‹ Richelieu, Mazarin et la FrondeChapitre 16 sur 20 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

DÉVELOPPEMENT DE LA POLITIQUE DU CARDINAL DE RICHELIEt.

Traité avec les Hollandais. — Proposition d'un rapprochement avec l'Angleterre. — Inquiétudes de l'Espagne. — Le cardinal de Richelieu après le siège de La Rochelle. — Guerre d'Italie. — La vie intime de Richelieu. — La république des huguenots. — Résistance aux projets du cardinal. — Rupture avec Gaston d'Orléans. — Maladie du roi. — Conspiration contre le ministre,

11 faut distinguer, dans la politique de Richelieu, deux ordres d'idées : le système permanent, c'est-à-dire la pensée fixe, le but qu'il veut atteindre ; puis les accidents passagers, ,qui, tout en contrariant ce système, ne l'arrêtent point dans ses développe-

1 SiHl tiliam uuxillari Oceuno freuum wjicere potuisii. , , .

MAZAIUN ET LA FUONDK. 30,1

monts. Ln cardinal avait en haine la maison (FKspag'no cl TAuirichc, sous une ligo commune ; et pourtant nous venons de le voir, dans la période qui s'accomplit, se rapprocher de TEspagne pour soumettre les huguenots de La Rochelle. C'est qu'en effet le plus pressant intérêt de la monarchie était alors de se débarrasser de l'ennemi intérieur, de l'adversaire de l'unité royale, du huguenotisme; et comme cet ennemi avait pour auxiliaires les Hollandais, les Anglais, Richelieu dut chercher appui dans la couronne d'Espagne, pour lutter contre le mouvement anti-catholique qui dominait le parlement anglais.

L'œuvre laborieuse est maintenant achevée ; les huguenots sont vaincus, leur boulevard est dompté; si leurs forces éparpillées existent encore dans le Languedoc, elles ne sont désormais qu'un obstacle et non un danger. Dès ce moment, la politique naturelle et fixe de Richelieu revient dominer son esprit; il retourne à ses alliances instinctives. Pendant le siège de La Rochelle, déjà les Hollandais lui avaient fait des propositions. Le cardinal les repousse tant qu'ils se présentent comme intermédiaires entre des sujets révoltés et leur souverain; mais, dès qu'ils agissent en leur nom propre, dès qu'ils ne s'offrent plus que comme État pour traiter avec un autre État, le cardinal accepte leurs offres, augmente leurs subsides et les régiments d'auxiliaires qui combattent Avec eux, car le ministre n'ignore pas que les Hollandais sont les adversaires naturels du roi d'Espagne et de l'Empire. Richelieu jette, dans ce premier traité, le germe d'un partage pour les Pays-Ras catholiques. Pour achever le siège de La Rochelle, il avait séparé les Hollandais de leurs^ frères les Rochelois ; ceux-ci abîmés par la victoire, il se les rattache contre la maison d'Autriche et son aigle impériale. Pour lui l'Angleterre se trouvait à peu près dans une situation semblable ^; la poh tique de Richelieu ne lui était point opposée; elle n'est point encore la force redoutable. La rupture de Richelieu et de Ruckingham tenait à des accidents plutôt qu'à une cause durable. On avait insulté des religieux et des gentilshommes français ; les gentilshommes et un cardinal tirèrent l'épée ; cela devait être. Les flottes anglaises étaient venues se briser sur les rochers de l'ilc

* Ces négociations se trouvent ari\ Mss, Dupiiy, n» GOi.

:UV2 HICHKUKi:,

do Ré ; lo rodouiablo ('amhuio do Moillezais, gônoral des escadres de Franco, avait fait éprouver plus d'un échec à la marine d'Angleterre. Quand il s'agit de négocier pour la capitulation de La lloclielle, Charles P' voulut se porter, comme les Hollandais, intermédiaire olïiciol. llicliolicu repoussa hautement cette forme de négociation, déclarant qu'il ne traiterait que séparément avec les calvinistes. Lorsqu'un traité fut signé avec les huguenots, la négociation anglaise souffrit moins de difficultés,- elle lut habilement conduite par Montaigu, qui obtint ainsi le pardon complet de ses fautes aux yeux du cardinal, en lui rendant ce grand service politique. Les Montaigu, d'origine normande, avaient quelque influence à Londres, et il y eut dès lors possibilité d'arriver à une paix permanente que Philippe IV craignait surtout.

Le roi des Espagnes, en effet, n'avait pas été de meilleure foi que Richelieu dans la convention signée avec la France contre Charles I". Le projet de conquérir l'Angleterre était si aventureux, que les deux couronnes ne pouvaient le prendre sérieusement. Ce que voulait Richelieu, c'était se donner les moyens de dompter les Rochelois et de contenir l'Angleterre ; ce que voulait l'Espagne, c'était, à son tour, soumettre les rebelles des Pays-Bas, et s'assurer un fort établissement dans la Valleline, pouc réunir successivement la couronne d'Italie à son empire, et il était impossible que Richelieu pût permettre l'accomplissement de ce projet. Tous les traités avec l'Espagne, incessamment provisoires, étaient des trêves et jamais une paix constante. Philippe IV cherchait à se créer un parti en France par deux moyens : la corruption et les troubles civils. Cette corruption s'étendait à tout; les doublons de l'Espagne circulaient comme au temps de la Ligue ; il y avait des familles entières pensionnées. La reine-mère était pour l'Espagne ; Monsieur et tous les gentilshommes qui l'entouraient s'étaient également prononcés pour la cour de Madrid.

Philippe IV cherchait ainsi à lutter contre la pensée fixe de Richelieu, si fatale pour la politique de San-Lorenzo ; ses inquiétudes se révèlent dans toutes les dépêches, antérieures même aux rapprochements avec l'Angleterre'. La politique de

* Archives de Siniuncas, col. A G'-i'"^ (Lettre ciiitfrée).

iMAZAlllN ET LA FUONDi:. 3fi;i

l'Espagne, pendant le sirge de La Ilocliclle, se dessine par celle eonespondance diplomatique. Philippe IV a été bien aise d'abord de la rupture entre la France et l'Angleterre, et des embarras intérieurs suscités par les huguenots. A mesure (juc le cardinal sort victorieux de ces dihicullés ; quand le siège de La Rochelle tend à sa tin, et que les Anglais cessent de menacer la France, alors Philippe IV recule devant ralliance ; il traite sous main avec les Anglais ; il favoriserait au besoin les huguenots, proscrits par le principe catholique. On le conçoit : le danger de sa monarchie est dans la grandeur de la France ; tout ce qui l'abaisse est dans l'esprit et l'égoïsme espagnol; tout ce qui accroît sa puissance lui nuit. Dès lors il ne peut y avoir bonne foi dans une alliance en dehors des conditions naturelles. Les intérêts s'y opposent, et en diplomatie, comme dans les moindres affaires, les intérêts dominent les négocialions. Si le siège de La Rochelle avait été douteux, s'il s'était prolongé de manière à compromettre les armes de la France, k l'empêcher surtout d'agir à l'extérieur dans les affaires d'Italie, l'Espagne aurait oifert des secours pour envenimer la querelle et renouveler la guerre civile ; mais le succès de Richelieu l'effrayait : la couronne de France se relevait plus puissante de celte épreuve. Philippe IV s'en inquiétait; car les forces françaises pouvaient se montrer sur les Alpes et menacer" le Milanais.

Le cardinal de Richelieu accomplissait sa pensée politique à l'extérieur et à l'intérieur : les huguenots étaient abaissés com.me parti; la prépondérance diplomatique du ministre se ralïermissait chaque jour. Mais, par une fatalité qui s'attache au pouvoir, c'est à ce moment où son œuvre touchait à son terme, que Richelieu se trouva plus fortement menacé à la cour el auprès du roi Louis J^III. La condition de l'autorité, c'est d'être toujours en lutte, incessante querelle entre celui qui la possède el ceux qui la désirent. Le roi avait quitté La Rochelle immé'biatement après la capitulation. Richelieu lui fit préparer à Paris une entrée triomphale : les flots du peuple avec ses échevins en tête accueillirent le roi vêtu en Jupiter Stalor, la foudre en main, "tandis que les poètes et les romanciers célébraient en pompeuses déclamations les exploits du

'Wi luciiKLiia:,

roi pondant le sirge. Louis XIII s'cjlait vaillammonl comportcV el ce n'était point exagérer sa gloire que de proclamer Je cou-^ lagc de celui qui avait combattu à la tête de sa noblesse et dirigé les canons et couleuvrines du siège.

La lutte et les soucis du pouvoir fatiguaient l'esprit de Richelieu; peu de distractions le délassaient : il avait commencé sa vie par le métier de soldat et par l'éloquence de la chaire et les controverses religieu^s. Depuis il prit goût pour la poésie; comme toute cette génération , il se laissait aller aux doux sonnets espagnols ^; il aimait passionnément le drame dans ses premiers essais, avant la puissante éducation de Corneille. Le drame alors était l'expression des idées et des mœurs du temps; on étudiait les grands caractères de l'antiquité; on les costumait à la manière des gentilshommes. On faisait de l'esprit à Jason, aux argonautes dorés, aux faunes, aux dryades, aux bergers de Tempe. Ce beau parlage était à la mode; on s'exprimait à la cour à travers les flots mythologiques, sur les travaux d'Hercule, les enchantements de Médée^ le Pinde, les muses, et ces amoureuses solitudes d'Arcadie que les dames voulaient reproduire partout, à Fontainebleau, à Saint-Germain, et même au nouveau Luxembourg. Richelieu protégeait les lettres, c'est-à-dire quelques poètes qui chantaient sa gloire, et il croyait préparer la postérité. Quand l'homme d'État avance dans la vie, il tend la main à ceux qui doivent perpétuel' son nom et justifier sa mémoire ; on aime à s'enivrer de ce parfum que la poésie et la grave histoire jettent sur les caractères politiques. Richelieu faisait des pensions aux poêles de cour qui encensaient son pouvoir en sonnets et en madrigaux. Le cardinal ne dédaignait pas même de se livrer à de solitaires et poétiques travaux; quand il ne faisait pas les poèmes, il en indiquait le plan, il en distribuait les scènes : il achetait par mille faveurs, par des dons, le droit de dire et de publier qu'il était l'auteur de quelques-unes de ces pièces de vers qui avaient alors célébrité dans les ruelles. Richelieu

* Le cardinal de Richelieu écrivait parfaitement l'espagnol ; j'ai trouvé dans les archives de Sinnancas un autographe de lui adressé au comte d'Olivarès. [Yosivo muij afficionado servidor), le cardinal de Richelieu, a Arcli. de Simancas, col. A 47".

MAZAIUN ET lA FUO.NDE. ;jG5

cliercliaitdans ces vanités une distraction aux grandes affaires.

On parlait aussi de quelques mystères amoureux, et les pamphlets indiquent sa nièce, la marquise de Gomballet, comme la maîtresse de son cœur et de son esprit. C'est une chose convenue, dans l'histoire comme dans les arts, de poser à cOté d'une figure sévère une gracieuse physionomie qui soulage la vue. On a donc placé la marquise de Gomballet en face de Richelieu, le ministre impitoyable dans l'exécution de ses plans et de ses idées. Il existe à la Bibliothèque royale (Manuscrits du fonds de Saint-Germain) un pamphlet déclamatoire sur les mœurs de Richelieu et ses faiblesses d'amour ; l'auteur se complaît à discourir sur les courses nocturnes du cardinal, alors que sortant de la belle chambre dorée de Marie de Médicis au Luxembourg, il se rendait chez sa gracieuse nièce en son logis proche Saint-Germain-l'Auxerrois ; et alors il détaille avec un soin minutieux les minauderies et caresses de la marquise à son oncle, qu'elle aimait parfaitement. Ce pamphlet, d'ailleurs fort originalement conçu, attribue la rupture de la reine-mère et du cardinal à la découverte de ses liaisons intimes avec madame de Comballet. Toutes les raisons d'État s'etïacent sous des dépits d'amour et des haines de femme outragée : tout est transformé en tracasseries de ménage. Le cardinal aima tendrement sa nièce; il la fit plus d'une fois servir d'instrument à ses vues de famille^; il s'inquiétait d'elle comme de l'enfant chéri de son cœur. La marquise de Comballet, laissée jeune dans son veuvage, était destinée par Richelieu à un haut parti, môme dans la race royale. Il eut un instant l'idée de la faire épouser au cardinal de Lorraine, qui eût foulé à ses pieds la barrette rouge et les insignes de l'Église; puis au comte de Soissons, l'un des fils de la grande race des Condé ; enfin, Richelieu voulut l'élever jusqu'à Monsieur, le frère même du roi. La jeune marquise de Comballet était d'une beauté remarquable, d'une adresse et d'une habileté célèbres à la cour. Ces intrigues n'échappaient pas à la verve mordante et satirique des pamphlétaires; j'ai trouvé * de vives sa-

* « Catolipon françois, on plaintes et colloques entre trois châteaux : Vinccnnes, la Bastille et Bicclie. » Bibliolli. du Roi; Fonlanieu, porlt- Icuille^, no*- 485 cl 4 8G.

30(5 HICllKLIEU,

lires contre la mar(]iiise et le cardinal son oncle ; Texprcssion en est indécenle et moqueuse. C'éluil Tespiii de Tépoiiue, le caractère des écrits qui s'adressaient à la cour et au peuple : « Il y a longtemps (dit le cardinal) que je fais jeûner ma nièce, et je la ferai mettre en autre état qu'elle éloit lorsque je l'offrois au comte de Soissons. Vous serez bien étonnés quand je la produirai aussi saine et entière que si jamais on n'y avoit touché. — C'est une recelte, dit Bulion, que bien des honnêtes iilles et femmes de Paris paieroient bien chèrement. -— C'est un cas, continua le cardinal, réservé pour ma nièce bleuie. J'en avois parlé à un fripier qui sait rentraire si délicatement toute sorte de draps, qu'il est impossible de voir la coulure; mais, pour une pièce de telle importance, il craignit de n'avoir pas la main assez sûre \ Je m'en tins là, par conséquent, continua le cardinal, et renvoyai toutes ces autres devineresses, accoucheuses et matrones en leurs bordels respectifs. Bien m'en dit, car tout se passa à mon grand contentement. Depuis je garde en mon cabinet un bel écu, où j'ai fait graver arlistement une fille de riche taille (encore que ma nièce soit petite), ayant deux tètes, dont l'une, comme Vénus, brûlant un million de cœurs par les rayons qui sortent de ses yeux; l'autre, comme une Bellone, montrant d'une épée nue qu'elle lient à la main, un million d'hommes abattus 4 ses pieds, avec cette inscription : Ad utrumque parata^. »

1 Je suis en mon art fort habile,

Je ne fais cas de l'empêché;

Je sais ouvrir une coquille

Sans juger qu'on y ait touché :

Et plus facilement (ju'on ferme une escarcelle, D'une femme commune en faire une pucelle.

2 Je suis de Richelieu cette jeune pucelle, Aussi vaillante au lit que le cul sur la selle.

Ceci fait allusion à une médaille que nous avons trouvée ailleurs, et où la nièce de Richelieu est représentée en effet en amazone, le casque en tête, el ses f,M'ands cheveux (loltants sur ses épaules. Les inscriptions sont celles faites autrefois pour Jeanne d'Arc :

Bellutri.v audetque viris concurrere vi'rgo. Et,

Jana Lolliarinnn. difina heroina, Ubcratrix Aurel.

MAZAKIN ET LA FRONDE. ;JG7

A côte de cette gracieuse ligure de la marquise de Comballet, l'histoire place le célèbre père Joseph, Thomme habile, le confident intime du cardinal, la tète forte qui domina souvent la pensée même de Richelieu. Quelques histoires vulgaires de l'école calviniste font du père Joseph un hideux et ridicule tableau; elles le représentent comme issu d'une famille obscure, s'élevant par l'intrigue et se maintenant par le fanatisme. François Leclerc du Tremblay, connu sous le nom du père Joseph, était né à Paris le 4 novembre 1577; il était fils de Jean leclerc, seigneur du Tremblay en Anjou, président aux requêtes, marié à une demoiselle de Lafayette. Le jeune Leclerc avait fait de fortes études dans l'université; le métier des armes lui sourit d'abord; il se distingua sous Henri IV au siège d'Amiens. Ensuite un grand dégoût s'empara de sa vie, et à 22 ans il prit l'habit de bure de l'ordre de Saint-François. Cette vocation se révélait souvent à ces vaillants jeunes hommes qui épuisaient la vie en la commençant. On se jetait au fond d'un monastère pour expier ses fautes et étouffer les émotions du cœur; l'ordre de Saint-François était tout militant; les pères se vouaient à la solitude la plus humble, ou bien ils parcouraient le monde comme Pierre-l'Ermite pour convertir les infidèles. Telle avait été la pensée du père Joseph ; il s'était fait controversiste avec les huguenots, au moment où Richelieu, alors dans l'exil, publiait des écrits contre eux. Ce fut sous son premier ministère que Richelieu s'attacha le père Joseph, dont il avait reconnu l'activité, la conception prompte et sage ; le père Joseph devint son conseiller, son confident intime, le négociateur habile qui rapprochait les inimitiés de cour et les jalousies de l'ambition. Ses idées politiques étaient vastes, ses plans largement conçus, et sous le prétexte de convertir les Turcs, le père Joseph avait eu la pensée d'une croisade pour la délivrance de la Grèce. J'ai sous les yeux deux de ses ouvrages : le premier, intitulé la Turciade, exhortation aux princes chrétiens pour qu'ils aient à se coaliser contre les infidèles ; le second, qui ne contient pas plus de deux cents vers, est spécialement adressé à Louis XIIL Le pauvre capucin, tout couvert de bure, exhorte le monarquti à écouter les vœux de la Grèce; puis, dans une prosopopée touchante, cette Grèce éplorée s'a-

308 HICHELIKU,

dressait au roi 1res clirélicn ])Our demander appui dans ses douleurs : les chaînes des nujsulmans pesaient sur elle ; la croix était abaissée, la religion en péril; il appartenait à Louis XIII de rendre les populations fidèles, à leur Dieu et à la liberté. Le plan politique du père Joseph reposait sur des idées positives ; il demandait qu'on levai rîO mille hommes pour l'entretien desquels une dime serait perçue sur les biens et domaines ecclésiastiques. On soulèverait au nord de la monarchie ottomane, la Moldavie et la Valachie; les Allemands et les Polonais passeraient le Danube, tandis que les Français, de concert avec les Espagnols et les Italiens, occuperaient la Morée, et feraient entendre aux Grecs des paroles chrétiennes et fraternel les; «moyennant quoi (car il fallait alors parler un langage de chevalerie) le père Joseph se proposoit de conduire le grand Turc avec tous ses pachas, la corde au col, dans un des beaux carrousels de la place Royale. « Ces idées gigantesques plaisaient à Louis XIII et aux gentilshommes. Le père Joseph acquit au plus haut degré la confiance de Richelieu ; souvent il relevait son courage abattu, à ces instants où Tàme s'alfaisse. Les hommes d'État les plus fermes ont de ces crises de découragement, dans lesquelles ils ont besoin d'un caractère plus fort qu'eux-mêmes. La vie religieuse est admirable pour cela, car elle fait de tous les actes un devoir, et des pensées politiques une mission. Richelieu aimait le père Joseph, YÉminence grise, comme rappelaient les courtisans. C'était l'agent de l'intimité, l'homme devant lequel l'esprit se déshabillait. Le ministre se montrait avec toutes ses faiblesses, tantôt folâtrant avec sa nièce, caressant de petits cliicns et descliatséparset couchés sur sa chaise longue; tantôt fortement agité par des contrariétés de palais, et alors brisant ses meubles, perçant ses tapisseries à coups de couteau. La physionomie du père Joseph était grave, son front bas, ses yeux petits, couverts de cils épais, son nez épaté, sa figure sillonnée de larges rides; sa barbe longue et carrée cachait une bouche bien faite qui ne s'ouvrait jamais pour le sourire. Le père Joseph ne quittait pas le costume de l'ordre de Saint-François, le capuchon de bure gi'ise, et la robe fortement étreinte sur son corps par un coi'don noueux qui pendait à ses pieds couverts de sandales. Tel était

iMAZVîlLN KT 1>A FliOiNDI-:. aou

riiomme quo voyait et consultait Riclieliou, Tagciit qu'il cliargoaitde ses plus importantes négociations.

Le ministre avait alors besoin de toutes ses forces; car il allait lutter contre la plus haute influence de la cour, la reir.e Marie de Médicis elle-même, la protectrice de la vie politique du cardinal. Dès la capitulation de La Rochelle, on avait pu s'apercevoir qu'il y avait quelque froideur entre Richelieu et la reine-mère. A mesure que le pouvoir du ministre grandissait, il était naturel que Marie s'alarmât de cet envahissement. Depuis deux ans, la meilleure intelligence semblait régner entre elle et le cardinal ; aucune nomination ne se faisait sans qu'elle iùt au préalable communiquée à la reine-mère; et celle-ci à son tour avait confié les premières charges de sa maison à des parents ou à des intimesdu cardinal de Richelieu : la marquise de Gomballet était sa dame d'atour; M. de La Meillerays commandait ses gardes. Richelieu considérait ces concessions, non seulement comme un gage d'amitié et d'intimité, mais comme un moyen de connaître tout ce qui se passait à la cour de Marie de Médicis, afin de déjouer ses plans et de pénétrer son crédit. Le prétexte de la rupture fut la question italienne de Mantouo, sur laquelle la reine-mère voulait se réserver une décision absolue. La famille de Florence n'avait jamais été oubliée un seul moment par la reine, qui se glorifiait de son origine ; et toutes les fois qu'il s'agissait de Fllalie, Marie de Médicis prétenJait décider les questions à son gré. Il y avait encore un motif de mésintelligence. Marie, placée à la tête des atfaires de France, rattachait son système à l'alliance espagnole ; elle l'avait développé par le mariage de Louis XTIl avec Anne d'Autriche. En toutes les circonstances où elle avait eu entrée et voix dans le conseil, ses penchants pour le cabinet de San-Lorenzo s'étaient révélés dans ses volontés, s'ils ne triomphaient pas dans les résolutions. On n'a qu'à parcourir les archives de Simancas pour se convaincre que l'Espagne faisait le plus grand cas de l'appui de Marie de Médicis. Était-ce corruption, était-ce l'idée catholique qui dominait la reine-mère? Il faut se borner à dire que cette tendance était un fait qui se produisait à chaque négociation diplomatique. Richelieu proclamant un syslènie opposé, ^e prononçant contre l'alliance espagnol ', devait se

> RlCHKLIEl',

séparer do Marie de Médicis, et réloigner comme un obstncle à ses desseins. Le caractère de la reine-mère était impérieux et inquiet; plus elle avait prêté appui à Richelieu, plus elle lui imposait de dures conditions; ces conditions, le ministre les avait subies, tant qu'il ne se sentait pas assez de force pour résister aux grands orages; mais pour un esprit élevé, cette sujétion à la fm importune. Presque toujours les hommes politiques ont rompu bruyamnjent avec ceux qui les avaient poussés aux affaires; cela se comprend : on aime àsecouer le joug qui empêche tout libie essor au développement d'un système et à Texercice de la pensée. Telle fut la conduite de Richelieu à regard de Marie de Médicis : il la subit, tant qu'il ne put pas s'aflranchir d'une protection pesante. Dans le conseil, la reinemcie se prononça sur la question d'Italie favomblement pour l'Espagne, et Richelieu osa combattre ouvertement l'opinion de la reine.

Le cardinal proclama la nécessité d'intervenir en Italie, et, s'il le fallait, contre l'Espigne môme. La reine -mère conservait une haine de race contre les Gonzagues, dotés du duché de Ne vers. Les Gonzagues et les Médicis avaient plus d'une fois tiré le poignard les uns contre les autres, et d'ailleurs les ducs de Nevers méprisaient la maison des Médicis ; car, qu'étaient les Médicis? de riches marchands, tandis que les Gonzagues sortaient de famille princière. Richelieu ne s'arrêta point à ces petits motifs, et sa pensée fut d'entraîner le roi dans une guerre d'Italie pour soutenir les ducs de Nevers. Ce n'était point un simple intérêt de famille, mais un plan politique favorable aux Bourbons : plus les possi ssions françaises se multiplieraient au-delà des Alpes, plus il était facile d'annuler l'influence espagnole. Tous les vieux projets des rois de France sur le Milanais, Naples et la Sicile revenaient dans l'esprit de Richelieu : expulser les couleurs de l'Empire et de l'Espagne en Italie paraissait un complément nécessaire à son sysième. Le duc de Savoie s'était uni avec l'Espagne, sans l'ompre cependant avec la France. Le cardinal de Richelieu se hàla d(; demander passage à travei'S ses possessions des Alpes poui" ailei' sccoiiiir Cazdl, et faire lever le siège que Gonzalès de Gurdovu avait mis devant celle place. Le duc de Savoie,

MAZAIUN ET LA ir»O.NDl':. 371

maître do la montagne, était un auxiliaire indispensable, car, sans lui, il fallait forcer le Pas de Suze, couvert de neiges, impraticable défilé, où quelques centaines d'hommes pouvaient arrêter une armée entière. Si le duc de Savoie accordait le passage, au contraire, l'armée de France pouvait fondre à vol d'aigle sur Gazai, surprendre Gonzalès de Gordova et délivrer le brave marquis de Beuvron, noble gentilhomme, proscrit pour son duel de la place Royale avec le comte de Bouteville. Beuvron fut tué d'un coup de carabine qui lui perça la gorge, tandis que l'armée s'avançait d'Auvergne en toute hâte vers la Savoie, pour demander ou conquérir le passage des Alpes.

La guerre élant ainsi décidée dans le conseil, la question pour Richelieu était de savoir à qui le commandement de Farmée d'Italie serait confié. Le cardinal voulait que le roi lui même se mita la tète de ses armées, ou donnerait-on ladirection des camps à Monsieur? G'était placer trop de forces dans les mêmes mains, inspirer au prince un amour de commandement qu'il pourrait tourner ensuite contre son frère et le premier ministre. Richelieu insista pour que le roi marchât à la guerre. Louis XIII, naturellement belliqueux, aimait ces coups de main que les braves enfants perdus et routiers applaudissaient au xvii^ siècle. Sous le roi, Richelieu gardait son influence. Bassompierre, tout entier dans les intérêts du cardinal , homme souple , courtisan peu à craindre, eut la lieutenance générale. La pensée de Richelieu avait embrassé toute l'importance de l'état de connétable; et comme les hommes de guerre eussent souri de pitié en voyant un cardinal revêtu de la connétabhe, le ministre brisa la puissance d'une épée qu'il ne pouvait tenir en ses mains. En partant de Paris, le roi, pour contenter la reinemère, lui laissa la direction suprême de l'État. Richelieu ne croyait pas que le temps fût arrivé encore de lutter sans ménagements contre elle ; il n'avait pointaccompli son œuvre ; la campagne d'Italie le préoccupait. D'ailleurs, Paris n'était pas paisible; une querelle s'était engagée entre l'autorité royale, le parlement et la chambre des comptes. Sous le prétexte des fortes dépenses que le siège deLaRochelleoccasionnaii,leroi Louis XIII avait créé une chambre des comptes de Guienne. Instituer un parlement et une chambre des comptes, c'était donner au

■>ri niCHELIEU,

trésoi' quelques millions. La chambre des comptes et le pailemciil de Paris firenl des remontrances, paice qua leur juridiction élait amoindrie, et qu'ils n'avaient plus ces grands ressorts qui s'étendaient sur de vastes provinces. L'esprit militaire de Louis XIII, le caractère inflexible du cardinal étaient antipathiques à toutes remontrances; le roi écouta à peine les paroles giaves des présidents et des conseillers; impatient de colère, comme Thomme d'armes, on l'avait vu à Bordeaux se lever précipitamment de son trône, frapper de sa main un vieux président, le forcer à s'agenouiller en lui portant la parole. Le vieux président mourut sur Theure d'apoplexie, tant il fut blessé de cette indignité commise envers sa robe : aussi tous les parlementaires se prononcèrent - ils pour le duc d'Orléanset la reine Marie de Médicis. Avant de partir, Louis Xlll alla tenir un lit de justice en son parlement, visita THôtel-de- Ville, pour rappeler aux bourgeois qu'il était toujours leur seigneui', et que s'il y avait le moindre remuement en son absence, il les traiterait comme il avait fait des huguenots de La Rochelle et de ses ennemis d'Italie. 11 partit ensuite de Pai'is, tout maladif, ce jeune roi; et, dans la route, on le voit occupé dï'criie à sa mère les événements de quelque importance; tantôt c'est un petit billet de sa main peu exercée ; tantôt une lettre plus longue et détaillée. «Madame, il y a trois jours que le mont Genèvre est resté fermé par les neiges, et que nous n'avons su avoir aucune nouvelle de tout ce qui est au-delà jusqu'à ce malin. Si ce temps eût duré encore trois jours, nous eussions été à la lin, nos vivres venant tous de derrière les monts. Le prince de Piémont vint hier trouver mon cousin le cardinal de Richelieu à Chaumont, là où il était allé pour cet effet, et s'en retourna hier rejoindre son père qui s'étoit avancé à moitié chemin de Turin. Il nous doit rendre réponse aujourd'hui à midi ; savoir: s'il nous donnera le passage ou non; en cas qu'il nous le donne, M. de Savoie ou le prince me viendront trouver ce soir. Si aussi ils ne nous le veulent bailler, on attaquera leurs bariicades demain à la pointe du jour, lesquelles nous emporterons assurémenl. C'est tout ce que je puis vous mander à cette heure. Je vous supplierai de m'aimer toujours*..» i M*s. du liclJiuiK;, vol. col. \)M'.), (ol. i8. — 2 Mar», IG'29. .

MAZAJ5IN 1/r LA FU()M)E. :)7 3

liicliolicu ontrelient également une coiTespondanco suivie uvcc ]a reine-mère; car il ne vent pas se séparer d'un espiit qu'il a besoin de dominer : « En partant de Grenoble, lui écrilil, je prends la hardiesse de vous écrire pour vous dire que le roi se porte fort bien, û^ràce à Dieu, et qu'il partira demain. Il a aujourd'hui dépêché un gentilhomme à Monsieur, pour l'avertir de son passage, atin qu'il se trouve à la frontière, s'il Ta ainsi pour agréable. Votie Majesté ne s'élonnera pas dorénavant, s'il lui plaît, si elle n'a pas si souvent des nouvelles, parce que dans les montagnes il n'y a point de postes. Je suis bien fâché qu'il ne soit fait un bon accord en cette affaire ; mais maintenant qu'on a laissé venir le roi si avant avec tant de peines, tant de dépenses et une si puissante armée, c'est se moquer d'en parlera » -

Le duc de Savoie refusa passage à l'armée de France, tout en négociant avec Richelieu. De hautes barricades avaient été élevées au Pas de Suze, défilé des Alpes entre deux roches escarpées qui portent encore aujourd'hui le nom de Cresfe de Montabon et de Crestede Montmoron. Trois retranchements furent construits, de vingt pieds de hauteur et de douze de largeur, défendus par un large fossé; ils étaient posés à un quart de heue l'un de l'autre; 2700 hommes en protégeaient les abords, et quand le comte de Comminges, précédé d'une trompette, alla demander le passage au comte de Verrue, qui commandait la première barricade, le gentilhomme savoyard répondit : « Si les Français veulent le passage, qu'ils viennent le prendre. » Alors l'attaque commença : les retranchements furent tournés, à gauche par le commandeur de Valençay, à droite par les maréchaux de Schomberg et de Bassompierre. Le roi, tout plein de courage, grimpait sur les rochers avec les enfants perdus de l'armée ; fous de gloire et de bravades qu'ils étaient, ces enfants perdus tournèrent la position, et parurent comme des chèvres et des daims sur des rochers plus hauts que les barricades. Que de bravoure ne montra pas la noblesse ! Schomberg eut un coup de mousquet dans les reins; le commandeur de Valençay eut la jambe brisée; tout un régiment dePiémontaismitbas les armes, sommé par les maréchaux de

J Més. de UOlhuno, vol. col. 93 JO, loi. 31.

374 HICIIKLSKI ,

Ci'équi et de Bassompierre. Le résultai de cette merveilleuse bravade fut la prise de Suze, qui défendait le passage. Sur le cliamp de bataille même, le roi écrit de sa main à sa mère, à huit heures du soir: «Madame, voyant que M. de Savoie ne nous vouloit donner le passage, je me résolus de le forcer; TafTaire a si bien réussi, que nous avons exécuté tout notre dessein ainsi que l'on le pouvoit désirer. »

Richelieu, qui désire que toute correspondance passe par ses mains, et qu'il n'y ait aucune intelligence secrète entre le roi et sa mère, sans qu'il en soit l'intermédiaire, ajoute à la lettre de Louis XIII : « Votre Majesté se peut assurer et ftiire connoitre à tout le monde que le roi n'a aucun dessein de faire conquête en ItaUe, mais seulement d'empêcher que M. de Mantoue soit dépouillé, s'il a le temps de ce faire. Sa Majesté se porte fort bien, grâce à Dieu. »

Le passage étant forcé, le duc de Savoie fut obligé^ s'il ne voulait perdre ses Etats, de s'unir au roi de France ; Richelieu donnait ainsi à l'Italie une haute idée de la puissance des armes de Louis XIII, car il avait parfaitement réussi dans la merveille du Pas de Suze. Le 22 mars, il étrit encore à la reinemère : « Cette lettré avertira Votre Majesté que madame la princesse de Piémont arriva hier au soir. Le roi la fut recevoir jusqu'auprès de Bussolens, oii il avoit fait mettre en deuxheux différents son armée en bataille. Les troupes parurent les plus belles qu'on ait jamais vues; le roi fit merveille, leur faisant faire diverses figures avec autant de facilité que le pratiquent les personnages d'un ballet. » L'entrevue, comme on le sent, devait aboutir à un traité de paix. Les Etats de Savoie étaient à la discrétion des soldats de France : comment auraient-ils pu résister à ces vaillantes armées, véritables compagnies du diable, comme les appelaient les montagnards?: «M. de Savoie promettoit, tant pour la présente occasion que pour l'avenir, de donner libre passage par ses Etats aux troupes du roi, pour aller dedans le Monferrat et au secours de Cazal, et fournir les vivres nécessaires à l'armée du roi. M. de Savoie promet aussi d'entrer dans la ligue avec Sa Sainteté, Sa Majesté la république de Venise et M. de Mantoue, pour la défense de leurs Etats et

» Mss. de Bûlliuue, vol. col. 9319, loi. 82.

MAZAUIN ET LA FUO.NDE. 315

lo repos de l'Italie. » Ce traité de confédération, auquel le duc de Savoie élait forcé d'adhérer contre la maison d'Autriche, se négociait activement à Venise, et il était signé lo 8 avril, entre le pape Urbain VIII, la république et le duc de Manloue. Il accomphssait l'œuvre de Richelieu en Italie, c'est-à-dire qu'il y établissait hautement l'inlluence française en opposition avec la maison d'Autriche et l'Espagne campée dans le M.lanais. Par ce traité, le pape devait fournir 8,000 hommes de pied et 800 chevaux; Sa Majesté Très Chrétienne 20,000 hommes de pied et 2,000 chevaux ; la Sér. république de Venise 12,000 hommes de pied et 1,200 chevaux ; et le duc de Mantoue 5,000 hommes de pied et 500 chevaux, dans ce dessein d'une alhance^. Ce hardi passage du Pas de Suze, la délivrance de CazaI, avaient eu un grand retentissement en France et en Europe même; on ne parlait que de la valeur personnelle de Louis XIII et de son impétueuse noblesse, nation héroïque de gentilshommes qui se précipitaient gaiement au-devant des mousquetades. Il y avait eu des efforts inouïs que les poètes aimaient à comparer au passage des Alpes par Annibal, ou à la fabuleuse expédition des Argonautes. Les canons avaient été portés à dos de mulets, les boulets et munitions dans des hottes ; on avait pris à vol d'aigle les côtes escarpées, les forteresses impénétrables. Le Mercure de France est tout rempli de sonnets, de poésies retentissantes en l'honneur du roi et des gentilshommes qui l'avaient servi de leur épée au pays des Alpes.

Les batailles n'étaient point finies pour ces gentilshommes; d'autres périls les attendaient. Dès que le duc de Rohan et les huguenots du Languedoc avaient vu le l'oi s'éloigner de La Rochelle et porter toutes les troupes vers l'Italie, ils s'étaient encore une fois réunis en assemblée générale, pour délibérer sur les moyens d'organiser militairement leurs Eglises. La prise de La Rochelle avait sans doute imprimé un moment de terreur parmi les calvinistes; mais la belle et longue résistance de cette cité, les dangers qu'avait courus l'armée du roi, les maladies qui l'avaient accablée, tout faisait croire au duc de Rohan et à ses amis qu'une ligue générale des Eglises du Languedoc contre lacouionnede France pourrait avoir un

1 19 avril 1G29. Mss. Dupuy, vol. 4G3.

370 lilCIlKLlKL',

iiolal)lc lésullal pour la Corce cl rindr-pendance du calvinisme. Les bases de celle nouvelle ligue (Haienl larges : il s'agissait encore d'une fédéralion républicaine, d'une séparation d'avec le royaume. La Loire eût servi de frontières; les Pays-Bas et leur constitution étaient le type et le modèle de cette organisation. Rien n'eût été plus facile que la séparation du midi et du nord dans la monarchie : les vieilles haines de populations l'eussent favorisée. L'organisation d'une république des Albigeois, d'une fédéralion des Cévennes eût été une chose possible 'dans les limites de l'antique Languedoc; on y parlait une langue particulière, les mœurs n'avaient rien de semblable : les fervents huguenots eussent organisé là, sous le duc de Rohan, la même forme d'administration que les Pays-Bas hollandais sous le prince d'Orange. Les provinces du midi se fussent séparées de la France du nord, comme la Hollande et la Frise s'étaient divisées des Pays-Bas catholiques.

Quand ce plan eut été arrêté parles députés des Eglises réunis à Nîmes, Henri de Rohan, selon sa coutume, s'adressa au roi d'Angleterre, à ce Charles P^ qui s'était un moment placé à la tète des Eglises calvinistes. Mais alors les temps étaient changés : Henriette-Marie de France avait pris un grand ascendant sur son mari ; le conseil du roi, sans s'être prononcé pour les catholiques, les avait tolérés publiquement. Le parlement résistait en vain à cette invasion des idées catholiques : Charles I*^"" l'avait brise; la prérogative royale s'exerçait toutepuissante sous l'inlluencc d'une faible femme et de Richelieu qui en dirigeait la main. De touchantes plaintes étaient adressées par le duc de Rohan à Charles 1"; il lui exposait les griefs de toutes les Eglises de France. A toutes ces plaintes, Charles répondait : « Monsieur le duc de Rohan, je me suis trouvé dans la nécessité de congédier mon parlement dont j'attendois quelque subside; je suis bien fâché de ce que l'état présent de mes affaires ne me permet pas de fournir de l'argent à ceux de votre parti et d'envoyer une flotte à leur seccurs. » s'il y avait ainsi refus delà part de Charles P"", les négociateurs huguenots étaient plus heureux auprès de l'Espagne. C'était sans doute une étrange association que celle d'une conroinic (JIM rcpiét^entail le prmcij)e ca'hulique, avec le chef dus

MAZAIllN 17r LA FUONDK. :j77

réformateurs; mais ridée politique présidait seule à celle niliance. De quoi s'agissait-il ? De se venger de la protection qu'Henri IVetLouisXllI avaient prêtée à la république hollandaise. Le conseil- du Louvi'e s'élait-il abstenu d'encourager la rébellion des sujets espagnols dans la Flandre? Si la France avait voulu fonder une république au nord, comme pour assuier* ses frontières, pourquoi l'Espagne ne seconderait-elle pas la lé- ])ublique méridionale des huguenots s'étendant jusqu'aux l^yi'énées? En ce moment, d'ailleurs, Louis XIII, à la veille d'une invasion dans l'Italie, se précipitait sur le Milanais, et attaquait ouvertement l'Espagnol devant Cazal ; pourquoi dès lors tant de ménagements? Ainsi laisonnait la cour d'Espagne, et une négociation sérieuse s'engagea, soit à Madrid, soit à Nimes, pour fournir des subsides et doublons à la république mérid onale des huguenots. L'envoyé du duc de Rohan se nommait Clauzel; il s'était rendu à Madrid auprès de Philippe IV. Les bases de l'arrangement existent encore : le roi catholique piomettaitde payer 600 mille ducats d'or, moyennant lesquels le duc de Rohan entretiendrait 12 mille hommes de pied et 1200 chevaux, pour faire telle diversion qu'il plairait au roi d'Espagne en Languedoc, en Dauphiné, en Provence; il s'engageait de plus à ne faire aucun accommodement sans sa volonté, et à rompre avec le roi très chrétien, dès que Philippe IV voudrait déclarer la guerre à la France. Dans son mémoire adressé au roi, Clauzel, l'envoyé du duc de Rohan, prévoyait le cas possible du triomphe absolu de la république méridionale des huguenots : «Si M. de Rohan et ceux de son parti peuvent devenir assez forts pour se cantonner et pour former un Etat particulier, en ce cas ils promettent la liberté de conscience et le libre exercice de leur religion aux catholiques, lesquels jouiront de tous leurs biens présens et à venii", et ne seront pas plus chargés que les autres des impôts et des taxes'. »

Larépubliqueprojeléedaignait promettre toléranceaux catholiques, s'engageant aussi comme un état indépendant à l'égard d'une autre souveraineté. Le traité fut signé le 5 mai 1G29, jnir Clauzel au nom du duc de Rohan, et par un secrétaire d'état du roi d'Espagne. Des connnissaires français l'interceptèrent, et Ri-

> Archives do Simancus, cot, A G3,

378 UICHELIEU,

chelicu put s'en procurer copie ; ce qui Téclaira complélemcnt sur les desseins secrets des huguenots. Dès lors, sa résolution fut prise; il se hâta de terminer l'expédition d'Italie, et de porter toutes ses forces vers le Languedoc. Son armée, pleine tJ'ardeur et de courage s'élevait à plus de 50 mille hommes, lesquels étaient répartis en six troupes sous le duc de Mont-, morcncy, le prince de Gondé, le maréchal d'Estrées, les ducs d'Épernon, de Ventadour et le comte de Noailles;i'artillerie s'élevait à 50 canons, nombre très considérable alors, car c'était un grand embarras que ces longs canons et couleuvrines sur leurs affûts immobiles. Ces forces si formidables indiquent les craintes que les armements des huguenots inspiraient toujours à Richelieu ; l'alliance avec l'Espagne surtout le préoccupait ; l'Espagne serait pour les huguenols</iu Languedoc ce que l'Angleterre avait été pour ceux de La Rochelle, et avec* plus de facilité encore : il ne s'agissait que de traverser les Pyrénées! il n'était pas nécessaire d'armer des flottes, d'obtenir un vote de subsides, embarras que la monarchie espagnole n'avait point à subir dans ses résolutions souveraines. Les calvinistes, sous le brave duc de Rohan, s'organisaient en confédérations municipales et militaires ; l'important était d'établir un centre commun, d'éviter ces traités particuliers par lesquels chaque ville faisait ses conditions propres, stipulait ses avantages personnels. Le duc de Rohan, avec sa ferveur religieuse, convoqua une assemblée de toutes les Églises du Languedoc à Nîmes ; cette assemblée fut nombreuse ; on y délibéra sur la résistance des villes réformées, sur la défense des cités, sur les moyens de guerre, et après avoir proclamé la nécessité de s'organiser, les huguenots prenaient les armes, parce que les actes du roi n'avaient rien qui protégeât le bien général des Églises, « preuve manifeste que nos ennemis ne pensent qu'à rompre notre union, et à rendre nos édits inutiles. Si nous aimons sincèrement la gloire de Dieu, le salut de nos Églises, la liberté de nos consciences, la sûreté de nos biens et de notre vie, prenons extrêmement garde à éviter le piège qu'on nous tend. Mettons notre confiance en Dieu. Pourvu que notre corps demeure toujours bien uni, nous pouvons espéier (lu'il se relèvera, j)ai' la favorable assistance de ceux qui en

MAZAUIN ET LA FUUNDE. 379

prennent la défense en mains. » Henri de Rohan, créé une seconde fois chef et généralissime des Églises calvinistes, se liàla de faire des levées d'hommes, d'exiger les subsides de l'Espagne et le traité reçut un commencement d'exécution. Henri parcourut les Cévennes, excita les paysans aux armes. Les émissaires que Richelieu avait répandus sur tous les points du Languedoc avaient fortement ébranlé les résolutions des habitants des villes: «car on n'en voulait point, disaient-ils, au culte, à la liberté du prêche, à la réformation en tant que croyance. Ce que désirait le roi, ce que voulait le souverain, c'était l'obéissance du sujet, le respect pour la couronne, la rupture surtout de ce système de relations à l'extérieur qui invoquait les Espagnols à l'appui de la rébellion. » Beaucoup de villes n'étaient pas décidées à se jeter de nouveau dans les périls de la résistance, véritable guerre civile. Ne savait-on pas les forces de l'armée royale?

Cette armée se réunissait pendant ce temps à Valence; le roi la conduisait en personne de Suze en droite ligne ; il passa le Rhône, pénétra dans le Vivarais, et investit Privas d'abord, avec les troupes du maréchal de Schomberg et du duc de Montmorency. Quelques jours après, Richelieu et le maréchal de Bassompierre vinrent le joindre avec l'armée d'Itahe. Il faut entendre ici le duc de Rohan se lamenter sur cette situation du Languedoc : «Six armées, qui faisoient plus de 50 mille hommes, fondent sur nous en même temps, avec 50 canons, avec assez de poudre pour tirer 50 mille coups, et avec les provisions de vivres nécessaires à celle qui devait agir dans le Bas-Languedoc. Ce fut alors que les émissaires de la cour dans nos villes reprirent courage, et proposèrent des accommodements particuliers afm d'empêcher une paix générale. Chacune des grosses communautés attaquée par le dégât demahdoit que j'amenasse une armée à son secours, et menaçoit de traiter avec la cour en cas de refus. Je ne trouvai pas un homme dans le Languedoc ni dans les Cévennes qui voulût se charger de défendre les villes d'Alais et d'Anduze lorsqu'elles furent menacées d'un siège, à moins que je ne m'y enfermasse moi-même. Les assemblées de diverses communautés se formèrent sous mi's yeux et malgré moi pour demander leur

■iM) lUCHKLIKl',

accommodemcnl particulier; il lullul les dissiper par une assemblée provinciale, cl leur promettre que si celle-ci n'obtenoit pas une paix générale, chaque ville pourroit négocier la sienne. Presque tous les principaux du parti cherchoient querelle entre eux, ou bien avec moi. Plusieurs s'accommodent, et tous ne pensent qu'à sauver leurs personnes et leurs biens du iiaulivi>e. Aucun ne se met en peine de l'intérêt général de nos Églises. »

Ces plaintes du duc de Rolian étaient bien fondées. Les communautés du Languedoc, adroitement divisées par les émissaires de Richelieu, n'étaient point capables de résister aux six armées qui envahissaient successivement leur territoire : le maréchal d'Estrées marchait sur Nîmes ; le prince de Condé et le duc d'Épernon s'avançaient en toute hâte sur Montaubaii ; les terres de Castres étaient envahies par l'armée du duc de Yenladour, et le comte de Noailles assiégeait Milhaud, tandis que l'armée du roi, sous Richelieu et Bassompierre, pressait Privas et menaçait les Cévennes. A toutes ces forces réunies, le duc de Rolian ne pouvait opposer que 12,000 hommes, qui prêtaient garnison à quelques villes, ou caracolaient autour des tentes royales. Privas était commandée par Saint-Andréde-Montbrun, de cette race si fameuse dans les guerres religieuses du xvF siècle^ à Grenoble et dans le Lyonnais. Privas soutint un siège ; les enlants perdus de l'armée royale entrèrent pêle-mêle dans la ville, commirent toutes sortes d'excès, si bien que les huguenots disaient : «Que faire? Si l'on se rend à discrétion, on est pendu : mieux vaut périr encore par le feu que par la corde. » Le massacre de Privas fut affreux ; et, comme le rapporte le duc de Rohan, il y eut des pendaisons et des conversions. Privas fut livrée aux flammes, les fortifications démolies; et tandis que les trompettes retentissaient pour annoncer que M. de Marillac était fait maréchal de France, un huissier d'armes publiait que jamais Privas ne serait rebâtie, et que personne ne pourrait habiter sur ses ruines qu'avec une permission spéciale du roi. Toutes les villes des montagnes, pleines de terreur, se rendirent, et le roi commença une rapide campagne dans les Cévennes, ce pays de sombres coteaux, de montagnes arides, où le prêche avait trouvé tant de retenu

MAZARIN KT LA l^liONbK. l>>^]

lisscmont. Villes consulaire.^ potitos tours forlifiées, eliâtoaux do nobles, communes de paysans; Alais, Suinl-Ambroisc, Saure, Uzès, Anduze, tout obéit aux formidables armées qui ravageaient la campagne : plus d'espoir pour la cause calviniste que dans une capitulation! Sous la tente royale elle était également désirée. Les armées impériales envahissaient ritalic et menaçaient Mantoue. Dans les brûlantes campagnes du midi, les chaleurs du mois d'août engendraient les maladies parmi les soldats, las de cette guerre dévastatrice. On écouta donc les propositions de M. le duc de Rohan, qui avait rassemblé les notables de son parti à Nimes et à Anduze. La condition première du traité fut la démolition absolue de toute forteresse, muraille de communes, gouvernement de villes, défense de toute assemblée, de sorte qu'il n'y eut plus de possibilité d'établir un gouvernement huguenot au milieu de la France.

Ces idées de république du midi avaient inquiété le cardinal, et il prenait des précautions pour que de pareils dangers ne se renouvelassent plus; moyennant quoi Richelieu se montra facile sur toutes les clauses religieuses. Dès qu'il ne s'agit plus d'un parti politique, il concéda, comme à La Rochelle, la liberté de conscience et la faculté de prêche. Quant au duc de Rohan, on lui fit un don d'argent, en compensation de l'exil qu'on lui imposa. Brave gentilhomme, il dut aller servir à Venise sur ces fortes galères qui faisaient trembler les Turcs et les Barbaresques. Il était alors dans les devoirs de la noblesse de ne point quitter les armes; il lui fallait un ennemi pour donner de bons coups d'épée, même contre le roi, quand ce n'était pas contre l'étranger. La vie de gentilhomme était comme un grand duel ; et c'était déshonneur de mourir mollement couché en son caslel, ridé par la vieillesse avec son faucon au poing et son lévrier aux pieds. Montauban seule ne voulut point consentir au traité d'Anduze. La marche d'un corps d'armée et quelques jours de siège suffirent i)our amener une adhésion. Richelieu fil son entrée publique dans Montauban ; le peuple se pressait au-devant de sa litière en criant : Vive le roi et le grand cardinal! Le consistoire des ministres vint pour le haranguer, et le prince de l'Église romaine l'accueillit avec une grande bienveillance: «f Messieurs, dit-il, ce ifest point

;iS2 UICHELIKIJ,

commQ corps ecclésiasliqiio ni poliliquo quo je vous reçois, mais comme gens de IcUics. Je ne liiis aucune dilïcrence entre les sujets du roi, si ce n'est à cause de leur fidélité. Sa Majesté ne désire rien tant que de voir tous ses sujets réunis dans une même créance, et elle se croira heureuse d'y" contribuer non seulement par son travail, mais, s'il le faut, aux dépens même de sa vie ; et en attendant qu'il plaise à Dieu de les éclairer, elle les assure de sa bonne volonté, les priant d'y compter pour le présent et pour l'avenir '. »

Quelles que lussent les douces paroles de Richelieu, il n'en persistait pas moins dans son idée fixe, la démolition de toutes les places fortifiées du parti huguenot. Les paysans des Gévennes, les pauvres communaux du Languedoc furent requis de toutes parts, et ils durent démolir, en présence du cardinal, les belles murailles, les tours antiques, le beffroi de la commune, riiôtel-de-ville même, tout ce qui, en un mot, faisait la force des cités. Oh I que de pleurs versés dans le Languedoc et sur les stériles montagnes des Cévenncs ! Des paysans préférèrent la mort plutôt que de porter une main sacrilège sur les monuments élevés par leurs ancêtres. Parcourez aujourd'hui encore ces provinces, et vous verrez de ces fragments de tours s'élevant au milieu des ronces sur les collines ; vous verrez ces pans de murailles en ruines, ces ogives où pendait la cloche du manoir, ces créneaux demi-moresques du temps des invasions sarrasines ; tous ces débris, c'est Richelieu qui les a faits pour accomplir sa pensée, l'unité d'obéissance dans la monarchie. De ce dernier édit de pacification date la chute du système politique des huguenots en France; ils passèrent d'une condition indépendante au devoir le plus absolu ; d'une organisation presque républicaine à la sujétion monarchique. Il y eut encore des calvinistes, mais il n'y eut plus de parti calviniste fortement lié sous un chef. Cette décadence remontait à une longue date : dès le moment que les huguenots avaient renoncé à leurs villes de sûreté, qu'ils avaient consenti à se dépouiller de ce qui faisait leur force et leur indépendance, ils avaient par cela même hâté leur ruine. Richelieu ne les avait point attaqués de front : il avait temporisé, brisant une à une

ï Mémoires de Bassompierre, tom. ni, ann. 1629.

toutes leurs ressources; et puis, quand le jour arriva pour frapper, il les écrasa par une masse de forces invincibles. Le parti huguenot, à son tour, se montra plus ardent qu'habile ; il organisa le projet hardi d'une république, et ne sut pas déployer assez d'énergie pour le mettre à exécution ; il se divisa, se morcela ; ses capitaines et ses chefs firent leur paix à part, trahirent la cause de leurs coreligionnaires, et tout cela sans remords. Les villes traitèrent une à une, ne s'entendirent jamais fortement par une résistance simultanée ; il en résulta un affaiblissement successif pour la cause calviniste, et puis son inévitable ruine. Il faut dire également que les alliances contractées par les huguenots à Textérieur n'eurent pas les résultats qu'ils en espéraient ; si l'Angleterre et la Hollande eussent prêté main-forte à leurs frères de France, jamais cette grande décadence ne les eût atteints. La Hollande n'osa point rompre ouvertement avec Louis XIH, et l'Angleterre, incertaine, se borna à la rapide expédition de l'ile de Ré sous Buckingham, et plus tard sous Lindsey. La pensée d'une république méridionale protégée par l'Espagne était d'une facile exécution ; mais le cabinet de Madrid, comme dans toutes les circonstances, négociait beaucoup et n'agissait pas. Une armée espagnole, qui eût passé les Pyrénées pour secourir le duc de Rohan, aurait assuré l'établissement d'une organisation municipale et fédérative dans le Languedoc : elle aurait ainsi vengé contre Louis XIII le secours que Henri IV avait porté aux Pays-Bas révoltés contre Philippe IL

Bien que le roi fût absent, Paris, la bonne ville, était encore la tête et le chef du système municipal en France. Sa prévôté et son échevinuge avaient été restreints par la législation monarchique de Henri IV ; mais, sous la minorité de Louis XIII et la régence de Marie de Médicis, Paris avait reconquis quelques-uns de ces beaux privilèges enluminés depuis le xiv^ siècle sur des chartes en parchemin. Ses embellissements en faisaient le diamant et l'escarboucle des villes de France. La place Royale était entièrement achevée ; de larges maisons en forme florentine, en moellons rouges, en épaisses arcades ; un beau treillis de bois : deux fontaines jaillissantes, ornaient la perle du Marais. A c(Mc était l'hôtel des Tournclles, renommé sous

Clinr'osVlî potir f^osvaslcsjardins ploins (lobons poiriers ol rorisii'i's, son parc verdoyant, si l)icn que loulcs les lues envij-onnantes en avaient pris leurs noms : la Cérismjc, Beau Treillis et Varc Royal; puis, tout au long, la bruyanle rue Saint-Antoine, garnie de miroitiers de Venise, dans laquelle rue se voyait l'hôtel de M. de Sully, vieux avare qui avait autant de manoirs et de maisons qu'il y avait de jours dans l'année. Plus loin se déployaient les nouvelles maisons de l'Ile Saint-Louis, environnée de quais en pierres carrées et larges que M*^ Marie, bourgeois, avait fait construire à ses frais, sur privilège royal, ainsi que le pont jeté sur la Seine, tout auprès du quai des Tournelles. Cette enceinte étroite de l'île était bâtie en hôtels tout neufs, et les formes des rues simulaient une grande croix, en commémoration du signe du Rédempteur. Derrière l'île Saint-Louis se groupait le vieux Paris de Sainte-Geneviève, la colline sainte ; au pied du mont, l'Université, que Richelieu venait de doter, en élevant un nouveau bâtiment à la studieuse Sorbonne ; ses vastes jardins tenaient au Pré-aux-GIercs, oi^i allaient tant se divertir la folle jeunesse des écoles, les étudiants, si connus des taverniers et cervoisiers. Que de cris parmi les bourgeois de Paris, parmi les vieux hommes de la cité, lorsqu'ils voyaient ces beaux jardins successivement disparaître sous le marteau des maçons qui bâtissaient là un nouveau quartier, la rue de Seine, pour aller tout droit aboutir au palais du Luxembourg, avec ses ailes, ses jardins, ses pavillons à la florentine ! Si l'on passait le bac, un peu plus loin, aux Tuileries, au pied du faubourg Saint-Germain, clos de murailles, on pouvait, en longeant la Seine jusqu'au Louvre, traverser le Pont-Neuf, où se trouvait la Samaritaine, toute clinquante de ses sonneries ; c'était là le rendez-vous des amoureux, des ribaudes ; car lorsque le Pré-aux-Clercs fut envahi par les maçons, quel meilleur moyen que de dire aux amoureux tant heureux, y selon la chanson de messire de Pibrac : « Trouvez-vous ce soir en face de la Samaritaine ? »

Tout ce peuple de Paris se livrait au négoce : les rues étaient pleines do fins drapiers, tisserands, bonnetiers, ciseleurs d'or, orf(3vres, faiseurs de haubers, de casques, d'arquebuses. Le peuple était actif, moqueur, avide de nouveautés, avec une pe-

MAZARIN KT I.A l UONDi:. aS;,

lile lontlanco au bruit, au tumulte, à la révolte municipale; car les vieux bourgeois se souvenaient des jours de la L'vj^ne, quand les prévôts, échevins, gouvernaient la cité avec une aussi grande puissance que le roi. Le peuple avait encore ses parloirs, petites tribunes aux harangues, clubs municipaux qui se tenaient au cloitre Saint-Méry ou à l'autre bout de la rue Saint-Martin. L'hôtel municipal de la Grève avait été agrandi; il formait un palais presque aussi vaste que les maisons royales, et on voyait reluire au-dessus un beau portrait d'Henri IV à cheval et un cadran qui marquait exactement les heures, pour la commodité de MM. de la ville; car l'horloge de Saint-Gervais n'était jamais bonne, et le carillonneur, vieux hanteur de tavernes, tintait souvent la cloche à tort et à travers. MM. de la ville avaient besom d'une exactitude précise ; il y avait séance soir et matin : à midi ils devaient gagner leur gîte pour dîner, et jamais ils ne passaient huit heures du so^r au conseil municipal, excepté pour les sérieuses affaires de la ville.

Au-dessus de tous les échevinages était le parlement, vénérable autorité, lorsque toutes ses chambres réunies délibéraient au Palais de Justice. On ne peut dire quelle puissance exerçaient alors les parlementaires : les maisons des conseillers étaient respectées comme un sanctuaire. Quand, dans la rue, les bourgeois rencontraient un président à mortier, un conseiller de la grand'chambre, ou même un greffier des Tournelles, ils le saluaient en descendant de leur mule. A l'époque religieuse, la mellifianle Université était toute influente; dans ce temps procédurier, le parlement avait succédé à l'Université, cà la Sorbonne, qui s'était atraiblie par sa résistance à Henri IV. Le parlement était la seule opposition régulière que l'autorité royale eût devant elle; pouvoir inquiet et turbulent, il obéissait quand la couronne usait de sa prérogative, et se montrait indocile envers le seigneur roi quand arrivait le moment de faiblesse et de minorité. Il fallait voir quelle gravité Messieurs du parlement mettaient dans toutes les actions de leur vie. Les loisirs que leur laissait le palais, ils les employaient à la science, et dans les vacances régulières ils se reposaient en quelques-unes des retraites dos environs de Paris; cai' presque

;]8(; . UICHEIJEI,

tous élaiciil soii^ncurs de bourgs (3l villajTos do la banliouo. Quel ('\ii\i le bourgeois qui no couuaissail pas MM. Pasqiiier, Mole, Séguicr, de Bcllicvre, Lamoigiion, Brisson, et même le conseiller V^oisin, lils du riche et avare Voisin, grellier en la cour, qui s'était engraissé par les rôles et les écritures parcheminées?

Les parlementaires aussi bien que les membres du conseil de ville de Paris ne pouvaient soulïVir la puissance de Richelieu ; cette autorité absolue d'un seul en face de la vieille liberté municipale, déplaisait à tout ce qui se rattachait aux antiques franchises de Paris. Le parlement avait le droit, non seulement de juger, mais d'adm nislrer ; il ^l'avait pas grand respect pour ces ministres qu'un seul jour de disgrâce renversait, et que souvent alors il envoyait au gibet de Montfaucon : le maréchal d'Ancre avait eu toute la puissance, elle parlement avait pourtant condamné sa mémoire, et ordonné que le cadavre de Goncino serait traîné sur la claie, tandis que sa femme, la maréchale favorite, serait décapitée par la main du bourreau. Les vieux conseillers devaient se dire plus d'une fois enlre eux : « Le jour viendra où ce cardinal de Richelieu cachera sa t.He dans l'exil, s'il ne la montre pas sur l'échafaud en place de Grève. » Les échevins et les bourgeois partageaient ces ressentimenls de la magistrature; procureurs, clercs de la bazoche, si fous et si mutins, secondaient le^ avis de Messieurs du parlement ; tous sentaient le poids de cette main de fer qui voulait faire passer la société sous le niveau de sa volonté unique. La classe des écrivains se rattachait presque tout entière aux parlementaires ; si quelques beaux esprits favoris^'S, tels que Balzac, mademoiselle de Scudéry célébraient en prose et en vers la grande politique du cardinal, si tout remplumés de pensions, comme le dit Renaudot, ils exaltaient le nouvel Alcide élouflant Thydre, le doux pasteur conduisant son troupeau dans les bosquets d'Arcadie, ou bien si les flatteries de ruelles costumaient Richelieu en Apollon sur le Parnasse; le plus grand nombre des écrivains, lié au parti municipal et parlementaire, attaquait le cardinal avec toute la vivacité des pamphlets du xvi*^ siècle. J'ai sous les yeux un curieux document qui passe en revue toutes les actions de la vie du car"

MAZAUIN ET LA lllO.NDE. ;J87

cîinal, jusqu'au moment de sa séparation avec la reine ; l'esprit de répoque, les haines populaires y respirent vivaces. « Le cardinal, y est-il dit, ne fut pas sitôt arrivé à Saint-Germain, que le père Joseph et lui, entrèrent seuls dedans un cabinet, où les entretiens furent assez longs, et la marchandise qui s'y débitoit faisoit rire et soupirer en môme temps '. Le père prenant la parole, lui dit : « Monseigneur, je danserois volontiers de joie quand je vois l'adresse avec laquelle Votre Éminence s'est mise en lieu de sûreté. Vous tenez les clefs de la porte, vous pouvez entrer et sortir à volonté. Si ces badauds de Paris pensoient faire les entendus pendant l'absence du roi, ce seroit assez d'empêcher l'arrivée du pain de Gonesse et le beurre de Vannes. Et puis, quel plaisir de faire une rafle de tous ces carrosses pleins de femmes et de filles qui viennent tous les jours faire la promenade jusqu'aux murailles du parc! » Alors monseigneur le cardinal souriant lui répondit : « Mon père, je ne suis pas si sot qu'on le pense : quand j*ai pris la résolution de faire aller le roi à son armée, je trouvai fort à propos, pour l'assurance de ma personne, de ne point trop m'écarter de Paris, qui garde les enjeux et notre bourse, que je tiens pour mille fois plus chère que la personne de Monsieur et du roi même. Dès longtemps j'ai acheté le domaine et la ville de Pontoise, que j'ai fait fortifier. Voilà qui leur sert de bride pour la rivière de Pontoise. Quant à mes points d'appui sur la Seine, je ne connois pas de lieu plus commode que la Bastille et le château de Vincennes, qui sont en état de se défendre trois mois contre une armée royale. Les chefs et les principaux sont créatures que j'ai faites. Néanmoins ne leur fierai-je pas ma personne pendant l'absence du roi. Je me souviens trop bien de l'histoire des barricades et du savetier du maréchal d'Ancre. Le donjon de ce château est assez haut élevé pour considérer à mon aise d'où vient le vent. — Et s'il se donnoit quelque combat, ajouta le père Joseph, et que par un malheur extraordinaire pour vous et pour toute la j'rance, il arrivât une infortune au roi, quelle résolution prendroit Votre

1 « Calolicon français, ou plaintes en colloque entre Uois chàloauxïî, Vincennes, la lUislillc et Bicèlre. » Dihliollièque du Roi, colleclion Fonlanieu, lom. ccccLxxxv et gccclxxxvi.

388 HICHELIEU,

Éiiiiuence? — Je lerois aussiiût miraculeusement descendre une araii,mée dans le potage de Monsieur, répliqua le cardinal, afin de mettre la succession en compromis, et lorsque les cartes seroient bien brouillées, je m'y l'ourrerois à tort et à travers comme le diable dans le tonnerre, pour rompre bras cl jambes à ceux qui ne seroient pas mes amis. Les rossignols comme moi ne se laissent point surprendre à la pipée. »

Ces pamphlets plaisaient au peuple; on les récitait dans les balles, on les chantait aux rues de Paris, le soir, quand le guet ne veillait pas. Quelquefois l'école parlementaire se livrait à de plus sérieuses invectives; elle ne pardonnait pas au cardinal cette administration absolue et sans frein, ce pouvoir qui ne s'adressait pas aux présidents de la grand'chambre pour demander avis et appui. C'est à l'occasion des médailles frappées en l'honneur de Richelieu, collection d'emblèmes et de légendes, que le faiseur de pamphlets Renaudot attaque toute la vie du ministre; «Et quelle fut, cardinal, ton exécrable conduite dans l'affaire de ce pauvre Chalais! Les témoins que lu fis ouïr contre ce malheureux jeune homme, ne les as-tu pas etfiayés, en leur disant que s'ils refusoient, on les mettroit en la place du condamné? Encore es-tu si insolent que d'avoir fait frapper une médaille, avec légende : Tandem vida sequor, que les charlatans de ta sorte ont expliquée ainsi, à savoir que la rébellion vaincue suit le char du roi. Tu veux que nous croyions que ce soit là notre Louis; et pourtant, audacieux, on y voit partout tes marques et tes armes! Tu prétends donc être ce roi dont on voit ici l'ovation? Ces quatre chevaux qui tirent Ion chariot sont tes quatre vertus cardinales : la cruauté, l'ambition, l'injustice et l'ingralitude.»— «Et la vieille Sorbonne, représentée par cette femme, dans la médaille que tu as fait jeter aux fondements de son nouveau bâtiment, tient sa main gauche appuyée sur une Bible et la main droite sur le Temps, disant ces mots : Huic bonâ sorte senescebam, vanité insupportable de te vouloir attribuer l'honneur et la dépense de ce bàtitiment, comme si lu avois tiré l'argent de la bourse de ton grand-père, et non de celle du roi, de la sueur et du sang de ses pauvres sujets! » — « N'es-tu pas si insolent et présornplueux au dernier point, de l'attribuer une médaille où le lis to

MAZAUIN 1-:T la FllONDi:. :].sa

(Jonno tout ce qui ne devoit appartenir qu'au roi ! Ce grand lis repièsenle le roi Louis, dis-lu, devant lequel s'inclinent les quatre autres, plantés aux quatre coins du monde; mais c'est plutôt une allégorie déguisée en Thonneur de ton ambition, puisque lu as osé dire à un ambassadeur que tu te donnerois volontiers au diable s'il pouvoit te faire monarque du monde ! » — (( Quel est ce globe terrestre environné de mers ? La France, soutenue partes mains, n'est-ce pas? Gomme si tu étois le seul appui de l'État !» — « En effet, malicieux cardinal, le ciel un jour, ne pouvant souffrir l'horreur de tes crimes, te fera présent d'une corde pour couronner les travaux de ta vie : rétribution digne de la gloire que tes bonnes œuvres t'auront acquise. Ainsi verrons-nous finir heureusement les actes de ta comédie, sans aller à l'hôtel de Bourgogne. » Ces aigres pamphlets et ces invectives avaient une grande popularité à Paris et dans les provinces. Toutes les fois qu'un pouvoir se pose dans les conditions d'une unité inflexible, il heurte et fatigue tout ce qui s'agite autour de lui ; les parlementaires, pas plus que le peuple de Paris, n'étaient habitués à l'obéissance absolue. Les bourgeois aimaient à discuter, à gloser sur les actes de la cour, dans leurs parloirs et dans leurs réunions d'hôlelde-ville. Il n'est donc pas étonnant que ces pamphlets contre un premier ministre impérieux obtinssent une bruyante approbation parmi toutes ces classes inquiètes.

Richelieu n'ignorait pas l'état de l'opinion publique à son égard. 11 n'y avait de populaires à Paris que Marie de Médicis et le duc d'Orléans, parce que tous deux représentaient les griefs d'une opposition irritée, tous deux personnifiaient les mécontentements des masses. Le cardinal craignait aussi l'influence de la reine-mère et du duc d'Orléans à la cour; il crut devoir répondre à tous ces pamphlets par une longue exposition de sa conduite et des services qu'il avait rendus à la royauté depuis qu'elle lui avait confié les destinées de la monarchie : « on avait deux fois vaincu la ligue huguenote; La Rochelle, ce dernier boulevard du parti calviniste, avait reconnu l'autorité du roi ; les villes du Languedoc avaient fait leur soumission ; les factions dans l'État étaient calmées ; de plus, les armées royales avaient conquis à la pointe de l'épée une haute influence en

■■)\)0 UICHKLIEL',

Italie ; la maison d'Aulriclu était maintenue dans le plus grand respect ; l'Espagne intriguait, mais n'était pas à craindre. A l'intérieur du royaume, des économies avaient été faites, la régularité partout établie. Un tel ordre, créé au milieu du chaos, itvait dû exciter des mécontentements ; la noblesse turbulente devait se plaindre; le ministre allait même trouver des ennemis dans la propre cour du roi, au sein même de sa famille : c'était la condition des devoirs qu'il s'était imposés. Il fallait bien subir les haines que ses services à la couronne devaient soulever i. » Ce Mémoire fut lu par Richelieu à Louis XIII, et reçut son approbation. Depuis deux années le cardinal exerçait par le fait les fonctions de premier ministre, mais il n'en avait point reçu oliiciellement le titre. Une ordonnance royale enregistrée au parlement le lui conféra. Ce témoignage de la confiance du roi était bien nécessaire, car le pouvoir du cardinal allait être soumis à de nouvelles épreuves.

Les mécontentements de Marie de Médicis contre Richelieu remontaient déjà à plus d'une année. La récente expédition du Pas de Suze en avait été plutôt le prétexte que l'origine. Il était naturel, dans la situation où se trouvait Marie de Médicis avec Richelieu, que dès que ce ministre se sentirait assez fort pour agir seul, il n'hésitât point à se débarrasser de toute sujétion politique. La reine-mère, de son côté, ne trouvant plus dans le cardinal ce caractère docile et obéissant des premiers jours de son pouvoir, devait traiter comme une ingratitude la position plus haute et plus libre que le ministre s'était faite. Au retour de l'expédition de Suze, déjà ces ressentiments éclatèrent. Quand le cardinal revint de sa belle prouesse d'Italie et de sa campagne contre les huguenots du Languedoc, la foule des courtisans était accourue au-devant de lui jusqu'à Nemours; on comptait parmi cette multitude brodée et dentelée, les cardinaux de Lavalette et de BéruUe, les ducs de Longueville, de Chevreuse et de Montbazon, les comtes de Saint-Pol et de La Rochefoucauld. Do Nemours, le cardinal fit la route dans sa litière douce et couverte jusqu'à Fontainebleau, suivi des maréchaux de Rassom pierre, de Schombêrg et de Marillac. A son arrivée il mit pied à le re clicz la rcine-mèic. Marie de Médicis

* x^lliEUY, Uccucil sur llkiiclicii, ad unn. 1G29.

MAZAULN ET J.A FK()M)E. 391

le recul avec froideur, et lui adressa à peine quelques paroles. Richelieu devint tout rouge; il ne put même se contenir dans de justes limites; et lorsque la reine lui dit : «Monsieur, comment vous portez-vous? » le ministre répondit : « Je me porte mieux que beaucoup de gens qui sont ici le voudroient. » Marie l'ut piquée : puis, jetant les yeux sur le cardinal de Bérulle, qui avait substitué à la robe du cardinalat un petit habit court et des bottines blanches, la reine se prit à sourire. Richelieu s'approcha d'elle, et avec cette familiarité que lui donnaient d^ vieilles relations, il lui dit : « Je voudrois être aussi avant dans vos bonnes grâces que le cardinal de Bérulle.— Oh ! monsieur, répondit sèchement la reine, je ris du haut-de-chausses extraordinaire de M. de Bérulle. » L'arrivée du roi mit fin à cette scène difficile pour tous les acteurs. Louis XIII traita le cardinal de Richelieu avec beaucoup d'afîection; il négocia personnellement le raccommodement de son ministre avec Marie de Médicis ; trêve bien plutôt qu'un traité de paix. Marie consentit à garder la marquise de Gomballet pour dame d'atour, et le sieur de la Meillerays pour capitaine de ses gardes; et Richelieu écrivit à la reine une lettre si soumise, si respectueuse, qu'il n'y avait plus moyen de se fâcher contre lui. Il l'apporta en personne, tléchit le genou devant la reine-mère comme aux jours de sa puissance, et lui baisa les mains avec un transport que les pamphlets de l'époque attribuaient à un autre sentiment qu'à la déférence respectueuse. ' La négociation avec la reine-mère touchait à sa fin lorsqu'on apprit que Gaston d'Orléans, Monsieur, avait quitté la cour pour se rendre en Lorraine. Le cardinal de Richelieu avait fait de grandes concessions au prince, frère du roi, pour l'attirer à ses intérêts ; il avait présidé à son mariage : malheureuse union qui n'avait pas duré plus d'une année, car la princesse de Monlpensier était morte en couches. Si Gaston avait reçu un bel apanage, à qui le devait-il, si ce n'était à Richelieu ? Mais tout cela ne suffisait point au jeune prince, ses pensées s'êlevaiant plus haut; si près du trône, il pouvait bien songer quelquefois à l'obtenir. Prince inconstant et léger, Gaston était sous l'influence d'un conseil de favoris auquel présidait Puy-Laurens: jamais esprit plus hardi et plus faible en même temps que ce

■vn jji(:iii<:Mia',

duc (J'OrIrans ; il se jclail un jour avec toute iuiprudencc dans une entreprise ; le lendemain le repentir arrivait, les craintes, la peur, et, avec cela, les aveux, la trahison envers ses amis. Gaslon s'était épris d'une jeune vX gracieuse fdle du nom de Marie, de la maison de Mantoue ; il la voyait chez la princesse de Condé. Il passait des journées entières avec elle, et on craignait même qu'il ne l'épousât, «tant ses beaux cheveux noirs, pour nous servir de l'expression galante de Richelieu dans sa correspondance, avoient servi de liens à son cœur.» Leduc d'Orléans, toujours en rapport avec l'ambassadeur d'Espagne à Paris, en recevait des subsides; il pressentait souvent le cabinet de Madrid sur la réception qui lui serait faite au cas oii il se trouverait réduit à chercher un asile sur les terres d'Espagne, pour fuir l'autorité de Richelieu. Le marquis de Mirabel parle, dans une dépêche, de l'intention que lui avait déjà manifestée le duc d'Orléans de passer dans les États du roi catholique, par suite des dégoûts qu'il éprouvait de la part de son frère. Sur cette dépêche le conseil d'État, à Madrid, délibéra longuement, et les archives de Simancas contiennent les acics de résolution^ : «Le marquis dira au duc d'Orléans qu'il n'est pas un coin de terre, dans le royaume de Sa Majesté Catholique, où il ne fût reçu avec plaisir et reconnaissance. Il trouvera en Flandre principalement tous les secours nécessaires pour seconder ses justes desseins. Si, après cette explication, le duc penchoit pour se retirer en Lorraine, il ne faudroit en aucune, manière l'en dissuader. D'une part, nous l'avons toujours à peu près sous notre main dans les États du duc de Lorraine; de l'autre, il est des gens qu'il faut avoir l'air de laisser agir à leur guise, pour les amener plus tard à notre vouloir. Ce qu'il faut surtout recommander au marquis de Mirabel, c'est qu'il hâte le dénoûment de cette affaire, et qu'il fasse en sorte que le duc prenne une détermination prompte, tout en usant du secret et de la prudence nécessaires. »

Gaston d'Orléans, décidé à se retirer chez le duc de Lorraine, à l'instigation de l'ambassadeur d'Espagne, s'enfuit secrètement pour chercher un asile dans cette province, sous la protection du duc, qui l'accueillit avec magnificence. Gaston

1 Archives do Simancas, col. A 47'.

MAZAlllN ET LA FU()M)E. VM

éliiil présumô liérilier de la couronne de France; la maison de Lorraine avait besoin d'un appui : elle était la souche de la race des Guise, et la race des Guise, après ses gloires et ses malheurs de la Ligue, avait porté loin sa déférence et son respect pour les Bourbons. Aussi le duc de Lorraine accueillit Monsieur avec l'expression du plus profond dévouement; il resta le chef découvert devant lui; il ne voulut s'asseoir qu'avec sa permission. L'Espagne lui avait donné des instructions secrètes pour gagner tout à fait Monsieur à ses intérêts. Pouvait-on se fier à ce prince inconstant, qui abandonnait une cause pour l'autre avec autant de facilité qu'il changeait de justaucorps? A peine Gaston fut-il en Lorraine, que Richelieu manda auprès de Monsieur le cardinal de BéruUe, pour négocier son retour. Gaston d'Orléans désirait un gouvernement de province , comme les 111s de France au xv*^ siècle : par exemple, la Champagne ou la Bourgogne en apanage. C'était là un grand moyen de guerre civile, le retour vers ce système de division et de morcellement que Louis XI avait combattu avec violence. On fit des offres nombreuses à Gaston d'Orléans ; enfin le maréchal de Marillac fut plus heureux que le cardinal de Bérulle ; on lui adjoignit le duc de Bellegarde, et ils purent persuader à Monsieur qu'il devait se contenter des châteaux d'Orléans et d'Amboise, avec dix mille livres de rentes, à prendre sur le domaine de Valois , et cinquante mille écus d'argent comptant. Le 2 janvier l'accommodement fut signe : Monsieur promit de rentrer à la cour, d'obéir en tout au roi et à la reine-mère. Trêve encore de peu de durée ; car Gaston d'Orléans, comme Marie de Médicis, ne pouvaient souffrir l'autorité de Richelieu. Sous les formes les plus respectueuses, le ministre ne tenait compte ni des volontés du prince, ni des remontrances de Marie de Médicis. Cette trêve était commandée : le roi se décidait à marcher une seconde fois en Italie par la Savoie ; il fallait laisser la cour paisible au moment oi^i l'on s'engageait dans une guerre incertaine. Monsieur consentait à suivre le roi dans son expédition ; Marie de Médicis demeurait à Paris, dans le but de maintenir le peuple, qui l'aimait. De toutes parts la noblesse levait ses compagnies, et se dirigeait en masses vers les Alpes.

Le duc de Savoie s'était d'abord prononcé pour la Franco; mais lorsque le maréclial de Créqui vint le sommer, au Jioni du cardinal, d'unir ses forces à celles du roi pour repousser les impériaux, le duc de Savoie répondit par des excuses vagues, déclarant qu'il ne prendrait aucune part à cette guerre entre deux puissants États. Le cardinal de Richelieu prévoyait bien la réponse du duc de Savoie ; il donna ordre à toutes les troupes qui se trouvaient avancées sur plusieurs points de la frontière de se concentrer vers le Piémont, et d'abandonner les tètes de lignes que les Espagnols et les impériaux pouvaient couper. La guerre contre le duc de Savoie fut résolue, parce que ce n'était que par la victoire qu'on pouvait entraîner ce petit prince dans un mouvement offensif contre l'Empire. Il en était des ducs de Savoie comme des ducs de Lorraine : on ne les poussait à la suite des armées françaises qu'après avoir occupé leur capitale. La responsabilité de cette guerre allait toute entière reposer sur Richelieu, et c'est pourquoi il demanda au roi une grande autorité, si Sa Majesté ne venait pas elle-même commander ses armées. Le cardinal sollicitait le titre de lieutenant-général du roi, représentant sa personne dans l'armée d'Italie; et cette dignité avec des pouvoirs si étendus, que les courtisans disaient avec esprit, « que Louis XIII ne s'était réservé que la prérogative de toucher et de guérir les écrouelles. » Le cardinal, à l'appui de sa demande, développait, dans un mémoire, une longue série d'idées : « Je ne doute pas, disait-il, que beaucoup d'autres n'aient autant d'affection que moi de servir en ces occasions, et peut-être plus de capacité; mais la considération en laquelle m'ont mis la bienveillance de Votre Majesté, et les succès que les affaires ont eues depuis que je sers en ses conseils et en ses armées, fait que nul autre ne peut, à mon avis, entreprendre cette affaire. Tous les chefs et ofTiciers de l'armée iront à leur charge s'ils me voient partir; l'argent ne demeurera pas en arrière; il sera fourni à temps : enfin , portant l'ombre dii roi , tout ira avec la célérité possible. Je sais que les plus raffinés courtisans ont pour maxime d'être le moins qu'ils peuvent absents de leur maître, et jugent que les grands sont esprits d'habitude auprès d(Squels la j)i('scnce fait beaucoup. Je sais enfin que

MA/A11L\ i:T LA FilO.NDi;. ;{!)5

je m'expose à plusiours accidcnls , dont les moindres sont ceux que Ton considèr(î d'ordinaire à la guerre ; mais puisqu'un serviteur n'est pas tel qu'il doit être, s'il ne sacrifie tous ses intérêts à ceux de son niaitre lorsque l'occasion le requiert, toutes ces considérations ne m'empêcheront pas de marcher. »

Deux lettres patentes du roi, à la suite de ce Mémoire, constituèrent Richelieu lieutenant-général des armées en Italie, avec tous les pouvoirs qui se rattachaient à ce commandement : obéissance de tous les gentilshommes, même des maréchaux. C'était la connétablie, sans montrer à l'armée un cardinal revêtu de la cuirasse et portant la lourde épée des Montmorency ; la campagne finie, le général redevenait clerc et premier ministre. Des troupes nombreuses se réunissaient. Un document curieux porte l'armée à neuf régiments : Picardie, Piémont, La Tour, Sainl-Pol, Phalsbourg, Hombourg, Champagne, d'Efiîat, Normandie. Six aulres régiments, formant 8,600 hommes, se rassemblaient dans la Champagne pour repousser les impériaux au cas où ils feraient quelques tentatives sur ce point de la frontière de France. En même temps, des plaintes furent adressées directement à l'ambassade espagnole sur les mouvements que les troupes de l'empereur opéraient en pleine paix : « La nouvelle de l'arrivée des troupes de l'empereur sur les frontières d'Italie, se hâte d'écrire le marquis de Mirabel à Philippe ly \ a causé ici un tel émoi, que le cardinal de Bérulle m'a fait prier immédiatement de venir au palais, chez la reine, alin que nous ayons à conférer ensemble à ce sujet, en présence de Sa Majesté. Le cardinal m'a dit : « Je suis chargé de vous témoigner, de la part du roi très-chrétien, tout son étonnement de la promptitude avec laquelle l'armée de l'empereur s'est portée vers le duché de Milan : a t-on considéré les inconvénients qui pourroient en résulter et les différends qui vont s'élever infailliblement entre les deux couronnes de France et d'Espagne ? » Alors la reine infante, me prenant la main, me dit : « Calmez-tous, j'ai à cœur de soutenir les intérêts de l'Espagne à l'égal de ceux de la France, et je ne puis cependant approuver la prompte démarche de l'empereur à occuper les

* Archives de Simancas, cot. A ^V.

390 HICHELIEI',

Irontièrcs. Il faut, dt'S à présent, envoyer des ambassadeurs eti Allemagne et en Espagne, et j'écrirai moi-même à mon Irùre à ce sujet. » Ainsi commençait à se dessiner Anne d'Autriche ; justifiant la cause espagnole, elle déclarait qu'elle avait à cœur de soutenir les intérêts de son Irère : cet esprit explique la disgrâce qui flétrit dix ans de sa vie.

Richelieu partit de Paris le 29 décembre, revêtu de la lieutenance générale; il était en carrosse, le cardinal de La Valette il sa droite, le duc de Montmorency et le maréchal de Schomberg en face de lui; une centaine de seigneurs et courtisans caracolaient autour. A une demi-lieue de Paris, dix compagnies du régiment des gardes formèrent cercle, et lui servirent d'escorte. Le 7 janvier, Richelieu était à Lyon où il eut une conférence avec l'ambassadeur de Savoie, le président de Monte falcone ; et comme celui-ci ne lui donna pas réponse satisfaisante, l'armée reçut ordre d'entrer dans la Savoie. Le temps était pluvieux ; le cardinal, monté sur une mule noire, assista au passage de la Douère; le soldat murmurait contre le mauvais temps et le général à barrette ; et comme le cardinal s'aperçut qu'on jurait beaucoup, il dit à Puységur, major des gardes : «Est-ce que vous n'entendez pas ce que ces mutins disent de moi ? — Monseigneur, quand les soldats souffrent, ils ne manquent jamais d'envoyer au diable tous ceux qui en pourroient être la cause ; et quand ils sont contens, au contraire, ils boivent à leur santé. — Puységur, répliqua le cardinal, en tous les cas, quand ils boivent et quand ils pestent, qu'ils ne disent donc pas de sottises. » L'armée de France, maîtresse de Chambéry, faisait le siège de Pignerol, lorsqu'une puissance conciliatrice, celle du pape, intervint pour clore cette grande lice ouverte. Les États neutres, Rome surtout, souffraient de ces invasions qui, à toutes les époques, étaient venues tourmenter la paix des cités dans l'Italie. Les papes ne pouvaient souffrir la présence des impériaux ou des Français sur le sol italien. On se souvenait au Gapitole que les drapeaux de France ou de l'Empire avaient alternativement flotté sur les places de Rome. Dès que le pape sut que le roi Louis XIII avait quitté Paris pour joindre le cardinal à Grenoble, il députa auprès do la «our de Ftance un jeune homme actif, tout fiole, svelle do

MAZAUIN ET LA FUONDE. 397

taille ; son nom était Giucflio Mazarini. Le cardinal do Uicbelieu avait causé déjà une fois à Lyon avec ce négociateur alerte, éveillé, à Toeil fin et expert ; il le retint plus de trois heures, tant il était frappé de l'habileté de son esprit, des formes de son langage et de la souplesse de ses moyens. La mission de Giuglio Mazarini était de préparer une trêve, pour assurer la paix ensuite. Le cardinal de Richelieu ne désirait pas mieux qu'un accommodement. La guerre se prolongeait sans doute avantageuse pour les armées françaises : la Savoie était envahie, quelques-unes de ses villes fortifiées au pouvoir de Louis XIII ; mais la peste, les maladies contagieuses gagnaient de proche en proche: plaie lugubre de cette civilisation de fêtes dissipées, de mœurs batailleuses et de truanderie populaire. Les impériaux s'étaient emparés de Mantoue, leurs armées s'avançaient à marches forcées pour se joindre aux Espagnols du Milanais et soutenir la Savoie. La soUicitude de Richeheu, généralissime des armées, est non moins grande durant cette campagne que pour celle de La Rochelle, dont il aimait tant le souvenir; il donne des ordres militaires, et n'oublie pas son rôle de courtisan : ne devait-il pas tout ménager? Il écrit à la reine-mère : « Madame, M. le général d'Avignon m'ayant envoyé un morceau de la vraie croix que je lui avois demandé il y a quelque temps pour Votre Majesté, je n'ai pas voulu manquer de le lui envoyer aussitôt. »

Le roi venait de s'aliter, saisi encore d'un accès de fièvre brûlante. On fut obligé de le rapporter en toute hâte à Lyon, tandis que les armées de France obtenaient encore des avantages aux sièges de Pignerol et de Gazai. La maladie de Louis était une fièvre violente accompagnée de dyssenterie; elle le réduisit bientôt à l'extrémité sur ce lit de douleur, où, roi si jeune encore, il était menacé de perdre une vie triste et agitée. Gomme durant celte crise le pouvoir de Richelieu fut violemment attaqué, j'emprunte au récit contemporain du pieux religieux qui soigna Louis XIII, la peinture de l'agonie royale autour de laquelle l'intrigue se pressait ; c'est une lettre écrite de Lyon, le 1*^' octobre 1630, au père Jacquinot, supérieur de la maison des Jésuites de Paris : « Il a plu à Dieu de nous aflhgcr et consoler derechef, car la joie que nous avions eue, voyant

■w, MicnKi.iKr,

(jiHi l(î roi (Mitrnîil dans son sciiiirmii joui', qu'on d'aiL^noil. qu'il ne lui tùl morlel, eut une si l»onne crise par des sueurs et, ilux, qu'il fut sur le midi du tout hors de fièvre; ce fut bien court, puisque ce Ilux continuant ensuite d'une médecine qu'on lui avoit donnée fort à propos, se termina en une dyssenlerie qui causa nouvelle fièvre. Ce flux étoit d'un sang tout pur comme s'il fût sorti des veines, et si fréquent que dans vingt-quatre heures il fut à la selle plus de quarante fois avec de grandes douleurs sans y avoir moyen de l'arrêter. La reine-mère s'étoit retirée à une heure après minuit, ne le croyant pas en si grand danger ; la reine régnante n'avoit voulu le quitter toute la nuit, si bien que consultant avec elle et les médecins, je me résolus de doucement disposer le roi à ce dernier instant décisif de sou éternité. Gomme donc je lui parlois quoique non très clairement, il me demanda si je le croyois être en danger. Je lui dis que si le flux conlinuoit, il y avoit grand danger de sa vie. Il se confessa avec un très grand jugement et sentiment, sans appréhension aucune de la mort et trouble d'esprit. M. le cardinal de Lyon dit la messe dans sa chambre, et le communia la messe achevée. Le roi, quoique tout languissant, commanda qu'aucun ne sortit, et ayant fait ouvrir les portes de sa chambre afin qu'un chacun entrât, dit ces paroles : « Je suis marri de n'avoir les forces de parler; le père SulFren vous parlera pour moi et vous dira ce que je voudrois vous dire, me trouvant ici au lit de la mort ; je vous demande pardon à tous de tout ce à quoi je puis vous avoir oflensés, et ne mourrai pas content, si je ne sais que vous me pardonnez, et vous prie d'en dire le même de ma part à tous mes sujets. » Ces paroles attendrirent si fort le cœur de tous ceux qui étoient là présents, qui pouvoient être quelques cents, que tous, la reine, messieurs les cardinaux et autres officiers de sa maison, se jetant à genoux, pleurant et sanglotant, crièrent : « C'est nous; Sire, H vous demander pardon! Jamais vous ne nous avez offensés! Pardonnez-nous, Sire, » , etc. Cela dura l'espace d'un Miserere, où tant de larmes furent répandues, que la seule mémoire, en écrivant, les arrache de mes yeux. Cela fait, il appela la reine, qui étoit retirée dans un coin de la chambre, et, s'embrassant tçnJicmeut, ils se parièrent plutôt de cœur IJue de bouche,

MAZARIN KT i.A l'HOM)K. ;}<,!)

plus par larmes que par la voix, l'espace de quelque temps ; puis après il appela M. le cardinal de Richelieu el quelques autres particuliers. Les mi-decins résolurent de le saigner pour la septième lois au bras droit. La saignée achevée, un abcès, que les médecins n'avoient point découvert, se creva et se vida par le fondement. Le sang s'arrêta ; le ventre, qui durant vingtquatre heures avoit demeuré tout enflé et fort dur, s'amollit else désenfla. Lors on commença à espérer. Sur les dix heures du soir il se trouva avec tant de forces, qu'il se leva tout seul, mangea de fort bon appétit, voulut se promener par la chambre; bref, se comporta comme s'il n'avoit été guère malade. Voilà, mon révérend père, ce qui s'est passé ; ego testis oculatus et auritus ^ »

Ce fut durant cette maladie du roi à Lyon, en face de ces signes de mort que la coahtion de cour commença contre Richelieu. Ce ministre avait déployé son actif caractère dans la campagne d'Italie; tout avait obéi à sa puissante impulsion : le roi n'avait fait que signer et exécuter les ordres de son ministre. Il existe encore des débris de la correspondance de l'homme de guerre ; et comme j'ai à dire la crise qui va menacer l'homme d'État, je ne puis résister au besoin de publier quelques nouveaux fragments de sa correspondance inédite pendant la guerre d'Italie. C'est toujours la même sollicitude pour les opérations militaires, c'est cette active ^prévoyance pour les vivres, pour les moindres mouvements de l'armée. « Monsieur, écrit Richelieu à Tévêque de Maillezais, son lieutenant, devenu archevêque de Bordeaux, je suis extrêmement aise de tout ce qui s'est passé à La Pérplise. Je vous prie traiter avec les vallées pour les acquérir au roi le mieux que vous pourrez, avec des douceurs qui les convient à se mettre volontairement sous son obéissance. » Quelques lignes plus bas : P. S. « N'oubliez pas, s'il vous plaît, de faire armer promptement la vallée de Pragela, et faire garder les passages et prendre les cols nécessaires pour que d'ici nous ayons communication à Suzfe par le plus court. Les ennemis ont deux mille hommes dans les montagnes, pour les jeter dans Pignerol. Je désire faire lever une compagnie de cent hommes, des meil-

* Mss. Dupuy, vol. 4'i.

400 HICHEI.IED,

leurs soldats de Pragela, qui auront la paye du roi, et qui sîiclient fort bien les passages. Enquérez-vous du meilleur homme pour les commander et les lever '. Monsieur, je vous prie envoyer, dès celle nuit, dans toutes les vallées qui ont promis de porter du foin et de l'avoine à Pignerol ; si vous faites cela, vous nous donnerez la vie. Je vous envoie trois capitaines des Gévennes, que É. de Montmorency a fait venir pour aider à M. de Montréal et à vous aux travaux que vous faites faire. Ce sont gens bien capables de répondre de ce qui leur sera commis. C'est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage.»—«Monsieur , vous ne pouviez jamais me faire part d'aucune nouvelle qui m'apportât plus de joie que celle que j'ai reçue de l'heureuse victoire qu'il a plu à Dieu donner aux armes du roi. J'ai été extrêmement aise du témoignage que vous avez rendu du courage et de la conduite que M. de Montmorency et M. le surintendant ont fait paroîlre en cette occasion. Je me promets que, comme ils l'ont ménagée utilement pour le service du roi, ils feront encore le semblable en toutes celles d'où ils croiront pouvoir tirer avantage. Je vous prie témoigner à M. le comte de Cramail le contentement que j'ai que ses habits aient eu tant de blessures et que sa personne n'en ait point eu du tout. » Le cardinal ajoute en P. S. « Le roi a eu un accès de fièvre que les médecins espèrent qui n'aura point de suite , si ce n'est de deux tout au plus de fièvre tierce. Si ces MM. les lieutenans généraux n'ont point établi de maréchal de camp pour commander à Pignerol, comme le roi leur a mandé, M. de Tavannes seroit très-propre, selon que vous me l'avez écrit. Je me promets que vous ferez l'impossible : cej)endant, conservez-vous. «--)) Monsieur, j'ai reçu la réponse au mémoire que je vous avois donné, sur quoi je n'ai rien à vous dire, sinon que j'approuve toutes vos diligences et vous en remercie, vous priant de les continuer en ce que vous pourrez, sans vous mettre toutefois en aucun péril de la peste, laquelle, en vérité, j'appréhenderois pour vous comme pour moi-même. Je me promets que M. le marquis de Villeroy n'oubliera rien de ce qui se pourra pour les fortifications de Pignerol et la bonne police qu'on pourra y tenir. »

» Mss. Letellier-Louvois, vol. cot. 9334»,

MAZAUIN ET LA FÎ\ONDE. iOl

C'est pourtant contre le ministre qui avait déployé cette l^ibuleuse activité, qu'allait se tramer une des plus puissantes intrigues. Il faul la prendre à son ojigine. On a dit les causes des dissentiments élevés entre Richelieu et la reine-mère. Marie de Médicis avait l'habileté attentive qui sait saisir avec promptitude les moindres accidents pour en tirer profit ; autant Louis XIII se montrait entêté, volontaire dans l'état de santé, autant il se laissait dominer facilement pendant les crises de maladie. La reine-mère était à Lyon lorsque la fièvre accablait le roi de France ; elle avait donc profité de ces instants d'abattement et de douleur pour arracher à Louis XIII la promesse qu'il sacrifierait son ministre dès son arrivée à Paris. Le roi avait répondu à sa mère, pour éviter la disgrâce immédiate de Richelieu : « Madame, le cardinal est trop occupé des affaires d'Italie pour que je le sacrifie aussi vite; attendons quelque temps encore ; laissons-le mener à fin les négociations entamées, et je m'engage, dès mon retour à Paris, à lui ôter la direction du conseil et le maniement de mes affaires. »

La guerre d'Italie, en eifet, préoccupait exclusivement Richelieu. Après le rude combat de Veillane, où le duc de Montmorency s'était si vaillamment comporté, frappant d'estoc et de taille, tout avait penché pour la négociation. Giuglio Mazarini s'entremetlant entre les deux armées, allait du camp des impériaux dans celui du roi de France; et tant Richelieu avait su s'attirer le jeune négociateur du pape, que celui-ci prévenait les généraux de France des embûches et des expéditions secrètes que les Espagnols préparaient. Et il ne fallait pas croire que l'abbate Giuglio Mazarini fût simplement un homme souple pour terminer les affaires: c'était encore un brave cavalier, un adroit spadassin, qui ne craignait ni les mousquetades, ni les boulets des couleuvrines, à la façon de Richelieu lui-même, capitaine de guerre. La trêve fut signée au milieu d'un jourde bataille. Les armées n'étaient pas à cinq cents pas l'une de l'autiv, lorsqu'on aperçut Giuglio Mazarini sur un petit cheval, courant à bride abattue; il agitait un mouchoir blanc, et, au risque d'attraper une estocade ou quelques balles de mousquet, il criait: Pace ! pace ! treva ! voulant ainsi empêcher un combat qui devenait imminent. Les Espagnols et les Français, éton-

402 UlCIiKLIKL',

nés de cette démarclie courageuse, suspendirent la bataille; et Mazarini se hàfa de communiquer au maréchal de Schomberg ks conditions obtenues pour une trêve en Italie. Ces conditions étaient que TEspagne rendrait le château de Cazal et évacueiait les places du Montferrat. La dextérité de Mazarini était donc venue à bout des résultats que se proposait le cardinal de Richelieu; le ministre en garda un long souvenir; il prévit que, dans la tête de ce petit abbé, se trouveraient bien des ressources, et qu'il corrigerait par la souplesse de l'esprit ce qu'un plan de politique inflexible pourrait avoir de rude et de dur.

Le cardinal de Richelieu ne connaissait qu'imparfaitement l'intrigue qui se tramait centre lui, et les promesses faites à Lyon par le roi à la reine-mère ; seulement il savait que Marie de Médicis n'avait point oublié ses colères italiennes, et qu'il avait désormais à la combattre. Cette situation lui paraissait hardie; les temps ne lui semblaient pas arrivés pour oser une lutte ouverte contre la mère du roi, sa vieille protectrice; aussi se montra-t-il doux, oublieux de toute chose, co'urlisan habile, pour reconquérir les bonnes grâces de la reine-mère. Faible et malade déjà, Richelieu se faisait porter en-htière non loin de Marie de Médicis, comme un fidèle serviteur. Quand le bateau royal remonta la Loire, le ministi'e ne cessa pas un moment de se tenir debout dans la même chambre, sous la tenture cramoisie où se trouvait la reine, s'agenouillant quelquefois comme transporté pour elle d'un profond respect et d'une douce vénération. Marie de Médicis, selon sa dissimulation florentine, semblait traiter avec beaucoup de bonté son ministre naguère flivori ; elle l'appelait mio caro, l'amico del cuoremio, et lui faisait beaucoup d'autres caresses dorées; elle voulait endormir le vigilant cardinaL On arriva à Pari» côte à côte, comme le dit Bassompierre; mais, dès la couchée d'Auxerre, Richelieu avait appris le but de l'intrigue de la mère du roi. Le cardinal n'abandonna rien de ses manières polies et respectueuses; seulement il tint bon compte de toutes les personnes qui envenimaient Marie de Médicis, pour s'en souvenir plus tard et s'en dél)arrasser. Parmi ses adversaires il en était un surtout dont les trahisons l'étonnèrent : ce fut le gardedes-sceaux Marillac, sa propres créature; le cardinal l'avait

MAZAULN KT LA FUOiNDE. i03

jeté dans les affaires, afin d'avoir un minisire toujours prêt à sceller les lettres royales ; Marillac avait suivi les ressentiments et la fortune de son frère le maréchal, tout dévoué à Marie de Médicis : il avait la promesse d'être créé premier ministre si la reine-mère réussissait à faire expulser le cardinal du conseil, comme cela avait été essayé à Lyon. Avec le gardedes-sceaux Marillac s'étaient rangés contre Richelieu, la duchesse d'Elbœuf, sœur du duc de Vendôme; le duc de Guise, gouverneur de Provence et amiral du Levant, poste de rivalité avec le ministre, surintendant de la navigation; puis encore la princesse de Gonti ; enfin, ce qui était plus intime, Anne d'Autriche, furieuse du mauvais traitement qu'on lui faisait subir ; et le duc d'Orléans, sous l'autorité de ses favoris Le Gognieux et Puy-Laurens : coalition très dangereuse pour le premier ministre, car elle embrassait toute la famille royale*.

Gaston d'Orléans prit l'initiative contre le cardinal; il alla à la rencontre du roi jusqu'à Montargis. Louis XIII le reçut avec une grande affabilité ; « Mon frère, lui dit-il très doucement, vous devriez vous réconcilier avec le cardinal ; vous me feriez un sincère plaisir. — Sire, mon frère, répondit Gaston, je vais vous déduire toutes les justes raisons que j'ai de le haïr. » Et alors le duc se mit à développer avec beaucoup de vivacité tous les griefs qu'il avait sur le cœur contre M. le cardinal. «Galmez-vous, mon frère, lui répliqua le roi; oubliez tout cela pour l'amour de moi. » Et Louis XIII insista vivement. Monsieur ne répondit plus rien ; et Ton vit bien, quelques jours après, à Saint-Germain, où le roi s'était rendu, combien Monsieur avait peu effacé ses griefs contre Richelieu. Quand le cardinal l'aborda pour lui présenter ses hommages, Gaston lui tourna le dos et ne lui répondit pas ; le ministre, un peu étonné, alla sur-le-champ chez la reine-mère pour se plaindre, et celle-ci lui répondit froidement : «Monsieur vous a traité comme vous le méritez. » Richelieu, toujours patient, ne s'éloigna pas de Marie ; il habitait le petit Luxembourg, tout auprès du nouveau palais qu'elle venait de faire construire avec magnificence, et chaque matin il se promenait dans les cours pour se luire voir.

^ Mss. deUélhune, vol. 9320.

Le minisire avait pourtaHl des motils d'être eiicoaragédans son système; on venait de recevoir la nouvelle d'un traité do paix avantageux sur les affaires d'Italie. Des fusées brillèrent au palais du Louvre, au Luxembourg, et même à Saint-Germain : les uns disaient que c'était par joie des bonnes affaires que faisait la royauté de Louis XIII; les autres, au contraire, répétaient que ces feux signalaient les transports de la reinemère, qui célébrait la retraite du cardinal ; car le roi lui avait promis que le jour où les affaires d'Italie seraient terminées, Richelieu serait renvoyé du conseil. Marie de Médicis éclata par la disgrâce complète qu'elle fit subir à tous ceux de sa maison qui appartenaient au cardinal ; elle déclara d'abord au ministre qu'elle lui ôtait la surintendance, disant encore au marquis de La Meillerays, capitaine des gardes : « Monsieur, je ne veux plus de vous, et vous vous retirerez. » Enfin, elle humilia la pauvre madame deComballet jusqu'à l'appeler pu/a et concubina. Dans ses intimités avec le roi, elle ne désignait Richelieu que par de grosses injures : « Vous le voyez bien, ce méchant homme, disait-elle, il n'aspire à rien moins qu'à vous enlever votre couronne, pour la mettre sur la tête du comte de Soissons, après qu'il lui aura fait épouser sa nièce. » Et le cardinal, qui assistait à quelques-unes de ces conférences, se jetait à genoux en présence du roi, et lui pressait les mains et les pieds. Madame de Comballet s'était prosternée, toute baignée de pleurs, devant Marie de Médicis; mais celle-ci l'avait repoussée rudement. Et pourquoi la maltraiter ainsi, la pauvre femme? La reine ne savait-elle pas que la marquise de Comballet était tout à fait innocente des projets ambitieux de son oncle, et que son plus grand désir était d'entrer en religion, tant elle était pressée d'en finir avec ce monde qui lui donnait mille dégoûts?

Le cardinal se trouvait comme accablé sous tant d'attaques diverses. Monsieur ne paraissait plus à la cour; la reine-mèn; tenait le roi comme en charte privée. Voulant faire un dernier effort, Marie déclara que le lendemain elle ne recevrait personne ; car elle prendrait médecine. Son but était d'obtenir, dans une conférence intime avec le roi, le renvoi absolu du cardinal, ^.e ministre, tout inquiet du résultat que pouirait

MAZARIN ET LA FIlONDi:. 405

avoir une entrevue secrète, se tendit au palais afin de se mettre entre la mère et le fils. Toutes les portes des appartements étaient soigneusement fermées. Richelieu, qui connaissait les entrées particulières des appartements de la reine, fit le tour de la galerie, entra dans la petite chapelle; et, donnant quelques centaines de doublons à une femme de chambre du nom de Giucolle,.il se fit ainsi ouvrir la porte, et entra dans le cabinet au moment où on l'attendait le moins : « Per Dio! vous ici, cardinale!» s'écria la reine-mère. Richeheu, qui la vit toute rouge, lui répondit sans se déconcerter : « Je suis sur que Vos Majestés parloient de moi. — Point du tout, » répliqua la reine-mère; et pressée par de nouvelles questions, elle ajouta avec assez de mauvaise humeur : « Oui, nous parlions de vous, comme du plus méchant et du plus ingrat de tous les hommes.» Et, en terminant, la reine lui lança, moitié italien et moitié français, une suite de plaintes amères et d'épithètes injurieuses. Richelieu se prit à pleurer, s'agenouilla de nouveau : « Ah î Madame, s'écria-t-il, que vous ai-je donc lait? Comment ai-je perdu vos bonnes grâces? — Miserabile! miserabile! criait Marie de Médicis, rouge de colère, terne mia vendetta! » Et le cardinal, voyant que rien ne pouvait la fléchir, déclara au roi qu'il ne devait plus rester à son service : il avait le malheur de déplaire à sa mère î Louis XIII ayant voulu dire quelques paroles favorables à son ministre, Marie, lui lançant un regard de colère, lui dit : « Mon fils, c'est à vous de voir si vous voulez préférer un valet à votre mère. »

En sortant de cette conférence, le cardinal-ministre préparait ses équipages , déclarant qu'il allait se retirer. C'était un bruit public à la cour. Les uns disaient que cette résolution était véritable, et que Richelieu voulait eBfectivement s'éloigner du ministère; les autres affirmaient au contraire que c'était une feinte, et qu'il était d'intelligence avec le roi pour en finir avec le despotisme de Marie de Médicis par un coup d'éclat. Cette version paraît assez vraisemblable ; et c'est ce qui a fait donner sans doute, par un bel esprit du temps, le nom de journée des dupes à cette petite scène d'intérieur de palais. Il était peu probable en effet que Louis XIII voulût se séparer de Richelieu, au moment où les plans de ce ministre se

ioG RICHELIEU,

réalisaient avec un aussi admirable ensemble : la prise de La Rochelle, Taccomplissement de la guerre d'Italie, les négociations entamées , tout indiquait les services rendus à la royauté par le cardinal; or, ,ce ne pouvait être le moment choisi pour une disgrâce ; les intrigues devaient échouer devant le développement d'un système qui allait à ses fins aussi favorablement. Le succès est une grande force, et les mouvements de cour devaient céJer aux immenses résultats obtenus. Toutefois les moindres actions du cardinal semblaient être le prélude d'une disgrâce; lui-même annonçait à tous qu'il partirait le soir pour Ponloise; ses mulets chargés de meubles, d'étoffes et de tout petits sacs qu'on présumait remplis d'or, sortaient de Paris en silence et s'acheminaient pesamment par la route de Saint-Germain; le cardinal se renfermait dans sa maison, le visage triste, avec une affectation de douleur que tous ses amis remarquaient. « Mais, comme le dit Marie de Médicis, qui ne sait que ce méchant homme change de contenance comme il lui plaît? Lorsqu'on le trouve le plus gai et le plus content du monde, il paraît en un instant triste et demimort, si l'état de ses affaires le demande. »

Tout Paris croyait à la disgrâce du cardinal ; on le chansonnait déjà sur le Pont-Neuf , et le petit crocheteur de la Samaritaine faisait mille grimaces pour singer Son Éminence. Au palaia, on ne s'occupait que du prochain triomphe de M. de Marillac , garde-des-sceaux assez aimé du parlement, parce qu'on le savait dans les intérêts de la reinemère et de Gaston d'Orléans. Déjà, présidents à mortier, con-selliers en robes rouges délibéiaient entre eux s'il serait fait instance criminelle pour poursuivre l'Éminence, comme coupable de tyrannie et de péculat ; les ambassadeurs, surveillant à Paris les moindres démarches diplomatiques, annonçaient à leur cour l'inévitable disgrâce du cardmal de Richelieu et l'agrandissement du crédit de la reine-mère. Les Mémoires rapportent que Charles I", si ardent promoteur de la prérogative royale, avait répondu à la dépêche de son ambassadeur : « Le roi de France fait une grande faute en disgraciant un ministre d'une si puissante Jiiibileté. »

Louis XIII était parti pour le vieux Veisailies, pauvre palais

MAZAUIN ET LA 1 UOiNDK. 407

que la parcimonie du roi se refusait à restauicr ; il s'ùlaiL là renfermé comme pour préparer avec plus de liberté le cliangemenl dans son conseil. Personne n'allait plus rendre visite au cardinal, si ce iréUiienl quelques amis dévoués, tels que le cardinal de La Valette, qui réveillait l'énergie du ministre son ami ; et avec le cardinal de La Valette, Chateauneuf, conseiller d'État, et le président Le Jeay, qui exhortaient Richelieu à se rendre immédiatement à Versailles et à obtenir une audience du roi. 11 y eut alors plus d'une dupe : Bassompierre, si souple, si habilement inspiré pour saluer tous les pouvoirs, s'y laissa prendre; il resta plus de cinq jours sans aller voir le cardinal, lui qui le visitait à chaque minute, lui serrait les mains comme un ami intime. Richelieu n'oublia point cette circonstance dans sa vie; la Bastille lit justice de l'ingratitude de Bassompierre, et lui donna le temps d'écrire ses Mémoires en encre pourprée et dorée : la journée du il novembre fut une épreuve qui porta ses fruits.

Il y avait un concours immense chez Marie de Médicis ; la foule se pressait autour d'elle et de Gaston d'Orléans : l'autorité allait leur arriver. La reine - mère souriait avec grâce, tenait amicalement la main d'Anne d'Autriche, qu'elle entretenait avec douceur ; elles se traitaient de mère et de fille, quoique Anne, toute fière de sa haute naissance espagnole, se considérât comme supérieure à un enfant de la maison princiers et marchande de Florence. La cour avait pris un nouvel aspect : on croyait que les jours de la régence allaient se reproduire, et le maréchal de Marillac, alors à l'armée d'Italie , paraissait comme le nouveau Goncini, destiné à jouir des grandes faveurs de Maiie de ^édicis. Mais la reine-mère n'apporta pas assez d'activité ; paresseuse de son naturel, elle se laissait aller facilement à ce far niente de l'Italie, à cette molle vie de la sieste, qui ne lui permettait pas une prompte décision dans les circonstances décisives ; elle n'alla point à Versailles auprès de son fils ; elle resta à se faire félieiter par ce flot de courtisans qui l'entouraient. Pendant ce temps, les amis de Richelieu s'agitaient ; le cardinal de La Vallette, prélat si dévoué, accourant en toute hâte à Versailles, s'était fait annoncer au roi. Le cardinal avait eu avis par Saint-Simon , le tout petit écuyer

i08 lUCHKLlEU,

cl l'avort, que Louis XÏII avait parlé de son minisire en termes qui faisaient peu supposer une disgrâce ; La Valette est immédiatement introduit, et le roi lui dit en souriant : « Mon cousin, je crois que vous êtes surpris de tout ce qui se passe.— Sire, plus que Votre Majesté ne peut le croire. -- Eh bien ! mon cousin, retournez auprès du cardinal de Richelieu, et dites-lui qu'il a un bon maître, et qu'il vienne incessamment. » L'ami du ministre ne se le fit point dire une seconde fois; Richelieu, caché dans une petite maison du village de Versailles, accourut tout aussitôt au vieux palais. L'entrevue eut lieu en présence de Saint-Simon, premier écuyer, du marquis de Mortemart , premier gentilhomme. Richelieu se mit encore à genoux, car c'était sa manière habituelle, puis remercia le roi en termes humbles et soumis de la grande faveur qu'il lui faisait. Louis se montra doux et affable : « Mon cousin, j'ai en vous le plus fidèle et le plus affectionné serviteur qui se puisse trouver. Je me crois d'autant plus obligé à vous protéger, que je suis témoin du respect et de la reconnoissance que vous avez pour la reine ma mère. Je vous aurois abandonné, si vous n'aviez pas marqué ces justes sentiments de votre bon cœur. Soyez sûr désormais de ma protection. Je saurai dissiper la cabale de vos ennemis ; ils abusent de la crédulité de la reine ma mère, qui se laisse aisément prévenir. Continuez à me servir bien, et je vous maintiendrai contre tous ceux qui ont juré votre perte. — Sire, reprit Richelieu, la solitude m'est nécessaire, et je ne resterai jamais dans votre cour contre le vœu de la reine votre mère. — Mon cousin, ce n'est point ma mère qu'il faut redouter, mais certains esprits brouillons qui l'entourent ; je les connois, et je vous garantis qu'ils ne remueront pas. » Le cardinal de Richelieu comprenait bien sa position : le roi craignait sa mère ; le meilleur moyen de se placer haut dans son esprit, c'était de la ménager ; une mesure contre elle ne devait être prise qu'à la dernière extrémité et quand on aurait tout à fait compromis Marie dans l'esprit de Louis XIÏL En possession de la confiance du roi, s'il ne pouvait avoir celle de la reine-mère, il fallait mettre au moins les torts de son côté. Aussi, à peine était-il rétabli dans le poste de premier ministre, que Richelieu se hâta d'écrire à Marie de

MAZAHIN ET LA FUONDE. 409

IMédicis : a Madame, je sais bien que mes ennemis, ou plutôt* ceux de TÉtat, non contenis de m'avoir décrié auprès de Votre Majesté, veulent encore lui rendre ma demeure à la cour suspecte, comme si je n'approchais le roi que pour l'éloigner de vous et pour diviser ce que Dieu et la nature ont uni. Mais j'espère de la divine bonté que le monde connaîtra bientôt leur malice; que mes démarches seront pleinement justifiées, et que l'innocence triomphera de la calomnie. Ce n'est pas. Madame, que je ne m'estime malheureux et coupable, puisque je cesse de plaire à Votre Majesté ; la vie me sera odieuse tant que je serai privé de l'honneur de vos bonnes grâces, et de cette estime qui m'est plus précieuse et plus chère que les grandeurs de la terre. Comme je les tiens toutes de votre main libérale, je les porte et les remets volontiers aux pieds de Votre Majesté. Excusez, Madame, votre ouvrage et votre créature 1, Richelieu. »

Quels que fussent les ménagements dont le cardinal de Richelieu usa envers la mère du roi, il n'en est pas moins vrai qu'en résultat la révolution ministérielle en sa faveur était complète ; le ministre son rival, le garde-des-sceaux Mari 1 lac, l'homme de Marie de Médicis, était envoyé en exil sur simples lettres de cachet. Ghâteauneuf, l'ami, le coniident de Richelieu, le remplaçait; Le Jeay, qui ne l'avait point quitté un instant, devenait premier président du parlement de Paris ; lui-même prenait un ascendant plus puissant sur l'esprit du roi ; il avait essayé ses forces dans une circonstance décisive, et Louis suivait ses conseils et son impulsion. Richelieu avait mis tous les torts du côté de Marie ; si elle ne répondait pas à ses instantes prières, à qui la faute? Ne fallait-il pas l'attribuer au caractère irascible, aux sentiments espagnols de cette princesse? Devait-on tout lui sacrifier? Entourée de mécontents ou d'hommes vendus au cabinet de San-Lorenzo, elle compromettait les droits de son fils ; elle désirait encore une régence et un roi en tutelle. C'est ainsi que Richelieu agissait adroitement pour effacer les préventions que sa conduite envers la reine-mère pouvait inspirer dans le cœur du roi; il désirait être tout-puissant, et ne point se montrer ingrat envers Marie

1 Mss. de Bélhune, vol. cot. 9319. Novembre 1G30.

410 UICHKLIEU,

(le Médicis, Tauteur véritable do sa fortune. Cette position était délicate, et de là celte lutte successive, ces hésitations timides avant d'arriver à la grande rupture et à l'exil de la reinemère.

Page 1