GUERRE CONTRE LES HUGUENOTS. — SIÈGE ET PRISE DE LA ROCHELLE
Henriette de France en Angleterre. — Pèlerinage à Tibum. — Mouvement anti-catholique. — Opposition à Buckingham. — Préparatifs de guerre contre la France. — Rapprochement de Richelieu avec l'Espagne. — Traité pour la Valteline. — Alliance offensive et défensive. — Départ d'une flotte commune. — Alliance des calvinistes avec les Anglais. — Première époque du siège de La Rochelle. -^ Richelieu au siège. — ^ Séria mejor pajar y soslenir los hiigcmoles,
r2\ WU'MVAAKV,
Abai^somonl du calvinisme comme opinion politique. — Prise de La Rochelle. — TraiU'; de soumission.
Heni'ielle-Marie, la fiancûe de Charles I", était arrivée à Londres accompagnée de dames françaises, de quelques gentilshommes, et des prêtres de l'Oratoire, vêtus de leur robe noire. Elle avait été accueillie par les Stuarts avec cette tendresse chevaleresque des premières amours. Henriette de France obtint non seulement la permission d'avoir un service catholique dans les appartements de White-tp^rj, mais bientôt elle put bâtir une chapelle avec toutes les pompes et les ornements de la sainte Église romaine. La jeune fille de France n'avait pas seulement une mission de piété et de dévotion religieuse; quand Richelieu Tavait environnée de missionnaires, c'est qu'il espérait, par ce moyen, seconder un mouvement politique en Angleterre au profit de la vieille hiérarchie secouée par Henri VIU. Henriette, comme toutes les femmes, avait cherché à prendre de l'ascendant sur Charles 1" ; aussi les démarches de la reine excitaient-elles au plus haut degré les murmures de la nation anglaise et de son parlement assemblé. La fille de Henri IV avait plus qu'une couronne ; sa pensée était une mission. Dès son arrivée à Londres, aux premiers jours même des cérémonies, tandis qu'un peuple de barons, de tenanciers et d'évôques anglicans, inondait les parvis de Westminster, Henriette n'avait point voulu recevoir la couronne des mains d'un archevêque hérétique, refusant de s'agenouiller devant le primat d'Angleterre. Quelques jours après, elle résolut, avec les vénérables oratoriens et sa cour catholique, un pèlerinage à Tiburn : Tiburn, lieu consacré par le ^ martyre des saints décapités sous le règne. de Henri VIU, et ' particulièrement d'Elisabeth ! Un soir on vit donc la reine d'Angleterre, montée sur une mule, accompagnée de ses femmes, de quelques moines et de pauvres fidèles, prendre le chemin de Tiburn. Selon l'antique usage, la procession était précédée de joueurs de cornemuse , de prêtres avec leurs larges chapeaux de prémontrés, leur barbe pointue, leurs yeux brillants, leur visage long et maigre. La reine Henriette s'agenouilla sur
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les tombes saintes, y fit céltibrer des messes d'expiation, el ne revint que quelques jours après dans le royal palais de While- Hall. Ces démarches devaient naturellement éveiller Tinquièle sollicitude des barons et des communes d'Angleterre contre le duc de Buckingham, considéré comme le représentant de l'alliance entre la France et l'Angleterre. De là cette vive et grande opposition contre lui, ces accusations dans le parlement. Le roi défendait avec toute la chaleur de l'amitié son ministre favori, pour lui l'expression de la prérogative royale et de son union avec la France. Le parlement fut brisé, et la nécessité d'avoir des subsides engagea le duc de Buckingham dans une voie plus hostile à l'alliance avec Louis XIIL Des Mémoires contemporains ont encore attribué à de petites passions, à des rivalités d'amour, la conduite du premier ministre anglais à l'égard de la France : les affaires politiques se meuvent par de plus grands ressorts que par des mignons de couchette. Il ne s'agissait point de briser une lance contre Richelieu , amant méprisé d'Anne d'Autriche. Le duc de Buckingham subissait une nécessité politique, et pour obéir à l'esprit du parlement, il fallait satisfaire la réaction anti-catholique qui se prononçait dans la Grande-Bretagne : et quelle meilleure garantie donnée au parlement que de se prononcer contre les empiétements du catholicisme dans le propre palais de White-Hall ! En conséquence, le duc de Buckingham déclara à la reine Henriette-Marie, après le pèlerinage solennel de Tiburn , qu'elle eût à renvoyer en France ces vénérables prêtres, ces frères de l'Oratoire, ces rebelles enfin, assez hardis pour insulter la foi du pays.
Des événements d'une si grande importance n'échappaient point à l'examen des ambassadeurs d'Espagne. Le marquis de Mirabel se hâtait d'en adresser le rapport à Philippe IV. « Voici ce qui vient de se passer dernièrement à Londres. Le roi d'Angleterre a signifié à la reine sa femme qu'il avoit résolu de renvoyer en France tous les François et Françoises qu'elle avoit à son service, sans en excepter les prêtres, ni même son confesseur^ et que tous ces emplois alloient être donnés à des Anglois. L'évêque de Mende, qui est l'ambassadeur françois dans ce royaume, s'est vivement opposé à cette résolution, et a déclaré très hautement qu'ils ne sorliroient pas d'Angleterre
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sans un ordre de son souverain. Il a d(';pêché en même temps des courriers à la cour do France pour rendre compte de ce qui se passoit. Le roi do France a fait répondre sur-le-champ que les François n'eussent point à quitter l'Angleterre, et il a protesté que si on ne difléroit pas Texéculion de cette mesure, il en éprouvcroit un ressentiment tel qu'il deviendroit l'ennemi irréconciliable de la Grande-Bretagne. Nous verrons bientôt si, de part et d'autre, ils persisteront dans leur résolution, si favorable pour nous ^ Dieu le veuille ^! »
Quelques jours après, nouvelle dépèche : « Les François ont été forcés de quitter Londres. J'ai vu hier madame de Saint- Jacques, qui étoit la dame d'honneur de la reine, et qui m'a témoigné tout son ressentiment sur les procédés des Anglois *; c'est d'ailleurs ici Timpression générale qu'ils ont produite ; la reine-mère surtout s'afflige de ce que l'on n'a pas même permis au confesseur de demeurer auprès de la reine sa fille. Deux ecclésiastiques ont été placés auprès de la reine d'Angleterre , Tun pour remphr les fonctions de confesseur, l'autre pour dire la messe dans son appartement ; car il ne lui a pas été accordé de la faire célébrer dans sa chapelle. Le roi de France vient de nommer M. de Bassompierre , ambassadeur extraordinaire à Londres, lequel doit chercher à remédier à cette fâcheuse situation. Je vis hier M. de Bassompierre. « L'offense que nous avons reçue est grave, me dit-il : Sa Majesté Très-Chrétienne, comme moi et toute la cour, a vivement senti ce manque de procédés, dont il nous faut une réparation. — Quoi que vous en disiez, lui ai-je répondu malicieusement, votre ambassade n'est pas d'une issue douteuse. — Pourquoi cela? — Parce que si le roi d'Angleterre ne fait pas ce qu'exige le roi de France, le roi de France fera ce que veut le roi d'Angleterre *. — Je vous proteste au contraire, continua-t-il, que mes ordres sont précis à cet égard, et que si les choses ne sont pas remises en
* Presto veremos si perseverati en estos biienos propositos. ^ Assi lo quiera Bios.
8 Archives de Simancas, col. A 80*'* (Lettre chiffrée).
* \o le dixe cou malicia que me parecia llebaba comision Ihuy scgura , por que me respomlc ; parque , le dixe, si cl rcy de Inglatierra no hacia lo que queria elrey de Francia, haria el rey de Francia lo que quisiese el de ImiluUtrra.
leur premier élat, le roi de France saura prendre les ni«îsurcs que réclament les circonstances et son honneur. »
La situation nouvelle que cette rupture inopinée créait entre la France et l'Angleterre, devait naturellement rapprocher Richelieu de TEspagne. L'Angleterre avait pour alliés les États- Généraux de Hollande ; elle protégeait les huguenots de La Rochelle, du Languedoc, cette portion remuante des populations françaises. La France pouvait-elle dès îors agir seule? Ses flottes étaient moins nombreuses, la plupart de ses amiraux et de ses marins appartenaient aux opinions réformées ; ses ports de l'Océan étaient en leur pouvoir. Ce n'était donc que par les flottes espagnoles que la France pouvait lutter avec la Grande- Bretagne. L'impression produite à la cour de Saint-Germain par l'expulsion des religieux et de la noblesse française, chassée de Londres, avait été grande; les catholiques y voyaient une insulte à leurs doctrines, les gentilshommes un outrage à leurs maisons. Marie de Médicis d'ailleurs avait une haute influence dans le conseil; l'alhancc d'Espagne, sa première pensée, ne Tavait-elle pas consacrée par un mariage de famille?
L'Espagne ne devait-elle pas désirer cette alliance? le duc de Buckingham allait menacer Saint-Ander, Saint-Sébastien, et toutes les côtes d'Espagne par ses escadres, chargées d'armes et de braves Anglais; le parlement favorisait de ses subsides une expédition anti-papiste. Rien n'était populaire encore dans le monde catholique, comme une guerre avec l'Angleterre; le pape s'en était déclaré le champion, et pour celait préparait le rapprochemententre Louis XIII et Philippe IV. Dans une dépêche du comte Onate, adressée de Rome, l'ambassadeur d'Espagne raconte à son souverain l'impression profonde que les événements de Londres ont faite sur l'esprit du pape : « Le roi très-chrétien doit avoir vivement senti cette offense, a dit Sa Sainteté; vous n'ignorez pas qu'il est blessé des intelligences que le roi Charles P*" ne cesse d'entretenir avec les révoltés de La Rochelle et les huguenots de France. Il soupçonne encore que l'Angleterre n'est pas étrangère aux mouvements qui ont eu lieu à Vendôme. On m'a écrit de France que le roi très-chrétien seioil bien aise de placer en Irlande le comte de TirconcI comme souverain de ce royaume. Mais il laudroit
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on mômo temps, a continué Sa Sainteté (comme si cette pensée venoit d'elle), que le roi de France débarquât en Ecosse, et y plaçât un autre seigneur catholique pour souverain*, lequel il tient en réserves, assure-t-on. Après cela on pourroit s'emparer de TAngleterre et la diviser. » La nécessité d'une politique commune, plus encore que les exhortations du pape, obligeaient les deux couronnes de France et d'Espagne à se rapprocher l'une de l'autre. Le marquis de La Rochepot fut désigné par Richelieu et la reine-mère, pour se rendre immédiatement à Madrid, afin de cimenter l'alliance offensive et défensive. Dans une question aussi générale, il était indispensable que chacune des parties oubliât ses griefs particuliers, ces questions accessoires qui avaient divisé la France de l'Espagne. Aussi un traité provisoire fut-il conclu à l'égard de la Valteline. On laissait en quelque sorte celte affaire en suspens par une décision préliminaire, et l'on arrivait aux clauses plus graves d'une alliance politique. Les armements de l'Angleterre avaient produit une si vive impression sur les deux cabinets, qu'ils ne firent plus aucune objection; ils s'entendirent pour repousser un danger simultané, dans un traité public et avoué, puis dans une convention secrète qui ne devait être communiquée ni aux alliés ni aux ennemis pour une invasion dans la Grande-Bretagne, concertée entre la France et l'Espagne. «Les parties contractantes devroient fournir un nombre égal de vaisseaux. La flotte de la France seroit composée d'un vaisseau amiral du port de 1,000 tonneaux, de vingt vaisseaux du port de 5 à 600 tonneaux, de vingt autres de 3 à 400 tonneaux, de dix navires plus petits et de six galères ; chacune des deux puissances alliées devroit fournir dix mille hommes d'infanterie et quinze cents chevaux pour opérer le débarquement en Angleterre. Le duc de Guise commanderoit l'armée navale, et le marquis de Spinola celle de terre : et attendu que l'on doit chercher à attirer sur cette entreprise les bénédictions du ciel, les deux couronnes déclarent qu'elles n'ont d'autre fin que de rétablir partout le culte et la religion catholique, et de détruire l'hérésie.»
C'était donc une vaste entreprise : il ne s'agissait de rien moins que de la conquête de l'Angleterre et du rétablissement
* y pusiesse alli por rey oiro senor calolico que dizen liene sefjintOs
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de la foi catholique, de ccUe unité, principe exclusif de la politique de San-Lorenzo. De part et d'autre était-on de bonne foi? n'était-il pas à craindre qu'une des parties traitât sans l'autre avec l'Angleterre pour des avantages particuliers, et que ce fût ainsi vainement que l'Espagne ou la France aurait sacrifié ses Hottes et son trésor? L'Espagne faisait en dehors preuve de zèle ; la reine Elisabeth, fille de France, femme de Philippe IV, écrivait de sa main au cardinal de Richelieu pour le fortifier dans cette alliance : « A mon très révérend père et cardinal de Richelieu, mon très cher et très affectionné ami ', conseiller d'État de Sa Majesté le roi très chrétien. J'ai eu connoissance du traité d'union entre le roi mon seigneur et le roi mon frère ; le but qu'on s'est proposé, la bonne intelligence avec laquelle il est maintenu entre les deux couronnes, et la part très grande que vous avez prise à sa conclusion. En vous priant de persévérer avec le même zèle à servir notre cause commune, je vous ferai part également des bonnes dispositions qui continuent à animer personnelleipent le roi mon seigneur pour Votre Excellence en particulier, comme pour les affaires de la couronne de France. Que Dieu continue à garder votre personne, très révérend cardinal de Richelieu, mon très cher et très affectueux ami. Isabelle. »
Ces lettres intimes témoignaient de l'intérêt que l'Espagne mettait à l'alliance de la France tout en gardant bien de se compromettre. On voit dans toute la correspondance, soit de Richelieu, soit de Philippe IV, qu'il y avait hésitation; que l'Espagne traitait secrètement avec l'Angleterre par le moyen des Flamands; et la France avait envoyé Rassompierre en ambassade extraordinaire à Londres pour renouer les liens des vieilles alliances. Dans cette situation, on temporise de part et d'autre; des flottes sont prêtes, mais on n'ose pas les envoyer. L'exécution du traité est suspendue. « Vous parlerez de notre alliance avec beaucoup de chaleur, écrit Philippe IV à son ambassadeur à Paris, afin que les François croient que nous sommes et que nous agissons avec sincérité dans cette affaire 2.
* Mi muy caro y muy amado amigo. Archives de Simancas, cot. A 63"?^.
* Todo esio lo haveys derepresenlar con mucho animoafin que Francens crmn que desseamos y (ralamos con beras desle negocio.
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Ceci nous permellra encore d'irriter la France contre l'Angleterre par la confiance que les ministres francois ajouteront à nos paroles. C'est dans ce sens que le comte-duc de San- Lucar parlera à l'ambassadeur La Rocliepot à Madrid. -— J'oubliois de vous dire que ce qu'il faut éviter, éluder surtout, c'est de faire mention directement ou indirectement des ouvertures qui ont été faites en Flandre par les Anglois pour s'accommoder avec moi, car ce seroit là une grande difficulté pour notre négociation avec le cardinal de Richelieu. » La mauvaise foi de l'Espagne, son incertitude ne cessent de se manifester ; elle traite avec tout le monde et viole déjà l'alliance. Quelques jours après, Philippe IV adresse des instructions secrètes au secrétaire Pedro de Contreras, pour qu'il donne les ordres nécessaires à l'amiral don Antonio Oquendo. Celui-ci doit partir sur-le-champ avec les vaisseaux sous son commandement, pour la Corogne ou le Ferrol. « Sa Majesté, y est-il dit, a été informée que l'on équipoit une nombreuse flotte en Angleterre pour faire quelque entreprise contre les côtes de France ou les îles qui les avoisinent. Or, afin que, conformément au traité passé avec cette dernière puissance, nous soyons à même de nous porter où la nécessité nous y obligera, il a été arrêté dans le conseil du 29 de ce mois, que don A. Oquendo se dirigeroit avec les vingt vaisseaux qu'il commande à la Corogne ou au Ferrol ; il y attendra des ordres nouveaux. Si les Anglois éloient aux environs ou sur les côtes de l'île de Ré, vous en ferez avertir le duc de Guise, qui doit être nommé grand-amiral des Hottes de France, et vous pourriez ensemble tenter quelque bonne entreprise ; mais n'aventurez rien, et que cela soit sans risque. Si par hasard le duc de Guise se refusoit à joindre ses forces aux vôtres, vous ne dépasserez pas le cap Saint-Vincent, afin de défendre toujours nos côtes et de protéger les galions et les arrivages de l'Inde. Dans le cas où l'île de Ré étant prise, les François vous demanderoient votre infanterie pour la mettre à terre et pour reprendre cette île, vous n'aurez garde d'y consentir, car votre Hotte se Irouveroit ainsi dégarnie de troupes. »
Toutes ces instructions ne sont pas sincères; il respire de part et d'autre de la méliance pour rexécuUon du traité;
Philippe IV ne veut pas s'engager; il craint qu'eu ijn'seuce de ses grands efforts, FAngleterre et la France ne s'entendent à la fin : il espère donner tout à la fois et retenir; des difficultés sont soulevées sur toutes les questions : pour le port qu'occupera la flotte d'Espagne, pour l'action qu'elle prendra au combat, pour les suites d'un engagement. La politique espagnole n'est ni simple ni droite ; elle veut entretenir les haines de la France et de l'Angleterre; elle serait aise de voir leurs armées aux prises ; elle ne va pas audelà. C'est une alliance sans intimité et sans sympathie; et pourtant, plus que jamais, le rapprochement était nécessaire; la prise d'armes des huguenots était formidable; Buckinghara et la flotte anglaise venaient à leur secours. Ici se développe encore un dramatique intérêt dans l'histoire du calvinisme.
Le traité de pacification signé à Montpellier avait détruit les plus hautes garanties militaires du parti calviniste; seulement des formes municipales étaient laissées comme immunités à un certain nombre de villes dans le Languedoc, soutenues par les points fortifiés d& La Roohelle et de Monlauban. 11 eût été impossible de priver les montagnes des Gévennes, le peuple de Castres, Nimes, Privas, de leurs échevins, maires et jurais. Partout où il existait une majorité calviniste, les magistrats de la cité appartenaient à cette croyance. A Monlauban le beffroi municipal était sous la. protection de tours et de bonnes murailles ; à La Rochelle de fortes digues, un port toujours ouvert aux vaisseaux anglais et hollandais, mettaient à même les huguenots de résister à une grande attaque de toutes les forces royales.
Une des clauses essentielles de l'édit de pacification portait défense expresse aux calvinistes de se réunir en assemblées générales ou politiques sans la permission du roi ; et de plus de ne jamais admettre dans les synodes particuliers des ministres qui ne fussent point français. Le but de ces deux clauses était d'enlever tout à fait aux opinions calvinistes le caractère de parti politique, en même temps qu'on les empêchait d'avoir des rapports avec l'étranger, car souvent il arrivait que sous prétexte de simples visites évangéhstes, des ministres anglais ou hollandais venaient offrir des secours à leurs frères de
■y-n RICHELIEU,
La Roclielle et du Languedoc; plus d'une fois on avait vu des ielii,nonnaires nés à Amsterdam, à Londres ou à Genève, se répandre dans les campagnes, parler tout à la fois de la liberté évangélique et de la liberté nationale, confondre la république du Christ avec la république politique, préparer enfin la révolte contre l'autorité du roi. Il est dans la nature des opinions qui ne sont point représentées au gouvernement des sociétés, de se croire persécutées. Sans doute les calvinistes n'étaient pas sur le pied d'égalité avec les catholiques ; le peuple du xYii" siècle n'avait point encore dépouillé les saintes croyances du moyen âge, et les catholiques, seuls appelés à la cité de Dieu, n'admettaient pas les huguenots à la cité politique; ils s'étonnaient même de tant de tolérance. De quoi se plaignaient les hérétiques? «Ne leur laisse-t-on pas chanter les psaumes de Marot au ton qu'ils veulent? Ne les laisse-t-on pas manger librement des pois au lard tout le long du carême? les obliget-on de jeûner ni vigiles ni quatre-temps ? ne vivent-ils pas gaiement sans scrupules, sans syndérèse et sans se confesser jamais du mal qu'ils font? n'est-ce pas là un chemin tout de velours pour aller doucement au paradis ? Que leur pourriezvous procurer de plus gracieux que cela? car de penser donner des abbayes et des évêchés à leurs ministres, comme on fait à ceux d'Angleterre, il vous faudroit bien sauter des fossés'.»
Ces idées populaires étaient bien connues des calvinistes, et favorisaient dans leur esprit cette inquiétude active qui se manifestait par des précautions d'abord, puis par des prises d'armes. Les huguenots n'avaient jamais cessé de maintenir leurs hommes de guerre et d'organiser leurs communes en associations militaires depuis les Gévennes jusqu'au Béarn, et du Béarn jusqu'au Dauphiné. S'ils avaient perdu quelquesunes de leurs places fortes alors démantelées, ils avaient con quis une grande puissance sur mer : qui ne connaissait les braves marins de La Rochelle, pirates mécréants qui allaient piller les côtes d'Espagne, les galions richement chargés du Mexique ou du Pérou? Les Rochelois ne respectaient pas tpujours les pavillons amis. C'étaient des plaintes continuelles
1 « De la lil)erté inouïe et vraiment incompréhensible que les religionnaires oiU en t'rancç. » Taris, 1627, in-S»,
MAZAUIN ET l.A FU(hM)i:. ;j;j;j
de la part des marcliands de France, de Giiiennc el de Provence même; leurs flottes, alliées des Hollandais et des Anglais, comptaient plus de cent flûtes, pinasses ou galiotes, gros vaisseaux non moins bons marcheurs que les galères aux mille rames. Indépendamment de ces forces, les Rochelois, appuyés sur toutes leurs alliances, avaient resserré leurs liens avec FAngleterre et la Hollande; les ministres et quelques gentilshommes servaient d'intermédiaires entre eux, Buckingham et le prince d'Orange. A la tête de cette opinion était toujours le vaillant Henri de Rohan et son frère Soubise, tout dévoués aux opinions calvinistes ; s'il y avait des traîtres comme Lesdiguières, des timides comme Sully et les fils de Chàtillon, la réforme pouvait s'honorer du noble dévouement de la famille des Soubise. Il se mêlait dans le cœur de Rohan quelques idées d'ambition sans doute : il rêvait peut-être le proteciorat d'une république calviniste comme la maison d'Orange en Hollande; mais le fond du caractère de Henri de Rohan, c'était la piété, la piété austère ; c'était l'homme fervent du prêche, le prince armé pour la cause du temple. Jamais activité pareille à celle de Rohan ; à peine avait-il traité qu'il veillait avec une sollicitude inquiète à tous les besoins de son Église, parcourait les villes, annonçait la nécessité pour les calvinistes d'être toujours prêts à combattre ; ses lettres respirent une conviction profonde. Quand le prince de Condé, transfuge de la vieille opinion de Calvin, lui reproche sa trahison envers le roi, le duc de Rohan répond haut à M. le prince de Condé, et ses lettres montrent à quel point d'irritation étaient arrivés les esprits : «Vous faites mou- .rir nos prisonniers, s'écriait Henri de Rohan au prince de Condé, je fais le semblable des vôtres, et je crois que ce jeu nuira plus aux vôtres qu'aux nôtres, parce qu'ils doivent plus craindre la mort, étant moins sûrs de leur salut. Vous dites que Dieu me maudira ; j'avoue que je suis un grand pécheur, dont j'ai une sérieuse repentance ; mais, outre que les prophéties sont ac- ^ compiles et que je n'ajoute nulle foi à celles de ce temps, je ne crains point que le feu du ciel m'abîme. En un mot, je ne crois pas que ce soit tout de bon que vous fassiez ces imprécations contre moi, mais seulement pour acquérir une créance sublime parmi les papistes. Car en cette guerre vous n'avez pas mal fait
;]34 lilCllELlEU,
VOS aflaires, à ce qu'on dil; c'est ce qui me donne l'assurance que vous laisserez en repos nos pauvres Cévennes, vu qu'il y a. plus de coups à recevoir que de pisloles. Il ne me reste pour la fin qu'à prier Dieu qu'il vous traite selon vos œuvres, mais que, vous faisant retourner encore une fois à la vraie religion, il vous donne la constance d'y persévérer jusqu'au bout, afin qu'à l'exemple de Monseigneur votre père et aïeul, vous deveniez le défenseur de son Église; et ce sera alors que je pourrai me dire de votre personne, ce que je suis maintenant de votre qualité, — votre très humble serviteur, Henri de Rohan '. »
C'était ce Henri de Rohan que l'opinion calviniste mettait à sa tète, toutes les fois qu'elle était menacée; c'était ce caractère hardi, exalté, si bien en rapport avec le simple enthousiasme des églises calvinistes, que les huguenots saluaient comme leur chef. Le moment était bien choisi pour éclater : on savait l'alliance de la France et de l'Espagne ; toutes les fois que ces deux puissances s'étaient rapprochées, leur but commun avait toujours été l'extermination des doctrines réformées, et le Iriomphe du catholicisme. On savait aussi la mésintelligence de l'Angleterre et de la France, les mécontentements du duc de Buckingham ; quel beau moment pour saisir les armes ! Aussi le duc de Rohan n'avait pas hésité d'envoyer ses commissions en toutes les provinces, pour préparer les hommes de bataille. Il était vrai, en effet, que le parlement d'Angleterre avait voté des subsides pour les calvinistes français, et poussait de toutes ses forces le duc de Buckingham à se jeter dans une guerre contre la France. L'ambassade de Bassompierre n'avait pas produit plus de résultats que celles de Blainville et du marquis d'Effîat ; les plaintes des gentilshommes n'avaient pas été plus écoutées que celles des parlementaires. Les pères de l'Oratoire, les prêtres de la chapelle de la reine, toutes les jeunes filles de France qui l'avaient accompagnée, avaient été impitoyablement exilés de l'Angleterre. De nouvelles persécutions atteignaient les catholiques; on les avait emprisonnés par masses; les vieilles lois d'Elisabeth étaient de nouveau appliquées. Le duc de Buckingham voulut sauver sa responsabihté en servant tous les capiices des barons. La conséquence inévi-
1 Msb. de Ckilbtrl, vol. ii, in-iol. M. R. pug. J38.
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table de cette nouvelle situation était une guerre contre la France ; l'alliance de famille était devenue plutôt un obstacle qu'un moyen de rapprocbement entre les deux couronnes. Et quels prétextes trouver? que pouvait-on annoncer dans un manifeste de guerre? Le roi très cbrétien avait voulu protéger les catholiques anglais; Buckingbam établit que la couronne d'Angleterre était la proleclrice naturelle des calvinistes de France; or, ses co-religionnaires soutiraient; n'était-il pas dans le dioit du roi Charles P^ de les secourir? C'est en son nom que le duc de Buckingbam lança ce manifeste : « Qui croira jamais que le roi mon maître ait aucun dessein sur la France en un temps si désavantageux, où il a en tète un des princes les plus puissans du monde! qui ne jugera plutôt, comme la vérité est, que ces troupes ici ne sont qu'auxiliaires, que le but de ces armes n'est autre que le seul bien des Églises! Encore est-ce en gémissant que le roi mon maître s'y est résolu, car n'est-ce pas toujours au préjudice du commerce, en la rupture duquel le pauvre peuple de ce royaume ne pouvant débiter ses denrées, souffre non seulement des taxes et impositions, mais aussi des nécessités de la vie? Non, non, notre religion nous apprend toute autre chose, et la piété du roi mon maître, qui ne le cède à homme vivant, ne le lui permettra jamais. Son dessein à lui, est le rétablissement des Églises, son intérêt est leur bien, son but leur contentement; cela étant, ces tambours battans, ces enseignes déployées rentreront dans le silence et dans la nuit. Donné à bord de notre vaisseau amiral, ce 21 juillet 1627. Buckingham '. »
Ce manifeste religieux et politique n'était point ici seulement une bravade ; le duc de Buckingham était monté sur une flotte immense, comme la Grande-Bretagne en mettait déjà en met: «On y compte 90 vaisseaux de guerre, tant navires que pataches, desquels il y en a huit qui portent 900 à 1,000 tonneaux, qui sont royales. Les autres sont de 2, de 4 et 600 tonneaux. Il y en a 42 bien armés, 34 qui chargent les provisions et du charbon ; 14 hoUandoises demeurent pour lever 4,000 Anglois
1 21 juillet 1627. « Manifeste de M. le duc de Buckingham, général de l'armée de la Grande-Bielagne, par rapport à l'armement qui avait lieu.» Bibliotlièquc du Roi, mss. Colbert, vol. xvii, page 39G.
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qui rafraîchi ronl les autres. Ladite armée est composée de 7 régiments de 900 liommes chacun.»
Ces préparatifs n'étaient point inconnus en France, et il fallait de toute nécessité prendre des mesures pour empêcher le débarquement des Anglais, venant seconder les projets des huguenots; on devait sauver Tile de Ré menacée. La marine de France était encore dans son enfance. Les esprits attentifs qui parcourent les documents de cette époque, s'aperçoivent de tous les soucis de Richelieu pour faire naître et développer un système maritime,* le Mercure de France est rempli de dissertations pour prouver que sans marine un État ne peut pas exister : qu'est-ce que l'armée de terre comparativement à une flotte? mieux vaut quatre galères qu'un régiment de gendarmes. Tels sont les calculs auxquels se livrent les vieux auteurs, en réveillant de leur poussière chevaleresque les souvenirs de ces hommes du nord, à la blonde chevelure, qui conquirent la Neustrie et TAngleterre, puis la Sicile et Naples, poétiques traditions des manoirs. Cependant Richelieu ne laissa point sans réponse le manifeste de Buckingham. Le cardinal avait déjà pris l'habitude de développer et d'écrire de sa propre main des Mémoires pour réfuter tous ces manifestes politiques: De quel droit un souverain étranger prenait-il sous son aile les sujets du roi de France? « Quant aux affaires que disent avoir les rebelles prétendus réformés de France, à démêler avec le roi leur souverain seigneur, étant ses sujets et jouissant par tolérance et par le bénéfice des édits de la liberté de conscience, ils en ont des obligations infinies pour ce bienfait à Sa Majesté, qui, les mettant à couvert sons lesdits édits, ne doivent avoir autre protecteur que celui qui est leur roi et bienfaiteur; et n'y a princes, ni rois, ni étrangers, sous la protection desquels ils se puissent mettre. Nos rois ne font la guerre qu'à la rébellion, sans toucher au fait de la liberté des consciences. De sorte que pour ces raisons, le roi de la Grande-Bretagne n'a que faire de se mêler d'affaires où il n'a que voir. » Le cardinalministre savait bien que l'arme du pamphlet était immense sur les esprits en France. Avant même qu'il y eût choc des batailles, on cria partout dans Paris : «La bravade faite par nos Argojiautes Irançois à la tête de Buckingham et de ses troupes, avec
MAZAHJN ET LA FUO^DE. ;j;{7
rallliction des Uochelois. » Ce pamphlet n'était qu'un ivpeiloire d'invectives contre l'Angleterre et les Anglais; on racontait comment, à la barbe de Buckingliam, et malgré tous ses elïorls, rile de Ré allait être secourue au moyen de 13 pinasses chargées de farines et autres munitions, de plombs, poudres et mèches, ce qui rafraîchirait excessivement la garnison : « Il semble que l'Océan n'ait pris son origine que des Anglois, que les vagues et les flots leur soient tributaires, et qu'il n'y a que leurs vaisseaux qui peuvent puissamment agir sur le sein d'Amphitrite. Mais les François n'ont jamais appris la navigation d'eux; ils savent aussi bien qu'eux guider un vaisseau dans les hasards les plus fâcheux, et sans échouer. »
Plus que jamais le cardinal de Richelieu avait besoin de saisir avec force l'autorité. L'existence maladive du roi donnait de vives inquiétudes ; Louis XIII s'était alité dans un voyage à Villeroy , au moment oi^i il allait se rendre à son armée de La Rochelle : «Dès le soir même qu'il fut à Beaulieu, la fièvre parut plus forte, mais il ne laissa pas d'aller le lendemain à Villeroy, où il fut arrêté tout à fait. Et lors Sa Majoslé lit entendre au cardinal de Richelieu et aux ministres de l'Élat qu'ils eussent à pourvoir aux affaires pressées, par l'ordre de la reine sa mère, et qu'il trouveroit bon ce qu'ils feroient de sa part en cette manière. » La reine-mère et Richelieu prenaient ainsi de concert et par ordre de Louis XIII la haute direction des affaires. C'était une puissante alliance pour dominer les autres influences de cour, qui déjà se prononçaient contre le cardinal. Le duc d'Orléans, envoyé au siège de La Rochelle, n'aimait pas Richeheu, et il fallait défendre le ministre menacé par les mécontents de la famille royale et de la haute noblesse.
La maladie du roi inquiétait non seulement en France, mais encore au dehors. Dans le cas de sa mort, la succession à la couronne était dévolue au duc d'Orléans; ce prince était en rapport avec l'Espagne comme Monsieur ; le cabinet de San- Lorenzo veut se le rattacher plus intimement comme roi. On trouve des instructions curieuses, écrites par Philippe IV, sur les éventualités de la mort de Louis XIII ; elles sont adressées au marquis de Mirabel * : « Je saisis avec empressement cette
* Archives de Simancas, cot. A 6'^^'' (Lettre chiffrée).
circonstance pour vous prévenir de mes projets sur ma sœur, dans le cas où le roi très-clnvtien viendroit à mourir. Ma pensée seroil de la marier avec Monsieur, duc d'Orléans, frère du roi. Vous sentez parfaitement qu'il ne faudroit traiter cette question et ne la faire arriver au grand jour que dans le cas des volontés bien connues des deux parties. Or donc, si la maladie du roi devenoit plus dangereuse encore, vous commencerez à laisser entrevoir cette heureuse idée de mariage; vous la donnerez comme émanant de vous aux personnes que vous supposerez n'être pas éloignées de cette alliance, et qui désirent riionneur et la prospérité des deux couronnes. » Dans la pensée de l'Espagne, il s'agit de continuer sur la tête de l'infante la couronne royale. On prévoit le cas de mort de Louis XIII; on ne lui accorde pas une expression de regret. Le roi Philippe IV entoure Monsieur, le roi futur : c'est vers lui que se porte toute la sollicitude des dépêches de l'ambassade.
Richelieu, placé à la tête de l'armée qui part pour la campagne de l'ile de Ré, avec le dessein tout à la fois de repousser l'Anglais et d'anéantir le parti calviniste, y développe son caractère entier et vigilant. C'est le ministre et le général tout à la fois : il s'occupe de diplomatie et d'armements militaires. Il n'a pas hésité à placer une armure de fer sous la robe rouge du cardinalat. Nul que lui ne peut accomplir ce dessein, et il se rappelle son métier de gentilhomme et de soldat. Sa correspondance adressée au vaillant évêque de Maillezais, général des galères de France, amiral à crosse et à camail, son lieutenant, comme se plaît à l'appeler le cardinal, en est un puissant témoignage : «Monsieur, écrit-il à l'évêque', je vous envoie deux vaisseaux pour aider à mener les flûtes. Je vous prie d'user de dextérité avec les Flamands, si traînards d'ordinaire, afin qu'ayant fait marché avec eux, il n'y ait pas lieu d'user de violence. Quand vous nous renverrez huit ou dix flûtes, c'est autant qu'il nous en faut. J'avois résolu d'abord d'en faire venir davantage pour la digue; mais M. Duplessis m'ayant démontré que l'on incommoderoil ainsi grandement le travail, je me contenterai de celles que je vous demande, attendant que la foire de Mars m'amène les vingt autres. «Monsieur, ajoute-t-il, sa-
» Février 1027, Mss. Lctellier-Louvois, vol. cot. 93342.
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chant qu'un homme averti en vaut deux, quoique je vous aie écrit ce matin par votre gentilhomme que les Anglois t'toient partis le S° de ce mois, à dessein d'aller descendre en Olôron, et prié de presser la noblesse dont vous vous êtes assuré, de s'y rendre le plus tôt qu'elle pourra, je ne laisse de reprendre la plume à même fin. Je me promets qu'elle sera bien aise de faire paroître en cette occasion et son courage, et l'afléclion qu'elle a au service du roi ; et qu'en votre particulier vous y contribuerez de tout le soin et la vigilance que l'on peut attendre de vous, pour faire que Sa Majesté en puisse recevoir TefTet qu'elle a lieu d'espérer. Surtout je vous prie, autant qu'il m'est possible, de faire en sorte que les vivres ne manquent point à Oléron, parce que de là dépend une partie de sa conservation. Je me promets que vous y tiendrez soigneusement la main. — P. S. Si Oléron a besoin de vivres, je vous prie d'employer votre crédit pour en faire fournir. Au reste, les meilleures nouvelles que je vous puisse mander, c'est que les deux derniers accès de la fièvre du roi n'ont été que de cinq heures, ce qui fait juger à ses médecins qu'il n'en aura plus que deux autres. — Depuis ma dernière lettre écrite, il m'est advenu un avis certain que les Anglois sont partis le 8 de ce mois; je vous en donne connoissance, et vous conjure, au nom de Dieu, de faire que la noblesse, dont vous êtes assuré, se jette le plus tôt qu'elle pourra dans Oléron, parce que le retardement seroit périlleux. Quant au canon des vaisseaux qui ont été brûlés, je serai fort aise qu'on le fit retirer, et vous m'obligerez de faire qu^on s'en puisse servir au plus tôt. S'il y avoit fonds pour entretenir la galiote de M. de Toiras, je ne ferois nulle difficulté de l'acheter ; elle nous seroit utile en Brouage : mais outre qu'il n'y a point d'entretien assuré, j'ai fait tant avancer sur mon crédit pour les afïaires de la mer, que je ne puis faire rembourser, que je crains de m'engager de nouveau. Sur cela, je vous conjure de me croire, Monsieur, votre affectionné confrère à vous rendre service. Le cardinal de Richelieu'.»
Le ravitaillement d'Oléron. et la défense de l'île de Ré préoccupent Richelieu : c'est qu'en effet de ces deux points dépendait la capitulation de La Rochelle ; si les Anglais s'en rendaient
* Mss. Lelellier-Louvois, vol. cot. 9334^.
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maîtres, la place devenait imprenable. «Je vous prie, écrit le eardinal-grand-maîlre de la navigation, à révèque-amiral, par le plaisir que vous me sauriez faire, de tenir la main que Le Plessis-Praslin passe au premier vent au fort de la Prée, avec les vivres que j'ai donné charge à La Borde d*y faire entrer quand et quand. Au nom de Dieu, faites que ce passage se fasse au premier jour, et que nous puissions avancer nos affaires '.»
Enfin ce ravitaillement est accompli ; alors Richelieu tout satisfait écrit à l'évoque d'un ton tout joyeux : « M. deMaillezais est toujours le môme, en quelque lieu qu'il soit, c'est-à-dire n'oublie rien de ce qui se peut en ce dont il se mêle; et le cardinal de Richelieu sera toujours le même en son respect, c'està-dire du tout disposé à lui témoigner en toutes occasions qu'il est son très affectionné confrère à lui rendre service.
Le voici maintenant général d'artillerie. « Je suis très aise du travail qu'on fait au bourg d'Oléron : il est à désirer que les retranchemeils soient beaucoup meilleurs et plus larges ; il est à propos d'y travailler le plus qu'on pourra. Quant au fort, je m'étonne comment il n'est point davantage avancé. Il làut donner les travaux à prix fait, et avoir diverses bandes d'ouvriers. Si les Anglois faisoient une descente dans l'île, on aura soin de retirer tous les bestiaux dans le bourg, et d'en tuer et saler suffisamment pour les magasins du bourg et du fort. — P. S. M. de Maillezais est conjuré de demeurer dans l'île, de travailler soigneusement et diligemment à tout ce que dessus, comme chose très importante au service du roi, et le plus grand plaisir qu'il sauroit faire au cardinal de Richelieu. Ayant ouï dire que le désarmement des huguenots d'Oléron a été fait fort légèrement, la mauvaise volonté qu'ils ont témoignée fait que Sa Majesté désire qu'ils soient désarmés de nouveau, faisant un ban qui porte commandement à tous les huguenots d'apporter leurs armes au magasin du bourg du château, sur peine de confiscation de tous les biens de ceux qui seront trouvés en avoir recelé. Sa Majesté ordonne au sieur évéque de Maillezais de se transporter à la rivière de Charente pour y prendre et faire prendre toutes les grandes gabarres qui s'y pourront recouvrer, lesquelles il jugera propres pour
^ Mès. Letclliei-Louvoie, n« 9334*.
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le dessein auquel Sadite Majesté les veiil employer. Il faut faire une ordonnance, ajoute Richelieu, portant défenses de prendre des bœufs, sur peine de la vie, à tous soldats et gens de guerre, et d'interdire la culture des terres. Il faut faire apporter la contribution du blé et du vin de ceux qui n'ont point encore fourni, sans rien prendre de ceux qui ont contribué. M. de Maillezais fera dresser, s'il lui plaît, un état général de tout ce qui a été dépensé en l'île d'Oléron, tant pour les gens de guerre que canon, plomb, poudre, fournissement de magasins, fortifications, et généralement de toutes choses. Il faut faire faire le procès aux matelots qui, ayant pris de l'argent du roi, ont quitté leurs bords, et les punir rigoureusement. M. de Maillezais est prié de faire exécuter ce que dessus. Le cardinal de Richelieu. »
A la suite de ces instructions, Richelieu écrit à l'évoque de Maillezais en termes plaisants : «Mon lieutenant (révoque) obligera son général (le cardinal) extraordinairement, s'il fait envoyer promptement des vivres à la Prée ; je l'en prie, je l'en prie et l'en conjure de tout mon cœur. Adieu, mon lieutenant : c'est votre général, le grand-maître de la navigation K» J'aime ces témoignages qui peignent en quelque sorte les caractères dans ce qu'ils ont d'intime, ces correspondances qui révèlent l'homme. Que peut dire l'histoire de plus curieux que ces lettres? Le cardinal de Richelieu est là avec son époque, avec cette influence belliqueuse d'un premier ministre cardinal, d'un évêque général de galères! L'activité prodigieuse de Richelieu, sa capacité militaire est un point incontestable; le cardinal se souvenait du jeune capitaine, brave et fier comme un de ces enfants perdus de troupes qui se jetaient en avant des batailles. Presque tous les cadets de race commençaient leur carrière par les armes ; puis le désenchantement arrivait, et alors ils trouvaient sous la robe des clercs une carrière largement ouverte à leurs regrets ou à leur ambition. De là ces nombreux évêques aux mœurs batailleuses, prenant les armes et commandant les armées ou les flottes dans les grandes expéditions monarchiques; et ce cardinal merveilleux allait rendre une belle cité à la monarchie !
Sur un de ces rochers que baigne l'Océan aux côtes de France,
* Mss. Letellier-Louvob, vol. coté 9334^
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s'élevait La Rocliellc, ville municipale, rorlifiée surtout depuis le règne île Louis XL En face de ses murailles, à quelques lieues de la côte, était jetée l'ilc de Ré et Oléron, célèbre par son antique "commerce et ses premières lois maritimes. La Rochelle, simple bourgade d'abord, avait été considérablement agrandie par les rois; riche de son commerce, puissante de sa marine, elle possédait mairie, échevinage, droit de garde, d'impôt, et tous ses maires étaient anoblis dans l'exercice quinquennal de leurs fonctions. Plusieurs forts défendaient les environs de La Rochelle ; ses murailles avaient été récemment restaurées dans la prévoyance d'un siège ; d'inaccessibles rochers protégeaient son port ; des digues habilement jetéesen fermaient l'ouverture; quelques centaines de galéasses, flûtes, toujours armées, étaient prêtes à résister aux tentatives maritimes qu'une escadre aurait pu oser sur ces côtes : prendre La Rochelle paraissait une de ces entreprises hardies qui exposerait Tarmée de France à plus d'un échec. Le conseil de ville de La Rochelle était composé d'hommes hardis et dévoués au calvinisme et aux privilèges de la ville. En tête se trouvait le maire Guiton, fier huguenot, magistrat intègre, inspiré du prêche contre le catholicisme. Quand le maire Guiton parlait, les habitants de La Rochelle exécutaient en silence ses ordres, car il dominait la commune entière, leséchevins, jurats. I<e gouvernement religieux était dans les mains des ministres. On pouvait dire que La Rochelle était la capitale, le saint temple du calvinisme; car on ne voyait là aucune église, aucune cérémonie papiste.
En apprenant le départ de Buckingham avec sa grande flotte, les huguenots de France, et particulièrement les^ Rochelois, avaient compris que le temps était venu de saisir les armes. Les commissions du duc de Rohan, répandues dans toutes les provinces, s'étaient multipliées; la cour en était instruite; le prétexte de ces armements était la construction récente d'un fort qui menaçait l'existence municipale et religieuse de La Rochelle. D'ailleurs Buckingham n'annonçait-il pas dans son manifeste qu'il prenait les armes pour l'exclusif intérêt des Églises réformées et en vertu de la protection que leur devait le roi Charles I" ? « Il venoit d'envoyer à La Rochelle Becker, Anglois, pour faire entendre aux Rochelois la résolution du roi de la
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Grande-Bretagne, et savoir par leur bouche s'ils n'avoient pas agréable le secours puissant qu'il leur envoyoit, et s'ils ne se vouloient pas joindre à ses armes. Voici la harangue ou sommation qu'il leur fit : « Messieurs, je suis envoyé par monseigneur le duc de Bucldngham, grand amiral d'Angleterre, pour vous proposer les raisons pour lesquelles, par le commandement du roi son maître, il est à présent venu au lieu où vos yeux le peuvent voir, accompagné d'une flotte de navires chargés de soldats, d'artillerie et munitions, le tout quoi descendra en terre si l'occasion le requiert. » L'envoyé de Bucldngham fut admirablement reçu par les maire et échevins de La Rochelle : tout était prêt pour une prise d'armes, et les habitants signant une convention d'alliance, «promettoient d'aider Sa Majesté Britannique dans toutes ses entreprises pour favoriser l'exécution de ses armes de mer, eîi lui fournissant des pilotes expérimentés, ayant soin de ses vaisseaux en leur donnant retraite, abri et sûreté; ils ne pourroient traiter de la paix sans la volonté de Sadite Majesté, laquelle leur promettoit en parole de roi de les secourir à ses propres frais et dépens, tant par mer que par terre, jusqu'à ce qu'elle les ait hbérés des forts et moyenne la paix'. » Ce traité avec le roi d'Angleterre changeait tous les rapports de la souveraineté ; une ville municipale se détachait de la couronne de France pour saluer une domination étrangère. Un tel acte ne pouvait se justifier que par les plus puissants motifs. Les habitants de La Rochelle mirent par écrit tous leurs griefs en forme de manifeste ; ils se plaignaient avec amertune des rudes, et fâcheux traitements qu'on exerçait sur eux ; mais, disaient-ils, ils n'avaient nulle volonté de se soustraire à l'obéissance du roi ; ils voulaient seulement l'exécution des choses qu'on leur avait promises; et que de griefs n'avaient-ils pas à alléguer? « Les bons habitants de La Rochelle avaient envoyé vainement des députations en cour pour obtenir l'exécution de l'édit de Montpellier ; la faction espagnole et jésuitique qui a tué le père s'étoit emparée du fils. » Ensuite venait un long tableau des
* « Traité et accord passé enU-e le roi d'Angleterre et les maire, éclievins, pairs, bourgeois cl habilans do la ville de La Bochelle, par le moyen de leurs dcpuléj. » L^on, par Claude Armand, dit Alphonse.
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violations à Ja parole doniirc : divers privilrgis qui leur avaient été concédés ne recevaient aucune exécution ; on mettait des entraves à tout ce qui pouvait favoriser leur liberté. «Nous ne voulons pas pourtant imputer tous ces manquements à Sa Majesté; elle est douée de tant de bonnes qualités qu'elle ne voudroit pas souffrir tant d'outrages et d'excès; mais ceux qui abusent de sa conscience lui cachent le mal et l'atténuent, et par leur puissance dans le conseil empêche qu'on ne nous rende justice. 0 malheureux fort, (le fort construit à La Rochelle), que lu es fatal à la France ! ô infidéhté, que tu lui coûteras cher, puisque en ta subsistance est la source de nos maux, et qu'en ta démolition se rencontroit le vrai et salutaire remède ! Puis donc qu'il ne nous reste aucune voie de salut que dans une légitime et nécessaire défense, nous nous joignons aux armes et desseins du sérénissime roi de la Grande- Bretagne, nous promettant qu'ayant les gens de bien pour témoins, notre conscience pour garant et Dieu pour juge de notre innocence, nous ressentirons la même assistance de sa bonté que nos pères ont autrefois éprouvée; nous aurons le secours de tous nos frères, l'aide et le support de ceux qui aiment la gloire de Dieu et la conservation de cet État.» LesRochelois faisaient ensuite un appel à tous les calvinistes, leurs frères, à tous les partisans de leur croyance, répandus non seulement sur le territoire de France, mais encore à l'étranger*. Le moment était favorable; les Anglais sous le duc de Buckingham débarquaient dans l'ile de Ré; une prise d'armes tumultueuse mais redoutable se manifestait dans l'empire : les Hollandais incertains ne tenaient plus à Louis XIII que par les subsides. Aussi presque toutes les villes réformées du midi de la France se déclarèrent-elles pour la ligue huguenote de La Rochelle. On sut bientôt que MontpeUier, Castres, Béziers, Milhaud, en un mot les provinces du haut et bas Languedoc, Foix, Lauraguais, Vivarais et Ce venues, tout en protestant d'obéissance envers le roi, s'étaient liées par un commun serment, pour se secourir dans l'intérêt de leur Église.
Le roi, rétabli de la fièvre brûlante qui le consumait, décida de marcher lui-même à une guerre active contre la rébellion
1 1628, Mss. de Colbert, i»-fol. M. R. D. vol. xvii, pag, 398.
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du calvinisme en Franco; il applaudit viv(3menl à la conduite de Richelieu, qui, pendant la maladie du souverain, avait poursuivi avec tant d'ardeur le commencement des hostilités contre les Kochelois et les Anglais. Le roi tint compte surtout des braves efforts du sieur de Toiras, qui avait défendu l'île de Ré contre l'escadre du duc de Buckingham. La genlilhommerie française s'était alors distinguée, comme toujours, par sa vaillance ; on racontait aux dames dans le château du Louvre ou de Saint-Germain, comment le sieur de Marillac avait été chargé de secourir la citadelle de Saint-Martin en l'île ; comment i5 pinasses parties de Bayonne avaient porté secours; comment le sieur Toiras avait fait bonne lin pour chasser l'Anglais de l'île de Ré, toute la belle entreprise du maréchal de Thémines et plusieurs autres prouesses contre l'Anglais. Le roi rétabli, résolut d'aller faire la guerre en personne au siège de La Rochelle; le duc d'Orléans fut désigné lieutenant général })our conduire l'armée de terre; Richelieu continua d'avoir la direction de la marine; le duc de Guise fut nommé lieutenant général des forces navales, chargé de recevoir et de recueillir la bonne flotte d'Espagne. Enfin Louis XIII se fit précéder d'une déclaration en faveur des religionnaires qui ne prenaient point les armes. On leur assurait leurs immunités, la liberté du prêche et de la conscience, afin de détacher les calvinistes paisibles de la cause des rebelles, et de ne plus donner aucun prétexte de guerre. Le roi s'achemina donc pour La Rochelle, et avant son départit reçut le serment des parlementaires, du lieutenant civil, du prévôt de Paris, afin de s'assurer de l'obéissance de sa grande cité pendant la campagne qu'il allait entreprendre K
Les premiers exploits de guerre furent glorieux au maréchal de Schomberg et au sieur de Toiras; ils remportèrent encore une victoire sur les Anglais de l'île de Ré. On se battait comme en duel, sans ordre, sans discipline. Le camp de La Rochelle devint un foyer d'intrigue et de conjurations : ceux-ci restaient d'accord avec les huguenots, ceuxlà traitaient contrôla reine-mère ou le cardinal, qui seul con-
* Voyez dans les manuscrits Dupuy, vol. ccclxxx, les « pouvoirs donnés par le roi ù la reine sa mère pour aviser pendant son ab.^ence à ce qui sera de son service, an p.iysde dcvh la Koiro. » Ann. IG'28 et 1G59,
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linuait sa puissanto mission ; il laissait los bravadosà ros noblos gonlilsliommes qui mouiaient vaillamment pour l'honneur. Lui, le cardinal, s'occupait exclusivement du grand but militaire : siège, vivres, munitions de l'armée, réunion des forces navales ; puis, il suivait son idée politique contre le calvinisme révolté. C'est encore à l'évêque de Maillozais, son confident et son lieutenant tout à la fois, comme il l'appelle, que sa correspondance est adressée; c'est toujours ce style familier qui inspire confiance, ces expressions d'un supérieur qui impose le devoir. Le cardinal de Richelieu, tout préoccupé de ses fonctions de général, se réserve le plan de campagne, la construction de cette digue qui doit si puissamment seconder l'attaque contre l'île de Ré: «Monsieur, écrit-il, je vous prie de faire arriver si vous pouvez une demi-douzaine de vieilles flûtes d'Hollande ou autres corps de vieux vaisseaux presque inutiles à la navigation, tels que vous en pourrez trouver vers Royan et autres lieux, et les faire maçonner à chaux et «à ciment ou à Royan ou en Brouage, selon le mémoire que je vous envoie. Je ne vous mande point pourquoi c'est faire, parce que vous le jugerez bien; seulement vous conjuré-je de faire faire diligence. Tout ce que j'ai à vous dire, c'est que vous tenant expéditif comme vous êtes, je désire que cette affaire se flisse douze ou quinze jours après que vous aurez reçu ma lettre; aussi en ai-je affaire vers le G° novembre. Je vous prie aussi de voir s'il n'y a point moyen, partant d'Oléron avec des vaisseaux à feu, de mettre le feu à ceux des Angiois qui sont devant le fort de la Prée; il faudroit faire faire cette entreprise par quelqu'un qui entende bien cela, et comme vous le savez, la faire de nuit par un bon vent. Je n'écris qu'à vous seul de cette affaire, d'autant qu'il la faut exécuter secrètement». »
La prodigieuse activité de Richelieu s'étend aux plus petits accidents de la guerre; il écrit toujours à son digne lieutenant, l'évoque de Maillezais : « Je n'ai pas voulu différer à vous mander que nous venons d'avoir nouvelles présentement que samedi dernier Buckingham donna une attaque générale à Rô- Saint-Martin, où il perdit COO hommes; Morgant a été tué et force noblesse, et plusieurs de qualité prisonniers. Le roi n'y a
1 M8?. Letellicr-Louvois, n"933i2.
MAZARIN ET LA FRONDi:. Ul
perdu que sept hommes; Saldaigne cl Grandval y ont viù blessés. Au même temps les gardes, Le Plessis-Praslin et Beaumont, qui étaient à la Prée, entrèrent en la flotte, y brûlèrent trois grands vaisseaux anglais et se retirèrent. Buckingham a écrit une lettre qui porte qu'il va encore entreprendre une chose sans raison : pensez à Oléron et Brouage. La Meillerays entra samedi avec 500 hommes de son régiment, 40 gentilshommes volontaires et ,20 gens d'armes de la compagnie de la reine; Marillac est entré avec 200 hommes cette nuit. Après cela je n'ai rien à vous dire.»
Sur ces bulletins journaliers, Richelieu écrit des ordres de sa main pour les opérations du siège : « Je vous envoie une ordonnance du roi pour faire couper 400 pieds d'arbres dans la forêt de RochefoFt, que vous employerez à notre estacade. Et sur l'avis que je viens d'avoir présentement que le comte de Holland paroît, avec trente ou quarante vaisseaux, proche de l'Ile de Ré, j'écris à M. de Coutenau que, fors le régiment du Plessis, dont le roi se veut servir pour faire la recrue de son régiment des gardes, il ne laisse point sortir les autres troupes qui sont en Oléron, jusqu'à ce qu'il y ait eu nouvel ordre de Sa Majesté. » Puis, vient une suite de petits billets, tous écrits de la main du cardinal, à des heures différentes, dans la nuit même, tant il est pressé d'imprimer partout une activité puissante à ses opérations militaires : « Monsieur, je renvoie encore pour hâter les pataches que vous m'avez mandé être armées. Le roi a des impatiences incroyables de ne voir venir ce petit équipage, et je me meurs sur le pied pour ne pas le contenter au point et sitôt que je le désire. Votre Général. »
Un billet à l'évêque de Maillezais, aussi bref que le précédent, est relatif à cette digue de La Rochelle, conçue par Richelieu et exécutée par l'ingénieur Pompée Targon, afin de préparer la reddition de la ville : « Monsieur, je n'ai point encore entendu parler des vaisseaux de Bordeaux. Je crains bien qu'ils se soient amusés à charger le canon du roi par votre ordre, et qu'ils aient perdu le temps. Je me suis résolii de mettre tout du long des vaisseaux, par-dessus, un gros câble entortillé de chaînes, de peur qu'on le puisse couper. C'est pourquoi je vous prie faire chercher parlout dos chaînes do lello grosseur qu'on
no les puisse œupnr, étant entorlilléns sur nn ç^ros càblo, ni (i coups d'ôpces ni de haches. Il m'en faut deux mille toises. Si les llûles flamandes sont venues chargées d'amarres, vous retiendrez tout ce qu'il y en aura, eu ayant soin de faire tenir vos vaisseaux à Clief-de-Bois, en dépit de toutes les tempêtes du monde. Je vous prie de montrer que vouséles effectif. »
Nul détail n'échappe ainsi au cardinal de Richelieu, et c'est souvent par cette application aux détails que se révèle le génie. Richelieu était ainsi le général d'armée, Tordonnateur de la grande digue, l'homme de guerre qui calculait, tandis que les gentilshommes exécutaient l'épée à la main les plans du cardinal. C'est chose curieuse qu'aucun des maréchaux employés au siège de La Rochelle ne se plaignit de cette haute puissance de commandement qu'exerçait là un prêtre revêtu de la pourpre romaine ; c'est que Richelieu avait entraîné le roi en personne au siège ; les volontés et les ordres passaient par la bouche du prince, et que d'ailleurs la puissance du premier ministre commençait à se révéler inflexible.
Tout alla à bonne fin; l'expédition anglaise, conduite mollement, n'eut point un plein succès. On pubha des relations sur la délivrance de l'île de Ré et la victoire survenue contre M. ie duc de Buckingham; on narrait comment l'armée organisée par bataillons et escadrons, le sieur de Marillac était allé reconnaître l'ennemi, comment l'armée du roi fut mise en bataille, le régiment des gardes en avant, ceux de Navarre et de Champagne en un bataillon, et à gauche celui de Piémont. Venaient à la queue les gentilshommes volontaires ; les gendarmes et les chevau-légers marchaient sur les ailes. Il y eut bonne et due charge. Le sieur de Toiras fit des prodiges de valeur, les capitaines des gardes montrèrent du courage, et une vaillante attaque fut donnée à l'ennemi. Le sieur de Marillac mit pied à terre et passa au-delà du pont, jusqu'à l'ile de Loye. Le combat dura deux heures. Enfin les Anglais furent défaits par la fougue des gentilshommes de France, lesquels aimaient tant à s'essayer dans les joutes. Il y eut bon nombre de prisonniers, et le roi écrivit de sa main à sa sœur, reine de la Grande-Bretagne : « Madame ma sœur, Dieu ayant voulu bénir mes armes, en sorte que lo
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milord Montjoie, le colonel Gray, plusieurs capitaines, ofliciers et gentilshommes sont demeurés mes prisonniers de la journée qui se passa en Ré, le 8^ de ce mois, j'ai bien voulu témoigner à toute la chrétienté l'estime particulière que je fais de votre personne, vous renvoyant tous lesdits prisonniers que j'ai rerais sur leur parole en votre considération. Louis. »
Et ce n'était pas ici simple courtoisie de couronne à couronne qui portait Louis XIII et Richelieu à ces actes de générosité : leur pensée était de détacher l'Angleterre de la cause des calvinistes rebelles. Déjà le cardinal s'était rapproché des Hollandais; il avait obtenu, moyennant des subsides de guerre, qu'ils ne secourraient pas les Rochelois. Si l'on faisait entrer l'Angleterre dans ce même système, les calvinistes seraient laissés à eux-mêmes, et leurs forces isolées ne pourraient point résister aux grandes armées du roi. On exaltait alors les victoires remportées sur les Anglais de l'Ile de Ré ; on avait besoin de réveiller l'enthousiasme public : c'était un temps de poésie, de sonnets. Tout se formulait en souvenirs classiques de la fable; on répétait les vieux romans de la Grèce; l'Olympe se mêlait au nom de Louis et au faste de la royauté. On attaquait le duc de Buckingham, « ce bouc lascif du superbe Albion, abandonnant son arc et son écu ; il avoit laissé des enseignes notables aux mains de la brave gendarmerie de France. Pour excuser cette déroute, quedisoit ce mylord défait? Qu'il étoit venu, sollicité par les chrétiens désunis, pour écumer les rivages de l'Aunis. Buckingham seroit obhgé d'aller planter des choux aux marais de La Haye, tandis que tout le monde reconnoîtroit que la gloire de la France dépendoit de celle de Louis *. »
-Ces poésies, ces sonnets plaisaient à la cour; ils faisaient fortune parmi les dames et les beaux esprits ; on les redisait dans les veillées du soir, aux larges foyers domestiques. Richelieu protégeait ce mouvement des esprits, car lui-même se délassait des travaux de la guerre dans ce noble jeu de poésie ; et l'on avait occasion de célébrer les victoires des armés royales ! partout on obtenait succès. Le duc de Rohan avait fait un appel aux églises du Languedoc, et toutes avaient répondu. Le prince de Condé, nommé lieutenant général dans celle pro-
» Mercure rf« France^ t. xiv. Novembre 1027.
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vince, jointau duc de MonliTiorcncy, Inlliiicnl avec avanlno^e contre ces villes municipales soulevées pour le calvinisme. Lesdiguières était mort ; l'épée de connétable n'ayant été conliée à personne, le pouvoir militaire était divisé entre des lieutenants-généraux, chargés chacun spécialement d'une partie de la campagne. Le prince de Condé, quoique transfuge de la foi calviniste, inspirait quelque confiance à la portion paisible de cette Église qui, tout en conservant sa croyance, ne voulait point la guerre civile. Le duc de Montmorency, esprit très modéré, appartenait à une opinion tierce, toujours tentée d'entrer en accommodement. Condé et Montmorency étaient donc les hommes tout à fait en rapport avec les idées de transactions politiques, et en Languedoc il y eut moins de batailles encore que des conventions et des arrangements de villes à villes, d'armées à armées.
La Rochelle se trouvait comme isolée dans la plus triste et la plus pitoyable situation. Toute communication était coupée avec les calvinistes du Midi; Buckingham et les Anglais avaient été forcés de quitter l'île de Ré; l'armée royale formait comme un cercle de fer autour de La Rochelle. La grande digue commandée par Richelieu s'avançait ; tous les soins du cardinal étaient de la terminer sous l'ingénieur Pompée Targon. «Bien que la rude saison de l'hiver causât beaucoup d'incommodités. Sa Majesté les surmontoit par des fatigues Incroyables. Aussi les vents furent si impétueux, et la mer s'enlla de telle sorte, que le dixième jour de janvier et suivant, un parement de la digue fut emporté. La cause en fut attribuée à ce qu'on ne lui avoit pas donné assez de talus; mais elle fut aussitôt raccommodée de telle façon qu'on jugea qu'il n'en arriveroit plus de faute à l'avenir. On attendoit aussi l'effet des travaux de l'ingénieur Pompée Targon, qui amassoit tous les tonneaux vides de six lieues à la ronde, et faisoit amener quinze mille fagots de bois fort gros et de dix pieds de long, pour épauler sa machine du colé de La Rochelle. » Et les malheureux Rochelois se défendaient avec une énergie, une activité que rien ne pouvait affaiblir ; tandis que les ministres continuaient le prêche, réveillant dans toutes les âmes les puissantes paroles de l'Évangile, les braves malelols faisaient chaque jour des sorties cou-
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Irc la flotte de France, et tous les habitants, sans distinction d'âge et de sexe, combattaient sur les remparts : pouvaient-ils se sauver sans les secours du roi d'Angleterre? Avaient-ils une autre espérance de salut! Aussi adressèrent-ils, par l'organe de plusieurs députés, de très humbles remontrances au roi de la Grande-Bretagne : « Sire, nous voici à vos pieds pour les mouiller de nos larmes, et Dieu veuille que bientôt nous y rendions ie dernier soupir ; car nous ne saurions vous celer notre situation, Sire, et l'état déplorable de notre ville; elle est aux derniers abois par le manque de secours qui nous met au désespoir, lesquels cependant avaient été si solennellement promis par Votre Majesté. C'est l'ordinaire delà misère d'être soupçonneuse ; mais vous nous croirez. Sire, car les menées vous sont connues et viennent de vos adversaires seuls, par qui l'argent et les séductions sont répandus dans votre cœur. Que, par grâce, votre flotte. Sire, puisse mettre à la voile, et nous tire des bras de la mqrt. »
Cette supplique, adressée au roi d'Angleterre, était signée par les députés de La Rochelle, les ministres Jean David et Pierre Vincent, ardents apôtres de la résistance. Et ils avaient bien raison de parler de leur misère, les pauvres Rochelois : y avait-il un tableau trop piteux de cette déplorable pauvreté ^ ? « En moins de trois mois, il y est mort plus de 16,000 personnes, ce qui étonnera peu quand on se représentera la difficulté de vivre, pour les pauvres gens, dans une ville révoltée et mal garnie de provisions. Selon l'état qui nous a été représenté depuis par l'un des quarteniers, il s'ensuit que le boisseau de blé coûtait 1000 liv. ; la pinte de vin, 6 liv. ; la Hv. de bœut, 15 liv.; une vache vivante, 1,500 liv. ; la livre de chair de cheval, 4 liv. ; la livre.de raisin en cabat, 12 liv. ; la liv. de beurre, 20 liv, ; idem de sucre, 20 liv. ; œufs, 1, 3 ou 4, 7 liv. ; la volaille, 18 liv. ; la brebis, 200 liv. ; une livre de biscuit 60 liv. ; le picotin de fève , 50 liv. ; un chat, 45 liv. ; la livre de cuir en poil, 4 hv.; une tète de chèvre, 22 liv. ; la livre de paille pilée en pain d'épice, 10 liv. Les rats , les souris, les perroquets ont tous été mangés. Les chiens étoient volés et dévorés sous les yeux de leurs maîtres Ky^ Et tout cela arrivait aloif sous le gou-
^ Mss. Dupais, vol. clxxiv. Novembre, 1628.
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vernemonl municipal du brave maire, du nom de Guilon, homme de capacité et de conviction religieuse. Dans les formes électives des communes de France, le maire était le représentant de la population , le seul magistrat auquel elle obéissait ; tous les chefs de guerre, les capitaines de quartier, la famille de Rohan elle-même, étaient soumis au maire Guiton. Tantôt on le voyait sur les remparts à la tète des archers de la ville ou des arquebusiers ; tantôt il recevait les messages du cardinal de Richelieu et traitait d'égal à égal avec l'armée du roi. C'était aussi au maire que quelques faibles habitajits adressaient des plaintes quand la famine les pressait. Guiton montait en chaire et venait seconder au prêche les exhortations des ministres. Uu jour, dans l'assemblée municipale, un conseiller proposa de rendre La Rochelle : « Non, dit Guiton, plutôt tous mourir», et se levant, le mai re donna un soufflet en plein conseil au timide échevin qui parlait de livrer la ville. Il siégeait à la maison de ville, et quand le betfroi municipal sonnait le réveil, Guiton brandissait deux forts pistolets dirigés contre les traîtres qui pensaient à se soumettre. Le 16 août, un héraut d'armes, couvert des armoiries de France, se présenta devant les murailles de La Rochelle, demandant à parler au maire de la part du roi son suzerain : « Retirez-vous, retirez-vous, lui dit Guiton, ou je vous fais tirer dessus » ; et alors le héraut d'armes lui jeta la déclaration suivante : « A toi, Guiton, maire de La Rochelle, je te somme de la part du roi mon maître, mon unique et souverain seigneur, et le tien , de faire présentement une assemblée de ville, en laquelle un chacun puisse entendre par ma bouche, ce que j'ai à faire savoir de la part de Sa Majesté. » Et quand les trompei tes eurent retenti trois fois encore, Montjoie, héraut d'armes fleurdelisé, s'écria d'une voix retentissante : « A toi, Guiton, maire de La Rochelle, à tous les échevins, pairs, et généralement à tous ceux qui ont part au gouvernement de celle ville ; je vous somm^au nom du roi mon maître, mon unique souverain et le vôtre, de quitter votre rébellion, lui ouvrir vos portes, et lui rendre promptement l'entière obéissance que vous lui devez, comme à votre seul souverain et naturel seigneur. Je vous déclare qu'en ce cas il vous pardonnera votre félonie et rébellion. Au contraire, si vous persistez en votre tiurelé, refusant
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les efrels de la bonté d'un si grandi prince, je vous annonce de sa paît que vous n'ayez plus rien à espérer de sa miséricorde. »
Et le maire Guilon, écoutant à peine les sommations royales, le héraut d'armes Monijoie fut obligé de les jeter par écrit au pied des remparts. Avec une àme aussi fortement trempée que celle du maire de La Rochelle, il était impossible de songer à une prochaine capitulation. Les misères augmentaient, la famine pressait les Rochelois, et les plaintes venaient mourir auprès de l'inflexible Guiton, qui faisait pendre et fouetter hommes et femmes, lorsqu'ils parlaient de la reddition de la ville. A quel point on était réduit! Madame de Rohan, sa famille, cette femme du chef du calvinisme armé, se résignait à manger quelques livres de cheval et de cuir bouilli avec du suif; mais en compensation on avait la sainte prédication de la parole. Dans tous ces prêches, ce qu'on annonçait surtout, c'était la prochaine arrivée d'une flotte anglaise qui venait secourir La Rochelle, dernier espoir de la réforme en France. Les huguenots accusaient la faiblesse de Buckingham, ses tendances vers le catholicisme ; on faisait courir mille bruits sur ses intrigues avec Anne d'Autriche? ne savait-on pas que c'était à sa prière qu'il avait mis tant de timidité et d'hésitation à l'attaque de l'île de Ré ? Les Mémoires font encore toute une histoire de chevalerie sur le noble duc et Anne d'Autriche : c'était sur une simple lettre de la reine de France que le favori de Charles P'^ avait retardé l'attaque de l'île et compromis le salut des huguenots; c'était à son instigation que les Rochefois avaient été abandonnés par le roi d'Angleterre ! Les causes venaient de plus haut : la lutte existait toujours entre le parlement et Buckingham ; le parlement voulait secourir La Rochelle et le calvinisme menacé ; Buckingham hésitait. Déjà une première fois il avait été poussé, comme malgré lui, dans l'expédition de France ; les lords et les communes avaient voté quatre millions sterling de subsides sans que le favori montrât une volonté meilleure ; il retardait les armements, employait aux fastes de cour, les subsides que le parlement avait accordés pour la cause rehgieuse. Le poignard atteignit le duc de Buckingham ; l'assassin était un officier écossais, nommé Fel*
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loii, un de ces sectaires exaltés qui dérendaient leur liberté et leur croyance. On disait que les calvinistes et les Rochelois n'étaient pas étrangers à cette vengeance ; il fallait en finir avec l'obstacle qui empècliait le parlement de secourir les co-religionnaires de France.
Rien ne s'opposa plus dès lors au départ de Texpédition anglaise. M. de Soubise, qui représentait la réforme à Londres, se liàta d'écrire aux habitants de La Rochelle, que dans dix ou douze jours la flotte serait en mer. Cette nouvelle fut confirmée par d'autres lettres des députés bourgeois auprès du roi d'Angleterre, les ministres David, Vincent et Gobert. La flotte eu effet, sortie de la Tamise et de Portsmouth, se montra le 28 septembre à la hauteur de l'île de Ré; le comte de Lindsey la conduisait; forte de 140 bâtiments, elle devait agir contre la grande digue construite par Richeheu. Jamais ardeur semblable à celle qui anima la gentilhommerie de France. Pour combattre la flotte d'Angleterre, toute la noblesse partait en poste de ses châteaux; les ducs de Ghevreuse, de Bellegarde, le cardinal de La Valette et le maréchal d'Estrées firent une centaine de lieues pour se trouver l'épée à la main et repousser l'escadre anglaise. On fit trois brigades de volontaires nobles ; la première sous le comte d'Harcourt, la seconde sous un La Rochefoucauld ; le marquis de Nesles couduisait la troisième. L'épée n'était-elle pas la seule digne profession ? Servir comme volontaire ne dégradait pas la gentilhommerie de France. On portait le mousquet, on dégainait avec gentillesse, prêt à mourir dans une rencontre avec l'ennemi. Or «les Anglois s'approchèrent le vendredi entre Coudevache et Ghef-de-Bois. Le samedi 30 septembre, ils prirent leur poste à Ghef-de-Bois, sans qu'il se passât autre chose que trente coups de canon que le roi, qui étoit aux batteries en personne, leur fit tirer à l'abord. Le dimanche l^"" octobre ils appareillèrent sur les trois heures après midi pour entrer dans le canal avec la marée sur les six heures du soir; mais le vent leur manqua. La nuit, ils envoyèrent dix ou douze espèces de pétards flottans pour brûler les vaisseaux du roi ; un de ces pétards rencontra un des vaisseaux de Sa Majesté qui lui fil faire son effet; tous les autres furent piis nageant sur l'eau sans faire mal. Le mardi 3% les ennemis ayant
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bon vent pour attaquer l'armée navale du roi, appareillèrent dès les quatre heures du matin, en sorte qu'à six heures précisément le combat commença, qui a fini entre neuf et dix. Il s'y est tiré cinq mille coups de canon de part et d'autre; le principal vaisseau des ennemis a été coulé à fond'.» On avait vaincu les Anglais en bataille navale, honneur tout nouveau et noblement célébré, à une époque où Richelieu surtout s'occupait avec une sollicitude active à créer la marine de France ! Cette flotte anglaise, qui venait ainsi secourir La Rochelle, était la dernière ressource des malheureux habitants. Quelle espérance leur restait-il encore? l'armée du roi, suivie d'une forte artillerie, les resserrait toujours davantage. La prévoyance du cardinal de Richelieu, lieutenant-général, veillait à tout, et les soldats avaient même reçu des habits neufs. Le roi, un moment éloigné du siège de La Rochelle, y était revenu pour combattre les Anglais. Louis XIII n'aurait jamais manqué un jour de bataille; chef aimé de la brave noblesse, plus d'une fois il avait tiré l'épée, traversé les fossés pleins d'eau ; son passe-temps favori n'était-il pas de polir des fusils et arquebuses, de chasser le sangher, et, bon artilleur, d'exposer sa vie comme celle d'un simple courtisan? Tel était l'esprit des gentilshommes ; il ne s'en trouva pas un seul qui, la veille de la bataille avec les Anglais, voulût quitter le camp pour porter la nouvelle de leur arrivée et la demande d'un secours. La mêlée, c'était leur honneur, leur distinction; ils y déployaient les vieilles traditions de race et de blason, ils y gagnaient pour leur écu quelque nouvel emblème de force chevaleresque : tantôt la tour qu'ils avaient abattue, la couleur de l'étendard royal ou le bâton du commandement.
Dans La Rochelle il y avait misère et famine sans doute, mais un dévouement absolu à la cause de la réforme; quand les malheureux habitants virent paraître la flotte du comte de Lindsey, ils déployèrent le pavillon municipal sur les murailles et les cloches sonnèrent à toute volée. Le brave maire Guiton ne quittait pas les remparts, et les échevins rivalisaient de courage avec M. de Soubise et le comte de Laval, de la bonne race des La Trémouillo. Cet aventureux comte de Laval voulait faire
1 Mémoire du médecin Érouard. Mss. français, n» 928.
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sortir les petits corsaires de La UoclielJc, et aborder rranclicment les vaisseaux du roi pour les couler ou los brûler. Enliii toute espérance disparut quand la flotte de la Grande-Bretagne s'éloigna des côtes pour prendre le large. Déjà des négociations étaient entamées au nom du roi Louis XIII avec Charles P"", par l'intermédiaire du comte de Lindsey. Montaigu, sorti de la Bastille pour servir avec les Anglais, demanda un sauf-conduit au cardinal, sous prétexte de l'échange des prisonniers, tandis que son but réel était la capitulation de La Rochelle. Richelieu accueillit avec joie ces propositions : si la famine régnait dans La Rochelle, le camp de France était exposé lui-môme à des maladies épidémiques, à des misères de toute espèce; les gentilshommes étaient pleins d'ardeur; les soldats avaient moins d'énergie. Le cardinal posa d'abord à Montaigu la question d'une paix séparée avec l'Angleterre ; les Rochelois, privés de ce secours, ne pourraient l'aire une longue résistance : qu'auraient-ils osé tenter, abandonnés des Anglais? Montaigu se chargea de la négociation entre les deux couronnes, tandis que les envoyés de La Rochelle, les ministres Vincent et Gobert, venaient à La Saussaye, demeure du cardinal. Les ministres à peine arrivés, six autres députés du conseil municipal vinrent également avec des propositions de paix, en sollicitant la clémence du roi : « Messieurs les échevins, répondit doucement Richelieu, ce n'est pas le moment de considérer vos fautes et celles de vos concitoyens ; elles sont grandes, mais la bonté du roi l'est plus encore. Je tâcherai d'obtenir votre pardon, pourvu que vous soyez bien résolus à rentrer dans votre devoir. — Monseigneur, répondirent les députés, nous avions trop compté sur les Anglais, et nous nous en repentons maintenant. — Vous vous êtes beaucoup trop vantés, répliqua le cardinal, quand vous avez dit que vous aviez des vivres pour trois mois ; si vous me le prouvez, je vous donne carte blanche, et dressez vous-mêmes les articles de la capitulation ; mais si vous n'avez plus rien à manger, il faut vous rendre à discrétion.— Mais, dirent les députés, comment compterez-vous les vivres? comprendrez-Vous les coquillages que la mer amène, les herbes que la terre produit, les peaux, les cuirs, les parchemins, tout ce qui lait des mets exquis dans une extrême néces-
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silé? Romarquez bien, monseigneur, que nous traitons ici pour des gens qui savent bien mourir quand ils ne peuvent plus vivre. » Et les députés versèrent des larmes. Le cardinal n'en fut point touché et continua dans des termes sérieux la conférence : «Enfin, quelles conditions demandez-vous? leur dit-il. — Un traité de paix général, répondirent les députés, dont les Anglais seroient les médiateurs et les gardiens. — Un traité de paix régulier, répliqua en se moquant Richelieu, sous l'inlluence de Fétranger ! cela ne peut être. — Nous laisserez-vous donc, monseigneur, au moins la liberté municipale, les privilèges de notre brave maire? et notre contrat d'arrangement ne contiendra-t-il pas les mots flétrissans ûe pardon et de grâce? — Impossible, répondit le cardinal : quand des sujets se rendent à leur devoir, il y a pardon, et jamais traité. — Et vous, monseigneur, s'écrièrent encore les députés, soyez-nous favorable auprès du roi ! — Le roi n'est pas au camp, répondit Richelieu, il est allé se promener pour huit jours ; à son retour je lui en parlerai. — Oh! pour huit jours! nous n'avons pas do quoi en vivre trois. — Ah ! Messieurs, je vous y prends, répliqua le cardinal : et que sont devenus vos vivres pour six mois? vous n'avez d'autres ressources que de recourir à la clémence de Sa Majesté? Asseyez-vous là, et convenons de quelques articles. » Richelieu écrivit de sa main les conditions suivantes : on promettra la vie aux habitants, la jouissance de leurs biens, l'abolition de leur crime et le libre exercice de la religion. « Voilà tout, ajouta le cardinal ; nous ne pouvons pas autre chose. »
Les bourgeois s'en allèrent à la ville, et le lendemain ils apportèrent la capitulation signée des échevins Jean de Berne et Pierre Viet, des pairs Daniel de Lagouste et Jacques Rifaut, et des bourgeois Élie Moquet et Charles de Lacoste, qui tous s'obligeaient pour les habitants de La Rochelle à remettre leur ville entre les mains du roi, pour en disposer ainsi qu'il lui plairait. « Sa Majesté devoit leur prescrire telle façon de vivre qu'elle estimera plus à propos pour l'avenir, sans autre condition que celle qu'il plaira à Sa Majesté leur faire par sa bonté. » Vous eussiez vu le lendemain douze bourgeois de la ville s'acheminer vers la tente royale ; ils étaient i«ai grès, hàlés du so-
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Icil, tous vùtus de noir, et si aflaiblis, qu'après avoir inarcliô quelque temps ils s'arrêtèrent tout court, et il fallut qu'on leur amenât des carrosses et des chevaux. Ils lurent conduits à la tente du roi par M. de Toiras, gouverneur de TAunis. Le cardinal les introduisit dans la chambre de Louis XIII, et là tous ces députés en pleurs se précipitèrent à genoux. La harangue du sieur de Lagouste fut courte et respectueuse : a Sire, s'écria-t-il, pardon pour les habitans. » Le roi garda un visage sévère, et leur répondit : « Je prie Dieu que ce soit de cœur que vous me portiez honneui", et que ce ne soit pas la nécessité où vous êtes réduits qui vous lasse tenir ces paroles. Je sais bien que vous avez toujours été malicieux, pleins d'artifices, et que vous avez fait tout ce qui a été possible pour secouer le joug de mon obéissance ; je vous pardonne vos rébellions. Si vous m'êtes bons et fidèles sujets, je vous serai bon prince ; et si vos actions sont conformes aux protestations que vous me faites, je vous tiendrai ce que je vous ai promis. »
Et il n'y avait pas parmi ces députés le brave maire Guilon, sous prétexte qu'il devait veiller sur la ville et tout préparer pour la réception du roi. Mais le véritable motif, c'est que Guilon était tout éploré de la soumission de sa bonne commune. Il se promenait dans La Rochelle, son chaperon déchiré, portant encore les insignes municipaux, lorsqu'on annonça que le roi allait faire son entrée. Celait le 50 octobre. Le duc d'Angoulême, le maréchal de Schomberg, à la tête de 14 compagnies des gardes françaises et de 6 des gardes suisses, pénétrèrent dans La Rochelle par la porte de Cognes, où le maire Guiton les attendait ; sa harangue fut pleine de soupirs et de désolations. Il présenta les clefs, et le maréclial de Schomberg, avec une dure impatience, lui dit : « Guiton, vous n'êtes plus maire, votre charge est abolie ; retirez-vous dans votre maison. » Et le malheureux Guiton, tout chaperonné, se retira. Il ne pouvait renoncer à cette qualité de maire, si bien que lorsque le cardinal lit son entrée dans La Rochelle, Guiton vint encore à sa rencontre, précédé de six hallebardiers, comme aux jours de ses belles fonctions. Le cardinal lui dit : « Guiton, il n'y a plus qu'un seul maire à La Rochelle, c'est le roi. — Ah ! monseigneur, ce n'est pas cela que vous nous aviez pro-
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mis, répliqua celui-ci. — Allons, Guilon, rcnlroz à votro maison, et que personne désormais ne prenne le litre de maire, sous peine de la vie. » Alors le cardinal se rendit à Téglise Sainte-Marguerite, pour restaurer solennellement le culte catholique dans La Rochelle. C'était le jour de la Toussaint, et le cardinal, vêtu de pourpre, célébra la m^sse et donna la communion de sa main à presque tous les généraux et au maréchal de Schomberg. Les huguenots murmuraient de voir le rétabhssement de l'Église romaine au sein de leur ville. Le lendemain les proscriptions commencèrent. Le ministre Sallebert, l'un des amis du maire Guiton, homme éloquent, fut obligé de quitter la cité, ainsi que les échevins Godefroy, et des Herbiers; et Guiton lui-même, le brave chef de la municipalité, se retira en Angleterre pour y pratiquer librement le culte calviniste. Et quelle impression ne fit pas sur le peuple la déclaration suivante, proclamée le soir au son des trompettes et des tambours : « Manans et habitans de La Rochelle, sachez donc et apprenez les ordres du roi : le maire, échevinage et corps de votre ville, l'ordre des pairs et celui des bourgeois sont supprimés et abolis pour jamais ; la cloche qui servait à convoquer les assemblées sera ôtée et fondue; les murs, les remparts, les bastions, et généralement toutes les fortifications anciennes et nouvelles, excepté les murs de Saint-Nicolas, de la Chaîne et de la Lanterne, et les murs du côté de la mer que l'on jugera nécessaires pour garantir les habitans des incursions des pirates, seront entièrement rasés, les fondements démolis, les fossés comblés, en sorte que la charrue y passe comme dans les terres labourables, avec défense de les rétablir, ni de bâtir à leur place aucune sorte de murailles. » Que de regrets parmi les bons bourgeois de La Rochelle de s'être ainsi rendus à l'autorité royale î N'avoir plus ni tour municipale, ni beffroi de la commune, ni privilèges d'élection, ni pairs, ni échevins ! Ils accusèrent les députés d'avoir trahi leur mandat ; au lieu de prêche, ils entendaient la cloche des églises catholiques appelant les fidèles à ces cérémonies papistes que les huguenots avaient proscrites. Pauvres manants et habitants, ils n'avaient même plus le titre de bourgeois, honneur delà cité, pouvoir de la famille î
Dans le camp royal, au contraire, étaient de grandes arclaiTialions. Richelieu avait en ses mains le boulevard du calvinisme : qui pouvait encore résister au mouvement de l'armée royale? Etait-ce Castres ou Montauban, Alby ou les Cévennes? de rudes paysans sans cliels et sans organisation ! La Rochelle était le lien de communication entre les calvinistes, les Anglais et les Hollandais, leurs alliés. Une fois La Rochelle soumise, plus de secours à espérer pour ces associations qui proclamaient la république du Christ, pour ces rébellions armées qui avaient comme prétexte la foi, et comme but l'indépendance territoriale. Le souverain pontife comprit bien toute la portée de la reddition de La Rochelle : à Rome, les basiliques furent ouvertes; un bref fut adressé par Urbain VIII à Louis XIII, afin de le féliciter sur sa grande victoire : « Grand prince, disait le pontife, Dieu s'est assis à votre droite, et non seulement vous avez réduit vos propres ennemis, mais encore vous avez vaincu l'Océan, qui étoit leur auxiliaire *. Que Dieu aide et soutienne toujours la vigueur et la puissance de votre lance I »