ACTE I, SCÈNE VIII
Madame Savine.
La Gazelle d'Auvergne, VEcho du Puy-de- Dôme, la Vcdctle, et dans tous la grande nouvelle : c'est M. Nouvion qui défendra Arsèn Réaux. Tu es la plus heureuse des femmes. Voilà M. Nouvion sur le chemin de la célébrité. On en parlera h Paris. Une cause fameuse... Tandis que mon mari, avocat comme le tien, végète dans l'obscurité la plus complète. Pas une atlaire qui sorte de la banalité et du terre à terre. Toutes les belles causes vont chez le voisin, car ce qu'il y a de plus enrageant, c'est que M, Nouvion et M. Savine demeurent porte à porte, presque une maison commune, mais les clients ne s'y trompent pas, hélas !
Madame Nouvion.
Crois bien, ma chère Marie, que si j'y pouvais quelque chose, plus d'une de ces affaires dont le fracas ne paie point la peine, irait à ton mari puisque tu ambitionnes pour lui les causes à sensation, et pour commencer, la défense d'Arsène Réaux...
Madame Savine.
Ah! si c'était possible, quel bonheur!
Madame Nouvion.
Je n'en désespère pas absolument; mais M. Savine en serait-il aussi flatté?
Madame Savine.
Il acceptera avec empressement, et s'il pouvait hésiter, il s'y résoudrait pour m'être agréable, car il m'adore. Une passion qui dure depuis des années à la même température. La lune de miel avec bail de trois, six, neuf, et nous avons passé le second terme sans la moindre éraflure à l'astre, hélas!
Madame Nouvion.
^, Cela te fait soupirer ?
Madame Savine.
Oui, je suis un peu lasse de cette félicité à la crème de vanille, et quelque petite aventure, sans conséquence grave, bien entendu...
Madame Nouvion.
Une aventure ?
Madame Savine.
Tu vas te moquer de moi, mais en lisant dans la Vedette un portrait de ce pauvre M. Marcel Froissy, qui était un homme irrésistible, à ce qu'il paraît, je me suis dis qu'un amoureux de ce genre...
Madame Nouvion.
Ah ! il faut l'avoir connu...
Madame Savine.
Tu l'as donc vu ?
Madame Nouvion.
Moi ? oui... par hasard.
ACTEI, SCENE VIII 57
Madame Savine.
Mais sans danger pour ma réputation, bien entendu, et comme on ne peut pas mordre sur ma conduite...
Madame Nouvion.
Ma pauvre Marie, n'aie pas de ces idées là, on en meurt.
Madame Savine.
Tu t'exprimes avec une émotion...
Madame Nouvion.
Quand on est nerveuse comme je le suis, la moindre chose...
Madame Savine.
Je l'ai parlé en vraie folle ; n'y fais pas attention. Mais il faut que je te quitte. J'ai une robe à essayer; je veux l'inaugurer à la cour d'assises, le jour de l'affaire, car je compte sur toi pour une place réservée, bien en vue, à moins que, par une bonne inspiration, M. Nouvion ne renonce à la défense en faveur de mon mari, et c'est alors moi qui me charge de te placer... Une robe en faille noire, comme il sied à la circonstance. Peutêtre quelques petits bouquets de vergiss nuin nicht jetés çà et là... Je ne suis pas encore décidée... Adieu.
ARSENE REAUX