LE COMITE HISTORIQUE
15 mars 1991.
l'Invasion Fénienne
PAR M. A.-H. DE TREMAUDAN Avocat et publicite
Monsieur le Président (1) Monsieur le Curé (2) Monsieur Neault, (3)
Mesdames, Messieurs :-—
La province du Manitoba célèbrera, le 15 du présent mois, le cinquantenaire de son admission dans la Confédération canadienne: anniversaire de tout premier ordre qu’il importe et que vous avez raison de ne pas laisser passer inaperçu.
Le Canada est devenu un pays qui a donné, en temps et lieu, des preuves de virilité permettant de prévoir, pour lui, un avenir si glorieux, que les habitants de notre province ont bien le droit d’être fiers de leur titre de citoyens d’une nation établissant, chaque jour, davantage, ses prétentions à l’admiration de l'univers. Or, chacun sait, vous surtout qui m'entendez savez que si le Canada comprend dans ses limites, non seulement la province que nous habitons, mais encore tout l'Ouest canadien, et si les habitants de ces plaines plantureuses sont sur un pied d’égalité avec le reste des habitants du pays, on le doit aux hommes qui, en 1869-70, s ’opposèrent de façon à la fois résolue et prudente, aux empiètements insensés d'une bande d’énergumènes venue de l'Est, dont le but n’était pas tant l'union de ce qui forme aujourd’hui les provinces de l'Ouest au Canada d'alors, que l’acquisition par celui-ci, sous forme de simple colonie, de riches domaines dont ils espéraient tirer, dans un avenir très rapproché, des bénéfices inépuisables ne [eur profitant qu'à eux-mêmes. Grands Métis des années
(1) Monsieur J.G. Charette, avocat.
(2) Monsieur l'abbé Gabriel Cloutier, curé de Saint-Norbert.
(3) Monsieur André Neault, président honoraire de Jj'Assoriation ‘Nationale Métisse et son doyen d'âge, 90 ans. 11 fut un des membres du Gou:
vernement Provisoire de 1869.70, sous la présidéhce de Louis Riël. Il sera fait mention de lui, à diverses reprises, âans ette conférence. ÿ
gloricuses de 1869-70, dont je vois, avec émotion, quelques représentants à cette réunion de famille, permettez-moi de saluer en vous les vrais pères de la province du Manitoba et du grand Nord-Ouest. Grâce à vous, nous sommes des citoyens libres de la confédération canadienne, et non de simples coloniaux. Grâce à vous, nous pouvons nous enorgucillir, tout comme nos frères de l'Est, de nous proclamer hautement, chaque fois que nous sentons le besoin d'affirmer nos titres à l'héritage de nos ancêtres, des Canadiens-français. ÆEt si dans ces milieux où Von devrait surtout reconnaître la dette ‘que vous possédez à l'affection et à la reconnaissance de vos compatriotes, à quelque race qu'ils appartiennent, on préfère, sur les pages de l’histoire du pays, inscrire les noms de personnages qui n’ont d'autres mérites que d’avoir défié les autorités régulièrement établics, du moins sachez qu’en nos coeurs à nous, vos frères, vous conservez la place logique qui vous appartient, et que notre respect pour votre mémoire sera impérissable.
Le sujet que l’on m’a demandé de traiter aujourd’hui, comme d’ailleurs la plupart des épisodes de cette intéressante et très instructive histoire du mouvement des Métis de 1869-A, est plus ou moins enveloppé d’ombres, qu’une certaine classe, systématiquement ignorante, se plait à rendre de plus en plus épaisses, Mais elle à beau faire, il n’y a rien qui puisse éternellement cacher la vérité: tôt ou tard, elle sort du puits où lon voudrait l’enfermer. La vérité sur l'invasion fénienne de 1871, en ce qui concerne les Métis, est assez belle pour qu’en cette occasion solennelle, nous écartions, complètement et sans hésitation, le voile qui voudrait, et pour cause, la dérober à nos regards. Elle est assez belle, pour que ceux des acteurs du bon droit qui, parmi vous, ont eu leur mot à dire dans les événements de l'époque; ne craignent pas de lever le front bieri haut, sachant que leurs actes furent irréprochables et qu'ils se conduisirent en bons citoyens canadiens. Il faut bien peu connaître les Métis pour oser affirmer qu’en l'occurrence ils furent déloyaux ou même simplement hésitants: une fois que lc Métis a donné sa parole, digne représentant de la race dont il est un produif-par ses pères, il la tient envers et contre tout, ct préfère se faire tucr que de la violer. Lors de l'invasion fénienne, depuis quelques mois, le Métis était sujet canadien: les Féniens ne pouvaient être pour lui que des ennemis. I n’hésita pas à se prononcer contre O’Donoghue et ses adeptes, à prendre les armes et à faire ou offrir de faire sa part. Ce
“ furent des Métis qui arrêtérent O'Donoghue à Pembina, et le remirent, picds et poings lis, à-l'officier Bradley, des’douanes canadiennes. Le. Gouverneur Archibald eut même soin de noter darts une Icttre qu'il écrivit le 25 octobre 1871, au Secrétaire d’Erar : “Autant que j'ai pu m'en assurer, il n'y avait, dans les rangs des envahisséurs, qu'un seul Métish tandis que la capture d'Odonoghue fut faite par un certain nombre de Métis qui n'ont jamais fléchi dans leur attachement à la Couronne et aux institutions britanniques.” (1) , te,
Et pourtant, ce n'étaient pas les raisons qui manquaÿnt aux Métis pour accueillir favèrablement O’Donoghue et ses amis, ct faire revivre le mouvement de 1869-70! On continuait à traiter leurs chefs en parias. On les traquait comme des bêtes fauves, et, sous l’inspiration et les ordres des loges d’ Ontario, on se permettait des voies de fait sur des membres de la nation métisse, hommes, femnies ét enfants, dont le simple souvenir devrait être de nature à faire rougir de honte tous autres que des fanatiques sans vergogne. Puisqu'on se refusait à accorder l’amnistie maintes fois promise, il cût été facile pour les chefs du mouvement des années précédentes de dénoncer l’'Acte du Manitoba, de faire reprendre les armes ct de s’emparcr, en quelques heures, de ce qui représentait alors tout le pays tant soit peu organisé, c’est-à-dire Winnipeg et les envi rons immédiats, où les blancs comptaient à peine un dixième de la population totale. Avec les moyens à la disposition d'hommes habitués à parcourir la prairie et en connaissant toutes les facilités de défense, les Métis pouvaient, non sculement défier leurs ennemis pendant des années, mais encore les détruire avant même qu'ils pussent mettre les pieds dans leur pays. Qui ne sait, par exemple, qu'un chef indien, Châtelain du lac des Bois, avait offert à Riel dé détruire, dans Îes rapides de la rivière Winnipeg, jusqu’au dernier membre de la fameuse expédition de paix du non moins fameux défonceur de portes ouvertes, le général Wolseley? Si les Métis avaient consenti à s'unir à O’Donoghue et à ses Féniens en 1871, c'en était fait en quelques jours de la colonie: mais ils étaient devenus sujets canadiens, et malgré les injustices sans nom dont ils étaient abreuvés, ils gardaient leur parole.
Il est évident que, depuis quelque temps, parmi nos ‘compatriotes de langue anglaise, beaucoup s’efforcent d'étudier ces
(4) Sessional Papers 1872, No 26, p. 7.
époques troublées à la seule lumière des faits; pour ma part, j'ai eu maintes fois occasion de constater que, peu à peu, les préjugés disparaissent pour faire place à un honnête désir de juger les événements et les hommes à leur juste portée. J'ai de nombreuses lettres en ina possession, démontrant ce sentiment jouable chez leurs auteurs. A mesufe que les années passent, la légende perd de son emprise pour faire place à l’histoire; avec le recul du temps, on conçoit de façon plus'nette les -mo-
- biles qui ont fait agir les individus; les figures se dégagent .des amas contradictoires, les faits ressortent plus clairs de Paccu- : ,mulalion®des détails: peu à peu on est forcé d'admettre que
les choses ont réellement été tout au&res qu’on avait été habitué à les concevôir. Il faut à la fois féliciter et encourager nos compatriotes de langue anglaise bien pensants qui font ainsi preuve de désintéressement et d'esprit de justice. Elus que tous. autres ils nous aideront à rétablir les faits et à replacer les personnages dans leurs vraies places.
Quant à ceux que les préjugés aveuglent tellement qu’ils se refusent méthodiquement et avec entêtement à tout éclaircissement et à toute admission, consolons-nous en nous disant qu'ils sont loin de représenter ce qu'il y a de mieux en fajt d’intelligence et d'éducation dans le monde en général, et en c$ payscien particulier. Ces hommes, dont un de leurs chefs, le fameux
N.-C .Wallace, député de West York, osait dire en plein Parle-.
ment en 1886: “Il n’y a pas de classe d'hommes en ce pays plus tolérants pour les-droits des autres que les Orangistes'du Canada” (5), ces hommes, dis-je, continuérent, au lendemain des
événements très courts de linvasion fénienne, et continuent : . encore de nos jours, à représenter les Métis d'alors comme des
traitres, comme les fauteurs inémes de l'invasion ratée. Il con-
vient, en une oceasion comme celle:ci, de mettre les points sur .
les à et de prouver par & plus b que ceux qui représentent les
Métis comme n'ayant pas fait leur devoir dénaturent Îles faits:”
.Je remercie l'Associätion Nationale Métisse de- n'avoir fait
Phonneur de me conficr de soin de cloucr au pilori les calom-
niateurs qui n'hésitent pas à étouffer le cri de leur conscience en représentant les faits autrement qu'ils ne sont, apparemment,
vour le simple plaisir de satisfaire leurs basses passions et leur’.
vsprit de méchanceté.
Heureusement, il a été ‘conservé, la plupait, sinon tous,
5) ‘Commons debates, 1886, b. 108.
ro
écrits de la main même de Louis Riel, des documents, quelques-
uns inédits, qui-prouvent de façon absolument précise que les Métis ne firent rien. pour encourager l'invasion fénienne, qu'ils firent tout, au contraire, pour s’y opposcr. Ces documents que je vais me permettre de vous lire Pun après l’autre — les Anciens les reconnaîtront sans doute — n'ont été confiés par M. Joseph. -Ricl, qui les conserve avec un soin ctun respect serupuleux bien naturels. C'est donc lui, et non: pas moi, que ceux ici présents qui les ignorent, devront remercier pour l'avantage péçicux d'en prendre aujourd’hui connaissance. Je vous prie, en “mème temps, de mm'exêuser, si la lecture de ces documents et des quelques nôtés explicatives dont j’ai‘eru bon de les parsemer prendra-un témps assez considérable: je crois pouvoir vous assurer, én tous.cas, qu’àäu point de vue historique, votre patience se trouvera ‘amplement récompensée.
Avant de commencer la lecture: des documents que Je viens
dé vous annoncer, il importe, je crois, de mettré, en quelques mots, au courant du sujet dont nous nous occupons, ceux dans cette réunion qui n’ont pas une idée bien nette de ce que fut ‘J'invasion fénienne de 1871. Sans entrer dans de très grands défails qui, à ‘eux seuls, requièreraient facilement une longue conférenee, qu'il suffise de savoir que O° Donoghue, qui en était de chef, avait été, dans le gouvernement provisoire, établi sous la présidence de Louis Riel, un esprit brouillon et,un fauteur de discordes. En une certaine occasion, même, Riel se vit
* forcé, dû .pied dû mât du fort Garry, après en avoir fait des-
cendre uh drapeau particulier, lis et trèfle, qu'y avait fait hisser O’Donoeghue, et l’avoir fait remplacer par PUnion Jack, de plaeer un hômme très sûr, le vénérable M. André Neault ich * présent, avec ordre de tirer sur le premier homme qui prétendrait recommencer l'acte inconsidéré du jeunc Irlandais. Les invasions féniennes au Canada étaient une chose assez commune: Il y en avait cu plusieurs dans l'Est. II était assez
naturel que ds# les conditions où se trouvait l'Ouest, cette société fit aussi un effort de ce côté. O’Donoghue était bien l'homme tout désigné pour mener l’entreprise à bien. Si celle-ci ne réussit pas, ce fut précisément parce que les hommes sur qui O’Donoghue comptait surtout, les Métis, lui firent défaut,
préférant reSter des hommes de parole ct défendre le pays à
la suprématie duquel ils avaient juré leur allégeance. O‘Donoghue cut beau, plus tard, dans une lettre à l’Orateur de la Chambre des Communes, datée de Saint-Paul le 26 février
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TT
1875, offrir de prouver que son invasion m'avait été qu'une continuation du mouvement de 1869-70 concertée avec Louis Riel (6), cette prétention est fondamentalement démentie par les documents dont je me propqse maintenant de vous donner lecture.
Le 28 septembre 1871, (prière de remarquer cette date: O'Donoghue ne fut pris que le 5 octobre} à 10 heures du matin, chez Riel, à Saint-Vital, a lieu une assemblée des personnes suivantes: Amb. Lépine, Pierre Léveillé, Elzéar de la Gimodière, J.-B. Ritchot, Pierre Parenteau, Joseph Saint-Germain, André Neault, Baptiste Touron, Baptiste Lépine, Baptiste Beauchemin, Maxime Lépine, Louis Riel. . Pierre Parenteau est choisi président de l'assemblée; HBapt. Touron et Louis Riel, secrétaires conjoints.
Le président dit qu'il aimerait que Riel abordât le premier les questions dont nous voulons nous occuper. Sur l'approbation des membres, Riel dit qu'il a plusieurs questions à faire:
1.—Le gouvernement remplit-il suffisamment ses engagements vis-à-vis de nous?
2.—S'il ne l'a pas encore fait, avons-nous raison de croire qu'il les remplira honnêtement par la suite? L