SCÈNE IV
DumonrT seul.
(Il marche et parait très fatigué et très sombre). — Depuis de longs mois, de montagnes en montagnes, de collines en collines, de vallées en vallées, nous allons .à la bonne aventure. Nous sommes morts de fatigues, et, si ce n’était que les secours de quelques braves amis, nous Li ve rions plus, aujourd'hui, de souffle de vie. Au milieu de nos misères, nous nous étions encore fait illusion : nous ne pouvions pas nous imaginer que le gouvernement d'Ottawa n'avait pas enfin, libéré, nos compatriotes déjà, alors, rètenus trop. longtemps dans la prison. À notre grand étonnement, ce matin, nous. voyons {out e contraire sur des. journaux canadiens que des anis, viennent de nous. passer ! Nos concitoyens ne sont pas encore mis en liberté !.. et, est-ce croyable, Riel est encore dans les fers subissant
our la troisième fois, les tortures d’une conamnation à mort. Pourquoi accorder un troisième répit à notre magnanime chef, ce grand défenseur de la patrie et de la liberté ? Le gouvernement devrail savoir que tous ces sursis font descendre dans l’âme de ce brave patriote les supplices de la mort. Ces remises ne sont que le résultat de l'intrigue et m'apparaissent comme la plus cruelle supercherie pour maintenir la province de Québec dans une fausse espérance. Ah ! je remercie surtout les journaux français et libéraux du Canada, pour l'intelligence et le cœur qu'ils montrent par rapport à notre cause, en vouant à l’exécration publique tous les bourreaux politiques qui déshonorent la capitale de la Puissance. /(/! regarde.) Allons! Voilà mon
ami Dumas. (// regarde encore.) Mais avec qui
est-il ?.. Dans tous les cas, cet inconnu m’e l’air d’uu vrai gentilhomme. (Z/ s’avance vers eux.)
SCÉNE V. DuxonrT, Dumas, L. O. DaAvin.
Dumas.—Dumont, j'ai le plaisir de vous faire connaître M. L. O. David, de Montréal, et dont nous avons entendu parler si souvent. :
DumonrT (ti! donne de chaudes poignées de main à L. O. David).—Que je suis heureux, honorable compatriote, de faire votre connaissance.
L. O. Davin.—Mon cher M. Dumont, je vous déclare sincèrement que je ne suis pas moins flatté d'avoir pu vous rencontrer ce soir. On m'a annoncé que vous n'étiez pas loin d'ici, et je me suis empressé de vous rendre une visite.
DumonT.—Ce n'est pas tous les jours qu’en Canada, vous rencontrez sur leur route de pauvres exilés comme nous.
L. O. Davin.—M. Dumont, il 3 a dans notre ays, des exilés bien différents de vous deux. ous avons des hommes d’État, dans.lu capitale du Canada, qui sont loin d’avoir aux yeux de la paie autant de mérites et de gloire que vous
eux et que tous vos compatriotes faits prisonniers. Ce sont des misérables beaucoup éloignés du patriotisme et d’une politique fondée sur le bien de la nation. Voilà pourquoi la plus grande partie du peuple qu'ils représentent, les a bannis, expulsés de son estime, de son respect et de sa confiance. À ce point de vue, comme vous pouvez le comprendre, ce sont des exilés qui ne peuvent s'altirer aucune considération ni aucune sympathie. |
Dumonrt.—M. David, croyez-vous sincèrement ue le ministère d'Ottawa va se faire le bourreau e Riel ?
L. O. Davin.—Oui, malheureusement, à la grande honte du pays et de tous les peuples civilisés. |
Dumas.—La politique de l’administration fédérale est-elle un tissu de méfaits si révoltants ?
DuMonT.—Par rapport à nous, le cabinet d'Ottawa a continuellement suivi une politique à double face.
L. O. Davin.—Mes amis, les hypocrites qui trônent sur les banquettes ministérielles à Ottawa, ont toujours cherché à nous montrer, dans la lenteur de leurs procédés, une détermination ferme de ravir au gibet la tête de votre valeureux chef. Mais la clairvoyance de La Patrie, de Montréal,
et d’un bon nombre d'hommes patriotiques,.les a portés à crier bien fort pour réveiller le peupre fasciné par les séductions et endormi sous
s promesses trompeuses des serpents d'Ottawa. DüMONT.—Je vous félicite, M. David, pour avoir inauguré ce mouvement nafional, destiné à sauver Id vie de Riel des sicaires orangistes.
Dumas. - On peut dire aussi que ce mouvement généreux met en relief l'honneur du nom canadien-français. 113 . L. O. DAvin.—Nos démarches, après avoir rencontré des dénis de justice à Regina, à Winnipeg, en Angleterre et à Ottawa, sont abouties, enfin, quoique tard, à faire sortir de la torpeur la députation franco-consérvatrice de la province de Québec. Elle a enfin ouvert les yeux sur le coup que nous préparaient les agissements sombres et tortueux du ministère fédéral, traître à tous sentiments d'humanité. Elle a envoyé au vieux Sir John un télégramme lui annonçant qu'elle ne pourrait plus lui donner son GS s’il n’épargnait pas au pays l’humiliation d’une pandaison politique.
Dumas.—Tant mieux.
DumonT.—Comme de raison : mieux vaut fard que jamais. |
L.. O0. Davin.—C'est vrai, mais je n'en persiste pas moins à croire que le gouvernement n’adoptera pas une politique de clémence.
DumMas.—Comment ! le premier ministre de la Puissance du Canada ne suit-il que les instincts les plus pervers et les plus sordides.?
DumonT.—Est-il si peu soucieux de sa réputation d'homme d’État ?
Dumas.—Y a-t-il une personne raisonnable
gui prise prétanise que les troubles de 1861-70 ont de Riel un rebelle ? Lu DuMoNT.—Ils n'étaient que la plus noble revendication nationale contre la: plus noire et la plus basse conspiration militaire. ini Dumas.—C’était la patrie en état de défense ou en lutte contre des envahisseurs étrangers et pleins de crimes. dL | .L. 0..Davin.—Vous avez raison, nes. amis et je ne peux m'expliquer comment il se fait que le ministre Chapleau, qui a si éloquemment défendu Ambroise Lépine, soit devenu si avili au point de ne pas avoir encore offert sa. résignation. | ( Qumas.—Est-il assez méchant pour affirmer ue Riel s’est conduit en rebelle, lors des troubles e l’hiver dernier ? | bel DunonT.-— Non, puisque le gouvernement a confessé sa négligence criminelle en accordant à nos compatriotes au moins 2,000 titres, au milieu des sinistres nuages de, la fumée de nos combats ? Lu Dusas.—Pourquoi le cabinet de Sir Jobn A. MacDonald continue-t:il ainsi à s’attirer le mépris par sa politique indéterminée, couarde, louche, mesquine ?
L. O0. Davin.—Je vais vous en dire la raison la honte au front : c’est que, pour se maintenir au pouvoir, il compte sur le gibet où Riel. est injustement condamné à être offert en holocauste à À loge orangiste.
| uMAs.—Iguore-t-il que la composition d’un tribunal de deux juges de paix.et de six jurés ne pouvait équitablement juger Riel.
DumonT.—N’est-il pas évident à ses yeux
comme aux yeux de tout l'univers que le verdict gore contre ce héros est une parodie de la justice
Dumas.—Et la sentence donc prononcée par ce juge maunequin, nommé Richurdson, qu’en pensez-vous, M. David ? |
L. O. Davin.—Oh! elle comporte une des plus graves illégalités !
DumuNT.—Pourquoi donc, alors, les ministres d'Ottawa aspirent-ils à l'exécution d’un patriote comme Riel ?
Dumas.—Est-ce parcequ’ils ne connaissent pas la recommandation en grâce du jury ?
Dumonr.—Oh ! les misérables et vils architectes de potence ! Ils savent qu'ils sont cause de ce qu’ils appellent nos rebellions, et, en dépit de leur conscience, ils auraient l’audace de consommer un véritable assassinat judiciaire !
Dumas.—Ecoutez, Dumont, je ne peux me figurer que Sir John et les autres ministres seraient assez traîtres pour se couvrir de tant de déshonneur !
DumonT.—Pourquoi pas? Ne restent-ils pas impassibles devant les prières d’un million et demi de canadiens-français, qui demandent la grâce du valeureux prisonnier de Regina ?
L. O. DAvm.—Ne se montrent-ils pas inexorables en présence de Mgr Grandin, qui les supplie de ne pas conduire Riel à l’échafaud ?
* DumonT.—Les pleurs, les gémissements, les lamentations de la mère et de la femme de ce martyr de notre cause ne viennent-ils pas se briser sur eux comme sur un rocher inébranlable ?
Dumas.—Ce sont donc des tigres, affamés de vengeance.
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