CHAPITRE V
SITUATION DE LA HAUTE FÉODALITÉ PAR RAPPORT A L'EUROPE ET AU GOUVERNEMENT.
Départ do Bordeaux. — Médiation du roi d'Angleterre. — Préliminaires du traité. — Suspension d'armes. — Proposition d'arrangements. — Convention réciproque. — Traité de Loudun. — Edit de Bios. —
1 Mémoire d'Érouard, médecin, manuscrit de la Bibliothèque royale, n" 928. « Le jour du mariage, qui se fit à Saint-André, le soir MM. de Guise et Grammont lui font des contes gras pour l'assurer. Ils eurent de la peine, enfui il s'assura et fit deux fois , à ce qu'il nous dit. Il disoit : Je lui ai demandé si elle vouloit bien, m'a dit (ju'elle vouloit bien.»
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L'Edrope callioliquc. — La rûrurmalion. — lnir'i(':ts puliUijnerf. — (JoiivcincDicnl de la haute féodalité. — Coup délai eonlie le prince de Condé. — Nouvelle prise d'armes. — Puissance du maréchal d'Ancre.
Si tout ôlail consomme par le double mariage entre les deux couronnes, les ii^cntilsliommes et les huguenots n'avaient point drposù les armes : le prince de Condé maintenait ses rapports avec l'étranger, FAngleterre, l'Allemagne et la Suisse ; il avait ses ambassadeurs, sa correspondance active soutenue contre la reine. Dans toutes les provinces, la guerre civile se continuait avec un acharnement sans exemple ; le maréchal d'Ancre détendait avec persévérance Paris et la Picardie ; il apportait un soin de police et d'activité militaire qd'on avait vu rarement chez les Italiens du conseil. La cour savait à Bordeaux les dangers qui menaçaient Paris; on s'ennuyait dans la capitale de la Guienne, au milieu de MM. lesjurats, qui pourtant faisaient tout leur possible pour réjouir les nouveaux époux : « Il n'y a qu'un Paris au monde, » s'écriait la gentilhommerie, habituée au beau palais du Louvre, à courre le cerf ou le sanglier dans les vastes forêts de Fontainebleau et de Compiègne. On avait de mauvaises nouvelles de Paris; le roi fut obligé d'écrire de Bordeaux à ses chers et féaux amis du conseil municipal en Grève : « Ce nous vous dirons que nous sommes partis de notre ville de Bordeaux, et que, autant que nos affaires et la saison nous le permettront, nous avancerons notre chemin vers vous, afin de vous soulager par notre présence, et faire cesser les foules et oppressions que nos ennemis exercent sur nos pauvres sujets. '» Enfin, toutes choses étant arrêtées, la cour partit de Bordeaux bien escortée, bien accompagnée, car il fallait arriver à Paris sain et sauf à travers les mousquetades et canonnades des huguenots et du prince de Condé.
Au fond de toutes ces guerres, il y avait pourtant tendance à des arrangements, car enfin était-il possible d'écarter un mariage consommé? Le roi d'Angleterre, Jacques P% provoqué par le prince de Condé, avait offert sa médiation; il s'en ouvrit même à Desmarets, ambassadeur de France en Angleterre, et
1 iiegisUe de rilùlel-de- Ville, xx, loi. 5U2.
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sa conversulioii luit robjet d'une dépùclie spéciale adressée par celui-ci à M. de Villcroy : « Lorsque j'eus ma dernière audience du roi de la Grande-Bretagne, à Londres, il me dit qu'il falloit mettre, à tout prix, la paix au royaume de France : « Le Roi ïrès-Cbrétien , ajouta-t-il, doit tout faire pour raccommoder ces ditlërends, et le fait-il ainsi, je vous le demande, à vous, monsieur l'ambassadeur? — Oui, Sire, lui répondis-je; Sa Majesté Très-Chrétienne a toujours témoigné tant de clémence et de bonté pour ses sujets, qu'ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux. de leurs déportemens, et il ne tient pas à mon maître que les coupables ne soient reçus en sa grâce et miséricorde. » Ces paroles, que je dis fortement, laissèrent le roi de la Grande- Bretagne un moment sans réponse... puis il reprit : « Oui, je conviens que véritablement la méthode de réforme avec les armes est très périlleuse et de dangereuse conséquence, mais il y a bien souvent de la faute à un gouvernement qui produit de pareils désordres. Cependant, je veux reconnoître avec vous, monsieur l'ambassadeur, qu'il est nécessaire que M. le prince avoue sa faute et qu'il se mette en son devoir. » Le roi d'Angleterre était alors disposé à toute transaction, caria reinemère et le maréchal d'Ancre, avec une sollicitude personnelle, avaient entamé des négociations pour un autre mariage que le parti réformateur saluait de ses applaudissements : la seconde fille de Henri IV devait épouser le prince de Galles'.
Jamais la France n'avait offert un spectacle de désolation semblable au désordre qui accompagnait cette guerre civile: il y avait double gouvernement, celui des princes et celui du roi, et par conséquent double impôt, double taille, efforcement de femmes et de filles, ravage des champs, dépouillement des laboureurs. Les assemblées elles-mêmes de geniilshommes ou de huguenots voyaient avec douleur la tristesse générale du peuple, qui pouvait à la fin agir, comme les communes de Guienne et de Béarn, c'est-à-dire se réveiller indépendantes.
Le roi et sa mère s'acheminaient de Tours à Blois, sans oser s'avancer vers Paris, tant l'Ile-de-France était peu sûre. Les parlementaires s'entremirent encore et vinrent à bout de quelques articles de trêve arrêtés à Fontenay-le-Comte. Et comment n'au-
1 Londres, Uéceiiibre 1GI5. M^s. Dupuy, vol. 419.
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rait-on jxis songr* à la paix, (luaiid tant de pronoslications, (l'événements tristes venaient démonlier Tire de Dieu? Les ponts au Change et de Saint-Michel s'étaient écroulés; il avait paru des monstres en toutes les provinces, des bœufs à deux têtes, des béliers avec des ailes d'aigles ; il était temps d'apaiser la colère céleste. Le parlement faisait arrêt de défense à tous capitaines, soldats et autres gens de guerre de s'approcher de plus de six lieues de Paris , et le roi donnait commission à MM. de Thou, Villeroy et Pontchartrain, pour traiter de la paix avec M. le prince de Gondé et terminer la guerre- cruelle.
Si le conseil du roi se montrait si accommodant, si désireux d'en finir avec les batailles civiles, c'est que les moyens de guerre s'épuisaient. Le but qu'on se proposait, c'est-à-dire le mariage, était atteint; que pouvait-on désirer alors, si ce n'est une pacification? Le roi employait envers les uns le prestige de la puissance royale, se manifestant par des hérauts d'armes couverts de la cotte de mailles et portant le bâton de commandement; envers les autres il recourait aux prières. Le prince de Condé, de son côté, n'était point éloigné de la paix. A celte vie de guerre, de fatigues dans la campagne, disputant ses apanages, il préférait l'influence de cour, la présidence du conseil, le doux exercice de l'autorité. Pourtant il n'était point seul dans la lutte; chef de parti, il avait des engagements envers les meneurs d'opinions, les féodaux, les calvinistes surtout. Il écrivait donc au duc de Rohan, la tête remuante des huguenots : « Mon cousin, vous savez comme il y a bientôt deux ans que j'ai représenté à leurs Majestés, par mes très humbles remontrances, les misères, désordres et malheurs qui menacent le royaume de ruine, et les ai suppliées par diverses fois avec le respect et le très humble devoir que doit un fidèle sujet à son roi, de les détourner par toute sorte de prudence et porter la main salutaire pour y appliquer de bonne heure les remèdes nécessaires. J'ai fait connoître tout ce qui étoit de mes désirs à M. de Villeroy, avec lequel je me promettois voir réussir heureusement les choses remontrées au contentement des bons François; frustré de l'espérance de voir bientôt un règlement nouveau dans les conseils de Sa Majesté, j'ai été contraint d'assembler mes amis, prendre les armes, et obtenir par la guerre ce que
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par mes très humbles prières el reiuontranees je n'avois pu Taire, de manière que nous en sonmies venus jusque-là; mais finalement ayant appris par le rapport de M. de Tyanges que le dessein de Sa Majesté étoit de donner la paix à ses sujets et que j'ai jugée tant nécessaire au royaume, on a résolu qu'il se tiendroit une conférence pour être pourvu aux choses plus salutaires et convenables de donner lieu à une paix de durée *. » Cela était bien vu ; la guerre civile fatiguait Fesprit de la reine Marie de Médicis; les gentilshommes étaient souvent victorieux dans les combats contre Tarmée royale ; les princes du smg voulaient s'emparer du conseil : eh bien, la reine-mère, pour avoir la paix publique, leur en ouvrit les portes. Ne pouvant vaincre par la force ouverte et décidée, Marie de Médicis se fiait à son habileté et à la ruse ; elle consentait à une transaction que plus tard on pouvait méconnaître et atténuer ; qu'importaient les concessions faites à la nécessité impérieuse ! l'essentiel n'étail-il pas de dissoudre la confédération des princes, de disperser leurs armées, qui pesaient tant sur les peuples? A Blois, il y eut donc signature d'un traité de paix, plus dur encore que celui de Sainte-Menehould. Les gentilshommes en armes demandaient : « Que tous ceux qui avoient été dépouillés de leurs fiefs fussent rétablis; que les cours de parlement fussent mises en toute leur indépendance; qu'aucun étranger ne fût chargé d'un oftlce de cour ou de magistrature (ceci s'appliquoit-il au maréchal d'Ancre?); qu'on entretînt les alliances avec les princes et potentats au dehors, l'indépendance de tous les fiefs et de toutes les vassalités provmciales ; » et tout cela accompagné de quelques concessions populaires sur les tailles et impôts, afin de plaire à la multitude et de l'attirer à l'aristocratie féodale; et tandis qu'on discutait ces traités, il y avait plus de gardes, plus de courtisans auprès du prince de Gondé qu'auprès de Leurs Majestés. Tout était triste à Tours où siégeait le roi, tout riait à Loudun où était M. le prince en sa cour plénière a.
1 FoNTANiEU, porlefciiilles, n» 469, 470, 26 janvier 1616.
2 « Les arlicles Un traité de Loudun avec le prince de Conde. » Paris, 1G16.