LES GENTILSHOMMES.— LA COLR. — DERNIERS ÉTATS-GÉNÉRAUX
Esprit de la noblesse. — Nouveaux duels. — Désordres. — Fortune du marquis d'Ancre. — 11 est fait maréchal de France. — Révolte du prince de Condé. — Manifeste des pritices. — Mesures de la reine. — Tentatives du tiers parti pour la négociation. — Les présidents de Thou et Jeaunin. — Conférences de Soissons. — Fuite du duc de Vendôme. — Esprit public. — Pamphlets sur la conférence de Soissons. — Paix
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arrêtée ;\ Saintc-Menchoiild. — Affaires d'Italie. — Suspension du mariage avec Tinfante. — Majorité du roi.— Etats -généraux. — Esprit de !a cour.
La constitution de la régence, resprit d'ordre et de paix qui dominait les conseils, la confiance surtout que Maiie do Mcdicis semblait avoir exclusivement dans Concini et les Italiens, devaient profondément aigrir les princes du sang, représentants naturels de la noblesse. Il y avait toujours au fond des gentilshommes d'armes ces habitudes bruyantes que les édits du conseil et les arrêts du parlement avaient de la peine à comprimer. Dans ces duels de ruelles et de rues, où se renouvelaient les traditions de la vieille chevalerie , on envoyait un cartel dans les mômes formes qu'au temps des tournois, tantôt à deux, tantôt à quatre, quelquefois par troupes, car les serviteurs de la maison prenaient fait et cause pour le chef de la famille ; on servait de second , de troisième dans ces sortes de batailles dont les résultats étaient presque toujours sanglants. En sortant d'un ballet où le chevalier de Guise, représentant Orphée, était entré sur le théâtre tenant en main une lyre, suivi d'un chameau, d'un chien, d'un mouton, d'un ours et de plusieurs animaux sauvages, il reçut le cartel suivant du baron de Lux , le fils du noble seigneur qui était mort aussi l'épée à la main contre ce même chevalier de Guise : « Monseigneur, nul ne peut être plus fidèle témoin du juste sujet de ma douleur que vous; c'est pourquoi je vous supplie très humblement de pardonner à mon ressentiment; je vous convie par ce billet de me faire tant d'honneur que je me puisse voir l'épée en la main avec vous pour tirer la raison de la mort de mon père. » Guise accepta ; on se battit hors la porte Saint-Antoine quatre à quatre , et le jeune de Lux fut transpercé d'outre en outre par l'épée émoulue du cadet de la maison de Lorraine*; il y eut également duel de mort entre les sieurs de Béthune et Montigny, et la fureur devint si grande qu'on publia de nouveaux édits et de plus sévères arrêts du parlement, qui punissaient de la pendaison tout gentilhomme de
^Mercure de France, ad ann. 1613.
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race -pris en combat singulier. Ces répressions ne pouvaient plaire à la noblesse qu'elles privaient de sa liberté-; ah ! combien étaient violents ses murmures! qui donc cherchait ainsi à dominer ses habitudes? quel était le bras assez fort pour arracher le glaive aux dures mains de la féodalité? un parvenu d'Italie, que le caprice de la reine venait d'élever au marquisat d'Ancre, puis au titre de maréchal de France, un homme rusé qui n'avait jamais manié Tépéc, et qui prétendait humilier les nobles maisons de France! Et tous ces mailres astrologues lettrés, tous ces clercs de Rome et de Florence qui formaient le conseil de la reine, qu'avaient-ils fait pour commander à la brave gentilhommerie? Et cette impudique Galigaï, complaisante gorgée d'or, sans laquelle rien ne se faisait ni se disait en cour! Un prince du sang voulait-il parvenir jusqu'à la régente, il fallait supplier, quêter l'instant de sa toilette, attendre l'heure favorable, tandis que la Galigaï n'avait besoin que de tousser pour se faire ouvrir les tapisseries de damas qui recouvraient les grandes portes du conseil et de la chambre à coucher de Marie de Médicis.
Tels étaient les propos de cour contre le maréchal d'Ancre et la maïquise de Galigaï, sa femme, qui seuls avaient la confiance de Marie de Médicis. Les pamphlets commençaient à attaquer non seulement les Italiens, courtisans méprisés, mais encore tout le gouvernement de la reine, avec ses conseils et ses favoris. Les Prophéties de l'Etat, en 161 4, font une peinture bien sanglante de cette administration de la régence, détestée aussi bien par la noblesse que par les parlementaires : « La France avoit un roi enfant et sans nulle instruction; elle subissoit la puissance d'une mégère, le gouvernement d'un. faquin de Florence. Il n'y avoit plus qu'un digne prince (Gondé sans doute) qui pût défendre et sauver l'État; et si l'on n'en voyoit bienlôt la réformation, c'en étoitfait de la maison de France, car riionncur qui s'acquéroit par vaillance éloit donné à des hommes de vile extraction, qui n'avoienl jamais vu ni piques ni lances. »
Des pamphlets plus orduriers attaquaient personnellement le maréchal d'Ancre, et cette fortune qui se fondait, disait-on, sur des goûts honteux et les entraînements d'amour de Marie
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de Médicis. El que ne disait pas « le discours sur Tapparition et laits prétendus de l' effroyable tasteur, dédié à mesdames les poissonnières, harcngères, fruitières et autres, qui se lèvent le matin d'auprès de leurs maris, » allégorie libertine sur le rôle que jouait Goncini le Florentin auprès de la reine-mère, et des femmes complaisantes qui entouraient la cour?
La reine sollicita plusieurs fois le parlement de réprimer cette licence des pamphlets, qui n'épargnaient rien, ni le gouvernement, ni la régente, ni les ministres, ni le favori intime; et le parlement, obéissant aux supplications de la reine, «condamna Léon Moregard, maître Jaiseur d'almanachs, où il avoit fait des contes et guerres en Tair, à neuf ans de galère. » Dans leur arrêt, les parlementaires distinguèrent «les pronosticalions et almanacbs qui se contentent de parler de la pluie et du beau temps, des solstices et des effets de mars, toutes choses licites, d'avec ceux qui, s'occupant des affaires de l'Etat, parlent de princes et de grands, transposant seulement les lettres de leur nom, délit très punissable. » L'astrologue Moregard ne s'était point trompé eu annonçant des batailles civiles : depuis longtemps Condé et les autres princes du sang ne pouvaient supporter le conseil de la reine ; les personnes qui entouraient la régente étaient odieuses à toute la noblesse ; celle-ci les attaquait dans les rues à coups de bàlon et d'épée, car ces favoris usurpaient tout, honneurs, dignités, gouvernement; et puis cette régence, pouvoir unique, cette royauté qui ne consultait le conseil des nobles que pour la forme, importunait les princes du sang, expression de la féodalité provinciale. « Hier M. le prince de Condé dit à la reine plusieurs propos entre lesquels, par trois fois, il répéta qu'il avoit commandé de battre le sieur de Marsillac, gentilhomme, et que pour cela on ne lui pouvoit que faire. Sa Majesté lui répliqua qu'elle ne le pouvoit croire, que l'action étoit trop honteuse pour lui. M. le prince lui repartit que le feu roi son seigneur ne traitoit pas ainsi les princes du sang. Sa Majesté répondit que les princes du sang ne faisoient telles actions, et qu'elle savoit comme le roi s'y comportoit. M. le prince dit qu'on le vouloit séparer d'auprès du roi, mais qu'il n'en bougeroit et lui rend roi t toutt^s sortes de services. Le roi voulut parler, mais la reine l'arrèia et dit au sieur prince :
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« C'est une grande ciïronterie de soutenir que vous avez fait cela devant le roi. — Comment appeler effronté un prince du sang? répondit-il à la reine; ni votre animosité ni votre colère ne m'empêcheront de servir le roi ; » paroles qu'il proféra, se retirant d'auprès de leurs Majestés. Le roi s'écria : « Ah ! Ma- ^ dame, vous m'avez fait grand tort de m'empêcher de parler. » Dans ces vives disputes entre l'unité royale imposant des lois absolues à sa noblesse, et les débris rajeunis de l'indépendance féodale, il était impossible d'éviter une complète rupture : le 45 janvier le bruit se répandit à Paris que le prince de Condé, les ducs de Longueville, de Vendôme, La Tour-d'Auvergne duc de Bouillon, et le duc de Nevers lui-même, avaient quitté la cour sous prétexte de se rendre dans leurs gouvernements respectifs. A cette époque, quand les princes se retiraient ainsi en province, c'est qu'ils voulaient réveiller l'union des gentilshommes, qui plus d'une fois s'était montrée dans l'histoire sous le nom de ligue du bien public. A cet efïet ils se devaient assemblera Mézières, le 15 février, avec leur train ordinaire seulement, pour ôter tout ombrage, afin, étant ensemble, d'aviser à ce qu'ils auraient à dire et à faire. En se rappelant le rôle que le prince de Condé avait joué dans les derniers temps du règne de Henri .IV, on devait craindre une prise d'armes non seulement à l'intérieur, mais encore à l'extérieur. Une première fois déjà le prince de Condé s'était retiré dans les Pays-Bas; on l'avait engagé là, non seulement à faire valoir ses privilèges de prince du sang, mais encore à réclamer la couronne de France pour lui-même, en se fondant sur la nullité du mariage de Marie de Médicis et de Henri IV; cette union ainsi condamnée, l'illégitimité de Louis XIII ne faisait plus de doute, et la branche de Condé venait à la couronne par l'extinction des aînés de sa race. Ces projets, on pouvait les renouveler, à l'aide du parti protestant qui, à d'autres époques, avait d(\jà songé à jeter la couronne sur cette tête. Il existe dans un couvent de Valence, en Espagne, une pièce pleine de curiosité : « Révélation d'un Béarnois sur un complot tendant à assassiner Louis XIII. » Un certain Jean Lamy, natif de la province de Béarn, prétendit qu'il avait entendu M. de La Force, gouverneur de la province, et plusieurs autres capitaines huguenots.
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raisonner ensemble sur la nécessitù d'assassiner le roi Louis XIlï pour empêcher son union avec l'Infante. Ils avaient pour cela un pistolet avec une poudre artificielle qui ne devait faire, aucun bruit en la tirant '. « On m'a fait, ajoute ce Béarnais, cette proposition à moi-même, en m'oifrant de l'argent pour me rendre à Paris, où il me seroit facile d'avoir une place dans la garde du roi et de gagner d'autres huguenots du môme corps. Effrayé [de cette proposition monstrueuse, je me suis sauvé à Valence, où, pour la tranquillité de ma conscience, j'ai fait ma'confession au prieur Juan-Pédro, de l'ordre de Saint-François. -— En foi de quoi, moi, Lamy, j'ai signé cette déclaration faite en présence des pères dom Inigo de Vicia et Vincento.— A Valence; le 13 juillet 1613 \ »
Indépendamment du parti huguenot dont les princes pouvaient appeler l'appui et l'aide, Condé, chef de la confédération provinciale, devait trouver à l'étranger, dans les souverainetés ennemies de l'Espagne, une alliance facile. La correspondance suivie entre les gentilshommes et les États-Généraux des Provinces-Unies, prouve l'importance que les malcontenls attachaient au secours de la Hollande libre. Le prince de Condé écrivait de Sedan, le 30 mai 1613=^ : «Hauts et puissans seigneurs, je ne doute point que les justes causes de mon éloignement de la cour et des autres princes et autres seigneurs qui m'ont assisté, ne vous aient été déguisées et représentées autres qu'elles n'étoient en etïet , et que par artifice on n'ait tâché, selon la passion d'autrui, de vous donner de mauvaises impressions des procédures que j'ai tenues depuis; mais je vous estimois si pleins d'équité et de prudence que vous n'en feriez aucun précipité jugement , avant que d'être bien informés de la vérité d'icelles; j'aurai toujours un principal soin de ce qui regardera la conservation et affermissement de votre république. Vous reconnoîtrez par les etïets, l'estime singulière que je fais de votre amitié et de cette bonne volonté que vous m'avez toujours témoignée , laquelle aussi je me promets que
1 y que para eslo tenian un pistolele con polvcra ariificia da que al lirar no hnria rmjdo.
-Archives de Simancas, col. A b^^^"^'.
^ Mss. do Diqniy, vol. 744.
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VOUS me conlinucrcz. » Toutes les fois que les mcconleiUcmcnls avaient éclaté en France parmi les calvinistes ou les nobles, ceux-ci s'étaient adressés aux gouvernements réformés de rAllemngne et de la Suisse. Sous la Ligue, les rapports des huguenots s'étendaient en Suède et en Daneraarck. Ce n'était point un crime à ces époques confuses, car l'esprit de nationalité et de patrie n'était point encore dans sa noble et puissante énergie. Jacques I" d'Angleterre favorisait aussi sous main un mouvement qui contrariait Talliance entre la France et l'Espagne, que la Grande-Bretagne avait tant intérêt à briser.
Plus la prise d'armes des princes était dangereuse, pins le conseil de régence devait arrêter des mesures pour réprimer cette nouvelle ligue provinciale : à Paris on réarma la bourgeoisie catholique sous l'autorité de la régente; on fit des visites dans tous les quartiers, et des actes de l'Hôtel-de-VilIe prescrivirent des ordres de police dans l'objet de déjouer toutes les tentatives qui pourraient être faites. « Il est ordonné au capitaine des arquebusiers, archers et arbalétriers de la ville de Paris d'envoyer dorénavant et l'un après l'autre, par chacun jour, dix hommes de leur compagnie armés, à savoir : six avec hallebardes et les quatre autres avec arquebuses pour y demeurer depuis sept heures du matin jusqu'à sept heures du soir, et s'en servir aux occasions qui se présenteront et selon qu'il leur sera par nous ordonné. » Des lettres furent adressées aux parlements des provinces, aux gouverneurs, échevins, pour les avertir tous de se tenir sous les armes et de se précautionner contre le mouvement militaire dirigé par les princes.
La régente connaissait toute la puissance des petits écrits populaires qui se répandaient parmi la bourgeoisie de Paris. Quand le parlement se réunissait en sa grand'chambre ou aux enquêtes, lorsque le procureur faisait lecture après souper, sous le vaste foyer domestique ; quand le marchand se promenait au Pré-aux-Clercs, tousaimaient à hre et répéter ces pamphlets qui, circulant dans les rues, délassaient des études sérieuses de la Sorbonne et de l'Université. On éclaiait en gros rire aux « paroles de Jacques Bonhomme, du crocheleur de la Samaritaine, de la Mère-l'Oie, aux vingt discours des marchands du Palais dans les étuves de Saint-Nicolas-des-Champs ou aux
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bons dictons du vieux Gaulois. » La régente s'empara de celle presse piquante pour lancer de gais propos contre la genlilhommerie retirée : « Pour le plaisir, hé ! mes très honorés seigneurs, disait Jacques Bonhomme (ce Jacques Bonhomme, symbole du peuple, du serf, du pauvre pastourel et du laboureur pendant le moyen âge), il y a bien plus de contentement à se promener dans les Tuileries, à voler le héron à Saint-Germain, à courre le cerf à Fontainebleau, à rompre un bâton sur le cou d'un faquin de la place Royale, à manger des œufs à la portugaise, ou bien enfin au petit More, à ouïr la musique, si douce, de la reine Marguerite, qu'à boire la poussière de la campagne, à porter la chaleur de midi sur le dos, à dormir armé sur l'affût d'un canon. Car songez bien que si vous voulez faire la guerre, il ne faut pas que la paye manque, autrement vous n'aurez ni capitaine ni soldats assurés; et à peine si les recettes du roi lui-même y peuvent suffire. Sous le feu roi, j'ai ouï parler cent fois à mon père qu'il y avoit, ainsi que vous le faites aujourd'hui, des malcontents qui n'avoicnt en la bouche que le bien public et la réformation et le soulagem.ent du peuple, et cependant les sages les blàmoient, car le pauvre peuple n'en fut pas amendé d'un sol. Qui croira, messieurs, continue le vieux Gaulois, que vos intentions soient si justes, si vos actions sont si rebelles? qui croira que vous désiriez réformer la France, si vous y semez le désordre? et qui croira que les plaintes du peuple vous aient touchés? Soyez tranquilles, vous n'êtes pas les seuls princes ou du moins pas tous seuls courageux ; il en reste encore assez, et de fidèles et de braves, pour servir la majesté de leur roi et pour accompagner la prudence de la reine. »
La bourgeoisie, presque en tout lieu catholique, ne devait que faiblement seconder le prince de Gondé et le parti des gentilshommes uni avec les huguenots. Les princes parlaient bien dans leur ligue de l'intérêt des bourgeois ; mais n'était-ce pas un masque pour couvrir leur proprq ambition et favoriser les hérétiques? Fallait-il renier la Vierge, fouler la croix aux pieds? L'esprit catholique n'était point éteint au cœur du peuple : «Dieu, conservez notre roi, chantait-on dans les rues des bonnes villes ; au diable soient les huguenots, car ils ont vos autels
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renversés et vos saints temples profanés; ils ont traîné le cmcifix, l'appelant le Dieu des papaux par dérision et mépris; au diable les huguenots ' ! »
Cette résistance d'une population fervente se reproduisait dans beaucoup d'autres grandes cités. Le maréchal d'Ancre déploya en cette circonstance une haute activité pour défendre l'unité royale. Il avait jeté dans toutes les places fortes des hommes dévoués à la reine. Des villes frontières, telle? qu'Amiens, Corbie, eurent leurs portes fermées ; à Mézières, les hommes d'armes livrèrent la citadelle, mais les habitants restèrent fidèles. C'est que personne n'était prêt pour la guerre civile ; il y avait fatigue dans les esprits, et c'est ce qui explique comment le tiers parti put s'emparer de la négociation avec autant de facihté et la mener à fin en peu de mois. Les commissaires délégués furent le duc de Ventadour, les parlementaires de Thou, Jeannin, Boissize et Bullion, conseillers d'État, qui tous avaient agi si efficacement durant la Ligue et le règne de Henri IV. Quand le temps n'est pas mûr pour la guerre civile, les essais de désordres sont sans résultats; après les longues secousses des batailles, on court au repos, alors même qu'on saisit les armes. Tels étaient la régente et les princes; il y avait rupture, puis raccommodement inévitable; ainsi, quand le prince de Condé quittait la cour, il écrivait à la régente : « Madame, toute mon affection a toujours été le service du roi et bien de cet État ; je l'ai témoigné durant le vivant du feu roi par mon absence nécessitée, et depuis sa mort par mon retour vers Sa Majesté, celant les déplaisirs que j'ai reçus, pour empêcher les mouvements des guerres dangereuses à l'enfance du roi mon seigneur. » Et Marie de Médicis lui répondait : « Mon neveu, j'ai reçu votre lettre écrite le 19^ de ce mois, et qui m'a été présentée le 21". Je commencerai donc par vous dire que vous et toute la France êtes obligé de peconnoître et confesser que le royaume a, par la singulière grâce de Dieu et l'assistance que j'ai reçue des gens de bien, joui en ma régence, contre
1 Us ont vos autels renversez Ils ont traisncz le crucifix
Et vos saints temples propliancz, Par dci ision et mépris,
y faisant coucher leurs quei)aux ; L'appelant le Dieu des papaux ;
Au diable soient les huguenots : Au diable soient les huguenots :
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Topinion commune, d'un repos général et plus entiers que nous n'eussions pu l'espérer après avoir perdu le l'eu roi mon seigneur, que Dieu absolve : chacun a vu et su quels ont été mes peines, mes combals et continuels travaux pour maintenir la ti'anquillilé publique, qui est encore enviée et ouvertement assaillie par ceux qui devroit moins le faire. Mon neveu, continuait-elle, pourquoi leur avez-vous déguisé, à ceux delà religion, ralliance que nous traitons maintenant en Angleterre par votre avis et celui de mon cousin le duc de Bouillon? Véritablement j'ai préféré ladite alliance de l'Espagne à celle de Savoie; mais je n'ai rien fait en cela que mondit seigneur défunt n'eût fait lorsque don Pedro de Tolède vint vers lui ; et le duc de Savoie peut-il être aussi utile pour la France que le roi d'Espagne? Mon neveu, vous accusez mon conseil, et tous les conseillers sont prêts à se démettre de leurs charges à mon seul commandement. Je reconnois que le roi eût été mieux servi si nous eussions formé un conseil de vous et des autres princes : mais qui a plus désiré cela, et qui y a plus travaillé que moi ? »
Cette douce et pacifique lettre de Marie de Médicis était accompagnée d'un billet du cardinal Duperron, qui exerçait une grande iniluence sur l'esprit du prince de Condé. Il n'y avait rien dans cet échange de lettres qui pût pressentir et préparer la guerre civile; il fut très aisé d'accorder une conférence à Soissons sous la présidence de M. de Thou, car les parlementaires tenaient toujours un milieu entre l'autorité de la régente • et celle des princes : l'intervention du duc de Vendôme détermina tout à fait l'arrangement. De Soissons les conférences fu- .rent transférées à Sainte-Menehould, et ce fut là qu'on arrêta les articles d'un accord provisoire entre la couronne royale et le pouvoir féodal, représenté par les princes du sang. Pour éviter une prise d'armes, il fallut des sacrifices d'argent, des pensions, des dons secrets, des promesses libérales. Rien ne fut épargné pour attirer le prince de Condé ; et de toutes ces conférences résultèrent les points suivants : «Les États-Généraux du royaume seront convoqués et assemblés en la ville de Sens pour le 25 août prochain. Les trois ordres y seront représentés, et ils pourront faire les remontrances qu'ils jugeront en leur conscience devoir être utiles. Les fortifications de la ville de Mé-
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zi(Vos seront démolies du côlé de la ville. Le lort de Blavet dont on s'est saisi depuis ces derniers mouvements, et qu'on a commencé à fortifier et rebâtir, sera entièrement démoli, rasé et remis en Tétat où il étoit avant la surprise. Il en sera de même de toutes les autres fortifications faites en la province de Bretagne. Sa Majesté accorde audit prince de Gondé, comme assurance qu'elle a de son atfection et fidélité, la ville d'Amboise et son château, en dépôt jusqu'après la tenue des États-Généraux, et pour la garde d'icelui cent hommes d'armes. Toutes les garnisons mises dans les villes et places de ce royaume, à l'occasion de ce dernier mouvement, seront ôtées, excepté deux cents hommes en la villedeSoissons, dont M. de Mayenne est gouverneur, centhommesdans Mézières jusqu'après la tenue desÉtats. Lettres patentes seront expé(Jiéeset adressées à tous les parlements pour les vérifier, par lesquelles Sa Majesté déclarera que ledit sieur prince, et les officiers de la couronne, seigneurs, gentilshommes qui l'ont assisté dans ce mouvement, n'ont eu aucune mauvaise intention contre le service de Sa Majesté. On empêchera qu'ils ne puissent être recherchés, ni poursuivis à cette occasion, et on les rétablira en leurs charges, états et dignités comme par le passé. Accorde encore Sa Majesté, pour tous les frais que lesdits princes, officiers de la couronne et seigneui-s pourroient avoir faits à l'occasion de ce mouvement, la somme de 450,000 livres à départir par lui entre eux ainsi que bon lui semblera*.»
La guerre civile échoua dans cette circonstance, parce que la bourgeoisie, avide de repos, ne voulut point prêter la main au mouvement des princes. S'il y avait eu parfaite intelligence entre les huguenots et les gentilshommes, comme cela s'était produit déjà, la coalition pouvait devenir formidable. Les Italiens qui gouvernaient le conseil n'avait rien de populaire ; les griefs qu'invoquaient les princes étaient ceux qu'en toute circonslance la noblesse avait développés ; le mot États-Généraux faisait vibrer toutes les têtes de parlement et de bourgeoisie ; il semblait que c'étaitlà la fin de toutes les calamités. A l'approche de la belle et grande assemblée, les esprits s'ouvraient à l'espérance, et le peuple disait : (f Messieurs des États nous guéri-
1 Ms?. de Colhcit, vol. wii. M. R. D.
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ront la plaie. » Cela n'était pas toujours exact; souvent Messieurs se contentaient de lever des subsides, de frapper des impôts et d'exprimer d'impuissantes doléances: le peuple applaudissait, parce qu'il voyait les chefs de métiers, les élus de la place Maubert ou du cloître Saint-Honoré, revêtus de leurs chaperons, discuter en l'assemblée les griefs des bonnes villes. Ce qui manqua aux gentilshommes, ce fut l'accession pleine et entière du parti huguenot ; celui-ci murmurait, mais n'était pas encore en armes ; ses vastes projets de confédération et de république ne commencèrent que quelques années plus lard, alo!^s que Talliance de la reine avec l'Espagne fut entièrement consommée.
Le traité de Sainte-Menehould était dur ; la féodalité profilait de la faiblesse du pouvoir royal, des craintes de la guerre civile, pour imposer ses conditions; les États-Généraux en France étaient une forme populaire que les princes du sang se proposaient bien de dominer : la noblesse était à leur dévotion ; ils pouvarient facilement s'emparer du clergé, à l'aide du tiers-état, conduit par les parlementaires. Les féodaux n'obtenaient pas encore souveraineté complète dans le conseil; ils comptaient y arriver par l'action des États -Généraux. C'était une véritable révolution politique où devaient être sacrifiés les clercs, les Italiens, et Goncini surtout, le favori, expression de la régence accommodante de Marie de Médicis. Il y a des époques où le pouvoir ne peut agir avec violence ; il est obligé de tourner les événements, de faire à tous des concessions, parce que les instruments d'énergie lui manquent : quand Richelieu heurta de face les débris puissants de la féodalité provinciale, c'est que le vent était alors à la force, et que l'autorité était assez affermie pour frapper fort ; mais Marie de Médicis, comme Anne d'Autriche, n'exerçait pas un pouvoir incontestable ; Goncini, comme Mazarin, dut céder souvent aux partis ; la seule différence qui existe entre eux, c'est que le maréchal d'Ancre avait à lutter contre une féodalité armée, une confédération territoriale qui n'avait point encore été domptée par Richelieu, tandis que Mazarin arrivait à une époque de caquetages parlementaires, de ligues de bons bourgeois, sans liens communs, sanspcns«'ie forte et durable : qu'arriva-t-il? c'est que Goncini
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succomba, olsos olVorts ne purent le sauver contre ces princes du. sang qui s'imposèrent au conseil de Louis XÎII.
Toule nrgociation avec le parti de la haute noblesse troublait les bons rapports de la régente à Kégard de l'Espagne. Aussitôt après la convention de Sainte -Menehould, on voit les intimités avec la cour de Madrid s'affaiblir, et de nouvelles difficultés surgissent pour le mariage. Les princes du sang rentrant dans le conseil, exerçaient déjà une action qui partout se manifestait; quelques froideurs diplomatiques existaient pour la limitation des frontières de la Navarre ; de plus graves différends se montrèrent en Italie. Marie de Médicis n'avait point oublié*les intérêts de la noble maison dont elle était issue ; fille de l'Italie , liée à la plupart des races souveraines de ce sol morcelé en mille principautés, il était peu de questions politiques ou territoriales qui ne touchassent à ses affections, à ses souvenirs de l'enfance. Elle aimait à parler avec Goncini , avec Leonora Galigaï, de Florence, de Ferrare, des maisons d'Est et de Mantoue où régnaient ses oncles, ses neveux, ses bons parents, suei cugini carnali (ses cousins de chair) , comme elle les nommait dans ses conversations habituelles. Elle avait passé plus d'une journée à contempler des petits plans en relief de Florence, sur lesquels elle avait fait dessiner un beau ciel bleu pour se rappeler les tièdes soirées de l'Arno. Dans ce morcellement de tant de souverainetés , l'Italie néanmoins était divisée en trois intérêts principaux ; le duché de Savoie qui réunissait le Piémont, s'étendant au midi jusqu'au comté de Nice ; l'Espagne souveraine du Milanais, de Naples et de la Sicile avec plusieurs autres fiefs particuliers ; Rome enfin la grande ville, puissance morale qui se rattachait par mille liens matériels à la souveraineté positive de Tltalie ; ses prétentions étaient souvent hostiles à celles du roi catholique, car elles se résumaient en des questions de territoires et en une suzeraineté laïque ; chacun des États cherchait à s'agrandir par la possession de nouveaux fiefs et de terres favorisées d'immenses revenus. Au dehors, la France et l'Espagne avaient un intérêt opposé dans les questions d'Italie. Le cabinet de San Lorenzo craignait surtout une nouvelle invasion des Français au-delà des Alpes. Il y avait encore souvenir des campagnes de Charles YIII, de Louis XII et
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de François I^'S qui avaient un moment menacé la souvoraincté espagnole à Naples et dans le Milanais ; de là ce soin particulier que prenait TEspagne à ménager le duc de Savoie, barrière naturelle contre l'invasion des Français. A son tour, Henri IV s'était elîorcé d'attirer le duc de Savoie par des promesses d'une alliance de famille. Il savait que dans ses mains étaient les clefs des Alpes. Le pape intervenait souvent comme médiateur; mais si la cause catholique le rapprochait de l'Espagne, les intérêts du territoire l'en séparaient invinciblement; Rome et l'Escurial ne s'entendaient ni sur Naples, ni sur le Milanais , et plus d'une fois le pape s'était adressé au roi de France pour faire entendre ses griefs contre l'Espagne.
Au milieu de ces intérêts opposés, une question territoriale vint agiter les vieilles rivalités : François , duc de Mantoue, venait de mourir sans laisser d'enfant mâle. Ce fief , étant masculin, appartenait, par les vieilles lois de l'empire, à Ferdinand, cardinal de Gonzague, puiné du défunt. Cependant le duc François avait une fille, enfant de quatre ans, née de son union avec Marguerite de Savoie, fille du duc Charles Emmanuel, et c'est au nom de cette jeune héritière que le duc de Savoie réclama la succession du fief. L'Espagne demandait égalei^ent la tutelle de la jeune duchesse, tandis que Marie de Médicis signifiait au duc de Savoie que le maréchal de Lesdiguières traverserait les.Alpes si la moindre tentative était faite par les Savoyards dans le dessein d'occuper Mantoue. Telles furent les déclarations formelles des notes diplomatiques du marquis de Trénel à Turin et de M. de Brèves à Rome : la reine régente appelait aussi la médiation du pape pour en finir avec ces différends. Philippe III était plein d'inquiétude sur ces projets d'invasion des Français en Italie. Le mouvement qui venait de porter les princes du sang, Condô, Bouillon, à reconquérir une certaine influence dans le conseil, favorisait ces plans de conquêtes qui ne pouvaient déplaire à la régente. Marie de Médicis, Concini , Galigaï allaient présider aux révolutions de leur belle patrie ; on y sacrifiait la pensée du double mariage ; la noblesse allait reparaître dans les riches plaines où elle pouvait trouver des fiefs opulents, de brillants héritages. Avaiton à ménager l'Espagne? se conduisait-elle assez loyalement
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pour abandonner son alliance avec quelques regrets? quelle était la conduite de Philippe TU en Navarre ? consentait-il à régler les communs intérêts? L'Espagne, toujours la même, recherchait les divisions pour en profiter; n'avait -on pas les souvenirs de la Ligue? Tels étaient les dires des gentilshommes, et Ton aperçoit dans les nouvelles dépêches de don Inigo de Cardenas toute l'anxiété qu'il éprouve ; «Le bruit court, écrit-il à Philippe III, que les mariages ne doivent plus avoir lieu . Tels sont du moins les discours que Ton tient dans la rue aussi bien qu'au conseil. Autant Je peuple en général en paroit fâché, autant les hérétiques en témoignent de joie ainsi que ceux qui aiment les révolutions. La reine Marie est pour nous : dans le conseil elle a fait entendre ces paroles : « Je suis fâchée d'avoir cà vous témoigner, messieurs, mon mécontentement sur la légèreté avec laquelle quelques-uns d'entre vous ont parlé dans la dernière séance. Oui, messieurs, a-t-elle dit en terminant, j'aime à le redire au milieu de vous, les alliances entre la France et l'Espagne m'ont paru renfermer un grand bien pour la patrie. Je les maintiendrai donc autant qu'il sera en mon pouvoir de reine régente, et avec l'aide de Dieu, j'espère encore qu'elles se concluront*.» Au sortir du parlement, on m'a dit que les membres paroissoient fort émus*. J'ai su que dans la soirée du même jour il y avoit eu une assemblée chez le duc de Bouillon. La reine ne se méfie pas assez de ce prince du sang, malgré tout ce que je peux lui dire. Toutefois , la reine a fjiit en sorte que les paroles qu'elle a fait entendre au conseil me fussent rapportées. M. de Villeroy étant venu me trouver à mon hôtel le lendemain, m'a rapporté la décision du conseil. J'ai mis moi-même en lui parlant la plus grande douceur dans mes paroles, afin de lui montrer, ou que je ne savois pas les propos et les discours que tenoit le vulgaire, ou que ces bruits éloient complètement faux. »
Quelques jours après l'ambassadeur don Inigo de Cardenas écrit encore à Philippe IIÏ une dépêche hâtive et en quatre lignes : « On parle ici de la guerre, de telle sorte qu'avec la connoissance que j'ai du caractère françois, je ne peux man-
1 1 que espéra agora en dios que se effecluarian los casamientos» ^ Muy-olteracios^
MA/AiUN ET LA FUO.NDK. 7 7
quer d'éprouver de vives inquiéludos. Les iinuginalions iiiaichent en ce pays avec les événemens. » Le soir même Carde nas expédie un autre courrier' : «Dans ma dépêche, ajoute-t-il, j'ai répondu longuement aux lettres de Votre Majesté. Celle-ci n'est à d'autre fin qu'à supplier Votre Majesté qu'elle ait grand soin de tenir secret tout ce que je lui dis dans les lettres cijointes et qui sont chiffrées -, Les affaires, qui chaque jour vont en s'embrouillant davantage, rendent ce secret très important *. Il en est de même des rapports que j'adresse à Son Excellence le duc de Lerma*. Villeroy m'ayant envoyé demander il y a quatre jours si j'avois l'espérance de recevoir des nouvelles, je lui fis répondre que oui, mais que je ne pouvois pas rassurer cependant dans l'état où étoient les choses. Votre Majesté ne pense-t-elle pas qu'il seroit temps de prévenir cette invasion des François en Italie? Car l'opinion de Lesdiguières est qu'il faut faire irruption sans déclaration préalable, que c'est là le meilleur parti, afin de surprendre les Alpes avant les Piémontois. J'ai témoigné toute ma peine ^ à la reine régente, de la ma-
1 Archives de Simancas, cot. A 7137 (Lettre chiffrée).
s De suplicar a V. M. se tenga miicho cuydado en guardar el secreto de lo continedo en las carias que van para S. M. en chifra.
3 Por que las cossas se vanapreiando cada dia mas, y importa sumamcnle el secrelo en todo.
* Ici se trouve une longue série de lettres chiffrées, et dont la traduction d'un petit nombre a été faite. 11 paraît que l'ambassadeur avait plusieurs alphabets chiffrés.
5 J'ai trouvé aux archives de Simancas les deux lettres autographes suivantes, adressées par Marie à Philippe III :« Monsieur, j'ai reçu par les mains de don Inigo de Cardenas la lettre de Votre Majesté du 20 septembre, et entendu la créance qu'elle lui a commise sur la continuation des différends qui passent entre les ducs de Mantoue et de Savoie. Sur quoi lui ayant dit mon intention, que je fais encore présentement savoir à notre ambassadeur pour la déclarer plus amplement à Votre Majesté, je m'en remets à lui, que vous en croirez entièrement, priant Dieu, etc. Votre bonne sœur, Marie, régente.» — Archives de Simancas, cot. A 713 (Auto-
praphe).
La même au même,
« Monsieur, don Inigo de Cardenas a servi Votre Majesté heureusement en sa légation et à notre commune satisfaction, ainsi que j'ai commandé au marquis de Vancellas de le lui faire entendre, et ai bien voulu confir-
nièrc douteuse dont on paiioit do raccomplissement des marriages : «Vous devriez bien plutôt me rendre grâce, M. l'ambassadeur, m'a-t-elledit, de ce que, malgré tous les empêchemens qui sont survenus, moi seule n'ai jamais eu l'air de douter de l'exécution de ces mariages. Je ne vous cacherai pas d'ailleurs que mes ministres, et M. de Villeroy lui-même, ont conçu des doutes sur la sincérité des intentions du roi d'Espagne, et cela par suite des fâcheuses communications qu'ils ont eues d'Italie ; car c'est de toute l'Italie à la fois que nous sont parvenus ces avertissemens, et particulièrement de Rome. » Comme je cherchois à détromper et à rassurer celte princesse, elle vint encore à me dire : « Avant que je ne fusse la belle-mère du roi d'Espagne, je lui avois bien plus d'obligations qu'aujourd'hui : il m'avoit offert ses services, et depuis que je suis sa belle-mère, il n'a rien fait de tout cela et ne m'a prêté aucun appui. » Deux jours après, elle m'a envoyé dire par Villeroy que je n'écrivisse rien à Votre Majesté de ce qui s'étoit passé entre nous : « Seulement, vous pouvez dire à Sa Majesté Catholique, combien je m'étonne qu'elle ignore que la France ait des vassaux puissans et inquiets ; et lorsque la reine infante sera venue, ce que Dieu fasse, elle aura lieu de s'en apercevoir. » Mais pourquoi, ai-je dit à Villeroy, souffre-t-on tous ces propos? Poussé peu à peu par mes raisonnemens, il me répondit : «Il vaut mieux souffrir ces bavardages que de voir les rebelles en France arriver au point où sont venus les Hollandois qui ont secoué le joug de l'Espagne, et s'en séparant, ont fini par se déclarer libres. » J'ai vivement senti la portée de cette réponse; aussi lui ai-je répondu avec un accent de colère que je n'ai pu maîtriser : « Le roi mon maître seroit venu sans doute à bout de ces rebelles dont vous parlez, si ses alliés avoient agi avec franchise et s'ils avoient maintenu les conditions de la paix qu'ils avoient jurée — Si nous l'avons fait, a repris Villeroy, en faisant
mer pareillement à Votre Majesté le regret que j'ai de ce qu'il est parti devant la perfection entière des mariages, par laquelle nous désirons ici que Votre Majesté ait agréaWe de lui en continuer l'entremise, ou en tout cas pourvoir que celui à qui elle le confiera s'en acquitte aussi fidèlement qu'a fait don Inigo, au conlentement de la bonne sœur de Votre Majesté. Marie. » — Archives do Simancas, rot. A 71* (Autographe).
MAZAlllN KT LA l'IKXNDi:. 70
entendre un grand jurement, c'esl que vous nous en avez donné l'exemple, et que vous avez été les premiers instrumcns de cette mésintelligence. Veuillez dire à votre maître qu'il agisse sans détour, qu'il unisse ses intérêts aux nôtres, et nous unirons les nôtres aux siens. Le roi votre maître doit considérer et n'oublier jamais que nous avons, nous, ces ennemis au cœur de la France, et non pas comme le roi Catholique en dehors de ses États ; ils sont si bien au cœur de la France, qu'ils font partie des conseils secrets de la couronne ! Il est donc naturel qu'on les ménage, plutôt que de se plaindre de paroles jetées en l'air. Nous ne pouvons arrêter les langues; mais ce que j'ai dit et ce que la reine a arrêté dans sa pensée est invariable, à moins que le monde entier ne périsse. Cependant si Sa Majesté Catholique avoit changé d'avis pour cette alliance, le roi de France ne manquera pas de femmes fiôres de s'asseoir à côté de lui sur le trône, -r- Sans doute; mais je ne crois pas que les rois de France en aient eu jusqu'ici une pareille», ai-je répondu vivement piqué : «Nous l'estimons pour ce qu'elle vaut, a repris Villeroy en se levant et en allant vers la porte; mais le plus sage seroit plutôt de ne pas donner lieu à tous ces discours que de s'en plaindre quand on les a fait naître. » Ces paroles ont terminé l'entretien, et nous nous sommes séparés avec une froideur marquée. »
Cet échange de vives paroles sur le mariage préparait une rupture que la question de la Navarre et de la Savoie aigrissait encore. Marie de Médicis disait à l'ambassadeur espagnol : «Pour l'amour de Dieu, laissez-moi. J'éprouve une peine assez vive, une affliction assez profonde de voir que le ciel semble s'opposer à l'union des deux couronnes et à la bonne intelligence des deux États*.» Et comme il voulait continuer, et la pousser à enti'er dans les délads sur l'arrangement de ces diil'érends, la reine répondit : « Vous n'aurez plus que cette parole de moi : Dieu les arrangera comme il l'entendra*.» La reine continua à parler avec beaucoup de véhémence et de colère :
* Que le dava grandissima pena y aflicion ver parecia que el cielo no queria permilir la union deslas dos coronas ni la amistad deslas dos na~ clones.
* Dépêch. Archiv. de Simancfis, cot. A Tl^^.
80 HICHKMKr ,
« Le chic (le Savoie, dit-elle, lait tout son possible pour remuer et agiter les esprits en France; s'il avoit plus de puissance encore, il en useroit dans ce sens : mais il n'obtiendra jamais de nous ce qu'il pense en agissant ainsi. Veuillez bien lui faire savoir, M. l'ambassadeur, que toutes ses démarches dorénavant seront surveillées avec une plus scrupuleuse attention; que, quelles que soient ses protestations, nous nous méfions entièrement de lui, et que nous saurons bien faire cesser les inquiétudes qu'il nous cause...»
Les dernières dépêches de Cardenas sont toutes relatives aux affaires d'Italie et de Mantoue. La reine lui disait encore : « Je sais que les conseillers de mon fils et les princes du sang sont de l'avis de prendre les armes; mais il n'en sera rien ; je saurai démontrer au conseil que l'alliance et l'accord du roi catholique avec la France suffisent pour accommoder les alFaires de Mantoue et de Montferrat. Ne vous étonnez donc pas, monsieur l'ambassadeur, et que le roi calhohque ne s'étonne pas plus que vous, des propos qui se tiennent ; j'en fais mon affaire.» Quelques jours après les bonnes intentions s'évanouissent : don Inigo écrit de nouvelles dépêches. « La reine et les trois ministres, dont elle prend conseil, sont très fâchés d'être obligés d'intervenir dans les affaires d'Italie. « C'est bien malheureux, me disait dernièrement Villeroy, mais ce seroit encore pire de ne pas intervenir. » Il paroissoit du reste très ennuyé de tout ce qu'il avoit entendu au conseil de pénible et de violent. La noblesse, les princes et le roi luimême sont d'une colère inexprimable, qu'ils témoignent à tout instant et en toute occasion ; ils disent hautement leur façon de penser, et je n'en finirois pas si je voulois rapporter tous leurs discours à Votre Majesté. Quant au peup'e, il parle de la guerre comme si elle étoit déclarée. Tout ceci met en grande joie les hérétiques, et afflige profondément les bons catholiques. »
Un changement d'opinion dans le conseil se manifeste par toute celte correspondance; l'action de la noblesse se fait sentir autour de la régence, et Marie de Médicis n'est plus à l'aise dans ses rapports avec l'Espagne. On voit que sa tendance est pour le double mariage, pour le maintien de la paix et les
MAZAKLN 1:1 L\ ir.oM)K. SI
pacifiques transactions avec la cour de Madrid: mais cllo n'est plus absolument libre dans sa pensée désormais dominée par le parti des gentilshommes qui triomphe, et avec lequel elle négocie. Marie de Médicis craint d'être accusée de trahir les intérêts de la France; elle s'inquiète de la fidèle exécution des traités, parce que seuls ils peuvent lui donner de la force. Le roi d'Espagne n'est pas de bonne foi ; il hésite sur chaque question. L'alliance n'est jamais sincère, parce que, si elle repose sur le besoin commun de deux couronnes qui veulent mutuellement se défendre contre la révolte, elle est en opposition d'intérêt sur chaque question positive : l'Italie, la Navarre, la Savoie, la limitation même du territoire. C'est ce qui rend la position de l'Espagne et de Marie de Médicis si malaisée ; la régente a besoin personnellement des Espagnols pour maintenir son pouvoir en face des gentilshommes ; et les gentilshommes prennent pour prétexte de leur révolte, l'alliance de la régente avec l'Espagne. L'histoire n'a pas tenu assez de compte de cette difficulté de l'administration de Marie de Médicis, et de l'habileté qu'elle mit pendant sept années à balancer ces ardentes prétentions des partis hostiles.
Le mouvement de la haute noblesse contre la régence de Marie de Médicis s'était sans doute calmé par le traité de Sainlc- Menehould ; mais les confédérés, en quittant les armes, avaient demandé des garanties territoriales contre Tautorité absolue de la régente et du maréchal d'Ancre, alors élevé à la dignité de premier ministre; il en était résulté un certain affaiblissement dans le pouvoir de la reine-mère, -et il fallait chercher à ressaisir l'autorité en faisant intervenir plus personnellement le jeune roi Louis XIIL L'enfant couronné finissait alors sa treizième année, et l'ordonnance toute chevaleresque de Charles V fixait la majorité à quatorze ans; le roi, une fois majeur, n'avait plus besoin d'un conseil officiel de régence ; il agissait de sa. volonté spontanée; et comme il était encore dans cet âge où l'autorité maternelle s'exerce moralement dans toute sa plénitude, Marie de Médicis concluait qu'elle allait ainsi devenir l'organe de l'absolue puissance de la couronne. La reine résolut donc de hâter la déclaration de majorité. Un premier acte manifesta cette nouvelle situation de )a royauté. Le 27
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S(^plembrc, jour solennel où le roi atteignit sa quatorzième année, Sa Majesté étant en son conseil fit expédier et sceller une longue déclaration : « Louis, par la gràcede Dieu (y disait le jeune prince) roi de France et de Navarre, nous avons toute occasion de louer et remercier le seigneur de l'heureuse administration de notre royaume pendant notre minorité, sous la régence et sage conduite de la reine, notre très honorée dame et mère ; et, en attendant rassemblée des États-Généraux de notre royaume, nous avons d'abord confirmé l'édit donné à Nantes, au mois d'avril 1598, en faveur de ceux de la religion prétendue réformée, ensemble les autres articles à eux accordés et les réglemens faits ; défendons toute intelligence particulière, ligues et associations tant dedans que dehors notre royaume , avec défense d'envoyer vers les princes étrangers, soit amis ou ennemis, pour quelle cause que ce puisse être, et recevoir desdits princes, état, gages, solde ou pensions. Nul ne pourra se jeter en duels, combats et rencontres, alîn de ne plus offenser Dieu qui dél)]oyeroit le fléau de son ire sur nous : puis, comme Sa Majesté Divine est grandement offensée par les blasphèmes et juremens exécrables, renouvelons les édits et défenses de nos prédécesseurs. »
Ainsi, d'une part, garanties données au parti calviniste, défenses de se liguer à Tintérieur et de solliciter des secours à l'extérieur, ressources vivaces des partis dans la guene civile ; de l'autre, répression des duels et des blasphèmes, délits graves et fréquents dans une monarchie tout à la fois religieuse et militaire. La reine-mère, pour donner plus de solennité à cet édit, insista pour le faire enregistrer au parlement avec les formes d'un lit de justice : car, depuis la régence, le parlement était un véritable pouvoir politique associé au principe même du gouvernement. Dès six heures du matin, les capitaines des gardes -du -corps et des archers s'emparèrent des clefs des salles et de toutes les avenues du parlement ; les régiments des gardes s'étaient massés dans la cour du Palais; et quand le roi partit du Louvre, près de huit cents gentilshommes l'accompagnaient, tous montés à cheval et vêtus si richement « qu'il ne se pou voit rien voir de plus, car ce n'étoit que touffes d'aigrettes, coidons, chaînes de pierreries, enseignes de diamants.
MÂZARliN ET LA lri;()M)i:. 83
Le petit roi, en toque, la cape sur le dos, éloit monté sur un cheval blanc, suivi des prince de Gondé et comte de Soissons, des ducs de Guise et d'Ebceuf. Il y avoit aussi sur de belles liaquenées Mesdames, filles de France, mesdemoiselles de Vendôme et de Verneuil, la maréchale d'Ancre et madame de Montglat. M Quand tout ce beau cortège eut pris place dans le parlement, la reine-mère se leva et dit, en trois ou quatre périodes, « qu'elle rendoit grâces à Dieu d'avoir élevé son fils jusqu'à sa majorité et maintenu la paix dans ses Etats ; qu'étant majeur, elle lui avoit remis les affaires du royaume, exhortant un chacun par la mémoire du roi Henri le Grand à continuer la fidélité et le devoir qu'ils lui dévoient comme à leur roi. » Alors le petit roi salua et dit : « J'entends et veux que ma mère continue toujours le soin de ma personne et la conduite des affaires de ce royaume. » Et la reine se leva de nouveau, faisant ,une profonde révérence devant le roi qui resta assis. Ah! combien M. le chancelier, et après lui M. le premier président firent de graves discours sur le sujet des majorités du souverain ! L'avocat-général, M. Servain, ajouta une infinité de belles choses: .« Combien n'y avoit-il pas de ressemblance entre la reine-mère et la reine Blanche, mère de saint Louis ! » Le premier article du traité de Sainte-Menehould, conclu avec le prince de Condé, stipulait, comme une solennelle garantie, la convocation des Etats-Généraux. Le lieu de leur réunion devait être Sens; ainsi l'avait imposé la noblesse; elle craignait l'action bourgeoise, alors favorable au parlement et à la royauté, si l'on convoquait les Etats-Généraux à Paris. Le conseil, s'étant tout-à-fait assuré de la bonne volonté des bourgeois, on fit publier à son de trompe que l'assemblée se tiendrait non point à Sens, mais à Paris : le clergé dut se réunir aux Augustins, la noblesse aux Cordeliers et le tiers-état à l'Hôtelde-Ville ; et comme cette séparation rendait les rapports difficiles entre les trois ordres, la noblesse et le tiers-état demandèrent des salles spéciales aux Augustins, et le roi les leur accorda, de sorte que les trois Etats furent ainsi constitués en un même lieu. Ils étaient nombreux lesdits Etats. Dès le20 juin, les bailliages s'étaient réunis en leur maison communale; là, tous ks manants ayant feux et lieux avaient désigné leurs dé
pulCvS avec beaucoup de calme et d'union ; la noblesse et le clergé en avaient fait autant, et ils se hâtèrent d'arriver à la cour pour apporter leurs doléances. Quand ils furent ainsi chacun en leur chambre, ils nommèrent pour leurs présidents, savoir : les ecclésiastiques, le cardinal de Joyeuse ; la noblesse, le baron de Senecey, et le tiers-état, Robert Miron, prévôt des marchands de Paris. On comptait parmi les clercs Henri de Gondy, évêque de Paris; Benjamin de Brichanteau, évoque de Laon; le cardinal de La Rochefoucauld, évêque de Senlis; le cardinal deSourdis, archevêque de Bordeaux; Octave de Bellegarde, évoque de Coutance; Antoine de Caux, évêque d'Aure ; le cardinal Du Perron, archevêque de Sens ; Louis de Lorraine, archevêque , duc de Reims ; de l'Hôpital , archevêque d'Aix ; François de La Guesle, archevêque de Tours.
Et Ton y remarquait un prélat très jeune encore, à la figure ovale et bien dessinée ; il portait les insignes d'évèque , avec la mitre en tête et la crosse en mains. L'huissier des Etats rappela de sa voix rauque du nom d'Herman-Jean du Piessis, évêque de Luçon; il répondit d'une parole douce et ferme : adsum. L'évêque de Luçon, né le 5 septembre 4985, avait donc alors vingt-neuf ans. Il était fils de François du Plessis, seigneur de Richelieu ; pauvre cadet de race, car François laissait trois garçons et des filles, Herman avait été destiné dans sa jeunesse pour l'état des armes, et il était entré à l'académie d'escrime » ; il fallait bien chercher fortune quand on n'avait pas de patrimoine. Il quitta le petit château de Richelieu en Poitou, sous le nom de marquis du Chillou, se proposant de donner des coups d'épée contre les infidèles, et de conquérir quelques fiefs à Naples ou dans la Sicile. A ce moment son second frère, déjà évêque de Luçon, «quitta la mitre et les honneurs de l'Eglise pour se jeter dans une Ghartreuse. Le jeune marquis du Chillou pendit au râtelier du château l'épôe de fortune pour une vocation plus sérieuse et plus profitable: il étudia la théologie : à vingt ans il était docteur, et quand il vit en face de lui l'évôché de Luçon, il courut à Rome et obtint du pape sa bulle de dispense en se vieillissant de quelques années. En 1G07, du Plessis fut sacré à Rome ; et, de retour à
* Gènéulo'jc (/j la famille liichelieu, § iv.
MAZAHIN ET LA FliONDfc:. S5
Luçon, il se jeta avec ardeur dans la conversion des liérétiques. Durant cet épiscopat il publia son premier pamphlet sous ce titre : « Les principaux points de la foi catholique, contre l'écrit présenté au roi par les ministres de Charenton K » L'évoque de Luçon n'était point riche ; dans la correspondance inédile de sa jeune vie, on le voit déplorer ses misères, soit qu'il veuille faire un achat, soit qu'il parle de sa vaisselle, de sa table ou de ses vêtements. Richelieu, humble et pauvre, sollicite, tend la main. En septembre 1609, l'évêque écrivait à madame de Bourges, en son logis devant les Blancs-Manteaux, h Paris : « Madame, je songe sur ma foi tous les jours à marier Magdeleine, mais il ne se trouve ni gentilshommes ni autres qui aient de l'argent ni du drap. Nous sommes tous gueux en ce pays, et moi le premier, dont je suis bien fâché, mais il y faut apporter remède si on peut. Je suis bien votre serviteur, mais si inutile que je n'ose me prévaloir de ce titre '. »
a. Je suis maintenant en ma baronnie, aimé, ce me veul-on faire croire, de tout le monde; mais je ne puis que vous en dire encore, car tous les commencemens sont beaux, comme vous savez. Je ne manquerai pas d'occupations ici, je vous assure, car tout y est tellement ruiné qu'il faut de l'exercice pour le remettre. Je suis extrêmement mal logé, car je n'ai aucun lieu où je pursse faire du feu, à cause de la fumée : vous jugez bien que je n'ai pas besoin d'un grand hiver. Je vous puis assurer que j'ai le plus vilain évêché de France, le plus crotté et le plus désagréabfe, mais je vous laisse à penser quel est l'évêque ! Il n'y a ici aucun lieu, pour se promener, ni jardin, ni allées, ni quoi que ce soit, de façen que j'ai ma maison pour prison. Madame, je vous prie me faire faire un manchon de la moitié des peaux de martre de M. le commandeur, couvert de velours noir, car il fait froid en ces quartiers ^ »
» Luçon, 1611.
2 Bibl. royale, mss. n° 1019, supplément, pièce 1.
^ Bibl. royale, mss. n" 1019, supplément, pièce 2.
Et en 1610 : « Madame , je n'ai pas besoin de grand hiver, ma bourse étant fort foible. Donnez-moi de bons conseils, vous m'obligerez fori, car je suis bien irrésolu , principalement pour un logis, appréhendant fort la quantité des meubles qu'il faut; et d'un autre côté, tenant de voire humeur, c'est-à-dire étunt un peu glorieux, je voudrois bien. éUml i)lii!; à
8(» HlCllKLIKU ,
Le petit diocèse de Luçon ne suflit pas longtemps à l'ambition de Richelieu ; et c'était avec enthousiasme qu'il avait accepté la dépulation du clergé des sénéchaussées de Poitou, Fontenay et Niort ^ , afin de briller sur un plus vaste théâtre. Il n'était point encore connu à la cour, et l'on remarqua, durant la tenue des Etats, le vif désir que manifestait l'évéque de plaire au maréchal d'Ancre et à Marie de Médicis.
Parmi les députés de la noblesse se distinguaient Louis de Montmorency, baron de Bouteville; le marquis de Nangis; Louis de Tilly; François de Boufllers; Henri, comte de La Marck ; Henri de Balzac ; Léonor de Rabutin ; Hercules de Villars ; le seigneur de Chazelles; Théophile de Damas; Louis de Mouy; Samuel de Boulainvilliers; Charles de Durfort; le comte de Lauzun ,• Jean de Châtillon ; le marquis de Thémines. Tous appartenaient à la noblesse provinciale, presque étrangère a la CQur, fière de ses privilèges, qu'elle avait défendus souvent les
mon aise, paroître davantage. C'est grande pillé que la pauvre noblesse, mais il n'y a remède : contre fortune bon cœur. » Blbl. royale, mss. no 1019, supplément, pièce 3.
En 1613. « Je vous rends mille grâces de la peine que vous avez eue de vendre ma tapisserie ; par là vous connoîtrez la misère d'un pauvre moine qui est réduit à la vente de ses meubles et à la vie rustique, ne faisant pas sitôt état de quitter ce séjour pour prendre celui de la ville. Richelieu. » Bibl. royale, mss. n'' 1019, supplément, pièce 5.
Dans une autre lettre, il lui parle encore longuement de sa misère, et de son extrême dénuement : « Cependant je vous prie de me mander ce que me cou teroit deux douzaines de plats dargent de belle grandeur, comme on les fait. Je voudrois bien qu'il y eût moyen de les avoir pour cinq cents l'eus, car mes forces no sont pas grandes. Je suis gueux, comme vous savez, de façon que je ne puis faire fort l'opulent, mais toutefois lorsque j'aurai des plats d'argent, ma noblesse sera fort relevée. » Bibl. royale, mss. n" 1019, supplément, pièce 6.
« Je vous prie menvoyer une belle haquenée, mais belle tout à fait s'il se peut. Je voudrois bien aussi que vous pussiez m'cnvoyer deux petites pièces d'orfèvrerie de cent écus les deux, pour joindre à deux montres et quelques autres pièces que je veux donner au lieu que vous savez. Il vaut mieux ne rien donner que donner un maigre présent; celui que je veux faire ne sera pas fort grand, mais pour le moins consistera-t-il en diverses pièces. » Bibl. royale, mss. n° 1019, supplément, pièce 10.
* Luçon, 1011.
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armes à la main. Le tiers-état avait pris ses représentants dans la bonne bourgeoisie, parmi leséchevins et les parlementaires, lieutenants de sénéchaussées, gens très influents dans les justices de localité. La bonne ville de Paris avait nommé Israël Desneux et Pierre Glapisson, ses éclievins, et Nicolas Paris, bon bourgeois ; le bailliage de Vermandois avait député Etienne Lalain, avocat; Mantes, Antoine Viot, marchand de toile; Dourdens, Pierre Boudet, procureur ; Dijon, Antoine Joly, grellier ; Auxerre, Guillaume Beraud, consul ; Gex, Jacques Tombel, forgeron ; Rouen, Jacques Campion, échevin ; Caen, Abel Olivier, syndic de Falaise; Caux, Constantin Houssay^ cultivateur; Bordeaux, Jean de Clavaux, son jurât; Toulouse, François Boriez, avocat et capitoul ; Montpellier, Daniel de Gallières, son viguier; Marseille, Balthazard Vias, son assesseur ; et Lyon, Jean Goujon, avocat. Ainsi la bourgeoisie avait une Ijonne et forte députation de presque toutes ses notabilités municipales ; les élections s'étaient faites en liberté, et Marie de Médicis l'avait recommandé en tous les bailliages.
Quand les députés se furent rendus en leur salle respective, ils se visitèrent les uns les autres : la noblesse, le clergé, le tiers-état. Selon la coutume catholique, tout se fit sous l'invocation du Saint-Esprit ; les députés communièrent, entendirent une grand'messe. Enfin l'ouverture eut lieu dans la salle de Bourbon, toute peinte de fleurs de lis, couverte de tapisseries en velours violet aux armes de France. Les députés furent appelés l'un après l'autre, et prêtèrent serment au pied du trône. El Tenfant-roi prenant la parole, dit ces seuls mots : « Messieurs, j'ai convqué les États pour recevoir leurs plaintes et y pourvoir, et pour les raisons qui seront plus amplement déduites par M. le chancelier. » Et ledit chancelier fit immédiatement un grave discours sur l'état des affaires et sur ce qui s'était passé durant la régence de la reine : « Sa Majesté vous permet, ajouta-t-il, de dresser les cahiers de vos doléances; elle y promet réponse favorable. » Et alors Simon de Marquemont, archevêque de Lyon, porta la parole pour remercier le roi au nom de l'Église : « car au coucher déplorable du soleil du grand Henri, la reine voire mère, par sa magnanimité, détourna l'orage et les brouillards. «La noblesse fut encore plus louan-
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gcusc [)OLir Maiiu do Mcdicis: «Vous ùles, niadanie, une seconde reine Blanche, mère de Saint Louis; vous êtes cette autre Amalazonle tant renommée dans les histoires pour avoir conservé les États de son fils ; vous avez lait de même, madame ; et ces lleurs de lis qui vous avoient été baillées comme en dépôt, n'ont point llétri dans vos mains ; vous les rendîtes l'autre jour aussi fraîches et aussi verdoyantes qu'elles furent jamais.» Les paroles de messire Robert Miron,au nom du tiers- état, lurent graves et moins chevaleresques; il parla aussi de la royne Blanche, car il fallait justifier la régence d'une étrangère par cet exemple de l'histoire : « Le tiers-état, ajouta-t-il, a recours à votre intercession auprès du roi, pour qu'il plaise à Sa Majesté jeter des yeux favorables sur son pauvre peuple, afin (jue celui-ci tire de celte assemblée le soulagement qu'il en espère; et nous protestons. Sire, de seconder votre intention, et rendre entier le commandement qu'il vous a plu nous faire. » Les États travaillèrent à la réformation du royaume; chaque ordre eut ses plaintes particulières, quelquefois simultanées pour le redressement des abus. La noblesse demanda l'abolition du droit annuel appelé la paulette, et par conséquent la suppression de la vénalité desolTices de justice et de finances. Elle voulut aussi une surséance pour l'impôt sur le sel, qu'on cherchait à étendre aux clercs et aux gentilshommes. Le tiers-état, en approuvant l'abolition de la vénalité des oflices, demanda la suppression des tailles, dont la quotité et la répartition devaient être soumises aux États-Généraux. Le clergé surtout s'attachait à faire proclamer le concile de Trente comme loi de l'État, parce qu'il consacrait le principe catholique, et que ce principe était une des grandes bases de l'organisation sociale. Le tiers-était se refusait à cette dernière demande ; le clergé insista par l'organe du cardinal de La Rochefoucauld; et quant aux droits de la couronne, le cardinal déclara «qu'ils seroient réservés à jamais par une protestation particulière*. » Jusqu'ici il n'y avait pas intelligence parfaite entre les trois ordres , divisi's même sur l'esprit des doléances exposées à la couronne. La noblesse avait échappé à l'influence du prince de Condé, qui prolestait déjà contre les États; le clergé se lais-
* Mercure français, ami. 1GI4, ôdif. du JGlT, t. iii.
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sait dominer par la pensî'C du concile de Trente, principe écrit de l'unité catholique; le tiers- état bourgeois, tout plein de l'esprit de la magistrature, s'exhalait en aigres plaintes , que le clergé repoussait à son tour.
Dans ces conflits des États-Généraux avec la cour, dans ces vives discussions entre les trois ordres, une multitude de pamphlets furent lancés de part et d'autre pour soutenir les droits respectifs. On ne voyait que « dialogues du serviteur fidèle et de l'homme d'État» ,que « utiles et salutaires conseils au roi pour bien régner » , que « théories financières, requêtes, avis, remontrances, lettres, anatomies, discours francs et libres, réformation, avertissemens, mémoire des abus et malversations commis par les officiers des finances et par les partisans. » Tous écrivaient : universités, jésuites, parlementaires, ministres ; et c'était un grand présage que l'État s'en allait tomber en troubles,; «car chacun se plaisoit plus à parler et à écrire qu'à bien faire. » La presse n'est-elle pas toujours le fléau des époques agitées. Parmi les pamphlets qui furent présentés aux États, un seul fixa vivement leur attenlion ; ce fut celui de Jean de Beaufort « pour parvenir à ôter la vénalité des ofiices tant de judicature que de finance. » Il proposait de rembourser, dans le terme de douze années, toutes les charges. Le tiers-état rejeta le mémoire de Beaufort, parce que, disait-il, celui-ci n'avait pas les moyens de le mettre à exécution. Cette publication eut toutefois un bon résultat ; elle fit avancer la question financière; et il fut réglé que dorénavant les comptes des dépenses seraient arrêtés par l'avis des intendants et de trois députés de chacune des chambres. Ces comptes seraient divisés en deux chapitres : l'un de dépenses d'administration publique, telles que maisons du roi, gendarmerie, garnisons, guerre, ambassades; le second, pour les pensions, rentes constituées, ponts, péages avec une destination particulière. On devait établir une chambre de justice pour la réforme des financiers; abolir enfin toutes les pensions annuelles qui ne seraient pas motivées sur un service public.
Ce n'était pas sans querelles sanglantes que ces débats so poursuivaient en présence des États-Généraux. Tant de noblesse réunie dans les chambres, disputant sur les droits de
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chaque ordre, devait plus d'une lois porter la main à la garde de Tépée, pour faire valoir des prétentions disputées dans les pamphlets; il y avait chaque malin des duels, surtout entre la noblesse des États qui volait des économies, et les gentilshommes de cour qui ne voulaient point les subir. «En ce temps, les duels furent si communs, que deux seigneurs de Gascogne, savoir le comte de Grammonl, l'un des députés aux États, et le marquis de La Force, capitaine des gardes-du-corps, avec leurs seconds, se trouvèrent et se battirent à cheval au Pré aux Clercs ; en un duel, le baron de Rabat, de la maison de Foix» tua le seigneur de Lognac ; mais comment la postérité pourrat-elle croire que deux ducs et pairs de France, chefs de leur maison, aient été vus hors la porte Saint-Antoine avec un marquis et un capitaine des gardes-du-corps qui leur servoienl de seconds, se battre à pied, le pourpoint bas ! » Ces disputes fréquentes aigrissaient encore les diverses factions de la cour qui bientôt devaient éclater en guerres civiles. En même temps le clergé persistait dans sa demande qui tendait à faire publier le concile de Trente au royaume de France. Le cardinal Duperron avait jelé quelques paroles dans les États, capables de soulever l'opposition parlementaire ; il niait la maxime posée plusieurs fois par les arrêts du parlement, à savoir : « Que les rois sont souverains de toutes sortes de puissances temporelles en leur royaume. » Il s'agissait de faire décider si un prince hérétique ou apostat pouvait être privé de sa souveraineté, et si les sujets seraient déliés du serment de fidélité? Le cardinal Duperron soutint raffirmative avec une hardiesse de principes qui se rapportaient tout entiers aux maximes de la société dans le moyen âge : « Vous avouez, disait-il, que vous ne devez pas un serment aux tyrans qui vous oppriment; et pourquoi en devriez-vous davantage aux tyrans qui oppriment l'Église?» A cela les parlementaires répondaient par de subtiles distinctions : « Il y a grande différence, disaient-ils, entre les tyrans d'usurpation, que les lois permettent d'exterminer par toutes sortes de voies, et les tyrans d'administration qui sont appelés à la principauté, mais l'administrent mal. Les princes hérétiques sont du nombre des tyrans d'administration, et non des tyrans d'usurpation, contre lesquels seuls il est permis de
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conspirer par embûches. » Les parlementaires avouaient un seul point : c'est que le roi dépendait, pour le spirituel, de la communion commune et de la souveraineté spirituelle du Saint-Siège. Les princes donnèrent leur avis en ce sens : « Jésus-Christ a laissé un chef visible dans son Église, saint Pierre ; le pape est souverain pontife des brebis de Jésus-Christ ; les rois, comme brebis, sont sujets à la pâture et puissance spirituelle du pape; Texcommunication n'a nul pouvoir sur le temporel : et les apôtres ne sont-ils pas soumis au jugement des princes païens?» Ce n'étaient point de vaines et futiles discussions que ces articles examinés dans rassemblée des Étals de France : la Ligue s'était tout entière fondée sur l'idée qu'on pouvait en certains cas, et particulièrement pour l'hérésie, déposséder les rois ; elle avait également proclamé le régicide comme la dernière ressource du désespoir religieux et populaire contre la tyrannie. Il fallait faire sortir le droit public de cette pensée hardie; il fallait sauver la couronne des conséquences de ce droit exceptionnel ; et ce n'était pas trop qu'une délibération des États. La chambre ecclésiastique arrêta la proclamation suivante : « Les détestables parricides commis es personnes sacrées de nos rois, ont fait connoitre par expérience, au malheur de la France, que les lois et les peines temporelles n'étoient pas sufîisantes pour en détourner les damnables meurtriers, qui, induits et séduits par les a Lfices du diable, ont présumé, en commettant telles abominations, éviter les peines éternelles. C'est pourquoi les prélats et ecclésiastiques de votre royaume, auxquels Dieu a commis le soin et la conduite des âmes et des consciences, voulant arracher et détourner cette abominable fureur, rébellion et parricide, renouvellent et font publier le décret de la session quinzième du concile de Constance, tenu il y a deux cents ans ; par lequel décret tous ceux qui, sous quelque prétexte que ce soit, voudroient maintenir qu'il soit permis d'attenter à la personne sacrée des rois, et même de ceux qu'on prétendroit être tyrans, sont déclarés abominables , hérétiques et condamnés aux peines éternelles. » Cette influence douce et morale du clergé
^ Mercure frauçois, ann. 1G16, t. m, éUil. de 161?. -=■ Collection des Élals généraux, 1. xviii.
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pour la reconnaissance des droits et de l'indépendance de la royauté était d'une haute importance en Tétai des esprits. Après la Ligue, il était urgent que le clergé de France réuni tcnlàt de meltre hors de la souveraiiielé du pape la couronne des rois. LV'piscopat était la grande puissance religieuse de l'époque ; la crosse reluisante d'or était honorée par le peuple : curés, vicaires, prédicateurs, tous dépendaient de la juridiction de l'évoque. C'était donc victoire pour la royauté que d'obtenir une pareille déclaration de l'Église gallicane. Le conseil n'ignorait pas toute la participation qu'avait prise à cette maniiestalioii de principes l'évêque de Luçon ; Richelieu s'était toul-àlait entendu avec la régente sur la direction à donner au mouvement ecclésiastique ; la reine lui en témoigna publiquement sa reconnaissance lorsque l'évêque, organe du clergé, vint déposer le cahier de son ordre : « La harangue qu'il fit dura une grande heure, et fut ouïe de leurs Majestés et de toute l'assemblée avec une digne attention. Sa Majesté l'ayant reçue, il la remit es mains de M. le chancelier, qui s'étoit rendu près d'elle, et dit audit évêque de Luçon qu'elle feroit répondre le cahier le plus tôt et le plus favorablement qu'ail seroit possible. » Le discours de l'évêque de Luçon (Richelieu) existe encore en original ; sa pensée est d'unir l'autorité politique au pouvoir moral de l'Église, et d'invoquer la royauté pour la protéger: «Et pourquoi, dit-il, les évêques ne seroient-ils pas admis dans le conseil? L'honneur de servir Dieu les rendroit donc incapables de servir les rois leur plus vive image? Les druides dans les Gaules n'étoient-ils pas toujours à la tête des conseils? Bénissons notre roi d'avoir déposé la conduite de l'élat entre les mains de sa mère, et que celle-ci puisse ajouter au titre auguste de mère du roi, le nom de mère du royaume.» L'évêque de Luçon avait obtenu pour la royauté un grand résultat : la reconnaissance de la souveraineté et de l'indépendance royale; il prévoyait et désirait l'époque d'un ministère d'évêque, et ce ministère serait le sien.
Au milieu des sérieuses dissensions des États, l'esprit français éclatait toujours en chansons : à l'époque de la Ligue, il y avait eu des odes, sonnets, chants populaires sur chacune des résolutions politiques ; cette coutume s'était continuée sous l'ad-
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ministration galante et chevaleresque de la régente. C'était un personnage célèbre que maître Guillaume, espèce de Marforio auquel on attribuait tous les dires boutfons, comme naguère on les rejetait sur le croclieteur de la Samaritaine : on mit donc en pasquils le cahier des États. « Que demandoient messieurs du clergé? que sous la mitre épiscopale on pût passer sa vie en festins et jeux, laissant les jeûnes et les sermons de carême aux moines ; et messieurs de la noblesse, que demandoient-ils? que pour être grand chez son prince, pour gouverner une province, il ne fallût rien autre chose qu'être discret amoureux de sa dame; et messieurs du tiers-état? qu'on mette au gibet et dessus la roue, pour faire la moue aux passans, petits bonnets carrés et ronds, force petits et grands larrons. » Puis le poëte appelait un quatrième ordre dans l'État, c'était celui des dames; et que demandait-il? « que dans le Louvre il n'y eût dame qui se couvre d'un mouchoir la gorge ou le sein, et que désormais la présence importune d'un mari ou d'un parent fâcheux n'empêche l'amant d'exprimer son doux martyre en signes apparens. »
C'était avec un esprit plus grave que l'Espagne suivait à Paris les transactions politiques sur la majorité royale et les États-Généraux. «S'il est permis d'exprimer ici toute ma pensée, dit l'ambassadeur, je crois qu'il peut résulter de graves inconvénients de l'assemblée des États, soit pour la religion catholique elle-même, soit pour les alliances projetées entre lès deux couronnes. Votre Majesté doit considérer que la France est partagée entre trois partis : les catholiques de bonne foi et bien intentionnés, les catholiques politiques et enfin les hérétiques. Les politiques sont les plus k craindre de tous, et je suis assuré qu'ils se joindroient aux hérétiques pour repousser la conclusion des mariages.» Le roi d'Espagne répond sur-le-champ à la dépêche de don Inigo de Cardenas, toujours dans une lettre chiffrée : « J'ai vu, comme vous me l'annoncez par vos rapports, que la reine de France étoit revenue à Paris, et qu'on avoit pour certain que ce retour ne feroit que précéder de quelques jours l'assemblée des Étals où seroit déclarée la majorité du roi. Il faut bien remarquer la physionomie et le caractère des seigneurs qui y assisteront. Il y aura des mécontens;
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vous m'jintoniloz, et jo no vous on dis pas davantage pour le moment '. Je connois tous les embarras de votre position; c'est il vous à y trouver des remèdes. 11 me paroît convenable, par exemple, que vous tentiez de gagner le prince de Gotidé ^ en lui promettant tout ce que vous croirez juste, pourvu qu'il s'obligeât à remplir les trois conditions contenues dans la lettre qu'il m'écrivit '. Je remets pareillement à votre jugement de voir s'il ne seroit pas avantageux de gagner la Conchine *. Il est bon cependant que vous ne preniez aucune position jusqu'à la cérémonie de l'assemblée des Étals. Dites à la reine, de ma part, que je demeure tout émerveillé de ce qui s'est passé, et qu'il faut attribuer ces heureux résultats aux mariages entre les deux couronnes.»
Dans une autre dépêche développée, l'ambassadeur donne ses impressions, à l'aspect de la cérémonie pour la déclaration de majorité en face du parlement et des États, et se hâte de lui envoyer ce procès- verbal ; et Philippe ÏII lui répond : « J'ai vu dans vos dernières lettres ce que vous me dites sur la première tenue des États par Leurs Majestés la reine-mère et le roi de France. Il me paroît qu'il n'a été question que fort légèrement des intrigues des Anglais en faveur des huguenots ; c'est donc à vous à veiller avec soin, pour détourner tout ce qui dans cette affaire pourroit léser nos intérêts''. Il est difficile de comprendre cette haute puissance, que, malgré nos efforts et ceax des rois très chrétiens, les hérétiques ont conservée en France. Ce n'a pu être que par la grande discrétion que nous avons toujours mise à nous mêler des affaires de ce royaume pendant le jeune âge du roi actuel, contre lequel il nous auroit été si facile de soulever les François ^ ; il ne faut pas cependant que nos iLlérêts en souffrent. » L'inquiétude de l'Espagne était ainsi toute dirigée sur la convocation et la marche
* Os eniiende, y for agora no dixo mas.
2 JJa me parccido bien que procureys yanar al principe de Conde»
' Cou que et se obliyue a las 1res punlos que tocan en la carta que sobre esto me ha escrita.
'♦ y tambien os remilo el juicio de si prodreys yanar a la Couchina.
8 y sera bien que os cftieys muy atlento a desviar todo lo que nos puede offender,
^ Que tar facil fucra deuniir y alterara Franceses,
AIAZAUIN Kl LA KIIONDK. !>:.
des Élals-Gùnéraux. On devail soumoUre à ces Étals la question du double mariage avec la maison d'Aulriche , et de ces mariages dépendait ralliance des deux couronnes. 11 n'était pas étonnant que chaque acte de l'assemblée lïit étudié avec la plus vive et la plus profonde sollicitude par l'ambassadeur. Les trois ordres ne marchaient déjà plus d'accord ; le prince de Condé s'était retiré, et plusieurs des princes du sang Ta valent suivi. Dans le clergé deux opinions se faisaient entendre ; tandis que Tune, Richelieu, évêque de Luçon, en tête, réclamait le princi pe parlementaire de l'inviolabilité royale ; l'autre, sous le cardinal Duperron, demandait la souveraineté du concile de Trente, le triomphe de l'Église romaine. On publiait des pamphlets de nuances diverses ; les duels ensanglantaient les actes de l'assemblée, qui n'avait plus à résoudre que la question du double mariage, car les cahiers des doléances étaient dressés.
La régente et la cour n'étaient pas mécontentes de l'esprit général des États. U y avait de la turbulence, mais le conseil s'y attendait : à aucune époque les États n'avaient pu s'assembler sans exciter des troubles, et c'était peut - être la première fois que les halles bruyantes n'étaient point intervenues pour agiter la paisible délibération des ordres. Il n'y avait pas de grands résultats obtenus : c'était quelque chose pourtant que la force morale des trois ordres qui environnaient l'avènement de Louis XIII. Tout se bornait à des doléances dont le conseil faisait ensuite ce qu'il croyait utile. Quatre ans s'étaient écoulés depuis la mort de Henri IV, et le gouvernement de Marie de Médicis n'avait pas été dépourvu d'habileté. Surpris par*Dune mort violente, Henri IV n'avait réglé aucune disposition testamentaire pour la transmission de la couronne à son enfant; le duc d'Épernon, de concert avec Marie de Médicis, se hâte de faire proclamer la régence : c'est ici un véritable coup d'État contre le parti des princes du sang, qui réclame ses prérogatives. D'Épernon, de Guise et le maréchal d'Ancre sont les personnifications de l'autorité politique de la régence ; le premier représente les gentilshommes de cour qui ont lié leur fortune à Marie de Médicis, tels que les maréchaux de Brissac et de Bois- Dauphin ; le second est le rejeton d'une race toujours aimée des calholi(iues ; il assure ainsi à la régence l'appui d'un parti
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puissant sur les masses religieuses. Le troisième enfin, le maréchal d'Ancre, c'est Marie de Médicis dans ses aireclions, dans ses souvenirs de patrie et de famille. Tous défendent l'unité royale et l'unité religieuse contre le mouvement féodal et fédératif de la noblesse provinciale.
En dehors de ce gouvernement et rejetant toute position secondaire, se dessine Gondé à la tète des princes du sang et de la noblesse; son opposition apparaît dès l'origine; Gondé transige souvent , mais il ne se contente qu'alors qu'il a saisi le pouvoir, par la ruine du maréchal d'Ancre : c'est là l'expression de la vieille fédération des grands fiefs combattant l'unité royale, et appelant tous les mécontentements à son aide. Les huguenots répondent plus d'une fois à cet appel. La régence essaie vainement de les rassurer et de les satisfaire par des édits de concessions; les partis ont un histinct admirable de ce qui les blesse ou les menace. Mornay, Sully, le duc de Rohan ne sont pas maîtres de dominer les plaintes des calvinistes. Geux-ci voient que l'alliance avec l'Espagne a bouleversé toute la sécurité de leur position; ils prennent les armes pour l'empêcher. Ces quatre premières années de la régence de Marie de Médicis me paraissent empreintes de prudence et d'activité politique. Certes, jamais dilïicultés semblables à celles qui environnent les premiers jours du pouvoir de Louis XIII : des partis mécontents, des prises d'armes en toutes les provinces, des chefs hautains, des princes avides, une situation délicate à l'extérieur avec l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie! Marie de Médicis et son conseil vont au-devant de toutes les crises; les édits sont prévoyants ; ils ménagent toutes les opinions, leur offrent des garanties et des avantages. Si c'est le maréchal d'Ancre qui donna cette impulsion, il faut hautement reconnaître que cet homme, en butte aux pamphlets, ne fut pas dépourvu de capacité politique : seulement il vint trop tôt ; il se brisa contre la vieille féodalité, assez puissante encore pour broyer de son gantelet de fer la tète un peu trop insolente d'un faible favori.
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