SCENE Il
MARGUERITE, RIEL. (Jl entre.)
MançeuErITEe.—Oh ! Louis! c’est vous! je ne vous attendais pas ce soir! Que je suis heureuse de vous voir! Ce ne sera pasla dernière fois, Je l'espère !.
RieLc.—Ma chère Marguerite, ne me cachez pas ces larmes, qui m’expriment votre douleur. Puisqu'’il faut nous laisser, armons-nous de courage et sachons nous résigner.
ARGUERITE.—La vie, oh Louis! me paraît comme une séparation continuelle!.. Chaque jour nous demande à faire de nouveaux sacrifices!
RieL.—Sür celte terre, partout se dressent des croix qu'une loi impitoyable nous met sur les épaules.
ManGUëRNE.— Oh, Louis! je sais combien sont nombreux les malheurs qui sont appesantis sur la colonie des métis français, et je n'ignore pas tout ce que vous avez souffert pour la défense
e nos compatriotes depuis si longtemps oppri: més. .
RtEL.—Aujourd’hui, la main cruelle de la
persécution me pousse violemment sur la route
TN
de l'exil, et mon ami Ambroise Lépine est sous le coup de la même infortune.
. ManGueriTe.—Oh-Louis ! combien cela doit - être dur pour vous et votre compagnon de malheurt :1. : .
Ruet.—Mes lèvres n'ont pas d'expressions pour vous communiquer ce que mon âme, si profondément attristée, ressent au fond d’ellemême. à ‘ . . :
Manaueñre.—Laisser notre patrie, lorique la Providence vous permet de lui étre si utile et où vous êtes entouré de tant de respcets et comblé de tant d’honneurs ! Oh Louis !..
Riez.Oh, ma. bonne amie.!. mes ‘ennemis achurhég ne me. causent pas plus de peine que s'ils m’enfertaient dans le plus sombre des cachots! . … Fe
Mançuerrré.—Peut-être qu'ils me permettraient d'y ent où four avoir le bonheur de vous voir,.. Mais l'exil! qui vous attend va- mettre entre nous deuxtüne disfance qui sera pour moi un poignard enfoncé dans le cœur!
Risi.—Marglerite, vous et ma patrie ! vous êtes la palme paur‘aquellé j'ai combattu!.. Ge cher pays, cesscliers compatriotes ne pourront plus compter sûr ce phiriotisme ardent, qui me dévore. Ne perdant pas espérance, ils.se figurent qu'avant longtemps je pourrai revenir vivre ; au milieu d'eux. Quant à vous, Marguerite, les yeux de mon cœur vous regardent encore comme } ma future épouse. Aujourd'hui, la main impla- :” cable du destin nous éloigne: lun de lPautre; mais jamais ellé n'arrêtera l'impulsion de cette; poitrine enflammée qui: toujours se porte vers vous ! Lorsqu'il me sera possible de vous fairé
à) la compagne de ma vie pour partager avec moi les jouissances et les afflictions de lu terre, il me semble que vous me reñdrez plus fort pour présider courageusement el noblement aux destinées de la nation métisse. Pour le moment, soumeltons-nous à la Providence !.. qui sait sielle ne me permettra pas bientôt de vous engager dans les liens de l’hyménée, qüi est le rêve le plus suave de votre Jeunesse vèrmeille ?
ManGugriTEe.—Oh, Louis! vous êtes doué de qualités trop nobles pour que. vos plus légitimes aspirations ne se réalisent pas ! Je sens intimement que mon pauvre cœur contristé va languir dans l'ennui et la peine. Mais je suis certaine que Louis Riel ne saurait périr sous le poignard es assassins ! Dans cette conviction je trouve ma plus forte consolation... Mais, puisque vos ennemis sont trop lâches pour vous attaquer en face, allez chercher votre salut en exil. C’est ainsi que vous suivrez le courant de la volonté divine !.. Fuyez..oh cher Louis! ces traits de haine et de véngéance dont vos gnnèmis vous poursuivent avec plus d’acharnement que jamais ... partez Ô grand et magnanime héros dont la présence fait les délices de mes jours !. .-La failesse de vos misérables. persécuteurs est un indice des triomphes qui couronneront bientôt vos sacrifices ! Lorsqu’après tant d’orages le beau temps viendra, c’est mon espérance que le ,ciel nous unira et nous fera marcher ensemble dans les sentiers où nous goûterons les joies les plus innocentes et les plus puresde ce monde. Votre départ plonge mou cœur dans la plus profonde tristesse. Mais en voyantiavec quel courage vous vous conformez à votre isalheureux sort, je me U
sens plus forte. Je veux vous imiter, aimant à vous seconder au milieu des déboires sans nombre qui empoisonnent nos jours... Allez donc, Louis, et que le ciel veille sur vous.. Oh, Louis | (elle écoute) j'entends les pas précipités des assassins qui courent à votre poursuite., (Ælle prend la main de Louis comme pour lamener dehors se cacher.) . .
RiEL.—Non!.. c'est mon ami Lépine qui doit venir ici me rejoindre pour vous faire ensemble nos derniers adieux. (J{s sé fiennent par la main.) ' Lérine (+7 entre). —Eh bien ! mon cher Louis, je souhaite que sur la route de l'exil vous puissiez toujours avoir à la main cette rose qui contribugrait à dissiper les cruels ennuis qui.vous sont réservés, comme à moi. . :
RtEL.—Ah! cher Ambroise, la main de,la baine orangiste nous arrache aujourd'hui à notre patrie, mails jamais elle ne lui arrachera notre cœur | Quant À cette rose dont vous me parlez, (montrant Marguerite), le sort lui empêche de m’accompägnèr, mais elle peut avoir l’assurance qu’un jour jé la trouverai encore aussi fraîche et qu’elle deviendra lé plus bel ornement de mon existence. 4. :. | ©’Lérine.—C'est'bien, vrai de dire que deux bous et grañds ésprits et qué..deux ngbles cœurs savent toujours se rencontrer. "
singes
ManGuERITE.-—Mes chers amis, en ce momen si déuleureux de notre séparation, je ne peux m’ernpècher de vous dire un mot d’encouragement. Vous avez élé objet de persécutions bien infâmes à venir jusqu’à présent, et vous n'avez jamais cessé de vons'montrer courageux, Conti-
nuez encore à offrir à vos infatigables oppresseurs des preuves indéniablesde votre énergie indomptable, de votre courage invincible, de votre magnanimité incomparable, èt je crois fermement que de telles dispositions ouvriront devant vous la porte des succès les plus brillants et des triomphes les plus beaux. Allez, bons et nobles amis, et apportez avec vous la certitude que la pensée et le cœur .de vos compatriotes vous accompagneront partout où vous vous dirigerez et partout où vous vous trouverez. {lis reçoivent Parenteau.) : ' PARENTEAU (# entre).—Vous partez. donc, braves compatriotes. Pour le crime de nous avoir trop aimés, vos agresseurs pleins de fanatisme et de mensonge vous obligent de nous laisser !.. Eh bien !.. que la Providence guide vos. pas * dans les voies les plus sûres et les’ moins remplies de ronces et d’épines. Je vous serré la main pour la dernière fois. :
RtEL.—Mon cher Parenteau ! Ouj, enfin, nous quittons le sol de notre patrie ! Cèst la volonté es potehtats effrénés qui tiennent les'rênes: du pouvoir à Ottawa ! Soyez môn interprète Auprès e mes bien-aïmés frères, les métis canadiens français. Allez leur dire qu’avant de mé séparer d'eux, je vous af chargé de leur fairé canñnaître toutes mes protestations contre la politique barbare et odieuse que le gouvernement d'Ottawa a adoptée et suivie jusqu’aujourd’hui par rapport au Manitoba et aux térritoirés Eu Nord- Ouest. Cette politique est uñe série des crimes les plus honteux, est assise sur une fourberie la plus tortueuse, sur uñé hypocrisie là plus effrontée et sur des mensongès les plus pervers Vous
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pouvez affirmer ct démontrer à mes chers compatriotes que, dans la poursuite, d'une. politique aussi inhumaine, le ministère: fédéral,.n'a eu u’on but: c'est l’écrasement de toute une race. uels sont les éléments qui l'ont poussé à, réaliser un résultat aussi effrayant et aussi détestable aux yeux des peuples réellement imbus des principes d'humanité ? L'histoire impartiale dit que c'est le fanatisme protestant et la haine orangiste, sccondés par lineptie ou l'avilissement des principaux chefs de la représentation canadienne française. | ous Que nos frères se rappellent, d'abord, les prétentions hostiles et arrogautes de tous ces avanturiers anglo-saxons et de tous ces orangisies, qui vinrent d'Ontario et d’ailleurs s'établir dans le Manitoba, les uns après les autres. Ces étrangers insolents se considéraient comme -des gens e race supérieure; s’imaginant que leur présence réduirait à néant toùs les draits des métis et les plongerait dans l'esclavage! Tous nos compatriotes étaient traités par celte ourbe mécréante comme des rebus de. la société. Ce n’était pas assez pour tous ces. étres malfaisants de se faire les insulteurs des habitants, respect tables et paisibles de ce pays, ils ont cru qu'ils pouvaient se constituer Jes usurpateurs de:la seule, autorité légitime. alors. reconnue ! Cette usurpation les mettait en réyolte ouverte: contre Sa Majesté Ja reine d'Angleterre! N'importe ! Voulant s'affirmer dans leur réyolution, ils ont eu l'incomparable audace d’arborer le drapeau de la république! Eh, bien! Les loges de l’orangisme, dominant dans la capitale de la Puissance, regardaient tous. ces émigrants per-
turbateurs de l'ordre public, comme les précurseurs devant préparer les voies à la venue et au règne de ln plus infernale spoliation et de În lus cruelle extermination de la race. métisse! l'ous nos tonciloyens sont convaincus de cette triste vérité. Veulent-ils démontrer aux autres tout ce qu'elle renferme d’horrible ? Qu'ils leur fassent analyser les faits, qu'ils leur montrent comment les a enchaînés la secte orangisté !
secte sanguinaire ! maudite par la civilisation et le christianisme ! Ils ont en belle de mettre à profit les preuves qui leur sont fournies par cette alliance faite entre tous les émigrés et les arpenteurs du gouvernement d'Ottawa ! Ils n’oublieront jamais, il n’y a pas de doute, comment its se sont unis pour nous déclarer une guerre de vendales. Eh bien! qu'ils ne se figurent pas ue le gouvernement canàdien ignorait {ous ces orfaits commis dans le Nord-Ouest par tous ces émigrants et tous ces officiers spoliateurs et exterminateurs ! Oh, non! Qu'ils examinent de plus près la suite des événements: ils verront avec quel acharnement épouvantable le tigre orangiste, incarné dans le cabinet d'Ottawa, a fait descendre des hauteurs du pouvoir la trame ourdie pour la ruine de notre existence nalionale! Groyant que la compagnie de la Baie diludson avait pu réussir à nous livrer pieds et poings liés sous ses dents meurtrières, il a'essayé de nous dévorer ; mais, par uné résistance héroïque, nous avons eu le bonheur de nous en éthapper! Ob, ciel! Pendant près d'un siècle, le gouvernement impérial d'Angleterre nous a abandonnés à la féroce rapacité et à la tyrannie incroyable des fonctionnaires dé cêtte compa-
gnie! N’était-ce pas assez de persécutions ? Bien ue mon vénérable père ait proclamé, au nom u peuple, la liberté du cémmerce, devant le tribunal despotique de tous ces aventuriers de la fière Albion, il nous a fallu encore être en botte aux coups terribles de l’orangisme, qui, voulant nous détruire el faire de notre patrie une terre anglaise, a eu. l'appui et l’encouragement d’un certain protestantisme fanatique el d’une lâche défection ou d’une malheureuse inrpuissance de ceux appelés à défendre et honorer la race cunadienne-française ! Ne pouvant s'emparer ‘de nous âu moyen d’ua complot tramé dans l'ombre, comment le monstre orangiste va-t-il sy prendre pour saisir sa proie et la tenir sans la perdre ? Jeté dans une fureur indescriptible par le-spectre de Thomas Scott, il communique au minis tère d'Ottawa son astuce et la rage de son instinct barbare contre: tout élément catholique et français, et.le détermine à avoir recours à un expédient politique flétri par l'histoire’ impartiale. Il dit au gouvernement: nous n'avons pu, comme nous voulions, réaliser” nos plans dans le Manitoba et y anéantir la nation métisse ; ‘eh bien ! faussons nos promesses par rapport. à lamnistie, retardons l’accomplissement dés clauses du traité, de manière à. contraind es métis à laisser cette provinte, poursuivèns-en les chefs jusqu’à faire (omber leur tête, el'dirigeons nos exploits dans les plaines de la Saskatchewan. . op Voilà pourquoi ces brigands ‘politiques, perdant tout sentiment.de dignité, trompèrent publiquement un archevêque aimé et respecté par tout Je monde civilisé ! Voilà pourquo: tant-de nos
pauvres conciloyens souffrent encore!. Voilà pourquoi ma tête a été et est encore sous le -poinard des lâches et des traîtres assassins 1 A côté de celle haine implacable de nos persécuteurs, que n’avous-nous pas fait par patriotisnae et par respect à l'autorité ? Appelés contre une invasion de fénians, nous n'avons pas hésité à aller exposer notre sang pour le salut de la patrie, et, grâce à Dieu, nous avons pu mettre l'ennemi en fuite! Comment le gouvernement fédéral nous a-t-il récompensés pour lhéroïsme de notre dévouement ? Nous avons subi un procès L Mon brave ami Lépine fut condamné à mort!.. et moi !.. Je fus déclaré hors la loi l.…. ma tête fut mise à prix!... Oh malice «et ingratitude humaives! Alors la question de l'amnistie. fut débattue plus fort que jamais ! Que de voyages! que de sacrifices et de fatigues ! à infatigable archevêque de Saint-Boniface, ne vous êtes-vous pas imposés pour empêcher Lépine de monter sur le gibet! Malgré que toutes vos tentatives étuient frustrées par l’orangisme, vous ne pérsévériez pas moins à isisger pour obtenir l'accomplissement d'une promésse qui vous ‘avait:été faite si solennellemént ! :& = Pendant ce temps-làfriotre ami Lépine ‘était entre la vie et la mort jusqu’à ce qu’enfin la peine capitale portée contre lui, füt commuée ea deux ans d’exil. ‘ ne Un Quant à moi, je n'ai pas craint de montrer l'attitude que me dictaient le devoir et l'honneur, jusqu'au jour néfaste où on a statué et ordonné que: pendant cinq ans je ne pourrais vivre: sous le ciel de ma. patrie !.. ma patrie que j'ai tant aimée!.. ma patrie que j'ai délivrée ‘des bri-