoidres qui s'en alloient trouble!" le repos de son État, ceux qui le poussent ont empêché nori seulement que son bon naturel ne m'écoulàt, mais sous son nom prennent précipitamment les armes contre la vérité de mon zèle et contre la justice de mes remontrances. L'étroite alliance que vous avez avec nous me convie à vous en donner part, et m'oblige à vous prier de donner au roi monsieur mon fds les prudens conseils que je me promets , et , à défaut de ce, nous rendre toute l'assistance que dans une affaire si importante on a droit d'attendre de la magnanimité d'un grand roi; et en ce laisant, je me confirinerai en la singulière affection que j'ai de vos royales vertus, et serai tou- JQurs, monsieur mon frère, votre bien bonne et irès-affectionnée sœur, Marie 1. » — Et elle ajoutait à l'infant et à l'infante toujours de sa main : « Mon fils et ma fille , je regrette encore davantage mes calamités , puisqu'il faut que je vous en donne connoissance, et que vous participiez à mon déplaisir. J'espère encore en la bonté du roi monsieur mon lils, qu'il reconnaîtra la vérité de la passion qui me porte à lui vouloir faire savoir la nécessite de ses affairés.

Le roi Louis XIII, à son tour, écrivait aux gouverneurs des provinces, à la plupart des grands, pour les prémunir contre toutes les Inenéesde la reine-mère,, toujours si active et qui ne cessait de s'adresser à lui: «Monsieur mon fils, lui écrivaitelle encore, je vous supplie de recevoir la sincérité de mes intentions, et reconnoître qu'il n'y a personne au monde qui puisse avoir plus de passion ni plus d'intérêt que moi à la prospérité de votre règne ; m'étant proposée de vous faire savoir les inconvéniens qui en peuvent altérer la puissance ; seulement pour la considération de votre bien et de votre État, et pour l'extrême contentement que je recevrai de voir continuer l'inviolable pouvoir de votre sceptre. Considérez donc, s'il vous plait, s'il est juste que, au lieu d'agréer et recevoir mon devoir et affection, l'on vous fasse prendre les armes, et particulièrement tout à l'entour de moi, pour supprimer, ou la voix de

1 D'Angoulêmc, le 16 mars 1619. — Arctiives deSimaucas, cot. A77i^* (aulograplie).

nies fidèles remontrances, ou pour opprimer ma condition et ma liberté, laquelle ne respire que votre autorité et votre contentement.»—« Monsieur mon fils, ajoutait-elle dans une dépêche postéi-ieure, j'ai tous les regrets du monde d'être contrainte de broire que mes lettres vous soient importunes, puisque je vois Clairement qu'elles me sont du tout iiliitiles. Au contraire, je vois tiiëil que l'on allume lii giierre et que l'on trouble la dignité dé votre pouvoir et le repos public seulement pour me vouloir opprimer, puisque on s'attache aux places qui doivent servir pour ma conservaiiotl et sûreté, tant que inon hialheur et les passions d'autrui voudrofit que je sois hors de la protection et appui de vos bonnes grâces ; troiivant fort étrange que au lieu de me donner occasioii de inodérer la crainte et la mé» fiance en laquelle me font vivre les mauvais traitemens que je reçus à Blois, maintenant l'on m'erî augmente rigoureusement ie sujet. J'en appelle devant votre bon naturel et devant votre justice, et si cela ne suffit, devant celle de Dieu. Marie '.»

C'était une activité prodigieuse que celle de Marie de Méditis. Tous les mantiscrits sont remplis de sa correspondance avec son fils : elle connaissait le caractère du roi ; elle savait peut-êtfe qu'avec un peu de persistance et une volonté forte, elle le dominerait de toute sa hauteur. Elle correspond non seulement avec les grands du royaume, inais encore elle saisit toutes les circonstances pour entretenir d'intimes relations avec l'élranger. Comme elle n'ose pas toujours écrire directement sur des sujets politiques, elle va au-devant dé tous les incidents de famille. Tantôt c'est pour remercier des bons soins que donne l'Espagne à la jeune fille de France, devenue infante ; tantôt pour recommander un serviteur fidèle, un confident qu'elle envoie à Madrid. Louis XIII répond avec une exactitude non moins attentive à toutes les lettres de sa mère. «Madame, vous aimant et honorant comme je fais, je ne puis que ressentir un déplaisir extrême de voir inutiles tous les soins que j'ai pu jusqu'ici apporter pour votre satisfaction. Vous avez par mes lettres et par plusieurs personnes dignes de foi, que jt; vous ai envoyées,^eçu toutes sortes d'assurances de la sincérité de mes intentions ; tout au contraire, pour troubler la

* Mss, de Bélhune, vol. cot. 9305, fol. 42 (autographe), il avril IGIO.

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tranquillité publique et renverser entièrement ma couronne, l'on a sous votre nom, longtemps auparavant votre partement de Blois, commencé et depuis toujours continué à travailler etcorrompre et faire soulever tout ce que l'on a pu à rencontre de moi, tant dedans que dehors mon royaume; l'on y a levé des gens de guerre. Ton a mis la main sur les finances, imposé mes sujets, fait des entreprises sur mes places, e.t pour ne rien omettre de ce qui peut faire brèche à l'autorité royale, l'on a mis des gens de guerre en campagne avec du canon ; vous serez toujours assurée et libre partout où mon pouvoir s'étendra; et ne vous imaginez point, je vous prie, Madame, de pouvoir rencontrer en ce monde une sûreté plus certaine ni un contentement plus parfait qu'en mon affection. Le meilleur sera, Madame, qu'il vous plaise, comme je vous en supplie de tout mon cœur, d'embrasser les offres qui vous ont été faites de ma part, puisqu'elles contiennent tout ce que vous pouvez souhaiter avec raison, et qu'elles tendent particulièrement à rétablir et affermir entre nous une parfaite amitié, union et confiance, qui est le but où nous devons tendre, et où il ne tiendra qu'à vous de parvenir; car pour moi je ne m'en écarterai jamais par aucune de mes actions, mais au contraire, témoignerai en toutes que je suis. Madame, votre très-humble et obéissant fils.» Cette correspondance respirait plutôt l'amertume et le dépit qu'une de ces haines implacables et profondes qui ne s'apaisent pas. Il y avait dispute pour le pouvoir entre de Luynes et la reine-mère; mais le temps de guerre n'était point arrivé. On traitait toujours, quoique les deux partis se montrassent impérieux dans leurs exigences ; il était impossible de satisfaire l'un sans mécontenter absolument l'autre. Les négociateurs étaient le comte de Béthune, le cardinal de La Rochefoucauld, le duc de Montbazon et le pèje Bérulle de l'Oratoire, en qui la reine avait une extrême confiance; les armements continuaient et rien ne faisait croire à une prompte solution, lorsque Albert de Luynes, qui craignait d'engager une guerre civile dont le n'sultat serait douteux, se rappela l'influence de Richelieu, évoque de Luçon, qui vivait alors dans une sorte d'exil. Avignon avait été le lieu désigné par la cour, ef l'évêque s'y trouvait fort bien, parce qu'il avait moyen de correspondre tout à

MAZAHLN ET LA IIIONDK. l':]]

la fois avec le pape et avec Albert de Luynes, auprès duquel il ne cessait de témoigner sa bonne volonté. Richelieu semblait éloigné de l'esprit des afïîiires, et sa préoccupation était la controverse ; il s'y livrait avec un zèle et une ardeur qui supposaient peut-être un désir de constater sa capacité et sa fermeté dans tous les ordres d'idées. De Luynes songea à l'appeler aux conférences d'Angoulème, afin d'user de son crédit dans un but de pacification. Cette médiation offerte à Richelieu était dans la nature même de son esprit, dans les rêves de son ambition, car elle le plaçait haut, en le rendant l'homme nécessaire pour conciher la position délicate de Marie de Médicis et de son fils. Ce n'est pas lui qui prenait ce rôle, on était forcé de le lui donner; il devait ainsi devenir l'homme important du conseil, parce qu'il était le ministre de la situation. Richelieu se hâta de se rendre à Angoulême. Alors , dans toute la puissance de la vie , car il touchait trente-quatre ans, l'évêque de Luçon avait une figure noble, une parole douce et persuasive. Quelques Mémoires disent que l'ascendant qu'il exerçait sur l'esprit de la reine-mère tenait plus au cœur qu'à la confiance politique ; Thistoire sérieuse ne va pas remuer ces petites faiblesses des grandes renommées. Les efforts de Richelieu furent couronnés de quelques succès ; il parvint à vaincre les répugnances de la mère du roi par un arrangement, sorte de transaction provisoire ; il a décrit luimôme combien cet œuvre fut pénible, et combien son génie habile dut employer de puissantes ressources. Enfin les articles furent arrêtés comme un traité : « Accorde Sa Majesté à la reine sa mère, qu'elle dispose de sa maison ainsi qu'il lui plaira; appelant et retenant à son service telles personnes qu'elle voudra. — Qu'elle puisse aller et venir et faire séjour en tel lieu du royaume qu'il lui plaira, même près la personne du roi. — Qu'elle jouisse sa vie durant de tout ce dont elle a joui à titre d'assignats, dons, pensions et gratifications à elle octroyés par le feu roi et Sa Majesté, et qu'elle soit payée de ce qui lui en peut être dû de reste. — Qu'elle dispose librement des charges, offices et bénéfices dépendant tant du domaine dont elle jouit à présent que de ceux qui lui seront donnés. »

234 RICHELIKU,

Ce li'ailû était une pacification qui, en accordant à Mario de Médicis la jouissance de ses propriétés, de ses riches apanages, de son douaire en un mot, ne pouvait pourtant pas satisfaire les grande^ vues de son ambition qui était le pouvoir; elle voulait conquérir, sous une forme différente, toutes les prérogatives de la régence. Ce n'était qu'une trêve qu'avait préparée Richelieu auprès d'Albert de Luynes; l'un et l'autre s'étaient rapprochés et ils croyaient possible que les deux systèmes alors représentés dans le conseil se conciliassent sous leur double patronage. Il n'en fut rien. Marie de Médicis, fort active, entreprenante, ne céda qu'aux importunités ; elle voulait étaler son pouvoir dans les palais de Saint-Germain et du Louvre, tenir la couronne au nom de son fils, puisqu'il lui fallait une tutelle; au règne d'Albert de Luynes, elle voulait substituer le sien. Tant qu'elle n'avait pas atteint ce but, elle devait s'agiter, et son scel de reine était à peine apposé sur la convention provisoire d'Angoulême, qu'elle se mettait en correspondance avec les partis pour une nouvelle guerre civile.

Indépendamment du traité conclu avec la reine-mère, il y eut une autre convention spéciale et secrète pour le duc d'Épernon. Principal conseiller de Marie de Médicis, il lui avait prêté ses forces; lui seul l'avait enlevée et ensuite abritée en son gouvernement. Dans les crises de la guerre civile, si les princes de la famille royale se sauvaient de la mort sur réchafaud et des arrêts du parlement, il n'en était pas de même des complices qui avaient secondé leurs desseins : ceux-là les rigueurs de la justice les atteignaient, et c'est pourquoi ils prenaient tant de précautions, faisaient leur traité à part, stipulaient des clauses d'argent et de garantie. Telle avait été la conduite du duc d'Épernon : il assurait, comme le dit Richelieu, toutes ses cartes contre la fortune. Le traité lui confirmait "son gouvernement, 500 mille livres de récompense et cette influence sur les conseils de la reine-mère, influence qu'il allait partager avec Richelieu dont la grandeur renaissait avec la puissance àe Marie de Médicis. Alors l'évêque de Luçon restait le seul de sa race et tous les fiefs des Du Plessis accroissaient soti hériiage, car le marquis de Richelieu, brave spadassni, venait de recevoir un bon coup

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d'épée de Thûmines, le Gascon, à qui le sang montait volontiers à la tête. Ils s'étaient attendus le jour même du traité dans un pré au-dessous des murs de Tours; Taffaire n'avait pas été longue, un coup de pointe avait suffi pour jeter sur le dos l'infortuné marquis de Richelieu et l'évêque restait le seul héritier mâle de son noin. A la suite du traité, Tévêque de Luçon négocia avec Albert , le royal favori , une entrevue entre Louis XlII et sa mère. Les fi'èrës de Luynes redoutaient beaucoup l'impression des caresses de Marie sur le roi qu'ils tenaient en tutelle : n'étâit-il pas à redouter en effet que la reine-mère ne reprît sur le jeune homme l'empire que, régente, elle avait longtemps exercé sur l'enfant? Ce fut dans cet objet que de Luynes s'adressa en toute confiance à Richelieu, et !celùi-ci, qui voulait ménager toiit à la fois et la mère et le fils, garantit à de Luynes le bon* vouloir de Marie de Médicis, ajoutant ensuite qu'elle se retirerait dans son gouvernement. La lettre que le jeune Louis XIII écrivait à sa mère pour l'invitier à venir le rejoindre était pleine de tendresse et d'abandon. « Madame, je vous envoie mon cousin le duc^e Montbazoh, comme étant l'un de ceux de ma cour que j'aime autant que nul autre ; et l'estime en laquelle vous et moi l'avons toujours eu, me fait croire que vous ajouterez plus de foi à ce qu'il vous dira de ma part qu'à tout autre que je pourrais envoyer; il vous assurera que je ne demande pas seulement une bomic intelligeiice avec vous, mais que je désire que vous veniez avec une entière confiance reprendre votre place en ma cour aussi bien que vous l'avez dans mon cœur ^ » M. le duc dé Montbazon rapporta au roi que «sur les derniers jours du mois d'août, la reine, sa très honorée dame et mère, se rendroit auprès de S. M. en la ville de Tours. Et de fait les nouvelles en sont à Paris depuis huit jours; l'époque de cette désirable entrevue de Leursdites Majestés étoit choisie par la reine- mère à la fête de Saint-Louis.»

Le roi partit de Tours et se rendit à Gousière, beau fief du duc de Montbazon. De Luynes l'avait précédé; il avait eu une entrevue avec la reine-mère^ qui lui dit : « De Luynes, dites-

* 17 juillet i(B19, Mss. BiJjliolh. royale, fbnds de Saint-Germuiii , cot. 699, fol, 104.

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moi la vérité sur ce qui s'est passé à la mort du maivchal d'Ancre » ; et de Luynes tant bien que mal s'expliqua et se justifia avec elle. Marie de Médicis parut contente de ses explications, et lui dit : «Eh bien, allons au-devant de mon fils.» On monta donc en litière jusqu'au petit village où l'attendait Louis XUI ; quand elle l'aperçut, elle lui dit avec effusion en l'embrassant : « Monsieur mon fils, que vous vous êtes lait grand I » et le roi lui répondit en souriant : « J'ai crû. Madame, pour votre service. » Puis on présenta à la reine Vitry nouvellement fait maréchal : c'était un triste souvenir pour elle, car Vitry avait obtenu le bâton pour le meurtre du maréchal d'Ancre. Marie de Médicis le tira d'embarras en lui disant : « Monsieur, vous avez été toujours très -obéissant et très-fidèle envers le roi. — Oui, Madame, répondit Vitry, et c'est cette considération seule qui m'a engagé à faire ce qu'il m'a commandé pour son service, sans croire pour cela offenser Votre Majesté.» Et l'évêque de Luçon qui était là mit fin à toute autre explication. La cour se rendit à Tours en une brillante cavalcade ; il y avait là plus de cinq cents gentilshommes tous courtisans, richement équipés; les deux reines étaient en tête, caracolant, suivies de leurs dames et demoiselles. On resta onze jours ensemble à se festoyer, et l'on remarqua la confiance et l'intimité qui régnaient entre Marie de'Médicis et son fils *. Toutefois l'évêque de Luçon était loin de croire que tout fût fini ; il avait même quitté le conseil de la reine dès les premiers jours, car ce qui se passait là ne lui plaisait point : de Luynes ne s'éloignait pas de Louis XIII ; on surveillait toutes ses démarches, et Richelieu dans ses Mémoires s'est lui-même aigrement expliqué sur l'entrevue de Tours : « Les favoris, dit-il, ont l'œil au roi autant qu'ils peuvent ; s'il va chez la reine, un d'entre eux y est toujours présent; s'il s'approche d'elle, ils y accourent incontinent, sous quelques prétextes qu'ils forment sur-lechamp. Toute la cour remarque cette procédure, s'en offense et la blâme, chacun connoissant bien qu'elle n'avoit autre but que d'empêcher les effets de la nature. On tâche de la séparer

* « Les magnincenccs préparées en l'église Noire-Dame de Chartres, |)Our les dévoies actions de grâces du roi et de \a, reine sa mérc, de leur heureuse entrevue et amiable réconciliation, » Paris, ICIO, in-8.

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des inlorôls du duc d'Épcrnon ; on lui propose force conditions avantageuses à celte Un, mais l'intérêt de l'honneur l'arrête et les lui fait rejeter avec courage. » Dans une telle situation Marie de Médicis, d'après les conseils de ses amis, manifesta le désir d'aller se reposer quelque temps dans les provinces dont l'administration lui avait été cédée. Quand elle quitta son lils, les aiïaires étaient bien loin d'être finies, et elle lui dit : « Puisque vous vous en retournez à Paris, je m'en vais moi à Ghinon, et de là, peut-être, en ma bonne ville d'Angers. » Le roi la regardant, répondit : « Madame ma mère, il vous est loisible d'aller où il vous plaira, pourvu que vous m'y conserviez vos bons conseils et votre amitié. » Ainsi on se sépara.

L'intrigue qui jusqu'ici s'était hautement engagée à la cour, ne s'étendait pas dans la faveur royale au-delà de la reine Marie de Médicis et d'Albert de Luynes ; tous deux se disputaient l'influence sur Pesprit incertain et paresseux de Louis XIII. On parlait peu d'Anne d'Autriche, cette jeune infante, noble épousée des rives de la Bidassoa ; tout enfant encore, elle semblait oublier dans les jeux les instructions politiques de son père, lesquelles lui recommandaient surtout de conquérir par ses caresses et ses bonnes grâces l'ascendant le plus puissant sur le cœur de son mari. Le duc de Montéléone, ambassadeur d'Espagne à Paris, suivait avec sollicitude toutes les actions de la reine infante ; esprit sérieux, il n'exerçait sur la petite et gracieuse princesse que le faible droit des conseils et de l'âge. Ce n'était pas pour le simple plaisir de voir une infante la couronne de France au front, que l'Espagne avait tant pressé le mariage; ce mariage était le symbole d'une alliance politique, et l'infante sacrifiait sa mission aux distractions de cour et aux enfantillages. La correspondance officielle de Simancas entre dans des détails si étroits, si personnels, qu'en vérité on doit se hâter de dire que la grande époque delà Ligue est bien rapetissée. Au xvi^ siècle il s'agissait d'une immense lutte d'opinions ; ici ce sont plus que de petites intrigues de personnes, des secrets de ménages, pour ainsi parler ; rien néanmoins ne fait mieux connaître l'esprit de cette cour de Louis XIII que ces tableaux d'intérieur, que cette sollicitude do l'ambassadeur suivant les plus faibles détails de maussaderies

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