‹ Richelieu, Mazarin et la FrondeChapitre 9 sur 20 · S2 RICHELIEU · texte numérisé non relu

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lendre avec Luynes, si celui-ci s'engageait à donner prompt triomphe aux idées féodales ? De Luynes,' brave gentilhomme, pouvait servir d'intermédiaire à une réconciliation auprès du roi: pourquoi celui-ci se refuserait-il à voir sa bonne noblesse accourir autour du trône? Le prince de Condé était captif; pouvait-on craindre encore ses tentatives contre la couronne ? Il ne s'agissait pas d'une révolte, mais d'une ligue afin de délivrer le roi de la captivité morale où le tenaient la reine sa mère et les Florentins. Pour mieux justifier le dévouement qu'ils manifestaient envers la couronne, les princes crurent devoir encore publier une déclaration haute et officielle de leurs principes. «Le remède. Sire, est en vos mains- et en votre puissance ; si vous n'en usez, le mal se rendra incurable ; il ne dépend que de votre parole, faisant chasser le maréchal d'Ancre, sa femme et leurs adhérents d'auprès de votre personne. Cela nous fait supplier très humblement Votre Majesté de considérer le calamiteux état auquel est réduit votre royaume, et d'y vouloir apporter les remèdes nécessaires et ne souffrir que votre nom ni vos armes soient employés pour répandre le sang de vos sujets ; chasser pour jamais les étrangers de votre présence ; rétablir la confiance et sûreté en votre royaume , faire réparer la foi publique violée ; mettre M. le prince en liberté; et afin de pourvoir par des moyens convenables aux désordres de votre État, faire observer le traité de Loudun. Et alors nous aurons le bonheur de vous rendre en toute sûreté, chacun selon son rang et dignité, le très humble service et la fidèle obéissance *.»

Une fois celte déclaration faite, il dut y avoir peu d'opposition dans l'esprit du roi pour se rapprocher des princes du sang qui renonçaient ainsi à leurs vieux projets contre la couronne de France. De Luynes se mit en rapport avec eux ; on convint secrètement de se débarrasser du maréchal d'Ancre dans une révolution du palais. Quelques-uns voulaient le faire tuer sur place ; d'autres se contentaient de porter la main sur lui au nom du roi et de le jeter à la Bastille en confisquant ses: biens. Le maréchal d'Ancre, sans connaître les projets qui m tramaient contre lui, en avait un secret pressentiment. Ce qui l'affligea plus que toute autre chose, c'est qu'il eut la certi-»

I U», de Colbert, in-fol. vol. ii, p. d, M. R.

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tude que son propre conseil n'avait pas conservé une fidcUln entière à ses intérêts. Dès que le maréchal s'était absenté, Richelieu, qui cherchait à ménager tous les partis, s'était mis en rapport avec le petit comité présidé par de Luynes; convaincu que le pouvoir se tournerait de ce côté, il voulait s'y réserver une place. Le p^arde-des-sceaux Mangot et le surintendant Barbin avaient aussi intrigué auprès de la reine - mère pour ruiner le crédit du maréchal d'Ancre. Dès son retour à Paris, Concino sentit le besoin impérieux d'opérer un nouveau changement dans le conseil, pour éviter ces trahisons qui se manifestaient sourdement chaque fois qu'il abandonnait la surveillance du pouvoir. Dans les situations périlleuses, il ne faut pas des dévouements timides. Concino portait toute la responsabilité de son système; il ne devait avoir autour de lui que des consciences obéissantes. Le maréchal écrivit donc une lettre violente à l'évèque de Luçon : « Pardieu ! monsieur, lui disait-il, je me plains de vous, vous me traitez fort mal ; la reine m'a écrit : que voulez-vous que je fasse, si je ne puis compter sur des hommes que j'ai placés moi-même?» Le but du maréchal était ainsi de justifier une nouvelle modification du conseil dans un sens plus favorable à ses desseins ; il voulait placer le sieur Barentin aux sceaux, et l'abbé Ruccellaï, Florentin fort habile et fort dévoué, à la surintendance des finances. Toutefois le maréchal ne voulait point rompre encore ni avec l'évèque de Luçon, ni avec les deux autres secrétaires d'État qui avaient commencé avec lui son administration politique.

Tous les mouvements militaires qui s'opéraient étaient favorables à la cause de l'unité royale et du pouvoir du maréchal d'Ancre. Le comte d'Auvergne, le duc de Guise avaient pris le commandement en chef des armées du roi, et le maréchal d'Ancre leur avait fourni tant de moyens que partout ces troupes furent triomphantes. Elles enlevèrent plusieurs places au duc deNevers, au duc de Mayenne ; chaque jour de nouvelles soumissions annonçaient un terme prochain à la guerre civile, et tout cela était obtenu par le concours et l'activité du maréchal d'Ancre. Sa correspondance existe encore. Paris et les autres villes royales étaient maintenues" dans tin grand respect

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PQur l'aiiloritô du princo K Mais en c.o. momonl Tinlrigue de cour avançait; les hauts féodaux menaces redoublaient d'elforls auprès du r(>i Louis XIII, pour lui offrir leurs services; et ce jeune prince, qui appelait le triomphe de son autorité par tous ses vœux, se laissait plus que jamais dominer par de Luynes et les courtisans qui traitaient avec la confédération provinciale. Les efforts de ce conseil intime étaient si visibles que la reine-mère elle-même commençait à manquer de cœur. Tout le monde lui annonçait la révolution qui se préparait : «Madame, lui dit Bassompierre, il me semble que vous ne songez pas assez à vous, et qu'un de ces matins on vous tirera le roi de dessous Taile. » La reine-mère ne répondait à ces plaintes qu'en prenant ses précautions pour s'assurer une retraite; elle lit demander au pape Paul V de lui vendre l'usufruit du duché de Ferrare, sa vie durant. Le maréchal d'Ancre ne se séparant point de Marie , il sollicitait l'ambassade de Rome; il proposa même d'acquérir la principauté de Monlr béljard, au cas où il serait forcé de quitter les affaires de France : plus tard il parvint à redonner de la résolution à la reine, par le déploiement inattendu de grandes forces militaires qui arrivaient de tous côtés.

Les pamphlets dénonçaient cette conduite du maréchal d'Ancre remplissant la France d'archers italiens, d'arquebusiers belges, de Suisses, vieux; routiers qui dévastaient les provinces : « Faut-il, disaient-ils, que cet étranger, qui s'est gorgé des biens du roi, de la substance des François, lequel étoit si misérable lorsqu'il vint en France qu'il n'avoit pas le moyen d'entretenir un laquais, se vante maintenant de soudoyer sept mille hommes de guerre pour le service de Sa Majesté ! La France a vu d'autres étrangers maréchaux de France, mais quels? de très grands hommes de maison, de vertus et de mérite : des Trivulce, des Slrozzi et des Ornano. Et qui est celui d'entre eux qui n'ait bien mérité de l'État? qui n'ait exposé sa vie pour la grandeur de cette couronne? Voudroit-on mettre le marquis d'Ancre en parallèle avec ces héros? » A tous ces pamphlets le maréchal d'Ancre répondait par des bulletins qu'il faisait répandre dans Paris sur les grands succès que les

1 Mss. de Béthune, vol. col, 9299.

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armées du roi obtenaient contre les princes. Ces succès lui avaient rendu tout courage; il convoitait d'avance Tépre de connétable; déployant ses pompes à la cour, ses gardes ne l'abandonnaient jamais. Atïable et poli, il pressait les mains des gentilshommes et leur disait» en son langage italien : « Aimez-moi, monsiour, je vous ferai favour; car je ferai mangier les doigts à ceux qui contrarieront mes volontés. » Cet appareil était capable de blesser le roi, vivement excité par le conseil secret. On montra à Louis XIII des lettres du maréchal qui découvraient ses projets pour se perpétuer dans la connétablie de France. Que n'avait-il pas fait dans son gouvernement de Normandie? On rapportait qu'il avait exigé de tous les capitaines des diverses places le serment spécial de lui obéir en tout et envers tous, sans en excepter même le cas des mandements du roi et lettres scellées : n'était-ce pas ici un crime de haute trahison qu'il fallait punir violemment? Le roi cependant hésita encore pour se résoudre à cet acte d'énergie : « Avant que je fasse arrêter cet homme, dit-il, prenez bien vos précautions et l'advis des gens prudens : si vous faites quelque chose contre lui, ne le manquez pas! »

Ces précautions étaient prises. Luynes et les agents intimes du conseil délibérèrent d'abord s'il fallait seulement arrêter le maréchal d'Ancre ou aller droit à- sa mort. Ce dernier parti fut adopté. Les pouvoirs faibles n'ont d'autre manière de se montrer que la violence; ils tuent pour s'éviter tous les soucis delà prudence ou delà justice. C'est ainsi qu'on avait agi envers le grand Henri de Guise : en arrêtantjm chef de parti, on l'irrite ; on ne finit rien ; l'assassinat dans les esprits timides est une solution au moins momentanée. Le conseil du roi se décida donc pour la mort; et tout de suite Luynes s'en ouvrit à Nicolas de l'Hôpital, baron de Vitry, capitaine des gardes-du-corps, homme intrépide, profondément haineux, et qui voyait avec mépris' le bâton de maréchal de France dans les mains de l'Italien Concini. Ce n'était pas petite chose que d'attaquer le maréchal d'Ancre toujours suivi de quelques-uns de ces gentilshommes soldés qui gardaient sa personne. Luynes s'adressa donc à Vitry au nom duroi : « La reconnoissance du prince seroit infinie ; c'éloit un service immense qu'on exigeoit de lui»; et pour

que rien ne transpirât, on exigea du baron de Vitry le serment sur sa foi et son épée qu'il ne révélerait ce qu'il voyait et entendait à qui que ce fût au monde. On lui indiqua rendez-vous la nuit aux Tuileries, afin de lui communiquer en détail le plan formé pour se débarrasser de la tyrannie du maréchal d'Ancre. 11 était onze heures et demie environ du soir lorsque les portes des Tuileries s'ouvrirent pour y recevoir Vitry, un peu étonné de ne trouver là que des hommes d'un rang inférieur, tels que Tronçon, Marsillac, Deagent, simple commis aux finances. Il y avait même un jardinier du château qui paraissait avoir de l'influence et parlait hautement sur la nécessité d'attaquer le Florentin. « Baron de Vitry, lui dit Luynes, je vous promets le bâton de maréchal de France si vous arrêtez Concini vif ou mort : si celui-ci se met en défense, le roi vous autorise à le tuer sur-le-champ : des précautions, et l'affaire réussira. » Le baron de Vitry hésita quelques instants quand il vit les ordres du roi émanés d'une pareille source ; mais il savait que ces hommes avaient toute la confiance du jeune prince. Il n'ignorait pas non plus la haine que le roi avait conçue pour le favori de sa mère : l'en délivrer, c'était donc un service, et Vitry s'y détermina. Les conjurés furent Du Rallier frère de Vitry, Perçan son beau-frère, Bournonville, Guychaumont et Rigaud, tous trois ses parents et braves gentilshommes qui durent se rendre au Louvre avec des pistolets" cachés sous leur manteau et attaquer de vive force le maréchal et ses gardes. Les conciliabules se tenaient chaque jour aux Tuileries ou au Louvre ; le roi s'enfermait avec les conjurés 4ans la petite galerie qui longe la rivière. C'est là que se trouva d'Ornano, colonel des gardes corses; tous étaient pêle-mêle avec le roi, sans distinction. De Luynes, s'adressant au colonel, lui dit: « M. d'Ornano, vous devriez seconder le roi en cette circonstance. » Mais celui-ci, tout en promettant le secret, s'indigna de ce qu'on voulait ainsi souiller la maison royale d'un si effroyable attentat. On tremblait devant la résolution, si bien que, le 23 avril, le maréchal étant venu au Louvre, on le laissa sortir paisiblement sans oser attenter à sa vie. « Ledit maréchal, outre ses domestiques, étoit acc/Ompagné de douze de ses gardes qui éioicnt soldais du main avec l'épée, âgés de trente-

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cinq à quarante ans, vêtus de ses couleurs, le manteau boulonné et la chausse orangée, garnie de passements de noir et jaune doré, et les boutons de même couleur. Quelques jours se passèrent entre la résolution prise de l'arrêter et l'exécution de l'arrêt. Un jour ihprenoit purgation, l'autre il ne sortoil de son cabinet. Le lundi 24 avril, sur les dix heures du malin, le maréchal d'Ancre étant sorti de son logis, il vint à pied le long des murailles du petit jeu de paume du Louvre, suivi à son accoutumée ; la grande porte du Louvre lui fut ouverte et refermée sitôt qu'il fut entré. M. de Vitry, qui étoit à l'entrée de la cour du Louvre avec les siens et ses archers qui le dévoient assister, voyant ouvrir la grande porte, demanda qui entroit ; on lui vint dire que c'étoit le maréchal d'Ancre ; aussitôt il s'avance assisté des siens et de ses archers armés de leurs pistolets pour aller à sa rencontre, et, l'abordant à rentrée du pont-dormant, il lui dit en lui présentant son bâton: « Je vous arrête au nom du roi. » A cette parole le maréchal, se retirant comme pour vouloir résister, dit : « Moi ! » ce que voyant ceux qui accompagnoient M. de Vitry, ils l'entreprennent de trois coups de pistolet ; un lui donne au cœur, l'autre dans la cervelle, et le troisième dans le ventre ; ce qui le fit tomber sur son côté gauche roide mort sans dire une parole : tombé, un autre archer lui donna un coup de hallebarde dans le côté, mais il étoit déjà mort. Un seigneur qui étoit près de lui et qui lui parloit, chut aussi de l'autre côté sans être blessé ; tous ceux qui Taccompagnoient s'évadèrent, le voyant mort ; le bouquet qu'il tenoit et une de ses galoches churent dans le fossé : ce fait, moitié porté, moitié traîné, on le mit dans la petite salle des Portiers; sa belle écharpe, son beau diamant, et ce qu'il avoit de bon sur lui ne demeura guère sans être enlevé. Le bruit de ces trois coups de pistolet mit l'alarme dans le Louvre ; les portes furent à l'instant fermées, et ceux qui commandoient aux compagnies du régiment des gardes-françoises les tirent ranger sur toutes les avenues du Louvre. Suivant ce qui avoit été délibéré, un cri universel de vive le roi ! se répandit par toute la cour du Louvre. Cependant M. de Vitry, montant vers le roi, lui dit qu'il n'avoit pu arrêter vif le maréchal d'Ancre ; et Sa Majesté, le recevant de bon œil et l'em-

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brassant, lui dit : « Allez donner ordre que le mal ne soit tombé que sur lui. » Pour dominer l'impression profonde que devait faire dans l'opinion la mort du maréchal d'Ancre, les conjurés firent dresser par quelques hommes dévoués un bel écrit destiné à être lu dans les rues de Paris ; il portait le titre de «Discours de la providence de Dieu à la conservation de cet État, sur ce qui s'est passé en la personne du maréchal d'Ancre*» ; on y oxpliquoit les causes qui avoient nécessité l'exécution immédiate de Goncino, et le meurtre si hardi commis sur le maréchal d'Ancre, véritable révolution du palais. Le roi avait suivi l'impulsion de son favori de Luynes; et celui-ci était non seulement l'instrument de sa propre puissance, mais encore la main de la fédération provinciale qui triomphait avec lui. La mort du maréchal d'Ancre finissait la guerre engagée hautement avec la féodalité. Les princes du sang ne craignaient pas de Luynes, c'était un des leurs : sa présence au conseil leur assurait la paisible possession de leurs gouvernements, la jouissance de leurs droits. Le maréchal d'Ancre périssait à une œuvre très difficile : il était ambitieux, avide; mais celte ambition allait à un but, l'unité royale; sauf ensuite à l'exercer à son profit. Ce ne fut pas seulement un favori remplaçant un favori , mais un système opposé à un système, que cet avènement de Luynes comme chef du conseil.

Les trois frères avaient tous montré une grande activité d'esprit, et Vitry s'était comporté avec une telle énergie, qu'on pouvait dire que la victoire était due à eux seuls. Le maréchal d'Ancre exerçait une grande puissance sur le palais, de sorte qu'on ne put croire sur-le-champ à la triste destinée qui lui était advenue : on avait entendu des coups de pistolet dans l'escalier du Louvre ; le bruit courait que le maréchal d'Ancre avait été manqué, et qu'il s'avançait l'épée à la main à la tète de ses gentilshommes pour en finir avec de Luynes et les gens du conseil intime du roi. Le jeune Louis XIII changeait déjà de couleur, lorsque d'Ornano, tout -essoufflé , monta vers lui et lui dit : « Sire, le maréchal est tué ; » et comme le roi vit de la fenêtre Vitry qui maintenait chacun dans le respect de ses ordres, Louis XIII lui dit avec un ton d'affection : « Je

î M^s, iranvais, n» 10,348, Dibl. rojale, et Afss. Saint-Victor, n«» II U,

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vousremereie^Vitry, je suis maintenant roi.» Puis il parcourait les fenêtres Fune après l'autre, s'écriant partout oij il voyait des soldats: «Aux armes! aux armes! compagnons, j'ai besoin de vos bons services. »

La ville en effet était agitée; on s'imaginait que le roi avait été tué, et oh le disait haut dans les rues qui environnaient le Louvre. Il fallait sur-le-champ désabuser le peuple, car il pouvait se livrer à des excès. Le gouverneur de Paris, M. deLiancourt, monta à cheval, se rendit à Fhôtel de la Grève, et bientôt les archers de la Ville se trouvèrent sur toutes les places, déclarant que le roi se porlait bien. Les échevins, quarteniers, disaient à chacun : «Tranquillisez-vous, bons bourgeois, le maréchal d'Ancre est tué et non notre sire le roi. » Le peuple se montra fort joyeux. «M. d'Ornano ayant eu aussi commandement de se faire suivre et accompagner d'une dizaine d'archers pour en aller avertir la cour de Parlement, il y arriva un peu après que la cour fut levée ; mais comme les archers furent entrés dans la grande salle du Palais, tenant hauts leurs pistolets et criant vive le roi! il est impossible de décrire la frayeur qui saisit cette multitude de monde qui est d'ordinaire entre dix et onze heures du matin en ladite salle. Les plus hardis cherchoient les portes pour fuir ; on tomboit les uns sur les autres pour se sauver comme en une prise de ville.»

Ce bruyant tumulte du palais était parvenu jusqu'aux appartements de la reine Marie de Médicis: «Que se passe-l-il donc? dit-elle à une de ses femmes ; allez donc vous en enquérir»; et celle-ci, apercevant Vitry qui paraissait à la tête des gardes, rangés en bataille dans la cour, s'adressa à lui avec un air d'inquiétude : « M. de Vitry, qu'y a-t-il aujourd'hui dans le palais? — Madame, répondit-il, le maréchal d'Ancre est tué. — Et qui a fait ce beau coup ? répliqua la femme. — Moi, reprit durement Vitry, et le roi me l'a commandé.» Voilà que, tout éperdue, elle retourne auprès de Marie de Médicis: «0 madame, dit-elle, M, le maréchal a été tué, et Sa Majesté Ta ainsi voulu. — Poveretta di me! s'écria Marie; j'ai régné sept ans, maintenant je n'aurai plus que les croix et les couronnes du ciel ! » Revenant ensuite sur Pimprudence qu'elle avait commise, elle voulut préparer sa réconciliation avec le roi et sau-

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ver son pouvoir ; elle lit répandre dans le palais des paroles presque approbatrices de l'exécution militaire qui venait d'ensanglanter le cabinet : « Je ne suis pas fâchée que le roi ait fait tuer le maréchal d'Ancre, s'il l'a jugé à propos pour le bien de son État; ce qui me fâche seulement, c'est la défiance qu'il m'a témoignée en sa résolution. » Puis, elle se montra dure, impitoyable à regard des anciens favoris de son cœur. Comme on lui disait qu'elle devrait annoncer -elle-même à la maréchale d'Ancre, son amie, la mort de son mari, elle répondit encore en demi-italien : «J'ai bien autre chose à faire maintenant; si on ne peut dire à la maréchale que son mari est tué, il faut le lui chanter aux oreilles : qu'on ne me parle plus de ces genslà; je leur avois dit depuis longtemps qu'ils feroient bien de s'en retourner en Italie. » Toutes ces duretés de cœur ne profitèrent point à Marie de Médicis, s'imaginant ainsi reconquérir les bonnes grâces de son flls; elle se trompa : les frères Luynes et Vitry s'étaient complètement emparés de la personne royale; et quand la reine envoya Bressieux, son gentilhomme, pour demander la permission de voir son royal fils, Louis XIII répondit avec impatience : « Je suis fort occupé maintenant ; ce sera pour une autre fois. Dites de ma part à ma mère que je l'honorerai toujours comme un bon fils; mais je suis roi et je veux gouverner désormais : ajoutez à la reine que je ne veux même pas qu'elle ait d'autres gardes que les miens ; faites-lui entendre bien vite mon intention.». Sur-le-champ cela fut exécuté, et Vitry alla relever avec les gardes ordinaires les gentils-^ hommes qui surveillaient les appartements de la reine: la princesse fut confinée dans des salles retirées ; personne ne put désormais parvenir jusqu'à elle; quand un de ses favoris ou de ses intimes s'approchait de son appartement, il était arrêté sur le seuil de la porte, et les gardes lui disaient : «Où allez-vous? le roi vous défend d'entrer en ce lieu, car la reine sa mère n'a plus aucun des pouvoirs de Sa Majesté : retirez-vous, retirezvous»; et peu importait que ce fût un homme ou une femme. Vainement Marie de Médicis fit-elle quelques tentatives noiivelles pour se rapprocher du roi et avoir avec lui une converi* salion ; à la fin le jeune Louis XIII montra une mauvaise humeur véritable et dit : « Que ma mère me laisse tranquille ; je ne veux

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plus qu'elle me parle d'atfaires. Je suis seul roi mainlenant.» Il fallait cependant organiser un nouveau conseil : pouvaiton compter sur les trois ministres qui avaient été poussés sous l'aile du maréchal d'Ancre par la pfrotection de Marie de Médicis? Richelieu avait bien fait, autant qu'il avait pu, des avances au jeune roi et à de Luynes. Dès l'instant qu'il avait aperçu la ruine inévitable du pouvoir de Marie de Médicis, il s'était tourné vers l'autorité naissante pour se maintenir dans son poste de secrétairer d'État; mais il fallait, dans une révolution aussi complète, des hommes plus nets et plus dévoués que l'évêque de Luçon. Richelieu, après l'attentat contre le maréchal, s'était porté sur-le-champ à l'appartement du roi ; il avait trouvé le jeune Louis, élevé sur son billard qui lui faisait une espèce de trône pour recevoir les nombreux officiers qui accouraient auprès de lui. Les paroles du roi furent dures d'abord : « M. de Luçon, me voilà délivré de votre tyrannie », s'écria le jeune prince; ensuite, radoucissant la voix sur un signe que lui fit M. de Luynes, le roi ajouta : «M. de Luçon, je sais que vous n'avez eu aucune part aux mauvais conseils du maréchal d'Ancre, et que vous m'avez toujours aimé ; ainsi je suis résolu de bien vous traiter. » M. de Luynes en effet, qui devait beaucoup aux avis et conseils secrets de Richelieu, prit la parole : «Sire, dit-il, M. l'évêque de Luçon s'est brouillé souvent avec le maréchal d'Ancre ; et plusieurs fois il avait demandé à la reine-mère la permission de se retirer, parce qu'il ne pouvait vivre avec le traître Concino. » Richelieu prit avec beaucoup de dignité la défense du maréchal : « J'ai toujours. Sire, désapprouvé sa conduite ; mais je lui dois la justice de dire que je n'ai jamais su qu'il eût de mauvaises volontés contre la personne du roi ; quant à la reine madame votre mère, je n'ai qu'à me loUer de ses bontés ; et si je lui ai demandé ma re* traite, c'est pour échapper aux soupçons et aux calomnies du maréchal d'Ancre : mes collègues Mangot et Barbin étaient dans les mêmes sentimens que moi. » Alors de Luynes s'approcha de Richelieu et lui dit à l'oreille : « Pardieu ! M. l'évêque, ne vous mêlez donc pas de parler pour Barbin, le roi le trouverait très mauvais. Allez-vous-en au lieu où sont messieurs du conseil : il faut que quelqu'un vous conduise, car autreml3flt

on ne vous laisserait pas entrer. » Et de Luynes donna ordre au capitaine de Vignolles d'accompagner l'évèque de Luçon, et de dire à messieurs du conseil que Richelieu devait y être admis par ordre de Sa Majesté. Ce conseil était tout entier réorganisé. MM. de Villeroy, Du Vair, de Sillery, Jeannin, avaient été renvoyés des conseils du roi, parce que la reine-mère et le maréclial n'étaient pas sûrs de leur dévouement; et que puisqu'on se jelait dans la violence, il fallait s'y maintenir. Ces ministres furent rappelés quand le maréchal tomba sous les coups de pistolet de Vitry ; ils étaient alors rassemblés en conseil, et Vignolles leur annonça que l'évoque de Luçon venait pour assister de la part du roi aux séances du nouveau ministère. Le vieux Villeroy se leva tout colère : « Qu'est-ce que cela signifie? quoi ! le principal conseiller du maréchal d'Ancre vien- •droit dans nos délibérations? Est-ce qu'il est encore secrétaire d'État? Quelle place vient-il occuper? est-ce la mienne qu'il veut usurper une seconde fois ? » Vignolles rapporta cette réponse à Richelieu ; ce ministre dès lors ne put plus se faire illusion; il avait espéré se perpétuer dans le conseil par cette trahison prévoyante qui abandonne une cause perdue pour la cause qui s'élève : c'est la grande erreur des gens habiles. Une révolution dans les idées en amène de toute nécessité une autre dans les personnes; les ménagements ne sont point compris, et quand la victoire est absolue, le changement doit l'être aussi. Le nouveau conseil ne voulut admettre aucun des anciens ministres ; non seulement il ne permit point la rentrée de Richelieu dans son sein, mais encore il humilia autant qu'il le put ]es ministres de la régente et du maréchal d'Ancre. Mangot, qui était accouru au palais, fut laissé plus mort que vif pendant quatre heures, ayant les sceaux en la main, ne pouvant les rendre au roi; M. de Luynes les lui fit prendre par un simple secrétaire. Mangot eut commandement de se retirer en sa maison, et il le fit avec un tel contentement qu'il en pleura de joie, tant il avait peur. Quant au surintendant Barbin, on le traita avec plus do rigueur ; on fit des perquisitions dans ses papiers, 43t le lendemain on l'arrêta pour le mettre à la Bastille sous le crime de péculat et de concussion. Vainement le pauvre ministre dit qu'il n'avait jaipajs rien tiiil que par l'ordre de la

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reine-mère, Laquelle avait le légitime gouvernement de TÉlat; cela ne lui suffit point, il fallut qu'il subît une longue captivité en la triste prison du faubourg Saint-Antoine.

Le conseil dut veiller à préparer les esprits à la révolution de palais qui venait de s'opérer. Le maréchal d'Ancre était trop puissant pour que l'attentat qui l'avait renversé ne fût pas annoncé à l'intérieur et à l'extérieur; tant de gouverneurs de citadelles étaient ses amis! tant d'agents à l'étranger lui étaient dévoués! On arrêta donc une circulaire du roi, pour être envoyée à tous les gouverneurs de provinces, et dans laquelle on cherchait à expliquer la cause de la mort du maréchal d'Ancre. Les griefs y étaient exposés avec une àcreté de formes et une injustice d'appréciation uniquement destinées à soulever les esprits contre le système politique du maréchal. La lettre adressée aux parlements différait peu : le roi y donnait encore des détails sur l'exécution du maréclial, annonçant qu'il allait prendre la direction des affaires. « A quoi nous espérons, ajoutait-il, que Dieu nous fera d'autant plus volontiers la grâce de parvenir, que nos intentions ne buttent qu'à sa gloire et au bien de tous nos sujets ^ »

Quand le peuple apprit aussi la mort du maréchal d'Ancre, il murmura tout haut, et aux ms de vive le roi! il mêla des expressions d'atroces vengeances contre le favori de Marie de Médicis. Après l'exécution, Ifi cadavre du maréchal d'Ancre avait été jeté, couvert d'un mauvais manteau, dans le petit jeu de paume du Louvre, la face découverte, et l'on avait mis sur sa poitrine ce seul écriteau : traître au roi. On délibérait dans le conseil ce qu'on ferait de ce corps inanimé : si on prononcerait arrêt du parlement contre lui, si on le pendrait, violet et putride, au gibet et aux fourches patibulaires de Montfaucon. Ceux qui soutenaient cette opinion se proposaient d'abord de faire sanctionner par une cour régulière une exécution qui était un assassinat véritable ; je répète qu'il entrait dans leur dessein d'exciter le peuple par l'aspect de l'exécution violente d'un favori détesté. Les parlementaires consultés déclarèrent qu'il n'était pas nécessaire de poursuivre immédiatement le procès du maréchal d'Ancre, car, en droit, le souverain . 1 Mss. de Bélhune, ii<^ J)162.

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avait le privilège d'exécuter ceux de ses sujets dont la mort paraissait nécessaire à la sûreté du royaume : maxime pitoyable qui exprimait la peur des parlements. Il fut aussi établi que le commandement absolu du roi suppléait au défaut de formalités. On suppliait ensuite sa clémence pour que le corps du maréchal put être enterré à petit bruit, sans l'exposer au gibet, ce qui serait matière à sédition. Cet avis fut adopté, et la nuit, aux llambeaux, le cadavre du maréchal, enveloppé d'un linceul déchiré, fut porté par deux valets du palais, sous la conduite d'un seul prêtre et son clerc, dans l'église Saint- Germain-l'Auxerrois. Le convoi ne chantait point les psaumes lugubres comme dans les usages des pompes de la mort ; il traversa rapidement le petit espace qui séparait la porte de fer du Louvre, de la porte également grillée de l'église Saint- Germain-l'Auxerrois, tant de fois pillée par les Normands. Deux valets du château, armés de pioches, firent un trou profond sous l'orgue ; ils enlevèrent le corps, et la bière fut placée vide au-dessus, afin d'empêcher une profanation; puis, ils rescellèrent la pierre avec beaucoup d'art, de sorte qu'il y paraissait à peine, et qu'on n'eût jamais dit qu'un homme eût été récemment enseveli. * on mv

Le bas peuple n'avait point renoncé à ses vengéâtidôè, ex-^ cité qu'il était par la faction des princes. Dans les premiers moments d'une révolution, ce qu'il y a de plus difficile à éviter, ce sont les excès. La multitude n'a pas de politique; ses instincts ne la portent point à des ménagements. Tandis qu'on ensevelissait le malheureux favori, des valets s'étaient rassemblés sur quelques places publiques, et le lendemain, dès la pointe du jour, ils se portèrent en foule devant l'église Saint-Germain. La vieille basilique était silencieuse, car prêtres, clercs, chanoines, étaient sortis, bedeaux en tête, processionnellement , le jour de Saint-Marc, pour bénir les champs et les récoltes de la terre. Le cri de la populace était toujours vive le roi! mais ce cri cachait le dessein de pénétrer dans l'église pour s'emparer du corps du maréchal. Il y aVait là environ trois cents laquais du prince de Condé, et la populace animée; ils entrèrent dans l'église en masse, puis ils se mirent à fouiller : « Où est-il donc, ce coyono? » criaieol-iis; et vai-

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nemeiit ils cherchèrent partout. Cependant ils rencontrèrent là un fossoyeur, et lui dirent : «Bonhomme, toi qui enterres chrétiens en terre sainte au cimetière des Innocents, dis-nous donc où est le corps du Florentin, bougre et occis? » Le fossoyeur leur répondit : « La chose n'est pas difficile; tenez, videz cette tombe, et vous l'y trouverez mangeant la terre ! » Et cette multitude se mit en effet à gratter la tombe, les uns avec des pioches, d'autres avec leurs pieds, puis ils trouvèrent la bière tout à fait vide, et au-dessous du cercueil le maréchal la tète en bas. « Ce fut alors qu'ils commencèrent, en le tirant, à crier : « Sors donc, coyon. » L'ayant désenseveli, ils le traînèrent jusqu'au bout du Pont-Neuf, où ils le pendirent par les pieds à une potence qui y avoit été mise l'hiver passé. Ainsi pendu, ils lui coupèrent le nez, les oreilles, les mains et le membre viril ; d'autres lui donnèrent des coups d'épées et de bâtons. « On lui arracha la barbe et les cheveux, et après qu'il eut été une demi-heure à cette potence, ils le dépendirent et commencèrent à le traîner par la ville, le frappant de coups de bâtons et criant vive le roi! Et si quelqu'un par où ils passoient n'ôtoit son chapeau, ils lui donnoient des coups de bâtons et lui faisoient crier vive le roi ! Les uns rioient de tout cela; les autres blàmoient cette action, bien qu'ils fussent aises de sa mort et de tout ce qui avoit été fait le jour d'auparavant. Ils le furent ainsi traîner jusque devant la Bastille, ensuite le ramenèrent en l'Université, et de là au faubourg Saint- Germain, où ils commencèrent à le brûler devant sa maison en la rue de Tournon, avec de la paille et quelques fagots, qu'ils avoient pris partout où ils en avoient rencontré. Mais fâchés qu'il ne brûloit à leur fantaisie, ils l'allèrent derechef traîner jusques au Pont-Neuf, où ils l'avoient premièrement pendu. Ayant contraint les marchands qui avoient du bois sur le port de leur en bailler pour aider à achever de brûler les restes de ce misérable corps, ils abattirent aussi la potence et la mirent au feu. Ils faisoient démasquer et crier vive le roi! à toutes les princesses, dames et demoiselles qui passoient par-là en carrosse, et les contrai gnoient de bailler de l'argent pour avoir du bois : ils en faisoient autant aux princes et seigneurs le chapeau à la main. Il y eut plusieurs personnes de

qualité qui y reçurent des coups de bâton pour ne leur vouloir obéir. Enfin, voyant que les os demeuroient trop longtemps à se réduire en cendres, ils les Jetèrent dans la rivière. Il s'en vit qui s'estimèrent heureux d'avoir fait brûler devant leur porte, qui une main ou un doigt, et d'autres quelques morceaux de cbair, pour l'aller porter dans leurs villages. Il y en eut qui vendirent des rognons de moutons deux quarts d'ccus, disant que c'éloient ceux dudit maréchal, tellement qu'il se lût trouvé qu'il en eût bien eu quarante s'ils eussent tous été de lui *.»

Telle était la populace de Paris dans ses joies cannibales; il fallait bien se garder d'en comprimer l'expression ardente. Kichelieu raconte lui-même que, étant monté en son carrosse pour aller rendre une visite au nonce, il se trouva pèle-mé'c au milieu de ce peuple furieux; et comme son cocher s'était pris de querelle avec quelques chefs de troupes, parce que ce cocher voulait traverser la foule, l'évêque sortit la tête de la portière et cria de toutes ses forces : Vive le roi! saluant le peuple, appelant d'une voix douce les plus irrités, et leur disant : « Vous êtes de bons serviteurs; le roi vous en saura gré. » Ensuite Richelieu se tourna vers son cocher et lui dit à la face : « Tu es un maladroit, une méchante créature de blesser ainsi tant de braves gens dévoués à notre seigneur le roi Louis XIII. » L'évêque deLuçon ne dissimula point sa peur en entrant dans l'hôtel du nonce du pape : « Monseigneur, c'en éloit fait de moi! s'écria-t-il, s'ils m'eussent reconnu pour le collègue du pauvre maréchal et le serviteur de la reine. »

Cette reine, Marie de Médicis, était toujours comme captive dans son appartement du Louvre; plusieurs fois elle avait demandé à voir le roi son fils, mais inutilement. Pour la réduire tout-à-fait à se tenir en ses appartements, on coupa le pont qui la séparait de son jardin des Tuileries ; les portes furent murées; une seule resta ouverte, celle des gardes, et deux huissiers furent préposés pour ne laisser entrer dans son appartement que les personnes ofliciellement désignées par le roi. A chaque moment on interrompait son repos; sous le moindre prétexté on faisait des visites jusque dans sa chambre à cou-

1 La divine vciujeance mr la mon du marquis a' Ancre. Paris, 1G17, in-8.

MAZAUIN ET LA FllONDE. 197

cher. Un jour Vilry entra subitement dans l'apparlement de la reine et lui dit : « Madame, vous avez de la poudre cachée sous le lit; car on sait vos mauvais desseins sur le roi, et vous voulez le faire périr.» Marie de Médicis pleurait, enrageait, priant qu'on lui laissât voir le roi son seigneur. Ce que désiraient de Luyneset les féodaux, c'était de contraindre Marie à quitter la cour, à demander elle-même son exil en quelque ville éloignée : tant que la reine-mère resterait au Louvre, on craignait ces retours d'autorité et de fortune, qui auraient encore agenouillé Louis XIII devant sa mère. La révolution eût été toutà-fait manquée; on redoubla d'efforts, et Marie de Médicis, désespérée, sollicita la permission de se retirer à Monceaux. « A Monceaux! répondit le négociateur, c'est trop près. — Eh bien, si voulez, j'irai à Moulins, ville isolée, qui fait partie de mon douaire!» Alors s'engagea une correspondance entre elle et son fils; « Moulins a un bien mauvais château, dit la reine dans une de ses lettres; il a besoin d'être réparé ; veut-on me permettre d'aller à Blois? » Et la chose fut ainsi arrêtée : on accorda à la princesse tous les revenus de ses domaines ; elle put se faire accompagner dans son exil de toutes les personnes qu'elle affectionnait, pouvu qu'elles fussent agréées par le roi : « Me donnera-t-on Barbini? s'écria-t-elle en demi-italien. — Nous verrons, fut-il répondu par les conseillers ; -le point est délicat. — Je veux voir mon fils avant mon parlement, ajouta Marie dans un autre mémoire. — Oui, sans xloute, fut-il rÔTpondu, pourvu que ce soit quelques heures seulement avant votre départ, et que les demandes et les réponses soient soumises et discutées d'avance dans le conseil.» Tout cela fut ainsi réglé comme^ pour une véritable négociation diplomatique.

C'était le 4 mai; les mulets et équipages de route étaient réunis dans la cour du Louvre, la litière de la reine tout ouverte : le soleil brillait d'un grand éclat , et rien ne pouvait s'opposer au départ. Alors on permit à tous les gentilshommes, aux différentes corporations, de venir présenter leurs adieux à la reine; elle les reçut le visage un peu rouge, les yeux altérés, et cherchant à déguiser sous la modération de ses paroles les vives douleurs qu'elle éprouvait : « J'ignore, dit-elle, si mes

tl)8 HICIIKLIKU,

actions ont dcplu au roi mon lils, et si elles lui déplaisent, elles ine sont odieuses aussi. J'ospère qu'il connoîtra un jour qu'elles lui ont été utiles. Quant au pauvre Goncino, je plains son âme et la forme qu'on a fait prendre au roi pouc Ten délivrer. Pour les atlaires, il y a longtemps, ajouta la reine avec colère, que j'avois prié le roi mon fils de m'en débarrasser.» Marie lit signe à M. de Bnenne de s'approcher : « Brienne, j'espère que vous me ferez avoir réponse des lettres que j'écrirai au roi; car je pense que vous me considérerez toujours comme la mère de votre roi et la veuve de celui qui l'a été. » Et la reine s'assit, car on annonçait alors, en ouvrant les portes à deux battants, le jeune Louis XIII. Il était vêtu avec beaucoup de soin, d'un pourpoint blanc, sa chausse d'écarlate et la botte à la jambe ; et il tenait par la main Albert de Luynes, qui paraissait son guide et son conseil. Sitôt que la reine le vit venir, elle fondit en larmes, porta son mouchoir aux yeux qu'elle cachait déjà sous son éventail violemment agité ; elle prit son fils, et le' conduisit dans une embrasure des larges croisées du Louvre : là, Louis XIII, qui avait sa leçon toute faite, lui dit : « Madame, je viens ici pour vous dire adieu, et vous assurer que j'aurai soin de vous comme de ma mère ; j'ai désiré de vous soulager de la peine que vous preniez en mes affaires. C'est ma résolution de' ne souffrir plus qu'autre que moi commande en mon royaume. J'ai donné ordre à ce qui est nécessaire pour votre voyage, et commandé à La Curée de vous accompagner : vous aurez de mes nouvelles étant arrivée à Blois. Adieu, madame. » Et la reine, l'arrêtant' par une grande révérence, lui dit : « Monsieur, je suis fâchée de n'avoir pas gouverné votre État, pendant ma régence et mon administration, pkis à votre gré ; j'y ai néanmoins apporté toute la peine et le soin qui m'a été possible; et vous supplie me tenir toujours pour votre très humble et très obéissante mère et servante. » Le roi ne répliqua rien; et sa mère, coutinuant toujours : «Monsieur, trouvez-vous bon que j'aille à Blois ou à Moulins? — Madame, vous pouvez aller partout où vous voudrez. — Monsieur, je m'en vais : je vous demande une grâce en partant, me la refuserez- vous? Rendez-moi Barbini, mon intendant; je crois que vous n'avez pas dessein de vous en servir. — Barbinil » dit le roi en la regar-

(lant fixement sans lui répondre, car il ne s'atteiidait pas à une conversation entière avec sa mère, et le conseil n'avait rien • délibéré là-dessus. « Monsieur, continua la reine , ne me refusez pas cette seule demande que je vous fais; peut-être c'est la dernière. » Et le jeune roi continuait à la regarder sans lui répondre. Désespérée de ne pouvoir obtenir ce qu'elle demandait, la reine dit, d'une voix faible : « Or sus », comme pour prendre congé ; puis elle salua et baisa son fils sur les deux joues : le roi, sans y prendre garde, lui tourna le dos et sortit de l'appartement. Alors de Luynes, s'inclinant respectueusement, porta ses lèvres au bas- de la robe de la reine-mère ; et quand il eut accompli ce devoir, Marie lui dit : « De Luynes, j'ai supplié mon fils de me rendre Barbini; je vous prie de me faire le singulier plaisir de l'engager à m'accorder cette grâce, qui n'est pas si importante qu'on puisse me la refuser. » De Luynes allait répondre, lorsqu'on entendit dans la pièce voisine la voix du roi qui s'écriait: «Albert, Albert! Luynes, Luynes !» et le favori quitta brusquement la reine-mère pour se rendre aux ordres du jeune roi. Marie de Médicis tOQiba presque évanouie sur son fauteuil, pleurant amèrement, tandis qu'autour d'elle il n'y avait que sanglots et larmes de désespoir. Marie se releva; elle descendit à pas précipités les grands escaliers du Louvre jusque dans la cour où se trouvaient tous les bagages du départ ; elle monta en sa litièroy suivie de quelques dames, d'une escorte nombreuse, sous les ordres du sieur de La Curée. Le cortège s'achemina tout Je long de la rivière jusqu'au Pont-Neuf, que la reine travers;!, saluant des yeux la statue de Henri IV, qu'on venait d'ébaucher sur les marbres envoyés par les Médicis. Au môme moment il y avait à un des balcons du Louvre quatre personnes très attentives à suivre la marche du cortège et à le voir défiler sur le Pont-Neuf: la première, c'était le jeune roi lui-même qui plaisantait sur les diverses armoiries et plumes des dames de la reine, sans exprimer la moinde douleur ni les moindres regrets; les trois autres étaient Ifes frères de Luynes, plus graves, et qui remontraient aU roi la nécessité de briser la pesante autorité de sa mère; et le roi, interrompant Albert, lui dit ; « De Luynes, allons, mes pies-grièches ! mes faucons! je

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veux aller chasser au bois de Vincennes. » Ainsi, quand la reine sortait par la barrière d'Eiifer, son jeune fds, dans un brillant équipage, prenait la route du vieux donjon, antique demeure de saint Louise •

Le cadavre du maréchal d'Ancre était livré aux exécutions de la multitude, et Marie de Médicis partait pour l'exil ! La révolution était complète. La maréchale d'Ancre pouvait- elle être encore redoutable quand la reine sa protectrice perdait tout pouvoir? Favorite impérieuse, elle était déchue de toute sa force, car Marie de Médicis n'avait plus la puissance en main. Néanmoins la vengeance du parti de Luynes et des féodaux s'attacha à la personne et à la fortune de Léonora Galigaï : cette personne était odieuse, sa fortune immense, et le système des confiscations permettait aux favoris d'espérer une large part dans les fiefs, les beaux domaines, et même les écus aux armes de France que le couple florentin avait déposés, soit dans les mains des juifs, soit aux banques de Milan, de Rome ou de Florence. On ne craignait pas Léonora Galigaï, mais il fallait justifier la mesure épouvantable prise contre son mari; il fallait, comme pourColigny après son assassinat, un arrêt du parlement qui vînt laver ce sang répandu sur les parvis marbrés du Louvre : un arrêt après la mort signifiait que l'assassinat commis était juste et légitime, comme l'expression d'une vengeance légale exercée par la toute-puissance de la royauté. Pour atteindre cette condamnation, les, prétextes manquaient- ils aux parlementaires ? Les époux florentins étaient arrivés à la cour pauvres et à la suite de Marie de Médicis; ils s'étaient enrichis à plusieurs millions pendant les sept années du gouvernement de la reine. Des palais aux armes du maréchal d'Ancre s'élevaient dans plusieurs quartiers de Paris; en diverses provinces de France, Concino possédait des marquisats , de larges fiefs , des manses et des fermes productives. On avait la certitude que sa fortune pécuniaire s'élevait à quinze cent mille escudi de Rome : quels avaient été ^es éléments de cette fortune? n'étaient-ce pas la sueur du pauvre peuple , lies impôts et la vente des charges ? n'avait-on pas rançonné la couronne en captivant les faiblesses de Marie de Médicis? Ensuite le besoin decacher et de transport

Mss. fonds Saiiit-Gcrniain, n» 699.

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1er ses richesses avait obligé le maréchal d'Ancre et sa femme d'appeler à la cour et dans le vieux Paris ces Juifs si odieux , cette secte proscrite par les vieilles lois et la haine du peuple. Au moyen âge, c'était le Juif qui pressurait les bourgeois, le paysan, le serf, la multitude des métiers et la pauvre marchande des halles; ils avaient amoncelé dans leurs maisons noircies de la rue des Lombards, de Jérusalem et de la Juiverie, ces gages dont la misère se dépouillait en payant usure au denier cinq, et souvent décuplés dans l'année. Comment d'ailleurs expliquer cette merveilleuse fortune des Florentins, si ce n'était par les incantations, les relations avec le sabbat, les diables et les nécromanciens? On avait vu arriver de toute part les astrologues italiens au bonnet pointu , à la barbe longue et épaisse ; on avait vu la maréchale d'Ancre visiter les observatoires, ces tours des astres où pendant le règne de Catherine de Médicis, Nostradamus, l'astrologue fameux, avait deviné plus d'une vie sanglante dans les annales de^ la cour de^ France. N'était-ce pas un crime de lèse-majesté divine et humaine que de chercher ainsi, dans l'appui des démons , les moyens de dominer l'imagination et la crédulité de la reine? Ces accusations trouvaient" profonde sympathie dans le peuple. Un sorcier était un être immonde, livré au démon, et à qui toutes les calamités étaient attribuées : une comète paraissait-elle flamboyante pour annoncer quelques désastres? un pont croulait-il sous les maisons amoncelées? une famine amaigrissait-elle toute cette multitude rachitique et fiévreuse de la place Maubert et des Marais à peine desséchés? la peste enlevait-elle procureurs, conseillers, femmes jeunes , clercs de la basoche, chanoines de Notre-Dame? la maie mort passait-elle sa faux sur toutes les conditions comme dans la belle danse macabre? là cause en était à ces maudits sorciers que protégeait le Florentin, à ces Juifs que Notre Seigneur avait flétris du bannissement, et qu'une méchante favorite rappelait pour servir à ses pilleries et incantations.

Tels étaient les griefs populaires contre la maréchale d'Ancre; le parti triomphant était loin d'en atténuer l'énergie, car il allait profiter des confiscations que le parlement prononcerait sans doute. La maréchale d'Ancre n'avait pas été la der-

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ni(>re à approiulro l;i mort violf^nlo (Je son mari; Vilry, qui avait fait rcxéculion, se liîUa de monter à Tappartement de Léonora, qui préa'^dait celui de la reine, et lui dit d'une voix dure : «J'ai ordre de vous arrêter prisonnière.» La maréchale, par prévoyance de cette brusque visite, avait amoncelé toutes ses pierreries en sa paillasse, pour les dérober aux perquisitions des soldats que Vitry avait envoyés ; elle s'était couchée dans son lit, et feignait le sommeil. Les archers la firent lever de force, sans lui permettre de s'habiller. La maréchale d'Ancre , naguère puissante favorite , fut conduite avec violence ; elle n'avait pas même deb^s à ses pieds. Tout fut pillé chez elle; elle envoya demander quelque argent à son jeune fils, également en captivité, et cet argent servit à acheter des bas de toile. Quand Léonora traversa le Louvre, des vociférations partirent de toutes parts; elle, ferme, courageuse, ne répondit pas un mot ; il ne tomba pas de ses yeux une seule larme : H mio marito è stato trucidato, disait-elle en italien, che il rè mi permitta d'uscire di Francia : « mon- mari a été tué : que le roi me permette de sortir de France. » Les choses étaient trop vivement engagées pour que le vœu de la maréchale pût être accompli; de Luynes voulait la confiscation; le peuple la désirait, et une procédure était nécessaire pour Justifier l'attentat commis dans le palais du Louvre. Il y avait une véritable réaction contre cette famille florentine; l'enfant de Concini, filleul de Henri IV, à peine âgé de quatorze ans, fut traité dans le palais avec la plus extrême barbarie, et si le marquis de Fiesque ne l'avait pas pris en sa protection, le malheureux enfant serait mort sous les coups de hallebarde des archers commis à sa garde. Le jour où son père fut assassiné, les courtisans firent danser le' jeune Concini dans un ballet, parce que, « gracieux enfant avec se sailes blanches et sa couronne de fleurs, il représentoii le petit Cupidon dans les riches prairies de Tempe, au sein de file de Calypso ou des féeries du palais d'Armide. »

Dans sa prison, la maréchale d'Ancre conserva ce même caractère de fermeté ; quand on vint lui dire le triste sort que le peuple faisait cà son mari, elle s'écria, pleine de mépris pour lui : « On le traite comme il le mérite ! » voulant indiquer par-là, qu'il n'avait du pouvoir que la fierté et l'orgueil, sans

avoir le couraî^e nôcossaire pour assurer la victoire. Le parlement informa contre elle et contre la mémoire du maréchal d'Ancre. «Les principales charges qui étoient dans le procès furent recueillies en quatre chefs ou points capitaux : le premier étoit le crime de lèse-majesté divine ; le second, celui de lèsemajesté divine et humaine mêlé; le troisième, le crime de lèse-ma|esté royale ; et le quatrième, l'assassinat commis en la personne du sieur de Prouville, sergent-major de la ville d'Amiens. » Ces chefs d'accusation étaient vagues. On ne peut dire avec quelle complaisance les interrogatoires furent faits ; le procès fut instruit par les conseillers Courtin et Deslandes, par la grand'chambre, les Tournelles et la chambre de l'édit, toutes réunies. Et que reprocha-t-on à la maréchale? d'avoir fait venir en France des Juifs, des magiciens, des astrologues et des tireurs d'horoscopes : « N'est-il pas vrai, lui dirent les conseillers, que vpus avez en vos cachettes des talismans, des images de cire, symboles et écrits mystérieux? On a trouvé chez vous l'horoscope des rois et reines de France. N'est-il pas vrai que Montalto, le Juif portugais, vous a dit, méchante femme, que vous étiez ensorcelée dans vos couches? N'est-il pas vrai que vous avez fait venir moines d'Italie pour exorciser la nuit dans les églises? N'y avez-vous pas fait tuer un coq, des pigeons, dont le sang et le corps, sacrilège exécrable, dévoient servir à votre santé? » La maréchale garda le silence ou répondit par des négations. « N'est-il pas vrai, méchante femme, que vous avez jeté un charme sur la reine-mère, pour lui persuader tout ce que vous vouliez? — Ce charme, dit Léonora, en son mauvais italien, c'est la supériorité de l'esprit sur une balourde comme la reine; on n'a pas besoin d'être sorcière pour la gouverner. — Et vos richesses, d'où viennent-elles? — Des dons que m'a faits la reine, et auxquels elle a expressément consenti, répondit-elle encore; et puisque Marie ayoit l'autorité souveraine, elle a pu me les faire. » Ces réponses fermes ne laissaient pas au parlement des motifs d'une condamnation judiciaire; la Cour fit répandre dans le public une série de griefs qu'on imputait à la maréchale surtout : fc En sa maison on n'entendoit que cris et hurlemens, lorsque ladite Galigaï sacrilioit un coq, oblatipn jii^aïque ^t paganique; et quand la-

dite dame ('Uoit grosse, elle teiioit un coq et une poule ensemble; ladite dame également avoit sm* elle diverses élotï'cs qu'elle se pendoil au cou, à la façon des préservatifs; et quand on avoit pillé sa maison, n'avoit-on pas trouvé une grande image de cire en une bière de verre? Tous ces faits, ajoutait Tinstruclion, constituent le crime de ièse-màjesté divine. »

De Luynes mettait hâte à l'achèvement de ce procès; la confiscation des biens de la maréchale devait en être la conséquence ; et cette confiscation profiterait largement au nouveau favori. Dix-neuf conseillers assistèrent à l^arrôt. La maréchale, douce et ferme tout à la fois, supplia les magistrats'qui avaient quelques griefs contre elle de se déporter, car justice ne s'alliait pas à colère. A toutes les questions elle répondit avec une fermeté, une présence d'esprit qui ébranlèrent quelques âmes indépendantes. Mais de Luynes était là, soutenu par l'opinion populaire qui proscrivait la maréchale. Le 7 juillet au soir, les opinions recueillies furent continuées toute la nuit ; enfin, le 8 au matin, l'arrêt fut prêt et rédigé dans la forme suivante : « La Couru déclaré et déclare Concino-Concini, vivant, marquis d'Ancre, maréchal de France, et Leonora Galligaï sa veuve, criminels de lèse-majeslé divine et humaine ; et pour réparalion, a condamné et condamne la mémoire dudit Concini à perpétuité; et ladite Galligaï, à avoir la tête tranchée sur un échafaud pour cet effet dressé en la place de Grève, son corps et tête brûlés et réduits en cendres ; leurs biens féodaux et mouvant de la couronne, réunis et incorpoiés au domaine ; a déclaré et déclare l'enfant né de leur mariage ignoble et incajnble de tenir offices, étals et dignités en ce royaume; ordonne que la maison en laquelle demeuroit ledit défunt, près le Louvre, sera rasée et démolie sous le bon plaisir du roi^» Et pour donner un caractère plus pohtique à cette mesure, le parlement .rétendit à tous les étrangers, « déclarant qu'aucun d'eux ne pourroit posséder offices en France; » principe toujours renouvelé; mais qui restait sans effet ; car la cour n'avait cessé d'être remplie a'Italions, d'Espagnols et de Corses.

Le jour de l'arrêt solennel, la maréchale d'Ancre s'était si bien défendue, elle avait réfuté avec tant de vigueur.Ies absur-

* Exirait des rogislresdn parlement. Fonlanieu, 471-472.

des accusations qui pesaient sur elle, que la pauvre femme s'était imaginée qu'elle en serait quitte pour l'exil. Léonora venait de dîner avec beaucoup de gaieté, lorsqu'un huissier de la cour entra chez elle : « Allons, vous allez sortir aujourd'hui d'ici. — lo son' felice.ï), répondit la maréchale, croyant qu'on allait la mettre en liberté. On la conduisit dans la chapelle où, selon l'usage, elle se mit à deux genoux pour entendre sa sentence. Lorsque le grefïier Voisin arriva à ces mots: «Ladite Galligaï est condamnée à avoir la tête tranchée sur un échafaud:», elle s'écria» : 0 me poveretta! je suis grosse ! je suis grosse ! — Vous ne pouvez Fêtre, continua le grefïier Voisin, car il y a plus de deux ans que vous n'avez hanté votre mari; et pourquoi n'en avez-vous point parlé dans les débats? — Qu'on vérifie, qu'on vérifie » ! s'écria la maréchale ; et le rapport ne lui fut point favorable, car les matrones déclarèrent qu'elle n'avait aucun symptôme de conception : «Je sais, ditelle, à qui je dois ma condamnation ; au conseiller Courtin, l'un de mes rapporteurs ; rîsponderà délia mia morte a Dio! » Et le greffier, sans lui répondre, lui dit : « Implorez la miséricorde de ce Dieu pour vos péchés, car vous en avez grand besoin. » Alors la maréchale se confessa dévotement à deux docteurs de Sorbonne, grandement sensés et de bonne vie, qui durent l'aider à bien mourir : « Il n'en étoit pas besoin, dit un parlementaire tout imbu des préventions de la cour, car elle se montra fort assurée, et je ne vis jamais personne qui eût un visage plus résolu à la mort. Quand elle sortit de la prison pour monter en la charrette, voyant une si grande affluence de monde, elle s'écria : «Que de peuple pour voir une pauvre affligée ! » Et, secouant son pouce sur ses dents de devant : « Je me soucie, dit-elle, aussi peu de la mort que de cela. »

L'iniquité était donc consommée ! la maréchale d'Ancre tombait victime de la réaction féodale et d'un mouvement populaire. Le parlement s'associait à l'opinion brutale des masses ; il servait de ses arrêts une nouvelle révolution, et les sentiments rapaces de tous ces gentilshommes qui visaient à la confiscation des biens et au partage des terres du couple florentin. On se hâta dans mille écrits cruels ou plaisants de flétrir leur mémoire^ car il fallait justifier le' meurtre de leurs

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personnes. On eut des pamjïlileis sur « le Liç^iieur et déna- • turé coyoniste. » — « Le Libéra grotesque et coyonesque du marquis d'Ancre. »— « La Victoire remportée sur un monstre.» — «La Complainte du gibet de Montlaucon, contre Concino- Coquefredouillc, marquis d'Ancre. » — « Son Pourparler aux enfers avec Ravaillac. » Puis, des vers de toute nature sur l'évanouissement de Conchine. Joseph de Bonnefons, lieutenantgénéral au baillage de Bar-sur-Seine, s'écriait : « Où est-il ce- Conchine, qui conduisoit la françoise machine? Où est ce monstre florentin, cet hydre tant immonde ? Ne voyez-vous pas ce corps que le peuple plein d'ire pend, dépend du gibet, traîne, écorche, déchire, tandis que ses membres rôtissans répandent de puantes fumées ? Et le ciel en ce beau jour fait bien voir quMl approuve le supplice fatal que subit ce pervers. » Il y eut aussi d'autres poésies italiennes, latines, toutes destinées à exal- ter les vengeances du peuple et les actes cruels du parlement. Comme dans toutes les réactions, on fut impitoyable pour les vaincus. En même temps les chefs de la conjuration qui avaient renversé le pouvoir du maréchal d'Ancre au protit de la féodalité, saisissaient les rênes de l'administration publique, et s'adjugeaient les dépouilles : Vitry était créé maréchal de France, et de Luynes se donnait non seulement les fiefs d'Ancre par la confiscation, mais encore il obtenait du roi la direction suprême du conseil. Il n'y eut plus dès lors d'obstacles à ce que les princes revinssent à Paris reprendre le pouvoir que les époux florentins leur avaient enlevé. Condé seul, le roi féodal, encore trop redoutable, fut retenu comme otage. Quelques jours après on proclama suspension d'armes en toutes les provinces; les ducs de Longueville, de Bouillon, de Nevers, de Guise congédièrent les soudards qui suivaient leurs bannières. Tous les princes arrivèrent à Paris, et un nouveau traité, en leur donnant rémission pour le passé, renouvela les concessions exorbitantes des traités de Sainte-Menehould et de Loudun.

La guerre civile était ainsi à sa fin ; l'administration de la régence était perdue ; les labeurs de Marie de Médicis pour maintenir l'unité royale avaient été impuissants ; la féodalité, avec son système fédératif et ses grands gouvernements de provinces, revenait triomphante aux acclamations des parle-

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ments et do quelques bourgeois de Paris. La noblesse avait son ministre tout trouvé : de Luynes était auprès du roi ; il protégeait le nouvel ordre politique, donnant un libre essor à Tesprit envahisseur des gentilshommes. Au milieu des réjouissances publiques , il y eut encore quelques cris moqueurs ; l'esprit royaliste et catholique attaquait avec vivacité l'œuvre accomplie par l'assassinat du maréchal d'Ancre. « On parle du bonheur des Parisiens ! Grand bonheur, disait un pamphlet, d'être soumis à rajlle puissances pour une, à mille bras pour une tête. » Dans le « Discours véritable des propos tenus entre deux marchandes du Palais étant aux étuves près de Saint- Martin-des-Ghamps , » on s'amusait sur le retour de MM. les princes à la cour : « Ma voisine , dit la mercière, que vous en semble? ne devons -nous pas nous réjouir sur la venue de MM. les princes à la cour? ce sera maintenant que nos boutiques seront visitées. — Oui , dit la lingère , et j'exposerai quelque petite marchandise que j'ai devant moi. — La moindre offre que font ces messieurs, répond la mercière, est de six pistoles; ils promettent plus souvent qu'ils ne. tiennent. A tout prendre , il valoit autant madame la mère et le Gonchine de Florence : pistoles pour pistoles, celles d'Italie sont de meilleur aloi. » Le petit peuple se vengeait ainsi de la domination des grands, qui s'établissait sur la bonne ville de Paris. La plaisanterie piquante et licencieuse poursuivait les mœurs de ces princes qui luttaient sans cesse contre la puissance royale. On aimait l'autorité bourgeoise à Paris; les féodaux ne plaisaient pas plus que les favoris. Le gouvernement municipal par les parlementaires était ce que désirait le plus les marchands, les métiers, les confréries pieuses qui se souvenaient de la Ligue. Il se mêlait un peu de huguenotisme au triomphe de la noblesse ; la réforme était odieuse au peuple de Paris, et la haine qu'inspirait le maréchal d'Ancre n'était pas capable d'étouffer le principe catholique qui dominait encore les masses. Luynes n'était pas plus populaire que Goncini; seulement le peuple saluait le changement, parce qu'il y cherchait une amélioration à son sort et un avenir meilleur.

Ainsi commençait l'administration de Louis XIII. Le règne de Henri IV n'avait été paisible que dans les huit dernières an-

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nées, el encore la lermentalion des idées avait été telle, que lo roi de France, trempé de sueui-s, avait été obligé de clierclier dans une guerre européenne une distraction aux troubles inévitables qui menaçaient la fin de son règne. La figure amaigrie et plissée du Béarnais, ses cheveux blanchis avant Tâge, signalaient les soucis de ce laborieux combat contre les factions, dans un royaume à peine pacifié. Tout à coup voilà que ce roi, si ferme aux mauvais jours, tombe sous le poignard d'un assassin, et la couronne vient reposer sur la tête d'un enfant. Dans cet étonnement des partis, dans cette terreur qui suit une catastrophe, le duc d'Épernon, vieillard d'expérience qui avait passé sa jeunesse dans les palais efféminés de Henri III ^t au milieu des rudes guerres de son successeur; ce duc d'Épernon prête sa bonne épée à Marie de Médicis, et impose au parlement rassemblé à la hâte une déclaration de régence. C'est une surprise véritable, un de ces coups d'État qui, dans, les premiers moments d'un trouble, décident des formes et de l'esprit du gouvernement. Marie de Médicis est maîtresse de la régence; quand elle a le pouvoir, une révolution s'opère dans l'esprit et la marche du conseil. Henri IV avait maintenu un juste équilibre entre les partis ; ses vieilles liaisons avec les huguenots ne lui permettaient pas la persécution. La régence modifie cette situation ; la reine n'ose point attaquer franchement le parti huguenot qui se lie aux grandes propriétés territoriales ; elle n'ose pas davantage la guerre contre les puissances qui ont adopté la réforme : mais où va-t-elle chercher ses auxiliaires ? où sont ses affections, les instincts de sa politique ? L'Espagne, la maison d'Autriche, voilà les points d'appui sur lesquels elle base ses relations à l'extérieur. C'est la vieille pensée de la Ligue modifiée : une infante régnant à Paris était le projet de la maison de Guise, vaste conception que Philippe II voulait accomplir. Cette politique était populaire à Paris, où les halles étaient ferventes catholiques, où les souvenirs municipaux de la grande époque religieuse vivaient dans toute leur énergie. A ce moment le parti huguenot se réveille, et avec ce parti sa vieille alliée ; la féodalité territoriale. On rêve déjà les idées d'une fédération républicaine; les gentilshommes appellent un changement de dynastie qui pla-

cerait la couronne sur la tête de leur chef, le prince de Condé ; les puritains préparent une forme de gouvernement semblable à la ligue helvétique. Les batailles s'engagent ; partout la guerre civile, et au milieu de toutes ces préoccupations, Marie do Médicis dépose le pouvoir dans les mains d'un favori élevé à la plus haute dignité, le maréchal d'Ancre.

Il y a dans la vie et le pouvoir de Goncino plusieurs périodes bien distinctes. D'abord il n'est admis à partager l'autorilé qu'avec le conseil ; dans cette première époque il est soutenu par tout le parti catholique et mitoyen, des ducs d'Épernon, de Guise, des hommes du parlement, tels que le président Jeannin ; enfin des négociateurs, tels que Villeroy et Béthune. A mesure que le pouvoir du maréchal d'Ancre grandit, il devient plus exclusif. Goncino mettait sa force à l'origine dans l'adhésion du conseil tout entier; maintenant il veut gouverner par lui-même, et depuis que cette prétention se développe, les hommes modérés, les esprits indépendants s'éloignent successivement de lui. Ainsi l'on voit le duc d'Épernon, Villeroy et Jeannin sortir l'un après l'autre des affaires. Le maréchal d'Ancre dès lors organise son ministère d'hommes tout-à-fait dévoués ; il l'épure incessamment : Richelieu, qui partage sa pensée, est fait secrétaire d'État des dépêches; aux hommes considérables, Goncino substitue Mangot, Barbin, et après les avoir faits, il veut les briser encore. Dans ses derniers instants, son pouvoir est tout à la fois violent et inquiet ; l'approche de la crise le rend intraitable ; il succombe au moment où il est parvenu à son apogée, triste destinée de tous ceux qui exagèrent les conditions de la puissance! '

Dans ce confht, de nombreuses transactions furent essayées ; tous ces traités, dans lesquels la couronne s'engage avec les partis, se renouvellent à de courts intervalles, parce qu'ils ne finissent rien ; on rassemble les États-Généraux, et chaque opinion blessée proteste contre leurs déhbérations. On traite à Sainte-Menehould, à Loudun, et six mois à peine écoulés on reprend les armes pour se jeter dans la guerre civile. G'est que les choses étaient arrivées à leur extrême, parce que les opinions étaient profondément irritées, et qu'il devait s'ensuivre la ruine des uns ou des autres ; les hommes à esprit modéré devaient dis-

paraître de la scène, Marie de Médicis triompher absolument, ou les féodaux arriver à la victoire complète. Ils l'eurent cette victoire, et alors ils se montrèrent implacables contre tout ce (jui avait participé à la régence de Marie de Médicis : le maréchal d'Ancre est assassiné, sa femme condamnée à mort en parlement, et Marie de Médicis part pour Blois. Ce changement a les formes d'un simple mouvement de palais; pourtant c'est une révolution tout entière ; les princes captifs, dispersés, reviennent à la cour ; le conseil est modifié ; et l'évêque de Luçon, Richelieu, si habile à ménager tous les accidents de la politique, est lui-même forcé de s'exiler des affaires. Le maréchal d'Ancre d'ailleurs n'a fait qu'essayer le système que le fier et inflexible évêque développa plus tard. Cette première bataille, engagée contre les princes et les féodaux, n'était-elle pas un prélude aux plus sanglants combats que Richelieu livra à la haute aristocratie ? La noblesse est maîtresse de la cour avec de Luynes ; Richelieu subit la révolution; il s'attache pour le moment à la pensée, à la fortune de Marie de Médicis.

Au milieu de tous ces événements, le jeune Louis XIII n'a point de volonté encore : ce qu'on remarque en lui, c'est une sécheresse de cœur et d'esprit, une indifférence qui le fait obéir à sa mère quand il la craint , et qui le fait se sépaier d'elle sans regret quand il la voit tremblante et malheureuse. C'est dans les plaisirs bruyants de la chasse, dans les dissipations solitaires aux grands bois, qu'il cherche quelques distractions à son tempérament maladif. Louis XIII, jeune homme alors, n'a même pas dans son cœur ces orages qui jettent alternativement l'homme dans les passions douces ou violentes ; il est toujours lui-même, froidement insensible à tout ce qui se passe autour de lui ; il ne manque ni de raison, ni de fermeté, mais sa tête ne se meut que par le long travail des courtisans qui l'entourent : on a besoin de lui répéter mille calomnies pour le décider à une résolution ; mais lorsqu'il l'a prise, il est intraitable, et dans les yeux de sa mère baignés de pleurs, il cherche à pénétrer les sinistres projets qu'on impute à la régenté. Aussi quand l'exil de Marie de Médicis est résolu , Louis XIII résiste à toutes les instances de l'amour maternel qui l'implore î

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