‹ Richelieu, Mazarin et la FrondeChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

COUR DE MARIE DE JIÉDICIS. — LES CHEFS DE PARTIS JUSQUAU MARIAGE AVEC l'iNFANTE.

Le roi majeur. — Le gouverneur Souvré. — Education. — Luynes. — Maiic de Médicis. — Le maréchal d'Ancre. — Galigaï. — Le conseiL — D'Épernon. — Mayenne. — De Guise. — Nevers. — Montmorency. — Malcontents. — Le prince de Gondé. — Gonti. — Soissons. — Huguenots. — Sully. — Mornay. — Rohau. — Bouillon. — Lesdiguières. — Esprit général de la cour. — Mort de Marguerite de Valois. — Déitcclies do l'ambassadeur d'Espagne. — Le parlement. — Précautions pour le Aoyage aux Pyrénées. — Ligue armée. — Départ de la coui-. — Epousailles de l'infante.

Les États-Généraux poursuivaient leurs travaux d'examen, tandis que la cour inquiète était préoccupée de la situation des partis et de la vivacité des opinions. Louis XIII, déclaré majeur, entrait dans sa quatorzième année ; on le faisait apparaître aux occasions solennelles avec toute la majesté des rois ; mais dans son intérieur, à la cour, le prince conservait toutes ses habitudes d'enfance, tous les jeux d'une vie qui commence. A douze ans il avait encore été fouetté « de la main potelée de la reine sa mère », comme le dit naïvement le médecin Érouard '; et roi majeur il courait après les linottes, passereaux et moineaux dans tous les parcs ; « et un jour il se mit fort en colère contre les filles de la reine, qui lui avoient dérobé une linotte; il fit rouler un petit canon, et menaça de le faire tirer devant leur porte, si ce n'étoit qu'il craignoit d'offenser la reine sa mère ; une autre fois il cadenassa les portes de ces demoiselles, parce qu'elles avoient ôté les clefs à Louise, fille de sa nourrice. » Le commencement de l'existence du jeune prince était maladif; il avait souvent des rougeurs, des érysipèles, et comme il haïssait les médecines noires et puantes, il dissimulait le mal qu'il sentait, plutôt que de se soumettre aux re-

* Journal d'Eromrd, mjs. du Roi, n*^ 928.

iiH HICHELIEU,

mèdes amers. Louis XIII était fort marcheur ; il taisait jusqu'à trois lieues à pied ; puis, montant sur son petit cheval, il courait le cerf ou le d«iim dans les épaisses forêts de Fontainebleau ou de Compiègne. Gomme tous les gentilshommes de bonne race, la chasse aux grands bois faisait ses délices ; il sonnait du cor à se briser les poumons , imitant ainsi Charles IX de triste mémoire. Quelle joie, quand il voyait se déployer devant lui sa meute de lévriers obéissants! il savait tous les noms de ces braves limiers, qui rasaient la terre de leur nez et remuaient la queue à l'aspect de leur tout petit maître ; que de pies-grièches, que de bons éperviers éperonnés le roi n'avait-il pas en ses cages ! et il les lâchait féodalement en son chàtel du Louvre et des Tuileries contre les pauvres linottes et passereaux qui cherchaient abri sous les grands arbies et à travers les grosses pierres ferrementées aux murs. L'éducation de Louis XIII avait été confiée à Souvré, bon gentilhomme, instruit seulement dans les lois de la guerre; il avait été choisi comme gouverneur par Henri IV, qui se connaissait mal en science ; excellent courtisan, M. de Souvré avait négligé l'éducation morale et intellectuelle de l'cnfant-roi, pour ne lui donner que cette activité des gentilshommes qui passaient leur vie à la cour ou à la chasse. Le premier précepteur fut Vauquelin des Yvetots, esprit actif et de quelque capacité, mais porté vers ces idées de galanterie extrême qui formaient le type de toute cette époque de Marie de Médicis; Vauquelin des Yvetots vivait en brave épicurien, comme dit un parlementaire contemporain, et il fut remplacé par Nicolas Lefebvre, créature du prince de Condé; enfin Fiourence Rivaut, mathématicien assez habile, prit le titre de précepteur. Au milieu de tous CCS enseignements, Louis XIII n'adopta que l'étude des mathématiques appliquées aux fortilications ; il était devenu dès son enfance un excellent canonnier, un ingénieur remarquable, et nous trouverons des 'traces de cette spécialité dans toute sa correspondance. Pour distraire ses jeunes années, on avait entouré Louis XIII de pages élégants, sdon la vieille coutume de France ; iï ftillait bien lui donner des compagnons de jeux, de petits menins qui lui passaient ses caprices d'enfant, et lui formaient une cour peu dangereuse. Parmi ces courtisans,

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il en était un d'un âge plus avancé, et que le roi avait pris en affection particulière ; il s'appelait Charles d'Albert de Luynes ; il n'était point de la Langue d'oyl, mais du midi de la France. Né au Pont-Saint-Esprit, il sortait d'une maison pauvre qui se disait pourtant issue des Alberti de Florence; elle possédait alors les seigneuries de Branles et de Cadenet, « si étroites, dit Bassompierre, le faiseur de bons mots de cette époque, qu'un lièvre sautoit dessus chaque jour. » Le père d'Albert de Luynes, brave aventurier connu sous le nom de capitaine de Luynes, fut fait chevalier de l'ordre par Charles IX, et gouverneur du Pont-Saint-Esprit; Charles d'Albert, son aîné, fut attaché comme page de la chambre du roi Henri IV; il avait deux frères plus mal à l'aise que lui encore, qui portaient le nom des fiefs de Branles et de Cadenet ; mais tant ces pauvres Provençaux se tenaient entre eux, que l'aîné, qui avait reçu une pension de 1,200 écus du roi Henri IV, la partageait avec ses bons frères, et cherchait à les pousser autant qu'il pouvait en cour. Et que laisait Albert de Luynes pour conquérir les bonnes grâces de Louis XIII? Dans sa jeunesse passée aux châteaux en ruine des bords du Rhône, de Luynes avait appris la fauconnerie, éducation des valets de bonn(3 souche ; personne ne savait mieux élever les oiseaux de proie, enseigner les gentillesses aux éperviers et aux grues, aux pies-grièches surtout ; et, venant en cour, il se mit de suite dans les faveurs de Louis XIII, en lui faisant présent de ces oiseaux ainsi dressés; le prince ne pouvait plus s'en passer; quand il ne le voyait pas autour de lui, il courait par toute la maison, criant: «Albert, Albert, où est-il?» et aussitôt, prenant son petit canon, il le tirait, car c'était le signal de colère qui indiquait l'impatience du jeune Louis XIII. De Luynes venait d'obtenir le gouvernement d'Amboise, place importante, et le titre de conseiller d'État; c'était là un acte de politique de Marie de Médicis et du maréchal d'Ancre, qui, voyant s'accroître Tintluence d'Albert de Luynes sur le roi, voulaient s'emparer de son esprit pour lutter contre l'autorité de M. de Souvré, le gouverneur.

A mesure que le roi s'avançait en âge, c'était un grand souci pour Marie de Médicis de conserver la puissance ; elle savait combien l'autorité plaît à un roi qui sort de l'adoles-

ICO îwcuKijia',

cencc : Louis XIH manquerait-il do courtisans qui lui diraient toute la douceur du commandement? ne pourraient-ils pas éveiller dans son esprit la volonté du i)Ouvoir? Marie de Médicis, femme habile, caressait toutes les opinions dans un temps diflicile oîi tant de partis étaient en armes. Lorsqu'on suit cette femme, jeune encore, dans son long veuvage, lorsqu'on la voit remplir la rude lâche de comprimer les guerres civiles et religieuses, on ne peut s'empêcher de rendre quelque justice à ce caractère souple qui échappe à toutes les résolutions extrêmes. Que de peines à cette cour où viennent tour à tour les chefs de factions pour demander des récompenses, des fiefs, des gouvernements et une portion de l'autorité : les Guise, les Mayenne, les Condé, les Sully, les Mornay, les Rohan, les Lesdiguières! Elle a du charme dans les paroles, cette mère du roi ! elle prend chacun par son faible : Bassompierre par ses vanités d'amour, le duc de Neverspar son penchant pour le pouvoir, le conseil par une application aux affaires remarquable.

Aucun sacrifice ne lui coûte pour maintenir l'unité de la couronne : «Bassompierre, dit-elle au spirituel courtisan, il faut que tu me ramènes le duc de Guise à quelque prix que ce soit; otfre-lui cent mille écus que je lui ferai compter, la lieutenance générale de Provence pour son frère le chevalier, et la léserve de l'abbaye de Saint-Germain pour la princesse de Gonti sa sœur; en un mot, je te donne carte blanche pour que tu le retires de la cabale, et que je n'aie aucune méfiance de ses intentions. » Que de tristesses n'avait-elle pas, cette pauvre femme, dans l'œuvre laborieuse qu'elle avait entreprise ! «J'ai l'estomac si renversé, disait-elle encore, que tout ce que j'ai mangé me semble du poison; si je ne sors de cet embarras, je crois que je perdrai l'esprit ; je vais être sans appui, et alors que deviendra l'autorité du roi? » On a accusé Marie de Médicis de son amour effréné pour le maréchal d'Ancre. Je crois en effet à l'amour de Marie pour le beau Florentin, qui suivit sa jeune maîtresse quand elle quitta ses jeux et sa cour; mais n'y avait-il qu'un sentiment de plaisir égoïste dans cette confiance de la reine pour Concini l'Italien? Et quand Marie était abandonnée de tous, quand elle trouvait partout des exigences impérieuses, n'élait-il pas naturel qu'elle s'adressât plus spéciale-

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ment à riiomme dévoué qui lui devait toute sa fortune? Je ne justifie rien, j'explique par des causes politiques et naturelles cette exaltation de confiance qui faisait fermer les yeux à la reine-mère sur la conduite souvent intéressée du maréchal d'Ancre. Le conseil intime auquel celui-ci présidait était l'expression de l'unité monarchique contre la pensée féodale et les murmures parlementaires. Il y eut sans doute des intrigues de cour, des fortunes extraordinaires; le maréchal d'Ancre abusa de sa position auprès de Marie; quand on a la faveur devant soi, n'est-il pas naturel qu'on s'en serve? Concini avait acheté des marquisats; sa fortune s'était accrue jusqu'à près de deux millions qu'il plaçait dans les banques de Florence, aux mains des Juifs d'Allemagne et d'Italie. La complaisance du président Jeannin, un des commissaires pour le trésor, favorisait cette spoliation des deniers royaux; on vendait des charges à la cour; le maréchal d'Ancre en profitait. Gela lui était nécessaire pour garantir sa propre personne et protéger sa fortune; il avait une garde de gentilshommes soldés à raison de douze cents livres par an, et la pauvre noblesse accourait ainsi à Fentour du favori de Florence, pour le préserver des coups de dague. Lui, les méprisait souvent dans son expression italienne toujours basse et ignoble; il les appelait ses coglioni, sue guarde del culo, et il les rassemblait autour de lui dans toutes les crises pour le défendre. Il avait quelquefois comme un pressentiment de ces grands revers de fortune qui vous prennent un homme et le brisent dans ses plus beaux moments de prospérité; d'où cette vénération pour les amulettes et les sortilèges, qui vient aux âmes tremblantes, comme une ressource de la peur. Quand on est émerveillé d'une fortune Inouïe, on ne s'en explique pas les causes, et on demande à la superstition les moyens de la protéger; de là ces accusations de magie qui s'élevèrent de toute part contre le maréchal et la maréchale d'Ancre après la chute de leur pouvoir. C'était un homme habile, au reste , que Concini ; il secondait les volontés de la reine avec un dévoument absolu ; comme elle , il tendait la main de droite et de gauche à tous les partis; il fut l'ami tour à tour de Bassompierre , de Guise, de Mayenne; il parvint à séduire un moment le prince de Condé, mais celui -ci était

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essentiellement clief de parti : c'était sa dcslinée, il la suivit. Le conseil officiel, qui secondait le maréchal d'Ancre comme premier ministre, se composait de secrétaires d'Etat, chacun avec un déparlement spécial. La chancellerie et les sceaux étaient toujours confiés à Briîlart de Sillery, que nous avons -vu dans les mêmes fonctions sous Henri IV, ministre tout à fait dévoué à la régente, organe de ses volontés au parlement et aux Etats-Généraux. La religion, c'est-à-dire le catholicisme dans ses rapports avec l'Etat et la réforme dans ses franchises, était confiée <à Phelippaux, seigneur de Pontchartrain, secrétaire d'Etal créé par Henri IV. Du Harlay avait succédé à Sully comme surintendant des finances et bâtiments ; il fut remplacé ]iar le président Jeannin, esprit plus facile et tout à fait d'intelligence avec le maréchal d'Ancre. Loménie avait la maison du roi et tout ce qui en dépendait ; le vieux Neuville de Villeroy, créé secrétaire d'Etat dès le règne de Henri IH, administrait les atfaires étrangères avant qu'elles eussent été divisées en plusieurs départements, à savoir : les affaires de l'Allemagne, de la Pologne, des Provinces-Unies et de la Flandre en un premier département ; celles de l'Angleterre, de la Turquie et du Levant dans un second ; et dans un troisième, celles de la Suède et du Danemarck '. Indépendamment de ces conseillers à titre, la cour avait encore des hommes d'influence sur les décisions du conseil. En tête le duc d'Epernon, que nous avons vu jouer un si grand rôle à l'avènement de Louis XIII pour favoriser la régence. Toute l'opposition féodale et parlementaire avait violemment attaqué ce favori de plusieurs règnes; lui et Villeroy avaient survécu à presque un demi-siècle d'intrigues, d'agitations et de guerres civiles ; ils y avaient acquis une vaste expérience ; le duc d'Epernon surtout était en butte à la plus vive opposition du parti de la noblesse et du parlement ; on l'accusait d'avoir bouleversé le système de Henri IV au profit des nouvelles idées -de la régenc»^.. Il avait, disait-on, flétri le parlement, constitué l'autorité absolue pour la partager avec Marie de Médicis.Des accusations plus graves pesaient encore sur lui;

1 Le ministère de la marine ne fut créé que sous Mazarin ; il dépendait alors de la maison du roi.— Vojjez Duchesne, Histoire des Chanceliers; R&jHe de Louis Xlll,

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il résultait du procès de la dame Ducomriian que le coutelas qui perça Henri IV avait été dirigé par le duc d'Epernoii luimôme, et cette accusation se trouvait répétée dans tous les manifestes lancés par les gentilshommes. Le duc d'Epernon était comme. une tradition vieillie de cette légèreté des mignons de Henri UI, qui passaient des couchettes dorées aux duels et aux batailles; les blonds cheveux de sa jeunesse, blanchis par le temps, frisaient encore sur son justaucorps de la vieille époque ligueuse ; petit vieillard maussade et emporté, il ne souffrait pas la moindre contradiction, et il portait la main à son épée à la plus légère insulte qui venait flétrir sa longue carrière de fidélité ^ Il y avait encore là dans cette cour la puissante race des Guise , représentée par de jeunes hommes , Guise et Mayenne , tous deux issus de cette famille que la couronne catholique avait un moment touchée. Mayenne venait de perdre son père, ce roi de la Ligue, expression du tiers-parti quand il voulut s'assurer le pouvoir; le duc de Mayenne s'était entièrement lié au maréchal d'Ancre, et de Guise avec lui, parce que l'idée que représentait la royauté de Marie de Médicis était toute catholique, et que la famille de Lorraine avait été l'espérance de cette société municipale et religieuse que le xvi^ siècle avait vu consacrer.

Puis, venaient les hommes du tiers-parti, le duc de Nevers, branche italienne qui, sous la Ligue, n'avait cessé de louvoyer entre deux opinions. A cette époque chaque race se posait comme une représentation de quelque parti puissant dans la société; elle y restait ferme à travers les événements. Les ducs de Nevers, originaires de Mantoue, étaient partisans de toutes ces pensées atermoyantes qui ne penchaient ni pour les uns ni pour les autres. C'était une certaine manière de se rendre important : il était difficile, lorsqu'une transaction était faite par les hommes du tiers-parti, que ces hommes n'en tirassent pas avantage; les ducs de Nevers jouaient auprès des catholiques le même rôle que les Montmorency auprès des huguenots. Les Damville, fortifiés dans leur gouvernement de Languedoc, étaient unis avec les villes calvinistes de Nîmes, de Montauban et de la rive droite du Riiône. Le vieux connétable, qui était

^ Vie du duc d'Épenwn, aitiiéc 1G15.

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alors le chef de celle race, venait rarcmenl à la cour; Marie le ménageait avec adresse; elle craignait que, comme sous la Ligue et Henri III, les Damville ne s'unissent aux huguenots et ne leur prélassent toutes les forces de leur gouvernement. C'était un rude homme que le connétable de Montmorency ; il avait quatre-vingt-six ans et ne marchait qu'armé de toutes pièces ! sa barbe blanche remontait jusques sous son casque pesant et à aigrette flottante, ainsi qu'on les portait dans le siècle précédent; sa main était dure comme le fer de son gantelet; il était sans instruction, dédaignant toutes ces discussions de basoches, de clercs et d'avocats , que les parlementaires avaient mis en honneur ; il savait à peine écrire son nom. Et que lui importait de s'appliquer à des caractères qu'il considérait comme des incantations? Ne lui sutïisait-il pas dapposer, en forme de scel, la bague qu'il portait à son doigl, pour faire respecter sa volonté dans toutes ses chàtellenies? A la lin de sa vie, Montmorency se revêtit de l'habit de capucin, et, comme les vieux barons du moyen âge, il voulut mourir sous le sac de la pénitence; son con?s sec et amaigri fut déposé sans pompe sur des cendres chaudes encore; il avait son faucon au poing, son lévrier à ses pieds, et sa longue épée de connétable pendait de sa poitrine jusqu'à ses sandales. Anne de Monlmorency-Damville lui succéda dans son gouvernement de Languedoc.

Les malcontents venaient à la cour ou la quittaient en raison qu'ils obtenaient satisfaction pleine et entière de la régente, ou que cette satisfaction leur était refusée; ils voulaient diriger le conseil en maîtres, et s'assurer par conséquent la suzeraineté de$ bons gouvernements, la pleine propriété de leurs charges, te plan des mal contents, c'était la réformation de l'État, et par ce mot vague ils entendaient le retour aux privilèges, aux droits des barons qui morcelaient le territoire de la monarchie. Ils n'osaient point attaquer le roi en face ; leurs manifestes parlaient toujours de leur respect pour la grande loi de l'hérédité ; mais il y avait au cœur des gentilshommes un autre dessein de gouvernement : le prince de Condé étaft leur roi tout trouvé ; pourquoi ne le subslituerait-on pas à cette régence sans force, toute dévouée aux Italiens et aux Espagnols?

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Dans les conciliabules intimes, ces gentilslionrimes, saisissant souvent l'ccu armorié du prince de Gondé, déchiraient la Lan e qui distinguait la branche cadette , et s'écriaient d'une voix d'enthousiasme : « Barre à bas ! barre à bas' ! » Ils indiquaient ainsi à l'ambition du prince de Condé ce que l'audace des vieux féodaux pouvait oser contre la minorité et la régence. Substituer le chef des gentilshommes au roi des llivoris, c'était le dessein réel de cette noblesse provinciale, qui ne dissimulait plus ses vastes projets d'une fédération dans la monarchie. Avec Condé marchaient les princes de Conti , de Soissons, h; duc de Vendôme, tils bâtard de la grande race de Henri IV, qui s'était cantonné dans la Bretagne , pour imiter l'exemple du duc de Mercœur sous la Ligue. Vendôme, comme son prédécesseur, voulait fonder un gouvernement indépendant au milieu de ces sauvages contrées, et planter le gontalon royal de sa race sur les villes de Nantes, Rennes et Blavet. L'esprit parlementaire s'opposa à son dessein et défendit l'autorité du roi en Bretagne.

Les huguenots, dans leur austérité réformatrice, ne s'abstenaient pas de visiter la cour et d'y jouer un rôle. Ce parti se divisait toujours en plusieurs nuances , et l'on pouvait facilement les classer en des catégories bien distinctes. D'abord les calvinistes puritains sous la conduite des ministres et des associations municipales de Genève, de Nîmes, de Montauban, de La Rochelle : ceux-ci n'empruntaient rien à la licence et aux douceurs des cours; livrés à la contemplation et à la prière dans le prêche , ils suivaient les inspirations de quelques chefs fougueux qui ne leur parlaient jamais que des tribulations d'Israël, des temples en ruines, des Amalécites, des Égyptiens, de la persécution et de la captivité de Babylone. Les|ftinistres régnaient dans les Cévennes , parce que les montagnes allaient bien à ce culte pastoral qui se nourrissait dans la soUtude ; c'était au désert que les ministres embouchaient la trompette de l'Ecriture, pour faire un appel aux armes contre les oppresseurs. Toutes les fois que les édits royaux venaient ébranler la sécurité du prêche, on voyait descendre des Cévennes tous ces Déclaration du roi contre le prince de Coudé. Carton Fontaiiieu, ad ann. 1616.

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liommes durcis, maniant l'arquebuse et la pertuisane comme les vieux soldats de la garde de Charles IX : ceux-là rêvaient la république de Genève, le gouvernement de leur consistoire, et ils eussent volontiers secoué le joug de celte cour dissolue, qui jetait de l'encens à l'autorité papale et vivait des dilapidations publiques : comment n'auraient-ils pas la force de renverser une royauté qui comprimait leur culte et brisait leurs autels? Ces puritains ne formaient point la majorité du parti calviniste; d'autres huguenots ne voulaient pas aller si loin dans les révolutions politiques; dispersés dans les villes, presque tous gens d'études , et par conséquent modérés dans leur désir et dans leur opinion, ils voulaient bien soutenir le prêche, mais par de justes remontrances, par les États régulièrement composés : Mornay était leur expression ; tout à la fois austère et accommodant , il servait d'intermédiaire entre la cour et ses frères en religion. Marie de Médicis mettait une vive sollicitude à se rattacher Duplessis - Mornay ; elle savait qu'une circulaire de celui que le peuple appelait le pape des huguenots pouvait calmer les passions irritées ; et il n'était sorte d'accommodements que Marie de Médicis n'offrît à la vieillesse crédule de Duplessis-Mornay. Le conseil du roi ne faisait aucun édit sur la religion réformée que d'après son avis ; et il venait souvent en cour pour s'aboucher, soit avec la reine régente , soit même avec le maréchal d'Ancre , qui pourtant était en butte à tant de satire de la part des huguenots. *

Sully appartenait plutôt à la gentilhommerie calviniste qu'à la bourgeoisie des villes dont Mornay était le représentant. Depuis sa disgrâce, Sully s'était retiré dans ses riches châteaux, et là il jouissait d'une fortune immense, amassée par son avarice sordide et son avidité durant son administration, et depuis accrue par les dons secrets de Marie de Médicis. Dans toutes les transactions où les huguenots étaient intervenus, Sully avait été partie, et sous main le conseil de la régence lui avait accordé des pensions, des dons particuliers pour le mettre dans les intérêts de la royauté. Sully avait accompli avec mauvaise foi la plupart de ces arrangements : sa vieillesse n'avait rien de calme, et le dépit d'avoir perdu sa place au conseil le jetait sans cesse dans des conspirations nouvelles , mais cela secrè-

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lemeiit, tout en protestant de, son obéissance envers la reine. Sa vie royale en son manoir de Sully , avec ses gardes et '.-a race nombreuse, n'était point un repos solitaire ; il s'agitait en tons sens ; et des débris de sa correspondance constatent que Sully fut l'àme de la plupart des révoltes qui agitèrent les provinces méridionales. Enfin, venaient les hauts barons huguenots, représentés par Bouillon, Rohan et Lesdiguières. Bouillon, prince assoupli à toutes les formes des cours, cherchant à tirer avantage de sa positioti personnelle auprès de la reine; caractère d'accommodement, dans toutes les circonstances sérieuses, le parti des huguenots lui échappait ; homme de cour, les calvinistes le ménageaient , mais ne l'aimaient point. Rohan au contraire conservait les mœurs batailleuses de la noblesse provinciale, et son caractère plaisait à cette confédération des gentillâtres qui arboraient l'étendard évangélique pour s'assurer de meilleurs fiefs et de plus grasses terres. Et qui dans la Bretagne ne connaissait pas les Rohan? Quel castel, quel commune de Soubise, de Penlhièvrc eût refusé de s'armer pour suivre la fortune de la plus noble maison de Bretagne? Quant à Lesdiguières, soldat et vieux courtisan, il tenait moins à sa foi qu'à sa brave épée ; et s'il eût pu devenir roi du Dauphiné et de la Savoie, que lui importait d'aller à la messe ou au prêche ? '

Ainsi se composait toute cette cour de Marie de Médicis. Toutes ces races de gentilshommes se heurtaient sans cesse dans des disputes de rehgion ou d'intérêts politiques; c'était un chaos ; et au milieu de ces grands duels où se mêlaient les crinières flottantes, les chapeaux à plumes, combien le caractère de Marie de Médicis n'avait-il pas à remporter de victoires sur les amours-propres, les convictions et les intérêts personnels? Elle traînait toute cette noblesse à des fêtes, aux beaux carrousels d'Italie, comme Catherine, son aïeule, la dissipait au sein du plaisir et des amours. Catherine avait ses filles de cour, gentes demoiselles dont Brantôme aime tant à rappeler les galanteries; Marie eut aussi ses suivantes italiennes ou espagnoles qui échauffaient le cœur et apprivoisaient la tête de plus d'un de ces nobles ferrailleurs , pour me servir de l'expression d'un poêle du temps. La musique , les représentations théà-

lOS HlCIiKLIKl ,

traies, les pastorales amoureuses, tels lurent les délassemenls de Marie de Médicis. Oh ! qu'il faisait beau voir les jardins du Pré-aux-Clercs , où habitait Marguerite de Valois, toute ridée alors, mais qui se teignait de rouge jusqu'aux oreilles, car elle voulait plaire encore à quelques jeunes étudiants , lesquels se ()crdaienl dans les prés émaillés de fleurs , alors que la lune jayonnait d'argent sur la Seine! Ce n'était qu'illuminations en ce palais, musique douce que Marguerite composait elle-même. La reine lui payait chaque année ses dettes, eh h'ten ! Marguelite en fit de nouvelles jusqu'au jour de sa mort , où tout fut vendu : vaisselle d'argent, meubles d'ivoire incrusté, lit mollet et de soie bleue, où, folle femme, elle « aimait à s'étendre, par les grandes chaleurs du jour, selon la mode de Gascogne, avec un beau cavalier qu'elle prenoit au hasard dans les pages ou dans les clercs d'université qui passoient leur vie chez les taverniers et cervoisiers. »

Cette situation dissipée de la cour de Marie de Médicis lixe l'attention de don Inigo de Cardenas, l'ambassadeur d'Espagne, si actif, si plein de sollicitude, et je trouve dans ses dépêches des impressions curieuses sur le gouvernement de Marie, sur sa favorite surtout, Léonore Galigaï. « Votre Majesté, écrit-il à Philippe III, m'a demandé s'il seroit possible de gagner la Florentine, si aimée de la reine ; je crois pouvoir lui répondre affirmativement. D'abord c'est une femme qui aime fort la bonne chère et l'argent. Elle marche sans s'émouvoir au milieu des embarras du gouvernement et des prétentions des seigneurs françois, de tout quoi sa bourse profite, ainsi que ses amis qu'elle engraisse ; elle est femme et d'une humeur bizarre, avec des intermittences de bonnes et de mauvaises inspirations. Les seules circonstances où j'ai eu occasion d'être agréable à la Florentine, ont été les fêles solennelles de l'année, où, selon l'usage, je lui ai envoyé quelques cadeaux; une douzaine de paires de gants, de petites bourses , des rubans , des bonbons de Castille. Ces jours derniers, comme j'étois fort occupé de l'afTaire des mariages, elle me demanda, avec un certain enfantillage, quelques pierres précieuses, pour les faire garnir, dit-elle, à son idée. J'obtempérai à ses désii-s, et j'y joignis même une petite boite d'oi\ faite en lîspagne. Si Votre Majesté

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porsisto clans son système, il faudra, lorsque la reine infante sera en France, et qu'elle aura parlé deux ou trois lois à la Florentine, qu'elle tire une belle bague de son doigt, ou une croix de diamant de sa poitrine, de la valeur de 10 ou 12,000 ducats, et qu'elle lui dise : « Prenez ceci , et gardez -le comme le premier gage d'estime et d'amitié que je vous donne; ce ne sera pas le dernier, je Fespère. » Il faut suivre une pareille marcbe à l'égard de son mari. Si j'avois des chevaux espagnols, je lui en donnerois un; je ferois le môme cadeau, si je le pouvois, à Famiral, au duc de Guise ; j'en offrirois deux au prince de Condé; tout ceci feroit du bruit, exciteroit des désirs, des rivalités, et c'est ce qu'il faut dans celte cour. »

L'ambassadeur d'Espagne avait bien jugé les partis : en imposant, par le traité de Sainte-Menehould, la convocation des États, les princes du sang avaient espéré que les députés des trois ordres reconnaîtraient la nécessité d'un changement dans les conseils du roi. Le tiers-état seul avait appuyé quelquesunes de leurs plaintes ; le prince de Condé surtout voulait préparer une révolution contre le maréchal d'Ancre et la reinemère, afin de constituer la prééminence féodale des grands gouverneurs de provinces sous ses ordres. Les États-Généraux n'avaient point complètement répondu aux mécontentements du prince de Condé ; les députés de la noblesse et du clergé s'étaient presque entendus avec le conseil, et le tiers-état n'avait persisté que dans quelques-unes des hautes réformations qui touchaient moins aux personnes qu'aux choses.

Le 23 février 1615, ces États avaient fait la clôture de leurs séances en votant dans leurs derniers cahiers des remercîments au roi pour avoir remis l'intendance et le gouvernement suprême de son royaume entre les mains de la reine sa mère ; on le priait de lui continuer la même autorité. Non seulement les États approuvaient ainsi l'administration de Marie de Médicis, mais encore ils la supphaient «de conduire à une heureuse consommation les mariages traités et accordés par Sa Majesté avec le roi d'Espagne, comme étant utiles au bien de la chrétienté. )) Ce n'était point un conseil exclusivement composé des princes du sang que les trois ordres voulaient former auprès du roi ; ils demandaient que quatre prélats, quatre gentilshommes, u 7

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quatre otïiciers du liers-élat lussent attachés d'une manifTe permanente au conseil de Sa Majesté. Enfin, comme nous l'avons dit, les réformations qu'appelaient spécialement les députés, portaient sur la vénalité des offices, le droit annuel, la reclierclie des mauvais financiers et le retranchement des pen" sions.

Cet esprit de modération et de sagesse ne pouvait plaire aux exigences impatientes de la haute noblesse. Le prince de Condé voulait le gouvernement électif, la substitution de Tautorité provinciale à celle de la régente et du maréchal d'Ancre ; il avait actuellement Tinstinct des dangers que pouvait entraîner le mariage avec l'infante. La cour se préparait au voyage de Guienne, afin d'arriver à cette consommation de l'union que sollicitaient les États-Généraux. On dansait encore des ballets au Louvre en l'honneup du bel hyménée ; Madame promise à l'héritier d'Espagne y paraissait en Minerve, conduisant le prince espagnol retenu à ses pieds par une chaîne d'or ; et Malherbe, le poëte, vêtu en berger, chantait « la houlette de Marie, qui mettoit la bergerie hors du pouvoir des loups. N'étoient-ce passes pénibles travaux qui avoient pendant cinq ans sauvé les pâturages de grêle et d'orage? N'étoient-ce pas eux qui donnoient à la France une heureuse bonnasse? Aussi, dans les places pubhques, ce n'étoient que festins, ce n'étoient que musique du peuple réjoui, et tous avoient à la bouche le nom de Marie, le nom de Louis, puis, les belles noces où se bailloit un ange pour un ange ; et quand cette union sera finie, tout sera sans fiel sur la terre, et même les vipères piqueront sans venin ou ne piqueront pas ; tout métal seroit or, toute fleur seroit rose ; Dieu de la destinée, donnez un dernier terme à ces grands hyménées ; l'Europe les désire, car qui aura vu cette lète,pour mourir satisfait n'aura que désirer. » Et tout cela était accompagné d'une musique de musette, et Malherbe, quittant son luth et ses moutons, se mit à danser.

Le voyage royal des Pyrénées paraissait décidé lorsque les premiers mécontentements du prince de Condé éclatèrent par la publication d'un pamphlet qui eut alors un grand retentissement ; il portait le titre de la Cassandre française, manière de prophétie sur les conséquences fatales de rhyraûnce conclu avec

MAZAUIN ET LA FUONDK. 111

la maison d'Espagne : « Pourquoi, y disait-on, jeun« roi de France, vas-lu chercher une épousée liors du royaume ? et que pensez-vous faire, François ? Vous multiphez les feux de joie, vous passez les nuils en ballets et en danses, et tout cela en vue des prétendus mariages; vous croyez possible Funion entre le François et l'Espagnol : plutôt l'eau et le feu se mêleront ensemble.» D'autres pamphlets plus vifs encore s'attaquaient au maréchal d'Ancre, à la reine-mère, et préparaient toutes les violences de la guerre civile. Le prince de Condé s'était déjà retiré dans ses domaines de Greil, où il se montrait affable et populaire à tous ; on le voyait à pied, parcourant les villes et les bourgs, réveillant les aifections de ses vassaux, les excitant les uns les autres contre le gouvernement du maréchal d'Ancre ; M. le prince cherchait même à entretenir l'esprit belhqueux parmi les paysans, et c'est dans cet objet qu'il publia un tir à l'arquebuse à Greil-sur-Oise, où durent concourir les villes de Scnlis, Glermont, Mantes, Pontoise, Beaumont, Luzarches, Verberie et Saint-Leu ; le prix était chose magnifique: celui qui donnerait de cent pas loin trois fois dans l'anneau, devait gagner une enseigne de diamants et pierreries de la valeur de cinq mille livres. Ce furent les braves arquebusiers de Beaumont qui eurent toute la gloire du jeu. Gela maintenait le goût militaire des bourgeois et des paysans dans les villes des domaines du prince de Gondé.

Pendant ce temps à Paris l'esprit parlementaire fermentait. Les États-Généraux s'étaient dissous; le jeune roi avait écouté leurs griefs, « et pour aller au plus pressé. Leurs Majestés se sont résolues d'ôter la vénalité des charges et offices, rétablir la chambre pour la recherche des financiers, retrancher les pensions, le tout avec tel ordre et formes que les Étals auront occasion d'en être contents. Quant au reste de vos doléances, il y sera pourvu le plus promptement possible. » Les États une fois séparés, le parlement, qui avait été presque effacé par la présence des trois ordres, voulut en remplacer l'importance. Le premier président assembla le 27 mars toutes les chambres, et se constituant en espÎ!ce de pouvoir politique, il fut unanimement délibéré « qu'on suppheroit le seigneur roi de prêter l'orcillo aux remontrances que ceux de son parlement pcnsoicnt

112 lUCHELlELî.

on lourl^onscionro C'Aro obligrs do lui lairo sur los dc^sordreS qui (HoipiU (?n son Éial. » Cet cnvaliissemont du pouvoir poliliquo par les parlomcnlaires venait de loin. N'était-ce pas le parlement qui avait constitué et proclamé la régence? Si on lui avait ainsi reconnu l'autorité suffisante pour régler le principe même du gouvernement, à plus forte raison les parlementaires pouvaient réclamer une participation quelconque aux affaires publiques. Telle ne fut pas cependant l'opinion du conseil du roi, puissance qui se dessina nettement contre la cour judiciaire; il décida que le parlement « vouloit injustement se mêler des affaires d'État, entrer en connoissance du gouvernement d'icelui, et donner conseil sans en être requis. » Indépendamment de cette première résolution, la reine régente manda au Louvre le procureur général et les avocats, et leur dit d'un ton très courroucé dans son langage demi-italien : « J'ai été avertie de divers propos tenus en l'assemblée des chambres de la cour ; je dois vous dire que l'autorité du roi en a été offensée. » Et le jeune prince, appuyant fortement sur les paroles de sa mère, s'écria : « J'assemblerai mon conseil et j'aviserai. » Vainement les gens du roi supplièrent Leurs Majestés de les dispenser de porter ces dures paroles à leur compagnie : « Nous sommes corps d'icelui parlement, disaient les avocats généraux, comment pourrions-nous parler contre la force de ses arrêts? » Et le roi parut frappé de cette observation : « Retirezvous en mon petit cabinet, dit-il, et je vais vous bailler réponse. » Quelques minutes après on les rappela, et le roi leur répéta: «Jevousai fait rentrer pour vous commander ce que j'ai avisé en mon conseil, que vous direz de ma part ù ma cour de parlement, voulant que ce soit vous qui lui portiez la parole. » Lors à genoux, le procureur général s'écria : « Excusez-nousen, Sire, excusez- nous-en ; nous sommes tous les jours aux portes des jugements de la cour , et ne pouvons la contrarier. — Mais, reprit la reine, ce vous sera gloire d'oT3éirau roi. — Oui, madame, nous avons cette gloire d'obéissance toute prête.» Nonobstant toute supplication que les gens du roi firent à Leurs Majestés, il leur fut ordonné de dire à la cour les trois raisons pour lesquelles Leurs Majestés s'étaient offensées dans l'arrêt du 28 mars. Tout se borna désormais dans celte querelle du

MAZAllliN ET LA FK()M)i:. 113

parlement el de la cour à de simples remoiUrances; elles i)orlaieiitsur l'ensemble du gouvernement: «Déiendez, disaient les parlementaires, toute intelligence, rapports secretsde vos sujets avec les ambassadeurs et les piinces étrangers; conservez TEglise gallicane; faites recherche d'anabaptistes, juifs et magiciens; rétablissez l'université; entretenez les édits contre tous duels; proscrivez les jeux, brelans auxquels la jeunesse est attirée par des gens perdus qui sont ministres et instruments dans ses débauches ; réduisez les pensions et les ofliciers : enfin, que désormais toutes déclarations et ordonnances soient soumises aux vérifications de la cour souveraine. »

Or, ces remontrances sages trouvèrent une vive opposition dans le soin du conseil ; les ducs de Guise, de Vendôme et de Montmorency s'écrièrent: «Sire, nous sommes pairs, etnousn'irons point au parlement si Votre Majesté ne nous le commande, et pour confirmer son autorité ; » le vieux duc d'Épernon ajouta : « Le parlement n'a point la puissance d'appeler les pairs et de les assembler sans le conseil du roi ; j'ai l'honneur d'y seoir, mais je me garderai bien d'y aller pour l'instruire des ailaires d'Etat. — Mais, monsieur, dit le premier président, l'arrêt est sous le bon plaisir du roi. — Ah! oui, ma foi, répondit le petit vieillard, étoit-il ainsi du commencement? Nous savons tuut.» Le premier président voulut répliquer, mais la reine lui dit impérativement ; « C'est assez. » Alors le maréchal d'Ancre s'approcha de Marie, et lui donna le petit libelle intitulé la Cassandre ; la reine en lut le titre, et dit au premier président : «Monsieur, on souffre la vente des libelles diffamatoires contre l'honneur du roi et le mien, sans en faire justice ; tenez, voyez ce livre intitulé la Cassandre. » Et monsieur de Puysieux, secrétaire d'État, se mit à en lire quelques feuillets marqués : « Miidame, répondit le premier président, il y a trois jours que j'en fais faire une exacte perquisition chez les imprimeurs; rien encore n'a été découvert. » Et le duc d'Épernon répliqua avec vivacité : «Ce ne sont pas ces gens- là qu'il faut punir; ils ne cherchent qu'à gagner leur vie; mais les auteurs, » désignant ainsi le parti des malconlents. Alors M. deNevers, homme du tiers-parti, qui n'avait point encore pris la parole, s'écria ;

ni mCHELlKU,

« Sommes-nous donc ici pour renouveler serment de fidélité? Il y a de très bonnes choses dans ces remontrances ; s'il y en a de plus mauvaises , c'est au roi à les rejeter. » Puis le lendemain, un arrêt du conseil porta « que les parlementaires avoient outrepassé les pouvoirs a eux attribués par leur inslilulion, n'étant établi que pour rendre la justice aux sujets, et non pour connoître des affaires d'état ; » et cet arrêt dut être enregistré et lu sous peine de désobéissance.

Ces différends entre le conseil et le parlement ne. laissaient pas d'être graves et de jeter la perturbation dans les esprits. La liberté de pamphlets dont se plaignait la reine était alors favorisée par la négligence du parlement : chacun examinait les affaires d'État; et indépendamment de ces pamphlets particuliers, il y eut un manifeste de la noblesse française adressé au chancelier au nom des malcontents ; on s'y indignait « que les députés de la noblesse eussent été exclus de pouvoir parler au roi par la violence de M. le chancelier; en conséquence, ils ne dévoient plus attendre du conseil un remède aux désordres de l'État : la régence de la reine avoit été établie contre les lois fondamentales ; on espéroit le redressement des torts par l'acte de la majorité et l'influence dés États-Généraux; ces États avoient été si corrompus, qu'on avoit envoyé des archers aux portes de rassemblée, pour empêcher le prince de Condé de faire ses plaintes et de donner ses avis. Le roi avoit faussé sa parole en rétablissant le droit annuel et la continuation des pensions; la France servoit de planche aux entreprises des Espagnols sur la succession de Clèves et sur le Piémont, afin de faire barrière de ce côté-là entre la France, les Allemands et les Hollandois; et par celui-ci l'Espagnol se feroit roi de l'Italie, suivant l'ancienne ambition des princes d'Espagne, d'aspirer à la monarchie du monde. »

Ces plaintes aigres, ces déclamations des nialcontents étaient accompagnées de mesures plus effectives ; partout on levait des hommes; les alliances se renouvelaient avec l'étranger; le prince de Condé entretenait une correspondance active en Allemagne ; le duc de Bouillon était en relation avec le roi d'Angleterre Jacques I*% prince tout ardent pour le triomphe de la réforme. Des assemblées de religionuaires se groupaient autour des princes,

MAZAIUN ET LA FR(>M)i:. 115

l'une à Grenoble, Taiilre à Nîmes, les deux grands bras du i)aili protestant. On armait les archers. Dans ce triste conllil, les princes malcontents voulurent se réunir pour fixer d'une manière stable les bases de leur alliance : les ducs de Mayenne, de Longueville, le comte de Saint-Pol et le maréchal de Bouillon se rendirent sous la présidence du prince de Condé à Goucy, point militaire couvert par les villes de Soissons, Noyon, Laon et La Fère, afin de convenir des moyens d'une guerre teriitoriale contre le conseil du roi et l'unité de la couronne. C'était encore ici une de ces ligues si souvent répétées dans l'histoire ; l'association féodale, pour avoir perdu son principe et ses couleurs des xii^ et xiii« siècles, n'en avait pas moins son énergie.

Au milieu de ces embarras, qu'allaient faire la reine et le conseil? Négocieraient-ils avec le parlement? attaqueraient-ils de front la hgue des gentilshommes? Cinq ans étaient à peine écoulés depuis l'avènement de Louis XIII ; et combien de troubles n'avaient pas fatigué sa royale jeunesse et l'administration difficile de Marie de Médicis! Le voyage de Guionne pour accomplir le mariage avec Tlnfante avait été décidé dans le conseil depuis une année. Ce n'était point une résolution sans importance et sans dangers; il fallait traverser la France couverte de partis, de gens d'armes, de hauts féodaux ennemis de la reine; chaque province avait son gouverneur; presque tous étaient opposés à l'alliance avec l'Espagne. Marie de Médicis et le maréchal d'Ancre prirent de concert des précautions militaires pour accomplir ce voyage sans aucun danger; les régiments des gardes furent augmentés; on capitula deux ou trois mille Suisses; les chevau-légers furent mis au grand complet sous les ordres des ducs d'Épernon, de Vendôme et de Guise restés fidèles au parti de la reine. En même temps le. conseil fit écrire par le jeune roi des lettres intimes à M. le prince de Condé, pour l'inviter à l'accompagner dans son itinéraire, et priver ainsi les malconlenls de leur chef: «Mon cousin, je vous ai par plusieurs fois fait savoir le désir que j'avois que m'accompagnassiez au voyage que je veux faire en Guyenne pour l'accomplissement de mon mariage. Néanmoins, je n'ai pu jusqu'à présent savoir votre intention, n'ayant en-

coi'o eu (juc des drlais cl rciiiises de volic pari. C(!pendaiil, olant pressé de m'aclieniiner, je vous envoie le sieur de l*onlcharlrain pour vous prier el convier derecliel" et de ma part do venir prèsde moi pour m'accompagner, et tenir le rang qui est dû à votre qualité et naissance ^ » Le lendemain le prince de Condé, expression armée des mécontentemenls, répondit au jeune roi, ou plu lot à son conseil : «Sire, j\ii estimé que votre partemeiil si précipité, sans avoir auparavant donné ordre aux allaires de votre État et pourvu aux désordres qui vous ont été lepréseiilés, étoit une continuation des mauvais conseils de ceux qui en sont les auteurs; je suis contraint de représenter à Votre Majesté les justes raisons qui m'empêchent d'obéir si ])romptcment ù votre commandement. » Le prince de Condé développait une longue série de griefs contre les principaux conseillers delà couronne: «Je suis forcé d'en nommer les auteurs à Votre Majesté, qui sont le maréchal d'Ancre, le chancelier, le commandeur de Sillery, Dollé el Bullion, desquels je supplie très-humblement faire justice au public; je supplie très humblement Votre Majesté m'excuser si je ne la puis suivre en son voyage; ce que autrement jejerois, et ferai sans difliculté, s'il plaît à Votre Majesté pourvoir à ces choses avant son parlement, w Ce refus était un véritable attentat d'après les vieilles lois de la monarchie ; aussi le prince de Condé s'efforrait-il de justifier, dans l'intérêt de l'État et du jeune roi, la résistance qu'il opposait aux ordres du conseil. 11 fit publier deux pamphlets pour soulever les haines contre la reine et le maréchal d'Ancre : «Mon fils, faisait-on dire à l'ombre de Henri IV, seroil-il bien possible que la. générosité de les ancêtres eût pris fin par la fin de ma vie, qu'elle ne voulût rebourgeonner en loi? Es-lu encore si enfant à quatorze ans pour ne pas discerner ce qui peut l'apporter de la commodité, avec ce qui te peut causer de l'ennui? A cet âge je portois déjà l'épée au côté, non pour parade, mais pour l'empoigner au châtiment de ces rodomons Espagnols, qui de tout temps ont lâché et lâcheront d'empiéter sur notre nom et notre patrimoine. Allons, mon fils, fais-toi connoîlre roi. Garde-loi bien de ces pernicieux conseillers; ils ont fait mourir le père, ils veulent tuqr lu fils et ruiner > Mss. de Colbert, vol. xu.

MAZAIllN ET LA ITIONDE. 117

les sujets. Tu as élevé un Gonchiiieî quoi? quelle vertu a-t-il jamais témoignée? par quelle généreuse action s'est-il jamais fait paroître? Ah! si j'eusse vécu jusqu'à cette heure, je l'eusse fait éleve'r d'une autre façon à un gibet ou à un bûcher, et je lui eusse fait rendre compte de ses démérites. Prends garde à loi ; ces perfides ne chercheront qu'à te perdre. » Et dans un autre pamphlet non moins vif contre le gouvernement de la reine, sous le titre bizarre de la sanglante chemise de Henri-le-Grand^j l'auteur s'écriait : « Hélas ! hélas î faut-il que je prenne mes cendres pour souffrir un nouvel assassinat? faut-il que mon sang couvre pour jamais les carreaux de cette grande et superbe ville de Paris, l'œil de l'Europe? faut-il que mon hls voie le Louvre et couche dans ma chambre sans sentiment de douleur de voir les cendres de son père et son sang couler partout sans volonté de le venger? Votre mère ne parle que par l'organe de Conchine et la sorcière sa femme. Ce coyoïi est premier gentilhomme de votre chambre, maître de vos trésors et de vos meilleures villes; le traître chancelier livre votre couronne et votre personne à vos ennemis, et vend la justice à beaux deniers comptans. Cet ivrogne de Dollé et ce loup de Bullion sont les conseillers et maquereaux du désordre ; d'Épcrnon tient encore les armes sous la faveur desquelles le misérable Ravaillac m'a mis dans le tombeau ; ce sont mes assassins et mes bourreaux, et vous les souffrez près de votre personne! Mon fils, mon très cher fils, éveillez-vous, prenez pitié du sang de votre père ; voyez celte chemise qui en est toute trempée. »

Indépendamment de c«s publications de pamphlets, les malcontents mettaient en circulation au miheu du peuple une multitude de faux bruits : on allait dépouiller les villes de leurs privilèges municipaux ; plus d'élections, plus de bons et braves quarleniers; ne fallait-il pas se délivrer au plus lot de Goncini? Ne fallait-il pas secouer le joug de cette folle femme qui sacrifiait la couronne de son fils? Tel était le cri des malcontents. Le 27 avril J615 il y eut assemblée en l'Hôtel-de-ViUe de Paris, « où M. le prévôt a i:emontré que depuis quelque temps il court de faux bruits en cette ville qui donnent de mauvais

1 J'ai le pnqjhlot, 1G16, im|)r:iué sans honlL-pice.

1 IS RICHKLIKU,

ombrages aux liourgeois el Jial)il.a]is d'icellc, comme de melire (les Suisses en garnison dans la ville, déposséder aucuns do MM. les colonels et capitaines de leurs charges, désarmer les bourgeois de Paris, outre qu'il se doit lever dix écus sur chacune maison, lesquels bruits sont du tout faux *.» C'était donc avec inquiétude que la reine Marie de Médicis se décidait à quitter Paris. Qu'allait devenir la ville capitale pendant son absence? Allait-on la livrer au gouvernement des parlementaires ou des quarteniers, et les quarteniers resteraient-ils fidèles au roi quand les gardes ne seraient plus autour du Louvre et dans les environs des autres demeures royales?

On voit l'ambassadeur d'Espagne, don Inigo, suivre avec une vive sollicitude tous les préparatifs du voyage de la reine, craindre que les obstacles n'empêchent l'alliance si désirée. Il écrivait à sa cour : « La reine est toujours sur le point de partir ; mais pour beaucoup de raisons que je ne dirai point encore, je pense que ce départ sera différé. Il faut néanmoins ne point s'arrêter à tous les bruits et propos des rues. Les huguenots ont supplié la reine de les entendre avant de partir; qu'ils ne vouloient en aucune manière s'opposer aux alliances entre les deux couronnes, mais seulement prendre leurs précautions et sûretés. L6 nonce du pape résidant à Paris s'occupe d'obtenir la dispense nécessaire pour l'âge du roi Très-Chrétien. J'ai dit, je crois, dans mes précédentes lettres à Votre Majesté qu'il manquoit quelques mois à ce roi. Il se montre d'ailleurs fort joyeux de la prompte issue que paroissent annoncer les négociations de cette affaire, el il me parle souvent de préférence aux autres ambassadeurs. Je dois confirmer à Votre Majesté tout ce que je lui ai dit relativement à la rupture qui a eu lieu entre la reine-mère et le prince de Condé. Cette princesse a été vivement blessée du refus que le prince a fait d'accompagner le roi dans son voyage pour aller accomplir les nopces; car le prince a prétendu qu'il convenoit d'abord de régler les affaires du royaume. La reine a pris dès lors ses précautions, et ne va pas marcher accompagnée de moins de huit mille hommes d'infanterie et de deux mille chevaux. Le prince de Condé de son côté, et ses adhérens, se sont

« Rcyislrc de l'IIùtcl-dc-Villc, xx, loi. 37 J.

MAZAUIN KT \A HIONDE. 110

mis en devoir de lever des troupes. L'Angleterre a secouru les malconlens par un envoi de 40,000 écus. Ces derniers avoient, à ce qu'il paroît, l'intention de s'emparer des jeunes enfans de la reine, laquelle les a fait partir de Paris pour les mettre en sûreté dans une forteresse à une lieue de dislance, et qu'on nomme Vincennes. Je crois devoir répéter à Votre Majesté qu'il conviendroit, dans les circonstances actuelles, d'envoyer une personne de marque à la reine-mère pour lui otïrir aide et secours de la part de Votre Majesté. »

Philippe III se hâte de remplir les intentions de son ambassadeur' ; le conseil de Castille comprend l'importance de fortifier la résolution de la reine-mère. Philippe écrit à Marie de Médicis : «J'ai reçu, madame, par l'entremise de M. de Sillery, et avec les lettres de créance que vous aviez remises à cet ambassadeur, les dépêches dont Votre Majesté Tavait chargé pour moi et ma fille la reine infante. Je m'en suis réjoui d'autant plus que j'ai vu combien Votre Majesté comptoit avec raison sur la bonne inteUigence et l'amitié que nous lui portons, ainsi qu'aux affaires de son royaume. M. de Sillery m'a mis au courant de la situation de votre gouvernement, et il rapportera à Votre Majesté toutes mes paroles à cet égard, et tous les secours que vous pourrez en tout temps espérer de votre allié et beaufrère. Je ne dois pas omettre de vous parler de la prudence et de la discrétion avec lesquelles M. de Sillery s'est comporté dans cette circonstance, ce dont j'ai été on ne peut plus satisfait 2. » Dans une seconde lettre autographe il ajoute au jeune roi lui-même : «Je me félicite, en effet, chaque jour davantage de voir se resserrer les liens de notre sincère amitié et les relations de notre bonne intelligence ; mais je ne dois pas cacher à Votre Majesté que dans sa position et à son âge elle doit se tenir en garde contre les exigences des mécontens et les entraînemens de son cœur; autrement nous verrions se perdre tous les fruits que l'on d»it espérer de notre union'. Je suis de Votre Majesté le bon frère *. »

1 Arcliives de Simancas, coi. G 2. . .

^ De lo quai quedo con mucha satisfaccion.

^ Aun se perdien los frutos que delta se esperan.

* Con ta licrmandad de que qucdo de V. M. buen liennano.

!:'(• IJICIIKI.IKL',

Fortiljéo par rospcrancc d'un secours espugiiol, la rcijjcmùrc se décida complélcmenl pour le voyage aux Pyrénées, dans le dessein d'accomplir le bel liyménée. Le lundi 17 août, vers les cinq heures du matin, le roi quitta Yincennes pour son voyage de Guienne et la célébration de ses noces ; il avait ouï la messe en la chapelle de Bourbon et sortit par la porte de Uussy, accompagné de ses chevau-légers. La reine descendit du Louvre vers les dix heures, portée en sa litière, suivie de plusieurs princesses et dames en carrosse ; le chancelier l'avait pi'écédéc d'une heure, et les troupes s'échelonnèrent, le roi forjnant lalclc de la colonne et la reine la queue. Avant le départ do ce beau cortège, quelques mesures de précaution avaient été prises pour maintenir la paix dans la capitale; on était sûr du corps municipal, des échevins, et on avait vu le prévôt des marchands revendiquer pour la ville l'honneur d'accompagner, suivant l'antique usage, Madame allant aux Pyrénées pour célébrer ses noces ; les quarteniers, ayant chacun douze bons bourgeois de leur quartier, vêtus de leurs robes à livrée, tous à cheval, allèrent quérir Madame au Louvre, et la portèrent eu douce litière ouverte de tous côtés et brillante de broderies d'oi', d'argent sur velours rouge : ils l'accompagnèrent ainsi jusqu'au Bourg-la-Ileine, lui faisant mille honneurs.

Etait-on bien sûr du parlement, siégeant alors en la ville de Paris? La majorité de celte cour si inquiète n'aurait point sans doute résisté à un mouvement contre l'autorité de la reine et du favori ; mais le parti des malcontents ne trouvait de partisans actifs et dévoués que dans la minorité, à laquelle présidait un homme populaire et d'ambition; il se nommait le président Le Jeay. En s'emparant de lui, c'était un petit coup d'État qui devait elïrayer le parlement et le maintenir dans l'obéissance. Ce fut pourquoi on donna ordre à deux exempts des gardes et à quinze an.hcrs du corps de prendre ledit président, de le mettre en un bon carrosse tiré de si^i chevaux. Ainsi dit, ainsi fiiil : «On lait lever et habiller M. Le Jeay, on lui dit que le roi veut lui parler, on le fait entrer dans le carrosse; on abat les portièies, puis, sans le mener au Louvre, on le fait passer par le Pont-Neuf et sortir par la porte de Bussy.» Depuis, le prédisent Le Jeay fut scellé dans le château d'Amboise.

MAZAliliN ET LA IKONDi:. 121

PoiireiVacer rinipression que ces mesures pouvaient produire sur ropinion publique, le conseil lit distribuer ù son tour des pamphlets où l'on exaltait Fautorité du roi en dénonçant les désordres occasionnés par les princes. Un homme à cheval parcourut Paris, pour y semer une brochure hâtivement imprimée. Un bon bourgeois s'écriait :« France ! pauvre France! toute désolée, hélas! en quel dommage te vois-je maintenant, en quelle agonie tu es exposée/ Tu as perdu celui qui te faisoit hausser le sourcil, et tu vois devant tes yeux braver le hls de ce grand monarque, usurper son bien, réduire son vouloir. Sus, sus ! que Ton mette en pièces ces perturbateurs du repos public. Sire, j'avertis Votre Majesté qu'il est nécessaire de se roidir contre vos rebelles ; leur faire voir courageusement que vous êtes le vrai fils du plus aimé et redouté qui ait jamais possédé votre couronne. »

Des mouvements militaires étaient ordonnés en conseil pour couvrir les provinces spécialement menacées par les princes. Le maréchal d'Ancre, avec une activité remarquable, se rendit dans la Picardie ; il y maintint au nom du roi toutes les garnisons prèles à s'ébranler. Ce n'était plus le mol Italien , le favori de cour, le coyon, ainsi que les féodaux aimaient à l'appeler dans leurs causeries familières ; le maréchal levait des troupes, tirait fortement l'épée, caressait tous les gentilshommes de son parti. Les pamphlets le peignent comme un homme hautain, orgueilleux de son pouvoir : je le trouve souvent humble, respectueux envers les princes, peu enivré de sa position, mettant le service du roi au-dessus de tous les intérêts. Les manuscrits de Bétliune contiennent un grand nombre de ses autographes, toutes souscrites du nom modeste de Goncino. Il écrit à M. de Montigny, à l'égard de M. de Longueville : «Je voudrois plutôt m'avoir rompu un bras que d'avoir jamais manqué au respect et au devoir que je dois à mondit seigneur. A la vérité, j'ai toujours servi le roi et le servirai toute ma vie, comme je sais môme que M. de Longueville a la môme disposition et volonté, et qu'il seroit le premier à courir sur moi si j'y manquois. Il me reste que je vous baise les mains pour avoir pris la peine de m'écrire ; vous avez eu un soin parlicuher d'écrire intelligiblement ; c'est une chose de quoi jy

122 UICIIKLIKU,

VOUS supplie à continuer toutes les fois que vous prenez celle peine. — Concino. » Ce n'était point là le langage d'un favori tout fier de sa haute puissance, tel que nous l'ont peint les pamphlets. Le maréchal d'Ancre préserva la Picardie de toute invasion de l'armée des princes ; il conserva intacte cette province à l'unité royale ; il déploya un zèle, une vigilance à toute épreuve, tandis que le maréchal de Bois-Dauphin manœuvrait dans le gouvernement de l'Ile-de-France, contre les armées combinées du prince de Condé et du duc de Longueville, qui escarmouchaient entre les rivières de la Seine, de l'Aisne et de la Marne. Chaque jour, quelques villes étaient prises, reprises; les gentilshommes se battaient avec acharnement : le projet des princes était de marcher droit sur Paris privé de son roi. L'activité du maréchal d'Ancre et la campagne du maréchal de Bois-Dauphin empêchèrent ce dessein de se réaliser.

Le cortège royal, s'avançant vers les Pyrénées, était arrivé à Tours, et de Tours à Poitiers ; une légère maladie de Madame avait mis quelque retard au voyage qui se continuait militairement ; douze cents cavaliers étaient distribués sur les flancs et sur les ailes, tout le régiment des gardes était au complet et fort de trois mille arquebuses ; les braves compères les Suisses, leur armet en tête, leurs pistolets en mains, étaient en résolution de passer sur le ventre à tous ceux qui se présenteraient pour s'opposer au passage des rivières de l'Aquitaine. Cette multitude qui traversait les provinces au-delà de la Loire, épuisait le pays ; les gendarmes, peu disciplinés, pillaient çà et là, et encore ne trouvaient-ils pas toujours à se satisfaire. Ce n'étaient que dits et chansons moqueuses parmi les blonds enfants de la Normandie, Picardie et Flandre, sur les mauvais chemins, les maladies et le manque de vivres qui les accablaient tour à tour dans les chauds climats du midi : « La rudesse des chemins surpassoit la créance des humains; nous criions par monts et par vaux : grand Dieu ! quelque peu d'avoine ou reprenez nos chevaux ; qui plus est, fièvre chaude, hydropisie, catarrhe et pleurésie venoient emplir hôpitaux et cabarets : quand donc reverrons-nous à notre aise les beaux rivages de l'Oise, les beaux champs de Uéjaumont et la campagne entre Luzarches et Beaumunl? » Ainsi chantaient les soudards en leur voyage du midi.

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La contenance (ièrc et militaire de la petite armée commandée par le duc de Guise empêcha toute espèce d'entreprises de la part des princes. Partout on signalait quelques partis de huguenots et la cavalerie du duc de Rohan. Le roi et la reine-mère s'embarquèrent sur la Dordogne et arrivèrent sans obstacle à Bordeaux. Elle larmoyait de joie, la pauvre reine, en pensant aux dangers auxquels elle venait d'échapper ! Les bourgeois les ■accueillirent bien, et c'était chose essentielle, car la ville était grande, peuplée, et les Bordelais très bons pistoliers et arquebusiers dans leur garde bourgeoise. Arrivée ainsi à Bordeaux, la cour put préparer les noces de Madame l'Infante et séjourner dans une ville garnie de bonnes murailles.

Les princes hauts féodaux manœuvraient toujours dans différentes provinces pour organiser leur gouvernement ; seuls, ils n'avaient pas de forces suffisantes ; leur parti de gentilshommes était divisé : derrière eux, la bourgeoisie ne les secondait pas. Us ne pouvaient trouver appui que dans le parti huguenot, puissance organisée, et qui avait dans chaque province ses villes de sûreté, son administration propre, ses armées en permanence. Les calvinistes étaient assemblés en deux vastes réunions : à Grenoble et à Nimes, Tune sous la direction de Lesdiguières, l'autre sous celle du duc de Rohan. A vrai dire, ils n'avaient point à se plaindre ; le conseil de la reine leur avait fait un grand nombre de concessions ; ils exerçaient librement leur culte, gouvernaient leurs finances, élisaient leurs pasteurs ; leurs temples étaient sous la protection de leurs magistrats. En plusieurs lieux ils avaient même une chambre mi-partie dans les parlements, pour que leurs causes privées fussent jugées sans partialité : que pouvaient-ils désirer davantage ? Cependant quelques plaintes étaient encore élevées de la part des églises calvinistes, et spécialement de l'assemblée de Grenoble ; le conseil de la reine s'efforçait de les calmer, lorsque les agents du prince de Condé se présentèrent à ladite assemblée pour négocier avec elle. Les bases de l'arrangement proposé portaient « qu'on se réuniroit en ligue pour faire une recherche bien exacte de ceux qui avoient frappé de mort le roi Henri IV (accusation indirecte contre la reine et le duc d'Épernon) ; on empécheroit la réception du concile de Trente;

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un l'eroiL surseoir au mariage du roi avec l'Iiilaiilc (riilspagnc; on chiUieroit surtout les nouveaux conseillers, en même temps qu'on établiroit un conseil spécial auprès du roi, alin d'enlrelenir de point en point les édits de pacification, ordonnances et règlemens. Pour cela on prendroit les armes. »

Cette proposition devait plaire aux assemblées lurbulenles qui se réunissaient pour présenter leurs requêtes au conseil du roi. Les zélés, surtout dans le parti calviniste, n'hésitèrent point à s'unir aux projets des hauts féodaux mécontents de la cour ; des plénipotentiaires turent envoyés de part et d'autre comme s'ils traitaient de puissance à puissance ; on y gardait quelques formes de respect envers la royauté; mais au fond c'était une véritable ligue, pour arriver par les armes, s'il le fallait, au renversement de l'autorité de la reine, et cette union était signée au camp deSausay en Poitou, 27 novembre, IIenki DE Bourbon, Josias Mercier, le Gruzel, la Nouerille, députés de l'assemblée générale de Nîmes. Une fois cette ligue sigfiée, chaque chef prêtait sur l'Évangile une haute formule de serment : «Vous jurez et promettez à Dieu de bien et fidèle- , ment servir le roi, sous l'autorité de monseigneur le prince, et non d'autres; promettez qu'il ne se passera rien contre son service sans l'en avertir; de le servir envers et contre tous, et spécialement contre les cinq tyrans qui abusent du nom du roi, se veulent attribuer autorité souveraine, et surtout contre ceux qui se trouveront accusés et coupables de la mort du défunt roi son père, afin que justice en soit faite comme il appartient ^w Partout dans les grandes villes les émissaires du prince de Gondé cherchaient à réveiller l'esprit bourgeois et à profiter des mécontentements pour organiser l'ancienne ligue des cités municipales. La cour même à Bordeaux paraissait craindre un mouvement dansJa population de Paris,. car on en savait les murmures; le jeune roi écrivait de sa main aux prévôt et échevins de sa bonne ville : « Très-chers et bien amés, nous voulons et vous mandons que vous parliez et fassiez parler courageusement et en meilleurs termes que vous pourrez de l'état de nosdites atïaires, sans permettre ni soulïrir qu'il soit

1 Serment que le prince de Condé exigeait de ses adhérents, et leur faisait signer^ 1G16, — Funtanieu, porlcf'.'uilles, n« 4GG, 4C7 et 4G8,

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plus discouru au coiUraire par ceux qui ne demandent que le trouble et ne se plaisent qu'à semer la zizanie, pour émouvoir le peuple à séditions, contre lesquels, s'ils continuent, vous ferez procéder extraordinairement par les formes de la justice avec laquelle vous pouvez faire en sorte que toute division et parlialité cessent, et que chacun se contienne en son devoir sous Tobéissance que naturellement ils nous doivent. » En même temps le conseil se décidait à une mesure coërcitive contre le chef de la levée d'armes, Condé, ce prince du sani?, qui groupait autour du vieux parti féodal tous les mécontentements. Un ordre du conseil prescrivit au parlement «d'informer contre ledit prince, et s'il le falloit même, de le frapper comme criminel de lèse-majesté et de rébellion armée envers l'autorité du roi. »

A celte époque de pamphlets et d'imprimerie, le pi'ince de Condé en appela à l'opinion dans un nouveau manifeste. «J'ai fait Fan passé de très humbles remontrances à la reine régente par l'avis des princes et oftîciers de la couronne ; elle y eût répondu si elle n'âvoit été entourée de mauvais conseilleurs, ennemis du repos de la France. Les livres funestes s'impriment et se vendent pubhquement ; les réponses qu'y font les bons François sont censurées ; les auteurs, libraires et imprimeurs, emprisonnés et recherchés comme criminels de lèse-majesté. Et puis ce maréchal d'Ancre, que la faveur seule et non le mérite a porté aux premières charges de l'État contre les lois du royaume, que n'a-t-il pas osé contre la noblesse? On a voulu se saisir de ma personne et des autres princes, ofliciers de la couronne qui ne peuvent voir la majesté du roi si misérablement foulée aux pieds? N'est-il pas vrai qu'on a voulu désarmer les Parisiens, changer les quarteniers, ôter les chaînes, pour diminuer l'autorité du peuple et y faire entrer des Suisses pour détruire l'IIôtel-de-Ville? Et le parlement a-t-il été mieux traité ? Ce même maréchal d'Ancre n'a-t-il pas fait repousser à Sa Majesté avec paroles aigres une si vénérable compagnie ^ ?» A la suite de cette déclaration on répandit des couplets, des chants de guerre pour animer le peuple et lui faire prendre les

^ Manilosle de Monsieur le prince ù la noblesse et au peuple de France. 1G15.

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armes. En face des luigiienots, c'élaieiil toujours le prèclie et les psaumes pieux que Ton invocpiait afin de soutenir leur ardeur belliqueuse: au peuple des villes il fallait des chansons plus mordantes, plus joyeuses, et souvent obscènes ; il y eut do singuliers couplets qui furent chantés à Paris contre le maréchal d'Ancre, «ce signor coyon, puant et infect, qui vouloit envoyer au trépas la bonne ville de Paris. » On disait à sa femme: «Vieille magicienne et sorcière, retourne au diable dans ton pays, et ne viens montrer ta sorcellerie dorénavant dans Paris ^» Les amis de la cour répondaient aux pamphlets par des pamphlets. Ils firent aussi des publications fort mordantes contre les hauts féodaux : on distribua aux halles « le Jugement définitif donné par Mathand, à rencontre de la bête rouge et de la bête noire, et autres leurs complices associés 2. » — « Les Avis de Chariot à Colin, sur le temps présent, mis en lumière par L. D. ^. » — « La Colère de Mathurine contre les difformes réformateurs de la France*. » — «Réponse de dame Friquette, Bohémienne, appelée en France par les malcontens pour dire leur bonne aventure^.» Que voulaient les factieux? surprendre la candeur des députés du tiers -état. Ne disait-on pas du temps de Henri III qu'il se livrait à la magie ?

Cette période bavarde de pamphlets, de petits commérages politiques, d'ambitions privées, ne ressemblait en rien à la grande époque de la Ligue. Dans les guerres civiles du \\v siècle, il y avait au fond des esprits une opinion profonde, une énergie religieuse, une conviction du cœur qui grandissait tous les événements; on pouvait faire des actions cruelles, mais on ne faisait pas de petites choses : c'est ce qui distingue les époques

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