‹ Richelieu, Mazarin et la FrondeChapitre 8 sur 20 · RÉVOLUTIOIN QUI BRISE LE POUVOIR DE MARIE DE MÉDUIS · texte numérisé non relu

RÉVOLUTIOIN QUI BRISE LE POUVOIR DE MARIE DE MÉDUIS

Situation de la reine Anne. — Son influence. — Renvoi des filles esiiagnoles. — Dépêches. du duc de Monteleone: — Jugements sur l'arrestation du prince de Condé et la prise d'armes des féodaux. — Pressentiment de la chute du maréchal d'Ancre. — Son gouvernement suprême. — Assassinat du maréchal. — Réaction contre son système. — Exil de Marie de Médicis. — Procès et condamnation de la maréchale d'Ancre. — Constitution du pouvoir des féodaux.

Au milieu des révolutions qui éclataient au sein du conseil, on a perdu la trace de cette infante d'Espagne livrée à la maison de France, sur les rivages de la Bidassoa. Quelle était sa situation à'ia cour? Quelle influence y avait-elle acquise? Jeune Castillane, avait -elle comprimé l'extrême légèreté de son âge sous la gravité habile tant recommandée par son père ? La cour tout espagnole qui Tentourait n'avait point réussi au Louvre ni aux Tuileries ; on savait que c'était d'après les ordres de Philippe III et pour surveiller la marche du conseil de France, qu'une suite si nombreuse avait accompagné la princesse : confesseurs, fauconniers, dames d'atour, tous avaient des instructions particulières pour diriger la cour de France, et cette mission déplaisait au jeune roi et même à Marie de Médicis. Aussi dans toute la noblesse, il s'était élevé une apposition vive contre la suite de la jeune reine ; on s'y plaignait de la forte dépense que cela occasionnait, du faste que déployait ce peuple de camériers et de duègnes. D'ailleurs, la jeune princesse n'élaitelle pas reine régnante en France? pourquoi ne s'entourerait - elle pas des usages, des modes et de la bonne noblesse de ce royaume? C'est sur ce sujet délicat que le duc de Monteleone, ambassadeur à titre, écrit au secrétaire d'État, don José de Ciriça ' : « La reine, que Dieu garde, est vue chaque jour avec un nouveau plaisir par ses sujets. Depuis qu'elle est

1 Archives de Simancas, col. A 74co,

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anivùe à Paris, le roi la soUicile vivemoiU pour qu'elle couche dans son apparlement ; il n'y a rien de dccidé à cet c^anl, mais Sa Majesté Tiès-Chiétiennc a l'air d'y tenir beaucoup. On ne peut point se prononcer à ce sujet, attendu qu'il existe en France des exemples de l'un et l'autre cas, c'est-à-dire que les rois couchent ou ne couchent pas, selon leur fantaisie, dans la chambre de lepr femme. La maison de la jeune reine n'est pas encore constituée ; il paroît que ce ne sera que dans huit jours environ que tout pourra être terminé. On dit que la reine a déjà manifesté le désir de s'habiller à la françoise. La maréchale d'Ancre est dans un grand accès de mauvaise humeur. On m'a assuré que Tautie jour on n'avoit pu arriver jusqu'à elle pour lui porter les complimens du roi, et que les filles de la reine-mère ne pouvoient aller voir cette dernière, lorsque la maréchale étoit auprès de sa maîtresse. » Déjà des murmures s'élevaient contre les Espagnols; au moindre bavardage de cour, à la plus petite épigramme, les gentishommes de France s'offensaient de l'inlluence que les Castillans exerçaient au Louvre; ceux-ci étaient ouvertement protégés par la maréchale d'Ancre qui se trouvait en correspondance directe avec le conseil de Castille ; car elle écrit en italien à don J. de Giriça : « Je ne saurois témoigner à Votre Excellence toute la reconnoissance que j'éprouve en lisant les protestations qu'elle me donne de sa bonne volonté; or, comme je ne doute pas que notre princesse, aujourd'hui à Madrid, ne reçoive de Votre Excellence et de tous ceux, qui l'entourent, toutes les satisfactions qu'elle mérite, je promets également que chaque fois que la reine, notre jeune maîtresse, me donnera un ordre, je l'exécuterai avec toute la fidélité et tout le zèle qui sont en moi. Oui, assurément, votre jeune infante trouvera en moi la sûreté et l'affection de sa plus ancienne et de sa plus obligée servante. Je prie Votre Excellence, en lui renouvelant mes expressions de reconnoissance, de donner l'assurance de mon zèle à Sa Majesté Catholique, à laquelle je baise les mains avec respect. — Léonora Galigaï. »

Et la pauvre petite reine Anne écrit aussi au secrétaire d'État de son père; elle ne se plaint point de sa situation nouvelle; elle en parait contente, salisluile. «Mon compère, je vous i;e-

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moi'cie sincèrement de vous être informé si souvent de ma santé ; je me porte bien aujourd'hui, après une légère indisposition que vous aurez apprise sans doute. Je suis ici entourée de soins et de prévenances, mais bien souvent l'Espagne me manque '. Que Dieu ait en sa garde sa catholique personne, et la vôtre également, mon compère. — Ana. »

Et n'avait-elle pas quelque raison de regretter l'Espagne, la pauvre infante, quand on cherchait à la priver de ses lemmcs les plus intimes, des compagnes qui l'avaient suivie de Madrid, celles qui lui rappelaient encore le beau soleil du Tage! Le duc de Monteleone en écrit avec un sentiment de douleur et de désappointement à Philippe III : « On parle de supprimer pour le moment dona Catalina de Castro et dona Estephania. Madame la comtesse de La Torre elle-même inspire des méfiances, car Votre Majesté ne sera pas trompée par ces faux semblans d'économie; c'est de l'influence exercée auprès de la reine par d^s personnes étrangères que l'on est jaloux, et l'on prendra tous les moyens possibles pour y parvenir. La reine-mère m'a fait appeler ^ ; elle étoit en compagnie de la maréchale d'Ancre, elle me dit : « Je suis bien satisfaite, monsieur le duc de Monleleone , de tout ce qui vient de se passer relativement à la négociation et à la conclusion du mariage de l'infante; j'ai tenu à vous en témoigner, à vous que j'estime beaucoup personnellement, tout mon contentement. »

Philippe III répond de sa main, au duc de Monleleone, une lettre datée d'Aranjuez, le 17 mars : «Vous avez eu connoissance des intentions du prince de Condé et de ceux qui suivent son parti contre le Roi Très-Chrétien ; or, comme vous savez également combien sont variables et mobiles les caractères françois, ainsi que l'ont montré les derniers événemens, vous redoublerez de vigilance et de soins à l'égard de ma fille, que j'estime et que j'aime tant. Il faut absolument fliire persister la reine-mère dans le parti qu'elle a pris, de maintenir toujours la puissance parmi les catholiques ; et, s'il étoit possible, il faudroit la rapprocher adroitement du duc d'Épernon, qui nous est favorable. Il est catholique et général de toule l'infanterie

1 Me fallu la Espana.

' Arcliivcà do Simaucu», col. B 02.

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Irançoise ; quelle sécurité ne doil-il pas inspirer ! Ceci étant un point essentiel pour nous, il faut le faire regarder comme important à la reine-mère. L'espèce de mésintelligence qui règne entre ledit duc d'Épernon, le maréchal et la maréchale d'Ancre, n'est pas une raison qui doive l'arrêter lorsqu'il s'agit de la sûreté du roi et du bien public. Je vous recommande donc de soutenir et d'assister le duc d'Épernon. » Ces instructions furent exactement suivies par l'ambassadeur espagiiql en France. Un même système de corruption est maintenu avec ténacité à l'égard de tous les membres influents du conseil de la reine. Le duc de Monteleone écrit au duc de Lerma' : «Je supplie Votre Excellence de croire que je n'ai rien négligé pour attirer dans nos intérêts la maréchale d'Ancre, que je crois bien mieux disposée que par le passé au service de la reine, à l'époque où quelques bavardages l'avoient si fort indisposée contre nous ; car je dois en avertir ici Votre Excellence, la maréchale est sans doute une femme de tact, et capable de rendre un service; mais elle se laisse aller facilement aux soupçons, qu'ils aient ou non une apparence de fondement. Les trois frères de Luynes sont de très braves cavaliers, bien intentionnés, mais de peu d'étofie et de peu de talent. Pour revenir à la maréchale d'Ancre, je pense que nous n'avons qu'à continuer les bons rapports dans lesquels nous nous trouvons avec elle, et l'argent que l'on doit m'envoyer arrivera à merveille pour la maintenir dans cette ligne. »

A ces dépêches, d'un petit intérêt de cour, succède l'importante nouvelle, pour l'Espagne et le parti catholique, de l'arrestation du prince de Gondé. « Cet événement a produit une vive fermentation dans la ville, mais pas encore de sédition ; cependant les partisans du prince n'ont pas manqué à l'occasion. Ils ont bouleversé et cherché à soulever certains quartiers contre l'autorité royale, et notamment le faubourg Saint-Germain, où se trouve situé l'hôtel du prince de Condé ainsi que celui du maréchal d'Ancre, qui s'est sauvé en Normandie. Avant que le prince de Gondé ne fût arrêté, les bruits les plus étranges circuloient; on parloit d'une conspiration des princes, et d'après laquelle la reine-mère devoit être bannie de France. C'est là,

* Archives de Simancas, col. A 74^^ (LeUrc chiffrée).

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dit-on, la cause de révéïiement. D'autres disent qu'ils vouloient s'assurer de la personne du roi. Je pense que la vùrilô ne tardera pas à être connue, et j'en informerai aussitôt Votre Majesté. On vouloit arrêter en même temps le duc de Mayenne, mais il étoit parti, ainsi que le duc de Vendôme et le maréchal de Bouillon , pour Pôronne. Le roi et sa mère m'ont envoyé un grand personnage pour me faire part de l'arrestation du prince de Gondé; ils- m'ont lait dire qu'ils avoient voulu ainsi empêcher l'exécution des coupables projets et des conspirations qu'ils savoient être ourdies par le prince et d'autres contre leurs deux personnes royales ; mais qu'il seroit traité avec tous les égards et toutes les hautes attentions que l'on devoit à une personne de son rang. Je répondis que je recevois avec reconnoissance l'avis que vouloient bien me transmettre Leurs Majestés, et que je ne doutois pas de leur bonne résolution. Je me rendis sur-le-champ au palais du Louvre , et je fus introduit auprès de Leurs Majestés par le même seigneur qui étoit venu à mon hôtel. Le roi et sa mère accueillirent ma démarche avec de grandes démonstrations d'amitié, et me prièrent d'être leur intermédiaire auprès du duc de Guise qui venoit de quitter Paris. »

Le duc de Monteleone ne déguise pas la haute importance qu'il attache à la rupture de la reine avec les princes du sang et les féodaux : maintenant d'autres craintes arrivent à son esprit; il voit naître avec inquiétude la querelle d'Albert de Luynes et du maréchal d'Ancre. C'est ce qu'il exprime en continuant sa correspondance : « Il est bon que Votre Excellence soit instruite que dans ce moment le maréchal d'Ancre et le sieur de Luynes sont au plus mal ensemble; et si le roi ne tenoitpas ferme pour ce dernier, ce qui d'ailleurs me paroît un caprice de jeune homme, déjà la reine-mère, femme habile, se seroit débarrassée de lui. Quant à de Luynes, il se conduit avec la finesse et la présence d'esprit d'un courtisan. Ses rapports envers moi sont devenus en même temps plus fréquens et plus affectueux ; et il vint l'autre Jour jusqu'à, me proposer, si on vouloit lui assurer une pension' de huit à dix mille du-

1 y me promelie que si lubiera iinos o oclio o dicz mil dacados, se ofreciera cou ijran secreio en uyuda de nos oiros.

lia r.iciiLLiia',

cals, de nous aider sccrcleinent.... La jeune reine se porte bien; et si nous pouvions, pour j-endi'c parfaite cette Majesté, corriger quelques irrégularités de caractère , je regarderois cela comme d'une grande importance '. Tout le monde pense, avec raison, que son jeune âge est la cause de cette légèreté ^\ mais, il faut le dire, elle ne parle jamais qu'avec des plaisanteries comme un enfant, et on ne peut obtenir d'elle qu'elle s'applique aux choses sérieuses ; elle les oublie d'ailleurs avec une incroyable facilité : et sa pétulance est telle, qu'on n'a pas le temps d'y remédier ni de la prévenir. Après avoir vainement épuisé toutes nos ressources auprès de l'infante, nous nous sommes adressés à son confesseur qui est un homme de bien; mais jusqu'à présent il ne m'a pas donné beaucoup d'espérance. »

Cette inquiétude sur la cour n'était rien en face de la grande révolution du palais qui se préparait. L'ambassadeur la prévoit : le maréchal d'Ancre et de Luynes sont aux prises. « La reine-mère, ainsi que je l'ai marqué à Votre Excellence, n'attend qu'une occasion favorable pour se défaire d'Albert, sans rompre ouvertement avec son fils. Le maréchal ne l'ignore pas, et de Luynes se retranche également derrière la faveur du roi. Je puis assurer à Votre Excellence qu'il faut une grande prudence pour se maintenir au milieu de tout cela sans faire quelque maladresse. Jusqu'à présent, grâce à Dieu, cela n'est pas arrivé. J'ai eu l'autre jour une conversation avec de Luynes ; je lui montrai quelque mécontentement du peu de confiance qu'il mettoit en nous , et de son indifférence pour le service de la jeune reine. Il s'excusa avec beaucoup d'adresse, et me dit qu'il manifesteroit au plus tôt les effets de cette confiance. « Je vous ai compris, me dit-il, et vous verrez que j'ai mis à profit vos paroles. » Le roi a donné, ces nuits dernières, un superbe bal, déguisé et masqué, où Leurs Majestés ont beaucoup dansé. Je me réjouis fort en voyant la jeune reine si grande et si belle, et entourée tantôt des hommages et tantôt des respects de l'assemblée. Bien qu'il soit d'usage en France que la reine ne danse pas avec son mari,

,1 Scria de ijrandc iniporiancia.

^ Y tienne effcclos de los pocos ams que verdaderamenie h son.

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Je roi s'csl conduil à merveille avec son épouse. 11 y avuil une grande allluence à ce bal ; on y voyoit l'évêque de Luçon (Richelieu), grand-aumônier de la reine infante (il n'en existe pas deux, je crois, en France d'aussi zélés pour le service de Dieu, de noire couronne et du bien public) ^; M. de Villeroy, M. le vice-chancelier de Sillery, le maréchal et la maréchale d'Ancre, l'un et l'autre déguisés, ainsi que tous les seigneurs de la cour. »

L'ambassadeur voulait donner à la reine infante un rôle politique; mais, jeune fille, elle n'avait d'autres joies que les plaisirs et les dissipations de la cour ; elle n'était point assez grave dans sa tenue; et les pieux conseils du confesseur espagnol ne pouvaient la détourner des danses, des ballets; et, chose que le duc de Monteleone ne pardonnait pas, Anne d'Autriche avait adopté quelques-unes des modes françaises. La révolution contre les Espagnols s'étendait môme aux jeunes Castillanes qui avaient suivi Tlnfanle dans les beaux jours de ses noces, quand elle fut reçue par monseigneur de Guise au pied des grandes Pyrénées. On les renvoyait en Gastille, et la reine-mère se chargeait de leur dot de mariage, ou de les pourvoir aux couvents de Burgos et de Barcelonne, tandis que s'opé- ]'ait la révolution du conseil, qui plaçait le pouvoir tout entier dans les mains du maréchal d'Ancre. Les nouveaux ministres que Concino avait désignés, étaient tous capables et actifs. Richelieu, évoque de Luçon, qui tenait une première place, puisqu'il avait le département des affaires étrangères, montrait son zèle pour le maréchal, et sa correspondance avec les ambassadeurs témoigne qu'il comptait fermement maintenir l'autorité de la reine-mère et cette unité de la couronne, pensée déjà conçue dans son esprit, et que plus tard il accomplit. La prise d'armes des princes avait jeté de l'incertitude dans les rapports extérieurs ; les ambassadeurs avaient à peine croyance dans la force de l'autorité royale. Toutes les dépêches de Richelieu sont destinées à raffermir la défiance des envoyés de la France : « Ne croyez pas facilement les nouvelles qu'on vous rapporte, écrit-il; sachez que Leurs Majestés peuvent,

* ]\o es mejor que el en Francia para acrvicio de Bios, de uucslra corona Il bien puhlicQ.

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quand elles voudront, dissiper ce qui tenteroit de s'élever contre leur autorité; chose si véritable, que, grâce à Dieu, elles sont maintenant en état de se faire obéir par la force, à ceux qui ne pourroient y être induits par raison. » La correspondance de Richelieu avec le maréchal d'Ailcre est non moins active et dévouée : « Croyez, monseigneur, lui écrivait-il, que je m'acquitterai toujours moi-même des devoirs que je vous dois; je me rendrois aussitôt auprès de vous, si les affaires auxquelles vous m'avez attaché me le permettoient. Dans toutes les actions de la vie, je me souviendrai des grands bienfaits que j'ai reçus devons et de madame la maréchal d'Ancre. '» C'était dans le même objet que Richelieu venait de refuser l'ambassade d'Espagne; il désirait, dit-il, servir le roi dans les circonstances périlleuses , et payer de sa personne. Le poste auquel était appelé l'évêque de Luçon demandait une activité de tous les instants : les relations avec l'Europe étaient nombreuses; il fallait surtout maintenir les ambassadeurs dans les intérêts de la couronne, au milieu de toutes les révoltes des hauts vassaux, qui appelaient en aide les gentilshommes; la Hollande et l'Allemagne s'étaient déjà déclarées pour les princes ligués. Les autres ministres, et parmi eux le garde-dessceaux Mangot et le contrôleur-général des finances Barbin, ne tenaient qu'une seconde place dans la direction du gouvernement. C'étaient des agents de la reine, s'honorant d'une obéissance absolue pour ses volontés. Tel était le conseil d'action sous le maréchal d'Ancre, alors tout occupé de la guerre, afin de préparer une forte résistance contre la féodalité armée dans les provinces.

Cette féodalité puissante n'était pas le seul danger que le maréchal d'Ancre eût à vaincre. A côté de son propre gouvernement se trouvait encore le conseil privé du jeune Louis XIII, sous la direction et l'impulsion de Luynes. C'était alors l'inquiétude de la reine -mère que cet accroissement de force et d'âge, qui se manifestait par une volonté plus ferme dans le roi son fils. Marie de Médicis avait cherché de toutes les manières à s'attirer l'ingénieux fauconnier, qui ne quittait ni les appartements ni la personne de Louis XUL Chaque matin il

1 LeUres. Année ICI 7.

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(''tait à son lever avec quelques pies-grièches dressées pour en liiire cadeau, et s'empresser de les olfrir à son jeune élève dans l'oisellerie ; il le précédait dans toutes ses parties de chasse. On ne voyait que lui aux larges croisées du Louvie, le jeune roi à son côté, riant aux bons tours des éperviers éperonnés qui fendaient l'air à la poursuite de quelques petits oiseaux tout craintifs. La reine -mère prévoyait bien que tôt ou tard elle trouverait là un puissant obstacle à ses desseins d'autorité. Elle avait offert à de Luynesle gouvernement de plusieurs villes, afin d'obtenir sa confiance et d'éviter son opposition : « Vous savez, lui disait elle, que je voudrois donner au roi monsieur mon fds, une part dans le gouvernement, parce qu'il est en âge; qu'il dispose donc, et disposez pour lui de toutes les faveurs que je puis faire à ses sujets. » Dans la position où se trouvait de Luynes, ce n'était point assez ; quand on a le pouvoir si près de soi, on veut le saisir tout entier. Il était le chef de ce petit conseil familier où étaient Marsillac, Tronçon, nobles pourtant , mais de si peu de considération , que d'abord la reine-mère n'y prêtait pas d'attention. Il y avait même un soldat des gardes, nommé Deplan, qui était aimé du roi à ce point que de Luynes en prenait ombrage. Là était le siège des inimitiés contre la maréchal d'Ancre et sa femme. La révolution qu'on y préparait n'était pas seulement une vengeance contre le llivori ; on allait plus loin ; on voulait arracher la leine-mère à la haute place qu'elle tenait dans l'esprit et la confiance de son fils. Ce ne pouvait être le plan brusque d'une seule journée de peines, de Luynes le savait bien; aussi ne heurta-t-il jamais les desseins de la reine, qu'alors qu'il fut prêt à renverser absolument son autorité. Sur ces entrefaites, le maréchal d'Ancre commit une faute en s'éloignant de la cour, sous prétexte d'un voyage en Normandie ; son but était de lever des hommes, de réunir des forces pour venir ensuite combattre avec avantage la ligue des gentilshommes. De son gouvernement de Normandie, il pouvait d'ailleurs mieux se mettre en rapport avec les étrangers. Il avait levé, de ses propres deniers, un corps de troupes flamandes et liégeoises. Des négociations étaient ouvertes avec la Suisse catholique et les Allemands, pour avoir des ressources de guerre. Sous ce point de

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viio, sa (Ic'^marcho pouvait ôtro utilo, car une fois hors Paris, il avait pleine lihorlé de négocier et d'agir. Mais, abandoinier le conseil, n'était-ce pas le livrer aux intrigues, aux séductions, à tout ce (]ui préi)are la désorganisation et la ruine? Presque tous les cliels politiques se sont ainsi perdus par leur absence dans les circonstances critiques. Le maréchal d'Ancre était alors douloureusement préoccupé de la perte récente d'une fille, jeune enfant, que les espérances des deux époux florentins plaçaienf déjà dans la couche d'un prince du sang ; Marie de Médicis l'aimait aussi d'idolâtrie , et c'était quelque chose de louchant que le spectacle de cette royale douleur, consolant une amie d'enfance d'une perte cruelle, que la superstition d'ailleurs considérait comme un présage de ruine.

Le maréchal d'Ancre quittait donc la cour le cœur brisé ; le péril de sa situation était grand, et il ne songea qu'à y porter remède. Le découragement l'avait plusieurs fois saisi; il avait songé, par sa retraite en Italie, à mettre sa fortune et sa vie à l'abri d'une coalition trop formidable pour qu'il fût possible d'y toujours résister; enfin les prières de la reine, ce sentiment d'orgueil, qui vous fait souvent martyr d'un système (pli est le vôtre, engagèrent le maréchal d'Ancre à prendre toutes les mesures de défense militaire pour repousser la double intrigue d'Albert de Luynes et des princes confédérés. Goncino levait des hommes en Normandie; il eut bientôt réuni une armée considérable, et quand il l'eut ainsi organisée à ses propres frais, il l'offrit au roi par une lettre écrite du Pont-del'Arche : « Sire, dit-il, j'ai promis à Votre Majesté, que lorsqu'il seroit temps, je la servirois avec six mille hommes de pied et huit cents chevaux, quatre mois à mes dépens. J'ai tenu. Sire, ma parole et satisfait à cette obligation ; je les mènerai là où il plaira à Votre Majesté'. » Cette démarche n'était point tout à fait désintéressée : le maréchal offrait bien d'entretenir à ses frais les six mille hommes levés dans la Normandie et la Flandre , mais le prix qu'il mettait sous main à ce secours, c'était l'épée de connétable. Comment le ministre qui prêtait un si puissant appui à la couronne n'aurait-il pas été récompensé par cette dignité éminente? Le jeune roi ne fit aucune

1 IJibliolh. du roi, recueil de Loisel, 20i (fonds Noirc-Dame).

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réponse à la lettre du maréchal d'Ancre; ses'amis intimes se hâtèrent de remarquer que le maréchal avait commis une sorte d'acte de rébellion et d'insolence au moins, en proposant au roi de le secourir d'une armée ; car pouvait-il exister, dans un État régulier, un officier de la couronne assez puissant pour offrir six mille hommes de secours à son souverain?

Quand le maréchal d'Ancre arriva au Louvre, au retour de son voyage militaire en Normandie, il put voir la faute qu'il avait commise: d'abord le conseil privé du roi avait grandi en action; encouragé par l'affaiblissement successif de l'afïection que le roi avait pour sa mère, il avait porté des coups redoublés à l'autorité du conseil régulier de la couronne. De Luynes était parvenu à persuader au roi Louis XIII que Marie de Médicis avait de sinistres projets d'empoisonnement : on lui racontait dans les veillées du soir les histoires tragiques de Charles IX ; on renouvelait les accusations des huguenots contre Catherine de Médicis : « Celle-ci avait abrégé les jours de ses enfants pour conserver son pouvoir» : de quels hommes était entourée Mr. rie sa digne imitatrice ? d'Italiens, d'empoisonneurs, de magiciens, grands partisans des amulettes et de toutes les incantations des cours de Milan et de Florence. Louis XIII était naturellement maladif; souvent le cœur lui faillait, et de longs évanouissements faisaient craindre pour ses jours : quand il revenait de ces faiblesses, tout fatigué encore par la secousse, les favoris s'emparaient de son esprit et réveillaient ses soupçons d'empoisonnement. Fallait- il laisser flétrir, avant que de le manier, ce sceptre que le grand Henri avait légué à son malheureux fils? On faisait lire au roi les pamphlets qui s'écrivaient contre le maréchal d'Ancre, et l'on ne peut dire de quel sentiment de colère le roi Louis XIII accueillait toujours le Florentin Concino; si bien que celui-ci, qui se laissait aller à ses moments de mauvaise humeur , s'écria plusieurs fois en serrant la main de Luynes : « Alberti ! Alberti ! mon ami, le roi m'a regardé de mauvais œil , con occhi furiosi; vous m'en répondez, Alberti ! vous m'en répondez. » De Luynes garda souvenance de ces paroles. La confédération des gentilshommes connaissait cette situation de la cour : pour renverser le pouvoir de la reine-mère, le meilleur moyen n'était-il pas de s'en-

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