CHAPITRE VI
Peste et tremblement de terre à Rome. — Le jubilé. — Le car- ~ dinal Ânnibale de Ceccano. — Ses démêlés avec le peuple. — Anarchie dans la ville. — Elévation et chute de Giovanni Gerroni. — Lapidation de Bertoldo Orsini. — Francesco Baroncelli , deuxième tribun. — Tentatives des papes pour rétablir Tordre. — Lettre de Pétrarque sur une nouvelle constitution à donner à Rome. — Le pape Innocent VI. — JEgidius Albomoz, cardinal-légat en Italie. — Délivrance de Rienzo. — Soumission du préfet. — Rienzo à Pérouse. — Son retour à Rome en qualité de sénateur au nom du pape. — Sa conduite. — Guerre avec les Golonna. — Fra Moreale à Rome. — Origine et histoire delà grande compagnie. — Supplice de Moreale. — Tyrannie de Rienzo. — Gianni di Guccio de Sienne prétendant au trône de France. — Sa liaison avec Rienzo. — Révolte à Rome et meurtre de Rienzo. — Mémoire et biographies du tribun. — Histoire ultérieure de Rome. — Sentiment de Pétrarque après la mort de Cola. — Destinée de Gianni di Guccio surnommé Ré Giannino«
Depuis l'expulsion de Rienzo , les mouvements populaires s'étaient succédé à Rome, et il n'y avait plus eu dans cette ville de repos durable. La peste qui prit naissance dans r Inde y en 1346, et de là s'était répandue jusque sur les côtes asiatiques de la Méditerranée , fut apportée , vers la fin de i347, par des vaisseaux génois et catalans en Sicile , à Gènes et à Pise, d'où elle s'étendit, dans l'année i348, sur toute l'Italie, la France et l'Allemagne. Dans l'Italie supérieure et en Toscane, la mortalité fut tout à fait extraordinaire : on compta à Venise environ
cent mille morts, et à Florence, sur cinq personnes, il en périt au moins trois sans distinction d'âge ni de sexe. Le fléau exerça pareillement sa fureur dans la Tuscie romaine , depuis le mois de mai jusqu'au mois de septembre, et, par exemple, à Orvieto il enleva cinq cents personnes en un seul jour (i). Rome, au contraire, parait avoir été frappée moins rigoureusement, s'il nous est permis de tirer une conséquence avantageuse du silence des écrivains. Toujours est-il que là aussi le malheur général excita les habitants à la pénitence et aux bonnes œuvres. La confrérie de l'image du Christ de sanctas€atciorum transféra dans les environs du Lairan (où il se trouve encore aujourd'hui) son hôpital, précédemment situé près de Saint-Pierre et Saint- Marcellin, et le nouveau bâtiment fut commencé au mois de septembre, comme le dit l'inscription placée aunlessus de la porte de la pharmacie. Dans le mois d'octobre de la même année , maître Lorenzo di Simone Andreozzi construisit , avec les aumônes déposées au pied de Tirnage de la sainte Vierge , le magnifique escalier de marbre qui va du pied du Gapitole à l'église d'Araceli. On enleva toute cette quantité de marbre à des monuments antiques, mais les matériaux ne furent pas tirés simplement du temple de Quirinus sur le Quirinal, comme Vont dit à tort Pomponius Laetus et Fulvius (a). Déjà l'on
(i) Grooica Sanese, p. 120, 13» et suiv. ; Historia Cortusior., IXt 14 ; Matteo YiliaiH, I, i. C'est la peste décrite par Boccace dans ie Décameron. Voir aussi Cronica di OrvieU) , p. 653 ( Muratori , Script., XV).
(a) Muratori, Script., IIÏ , 9, p. 841. Comparer la Description de
croyait que tout malheur était passé j lorsque , le lo septembre 13499 l'Italie entière fut ébranlée par un violent ireniblementde terre qui se fit aussi sentir fortement à Rome. Depuis deus: mille ans , dit Pétrarque , la ville n'avait pas éprouvé une pareille infortune. Beaucoup de ruines de l'antiquité tombèrent tout à fait ; la tour et la troisième partie du toit de San-Paolo fuori le mura, leLatran et Saintè- Marie-Majeure furent endommagés, et l'étage supérieur de la tour dei Conti s'écroula. La terreur était générale. Tous virent dans cette secousse les signes avant-coureurs de grandes commotions, et Pétrarque cita le passage de Pline où il est dit que Rome n'a jamais été ^rànlée sans que cela ne présageât quelque grand événement ( 1 ).
Dans l'année 1 349 Niccolo de' Xancati d' Anagni et un certain Guido di Francesco, surnommé comte palatin, étaient sénateurs. Nous ne savons pas à quelle famille appartenait ce dernier : mais la nomination d'un chevalier d' Anagni , d'une ville si voisine de Rome, est, à elle seule, une preuve que le pape , ou son légat , ne tenait plus si rigoureusement au principe , introduit avec Othon de Milan , de ne nommer à cet emploi qu'un étranger. Ce prin-
Rome par Bansen, tome ni,p. 373.*— L'inscription relative à la construction de cette église n'a pas disparu , ainsi que le prétend le dernier ouvrage qui vient d*étre cité, mais elle a été murée dans la façade de Féglise même.
(i) Matteo Villani (I, 4^) donne pour date au tremblement le 10 septembre ; on lit le i^' à 9 heures du matin dans la Chron. Mutinens., pag. 6i5. La lettre de Pétrarque se trouve Rer. famil., xi, 7. Mscrpt. bibl. Angelic. Roman. , et le passage en question est cité par Bzovius , Annal, eccles., 1848, XVI.
cipe, étant même tout à fait abandonné Tannée suivante, un Orsiniet un Coionna partagèrent de nouveau lacharge en question. Du mois de mai jusqu'à la fin d'octobre i35o Giovanni Orsini et Pietro di Giordano Coionna , seigneur de Genazzano , furent sénateurs de la ville (i). L'année i35o fut aussi l'année du jubilé, et par là spécialement importante pour Rome.
Nous avons vu plus haut que Clément YI avait promis, en i343 , aux Romains de faire célébrer le jubilé à Rome dans l'année i35o, et tous les cinquante ans à partir de cette époque. Le 8 août i349, il annonça à la chrétienté entière que les habitants de Rome et les étrangers qui se seraient bien confessés et qui visiteraient , les premiers , pendant trente jours, les aiitres, pendant quinze jours seulement, les églises de Saint-Pierre, de Saint-Paul hors les murs et de Saint-Jean de Latran (a) , recevraient l'absolution de leurs péchés. Le jubilé commença en eJËfetle jour de Noël i349. ^ peste et les autres malheurs ayant ému les âmes et les ayant tournées des choses de la terre vers le ciel, l'affluence des étrangers fut immense. Hommes et femmes de tout âge et de toute condition accouraient ; les routes conduisant à Rome étaient couvertes de monde nuit et jour, les hôtelleries se trouvaient beaucoup trop étroites , et les Allemands et les Hongrois , qui voyageaient surtout par grandes
(i) Vendettini, p. 38.
(a) L'église de Saint- Jean de Latran fut ajoutée par Clément VI aux deux autres églises dont la visite avait été précédemment fixée pour l'obtention de Tindulgence. Voir Raynald. , ann. i349, §ii-
troupes, étaient souvent obligés de passer la nuit en plein air. Selon Matteo Villani, le nombre des pèlerins , de Noël jusqu'à Pâques , fut estimé par les Romains d'un million à douze cent mille; on en compta huit cent mille à l'Ascension et à la Pentecôte. Cette multitude diminua pendant l'été à cause des chaleurs et des moissons : néanmoins il y en eut encore , dans cet intervalle , à peu près deux cent mille. La foule recommença vers la fin de l'année , lorsqu'il arriva une quantité d'hommes et de femmes de distinction. Un autre témoin oculaire rapporte que le nombre des voyageurs qui entraient dans la ville ou qui eu partaient chaque jour, était, l'un portant l'autre, d'environ cinq mille. D'abord dans les derniers jours du carême seulement , et ensuite tous les dimanches et fêtes, on montra le saint suaire {il santo sudario); et tel était l'empressement des fidèles, qu'une fois douze personnes furent étouffées dans la foule. La ville tout entière était devenue une vaste hôtellerie . Les Romains , pour tirer plus d'argent , empêchaient le blé et le vin d'arriver de l'étranger ; les prix des objets de première nécessité montèrent à un taux extraordinaire, et cependant tout était mauvais et mélangé. Pétrarque se rendit alors pour la cinquième fois à Rome, afin d'y gagner l'indulgence; mais en route il reçut un coup de pied de cheval, et n'entra dans la ville que le 19 octobre. Le grand poète s'étonna de cette foule innombrable, qui prouvait que le monde n'était pas encore dépeuplé par la peste. Le chroniqueur allemand Henri de Rebdorf se trouvait là, et probablement aussi Matteo Villani (i).
(i) Matteo Villani, i, 56 ; Steph. Baluz. Vitae Pap. Avenionens.,
La ville reçut aussi un nouvei éclat sous le rapport ecclésiastique. A la vérité Clément VI ne viot pas lui-même à Rome comme il l'avait promis ; mais le cardinal Guido de Boulogne, légat en Lombardie , s'arrêta un certain temps dans la ville, et le cardinal évéque de Tusculum, Annibal de CSeccano, représentant du pape dans les matières civiles et ecclésiastiques, y resta pendant tout l'intervalle du jubilé. Tous les pèlerins s'adressaient à lui pour les afiEaires de conscience : il donnait l'absolution à diverses personnes, et à des villes entières qui étaient excommuniées; il occupait le palais situé près de l'église de Saint-Pierre, et célébrait la messe aux autels précédemment réservés aux papes. La multitude des pèlerins étant trop considérable , le légat réduisit leur temps de deux semaines à une, et enfin même à un seul jour. Pour les affoires civiles il institua des officiers publics, et agit à cet égard aussi comme le représentant absolu de son maître. Il s'engagea dans de violents démêlés avec les Romains. La grande affluence de l'argent avait donné à ceux-ci de la fierté , et ils haïssaient le cardinal parce que , en abrégeant le séjour des pèlerins , il avait diminué leurs bénéfices. Des troubles s'élevèrent, et les deux cardinaux frappèrent la ville d'interdit pendant une semaine. Cependant il se fit un accommodement, à la condition que le saint suaire
I, 3i6; Henrici Rebdorf, Annales', p. 63i (Freher, Rer. Germanie. Script., éd. Struve, Argentorati, 1717, tom. I); Petrarcba, Rer. fam., £pist. xi, i, mscrpt. bibi. Aogelic. Rom. ; une kUre à Boccace, traduite en partie dans l'ouvrage de Levati intitulé : Fiaggi di Petrarcut III, p. Q90. -- Comparer Petrarcba , Rer. senil., Epist. vu, h p. 910.
serait montré tous les huit jours. Un accident fortuit donna naissance à un second soulèvement. Le cardinal avait parmi ses bétes de somme un chameau : des gens du peuple, en grand nombre , poussés par la curiosité , entrèrent dans la cour du palais pontifical, se mirent à toucher Tanimal étranger, à monter dessus et à en faire l'objet de leur amuse^ ment et de leurs moqueries. Un serviteur du cardi* nal voulut les f^ire cesser ; il s'ensuivit un rassemblement : des hommes armés accoururent des deux côtés, et il s'engagea un véritable combat, dans lequel on voulut assiéger le palais. Le cjardinal s'efforça vainement d'apaiser les séditieux par des signes : il se plaignit avec amertume du sort qui l'ar vait envoyé recueillir des insultes si peu méritées; il dit que les Romains étaient un peuple rempli d'arrogance au milieu de la plus grande pauvreté, et que dans un semblable pays le pape ne pourrait pas être un curé convenable , à plus forte raison \ia seigneur. Enfin , Gianni de Lucca , directeur de l'hôpital de San-Spirito, réussit à calmer la multitude. Une autre fois , pendant une procession da jubilé de l'église de Saint-Pierre à celle de Saint- Paul , entre Saint-Lorenzo in piscibus et Saint-Michel en Sassia , on tira deux fois sur le cardinal , et une flèche atteignit son chapeau. La maison d'où les coups étaient partis fut assiégée sur-le-champ et démolie ; mais les meurtriers avaient déjà pris la fuite , et toutes les recherches pour les découvrir demeurèrent sans succès. Des anathèmes terribles furent lancés contre les auteurs du crime , et l'on crut avec quelque droit que les menées de Rienzo
n avaient pas été étrangères à cette tentative. Un autre cardinal disait , à cette époque , au légat , que pour rétablir Tordre dans Rome il faudrait la détruire jusque dans ses fondements et la bâtir nouveau. Le légat quitta la ville au mois de juillet à cause des chaleurs, et aussi parce que les désordres survenus dans TÉ tat de Naples réclamaient sa présence ; mais il mourut en route , quelques-uns disent de ppison , d'autres de mets malsains. Le jubilé finit à Noël de l'année i35o (i).
Pendant les derniers mois de cette année et pendant les deux premiers mois de Tannée suivante, les sénateurs furent Rainaldo Orsini et Stefano Colonna, qui était le troisième et le plus jeune de ce nom , et ensuite , depuis la fin de février, Pietro Sciarra Colonna etCiordano Orsini del Monte (a). La fierté du peuple, devenu riche, s'accrut encore, et les barons, selon leur ancienne coutume, prirent sous leur protection les voleurs et les malfaiteurs. Les sénateurs étaient impuissants : bien plus, Giordano Orsini , ayant été assiégé dans une de ses forteresses, donna sa démission. Le vicaire spirituel du pape, Ponzio Perotto , évêque d'Orvieto , dont on vante la prudence et T énergie , occupa provisoirement le Capitole avec ses gens au nom du souverain pontife, jusqu'à ce qu'un autre sénateur fût institué
(i) Vita, Ily T - 3. Comparer les observations de Zetirino Re sur ce passage, et Steph. Baluz. , I, p. 887 ; Henr. Rebdorf, I, i ; Matteo Villani, 1,87.
(1) Vendettini , p. 38. Nous ignorons quand mourut le vieux Stefano Colonna : vraisemblablement il ne vivait déjà plus à cette époque.
par l'Église. Les Golonna s'élevèrent contre cette mesure : Jacopo Savelli , leur partisan, rassembla d,es troupes , et reprit lé Capitole pendant que Stefano Golonna occupait l'importante tour dei Conti. Cependant ils n'étaient pas assez forts pour établir un sénateur de leur parti , et la Ville fut quelque temps sans gouvernement d'aucune espèce. Suivant l'expression de Matteo Yillani, « chacun faisait le M mal comme il lui plaisait j parce qu'il n'y avait « personne pour rendre la justice. Le peuple était « malheureux : l'intérieur de la ville était plein de <c malfaiteurs , et au dehors on volait et pillait de « tous côtés ; les étrangers et les pèlerins étaient ce comme des brebis au milieu des loups. »
Le jour de Sàint-Étienne , a6 décembre i35i/ Jes frères de la congrégation de la Sainte- Vierge ( Compagnia degli accommandatidi Madonna Santa^ Maria) s' étant assemblés, le matin, auprès de Sainte-Marie-Majeure, qui est encore aujourd'hui i' église particulièrement visitée à cette époque , plusieurs gens de bien se levècent et élurent pour leur chef Giovanni Gerroni, d'une famille considérée parmi le peuple. C'était un homme déjà âgé : ils allèrent le prendre dans sa maison, et, accompagnés d'une foule toujours grossissante , ils se rendirent au Capitole, qui avait alors pour commandant Luca Savelli. Celui-ci, effrayé du soulèvement, rendit la place sans résistance. Les conjurés, en possession du beffroi , appelèrent le peuple entier, bourgeois et barons, à une assemblée. D'un consentement unanime Giovanni Gerroni fut nommé sénateiu* unique , puis confirmé par le vicaire pontifical , après qu'il eut
— ^go —
prêté serment d'obéissance et de fidélité à TÉglise romaine et au pape. Avant que midi eût sonné, le mouvement était accompli et le nouveau sénateur institué au Capîtole. Clément VI approuva ce changement, et.donna au peuple romain la somme alors considérable de i4>ooo florins (i). Pendant la plus grande partie de Tannée i35:^ Rome fut dans un repos complet; mais le préfet Giovanni de Yico étendant de plus en plus sa puissance dans le Tuscium, les Romains, d'accord avec Niccolo délie Serre, gouverneur pontifical de cette province, entreprirent une expédition sous la conduite de Giordano Orsini de monte Giordano. L'armée, forte de douze cents cavaliers et de douze mille fantassins, ravagea les environs de Viterbe, et bloqua la ville au mois de juin i352. Le gouverneur pontifi-* cal étant venu à mourir d'une chute de cheval, l'armée entière se débanda sans avoir obtenu plus de succès (a).
Giovanni Cerroni lui-même se trouva bientôt trop faible pour maintenir son autorité. Les barons, Luca Savelli en tête, le tournaient en dérision, et le peuple ne lui prétait pas l'appui d'une obéissance volontaire; il résolut donc de se démettre de sa dignité au commencement du mois de septembre. L'assemblée qu'il convoqua à cet effet se tronva divisée en deux partis : les uns voulaient qu'il restât, les autres acceptaient sa démission. Pendant
(i) Matteo Villani, II, 47;Stepb. Baloz., Vit. pap. Aven. I> p. 377.
(a) Malfco Villani , III, 18.
que Ton se disputait, Rainaldo Orsini (i) prit les armes avec ses partisans j et chassa de la ville Luca Savelli et les siens. Ceux-ci revinrent bientôt. Alors Giovanni Cerroni, voulant mettre fin au désordre et créer une force indépendante , appela le peuple , d'abord dans chaque quartier par la voix des hérauts^ et ensuite collectivement au son du tocsin : mais, ne voyant paraître personne , il ne se crut plus en sûreté, el prit la fuite, emportant une partie de la somme donnée par le pape et d'autre argent qu'il avait lui-même recueilli. Avec ces moyens pécuniaires il acheta un château fortifié dans les Abruzzes. Bertoldo Orsini et Stefano Colonna surent ensuite se faire nommer par le peuple sans recourir au pape, et ils s'intitulèrent formellement : Représentants du peuple romain pour gouverner la ville. Clément VI les excommunia (2) ; mais il mourut le 6 décembre i352 avant d'avoir pu prendre contre eux d'autres mesures; et le 18 décembre Etienne d'Albert, évêque d'Ostie, fut élevé au trône pontifical, sous le nom d'Innocent VI.
En i353, il régna dans toute l'Italie une grande
(i) Villani dit, en parlant de Rainaldo Orsini, cWerasenatore : il le fut en effet en i35i , mais il avait cessé de Tétre à l'époque qui nous occupe.
(») Matteq Villani, III, 33 — Une charte du a octobre iSSa, déposée dan» les archives de Santa-Maria in via Lata , dit en parlant des deuK sénateurs sus>mentionnés : ad urbis regimen pro populo Romano deputati. Dans la Vita,II, 4> on lit au sujet des mêmes : che U {al papa) haveano tuoito io senato ; le titre du chapitre perdu, que Muratori cite dans le IIL*^vol. des Antiquit. , p. 547, est ainsi conçu : E comoperdio lo papa la signeria dello senato. Quant à l'excommunication lancée contre eux, elle est clairement indiquée par le passasse suivant : Lo conte passao di quessa vita scommunkato,
cherté y qui fut encore augmentée à Rome par l'exportation que permirent les sénateurs, gagnés à prix d'argent. Or, un jour de marché, le samedi i5 février, le blé étant très-cher et très-rare sur la place du Capitole , on entendit tout à coup le cri suivant , qui était le signal ordinaire de l'émeute : Peuple! peuple! (popolö! popolo!) Le peuple, en effet, s'attroupa, et se précipita avec fureur en lançant des pierres contre le palais du Capitole , où demeuraient les deux sénateurs. Bertoldo Orsini sortit équipé en chevalier, pour se frayer un chemin jusqu'à sa maison; mais il continua d'être assailli de pierres , et lorsqu'il fut descendu au bas de l'escalier, à l'endroit où était placée une statue de la sainte Vierge , il tomba mort sous cette grêle de projectiles. Stefano Colonna avait déjà pris soin de sortir par le derrière du palais, en se laissant glisser le long d'une corde, et il avait réussi à s'esquiver déguisé en homme du peuple (i). La multitude se sépara sans faire d'autre entreprise. Giovanni Orsini et Pietro Sciarra furent ensuite nommés sénateurs, et on les trouve déjà, le 1 2 mars, revêtus de ces fonctions (2). Cependant le mécontentement continuait. Tandis qu'une fraction des barons voulait choisir
(i) Vita, II, 4; Malteo Villani, III, S?. Pétrarque raconte qu'ayant rencontré aux environs d'Aix des dames romaines de distinction qui se rendaient en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle , il leur demanda ce qui se passait à Rome : «» Hinc adolescentis « nostri (Stephani de Columna) quaerens statum, didici quanto pc- « riculo ereptus esset , dum Bertoldus, coUega ejus, irato populo « objectus et, ut aiebant, lapidibus obrutus periisset. » ( Petrarcba, Rer. fam., Epist. xvi, 8 ; Mscrpt. bibl. Laurentia Medic. Floreut. )
(a) Vendettini , p. Sg.
Giovanni de Vico pour seigneur de la ville (ce dont Innocent VI dissuada vivement les Romains) , Luca Savelli, les Colonna et une partie des Orsini étaient en lutte continuelle contre les autres membres de cette dernière famille ; ils avaient fortifié leurs maisons, et se livraient des combats journaliers. Cette guerre intestine dura tout le mois d'août, et comme le peuple suivait le drapeau de divers barons , c'était lui qui en souffrait davantage. Il y eut donc un nouveau soulèvement le i4 septembre i353, fête de l'Exaltation de la croix : le peuple s'empara du Gapitole , ôt y institua comme chef de la ville , Francesco Baroncelli , surnommé /o SchiavOy qui était d'une famille populaire et écrivain du sénat. Francesco Baroncelli avait été précédemment envoyé de Cola di Rienzo à Florence. Dès qu'il fut élevé à sii nouvelle dignité, il s'intitula : Deuxième tribun de la ville et auguste consul romain (i).
Florence était alors considérée comme le centre de tous les arts et de la plus haute sagesse politi-
(i) Matleo Villani, III, 78, Tappelle à tort : huomo di piccola e vile nazione, Amideno a prouvé que des membres de la famille Baroncelli étaient chanoines de Santa-Maria Maggiore et notaires du Gapitole. Le deuxième tribun porte le surnom de h Schiavo dans Malteo Villani et dans la suscription du discours cité par Giov. Villani, vol. VUI, p. cxxii, éd. de Florence, i8a3. Au reste, l'histoire de Baroncelli est exposée ici pour la première fois d'après les sources. Jusqu'à présent on suivait un récit apocryphe, dont Bzovius a donné un entrait dans ses Annales ecclésiastiques, ad ann. i353. L'original de ce récit est en langue italienne , et j'en ai pris une copie d'après deux manuscrits de la fin du seizième siècle, dont l'un se trouve Bibliothec. Brancat. napolit. , scanz. i, lett. C., n*' 45 , et l'autre Bibliothec. chigian. Roman., n. 11, 84. Plus tard je me suis convaincu que le récit en question est imité de la Fie de Cola di Rienzo f et qu'il ne contient du moins aucune date exacte.
que. De même qu'autrefois les ancêtres du peuple romain avaient envoyé une députation à Athènes, de même, dès le mois de novembre i338 , une ambassade, partie de la ville éternelle, était allée demander aux Florentins leurs règlements pour le maintien de la justice {ordinamenta justitice), particulièrement à l'égard des grands, et cette demande avait été accordée (i). Or, Baroncelli, mieux doué du sens pratique que Rienzo, ayant pris pour modèle les institutions de la Toscane , mit dans une boite les noms des citoyens les plus honnêtes et les plus considérés parmi le peuple, et fit tirer tous les deux mois, par la voie du sort, huit d'entre eux qui partageaient avec lui l'autorité suprême. En même temps il organisa de nouveau les revenus publics , dont il confia l'administration à d'autres officiers , et il exerça une justice sévère, châtiant les malfaiteurs de toute espèce , les voleurs et les assassins, sans aucune acception de personnes. Toutefois, il renouvela l'amnistie accordée par Rienzo aux criminels d'Etat sur lesquels ne pesait nulle accusation de vol" ni de meurtre (2). Le nouveau tribun chercha à nouer avec les villes de Toscane les mêmes relations de bonne amitié que son prédécesseur, et il demanda en outre aux Florentins un envoyé particulier à qui il voulait faire des communications importantes. Ceux-ci, dans leur réponse, lui souhaitèrent le meilleur succès , s'offrirent à le servir de tous leurs moyens, et envoyèrent à Rome Ben-
(i) Giov. ViUani, XI, gS.
(a) Matleo Villaiii, UI, 78. Statuta urbis, III, cap. 164, éd. Rome, TJig-iSaS.
civegni Turino en qualité de ministre plénipoten* tiaire. Cependant Baroncelli ne put se soutenir long^ temps. !N'étaDt point reconnu par le pape et insuffisamment appuyé par le peuple ^ il fut renversé dans une émeute , au mois de décembre , après un gouvernement d'environ quatre mois (i).
Ainsi Matteo Yillani avait tout sujet de dire à cette occasion : « Ceux qui ont entendu parler des <c hauts faits accomplis par la vertu des ancêtres du « peuple romain dans la paix et dans la guerre , « de ces hauts faits qui servaient de flambeau et de ce miroir au reste du monde , ceux-là doivent éprou- « ver une profonde douleur en voyant le même « peuple tellement dégénéré . que les changements «c qui surviennent désormais dans Tantique mère et «maîtresse de l'univers, ne méritent pas d'être «. écrits à cause de leur légèreté et de leur bassesse. « Néanmoins , par un ancien respect pour ce nom « sacré , nous ne déposerons pas notre plume. »
Ces désordres continuels déterminèrent les papes à entreprendre enfin une sérieuse réforme politique. Vers le mois de décembre i35i, Clément VI
(i) Raynald., ann. i353, §5. — La relation apocryphe dont nous avons déjà parlé le fait chasser par Rienzo : mais les lettres du pape, citées par Raynald, détruisent cette supposition. Baroncelli mourut en i355 et fut enterré dans Téglise maintenant détruite de San-Stefano del Trullo. Selon Amideno, on lisait dans son épîtaphe le passage suivant :
urbisque scriba senatus,
Romanorumque consul tribunusque secundus , Papa confirmavU ipsum populusque creavit, % Il est certain, d'après Tautorité de Raynald , que Baroncelli ne fut point confirmé par le pape.
institua une congrégation de quatre cardinaux pour détruire les abus du gouvernement à Rome et former une nouvelle constitution dans laquelle le peuple aurait sa part de Tautorité suprême. Trois de ces cardinaux, Bertrand de Deux, Guido de Boulogne et Guillaume Curti , précédemment légats du saint-siége , avaient déjà pris sur les lieux une connaissance exacte de l'état des choses (i), et le quatrième y Niccolo Capoccio , appartenait à une famille considérée qui comptait dans sa généalogie les Cornélius. Un des délégués pontificaux s'était adressé à Pétrarque, et lui avait demandé son avis r le grand poëte écrivit aussitôt deux épîtres détail-' lées à la congrégation : « car, dit-il dans la première « lettre (18 novembre i35i), celui-là n'est pas un «c fils, qui n'est point ému du malheur de sa mèr«. « Outre mes devoirs communs avec le reste du genre c< humain , j'ai encore une obligation particulière a envers Rome , qui , par un grand privilège , m'a a conféré le titre de citoyen , et qui peut-être , en ce (c moment, ne me regarde pas comme le dernier « appui de son nom et de sa gloire vieillissante. » Pétrarque s'efforce de gagner les cardinaux en général par les plus pressantes considérations sur la dignité et l'importance de leur charge; mais il s'adresse d'une manière toute particulière à Capoccio, en lui rappelant sa descendance des Cornélius , les iléfenseurs de la liberté du peuple. Il s'exprime surtout avec énergie contre la noblesse et contre ses chefs , les Orsini et les Colonna , « quoiqu'il ait
(i) Ceci est du moins Vopiaioii très- vraisemblable de de Sades.
« toujours été lié avec ceux-là , et que ceux-ci lui « soient chers entre toutes les grandes familles : « mais le bien de Rome et de l'Italie, le repos et la « sécurité des honnêtes gens lui tient plus au cœur <c que tout le reste. Les Orsini et les Colonna ne sont a que des étrangers venus du Rhin et de Spolète à « Rome, et maintenant on délibère si Ton doit <c admettre dans le sénat des Romains du peuple , a tandis que Manlius Torquatus menaçait de tuer a tout Latin qu'il verrait assis sur une chaise curule. « Ces hommes allèguent qu'ils sont puissants et et même devenus Romains par prescription ; mais « ils n'usent de leur puissance que pour le dom- « mage de la ville , et ils veulent être appelés non « pas citoyens romains, mais princes romains. « Leur richesse n'est nullement un droit à la dote mination ; car c'est la richesse qui a détruit la « puissance romaine , et les fondateurs de celle-ci , « Valérius Publicoia , Cincinnatus, Fabricius, Rétf gulus, Appius Claudius vivaient dans la pauvreté. « Les seuls mobiles qui poussent les nobles vers le « pouvoir sont la cupidité et l'arrogance. L'unique « remède contre ce mal est d'admettre le peuple à a toutes les places et à tous les honneurs, et d'en « exclure entièrement les nobles, jusqu'à ce que « l'équilibre soit rétabli , comme autrefois , dans la a querelle entre les patriciens et les plébéiens , ceux- « ci obtinrent la participation aux affaires et aux « emplois de la république. » Pétrarque exprime les mêmes pensées dans sa deuxième lettre, en date du 24 novembre i35i : il adjure les cardinaux d'arracher les tombeaux des apôtres à la violence des
tyrans et les églises des martyrs aux mains des voleurs, et de ne pas permettre qu'un sol sanctifié par la mort volontaire des héros de la foi soit souillé par le sang de la guerre civile. — Vraisemblablement les travaux de la congrégation ci-dessus mentionnée furent arrêtés par l'élévation de Giovanni Cerroni , après là chute duquel tout retomba dans l'ancien état.
Un des meilleurs papes qui aient résidé à Avignon j Innocent VI , ne fut pas plutôt monté sur le trône pontifical j qu'il employa tous ses efforts et tous ses soins à réformer TÉglise. Or, de même qu'il détruisit une foule d'abus dans le domaine spiri* tuel, de même il voulut réorganiser le pouvoir temporel du saint-siége, etil choisit à cet effet, comme le meilleur instrument , le cardinal iiEgidius Albornoz (i). Celui-ci, né à Guença et allié aux familles royales de Léon et d'Aragon, avait obtenu, encore fort jeune , l'archevêché de Tolède, et ayant marché avec Alphonse XI , roi de Castille , contre les Maures, il s'était fait remarquer dans plusieurs batailles. Persécuté par des intrigues de cour après la mort d'Alphonse, il se rendit à Avignon, où Clément VI le créa cardinal. Sa carrière antérieure présentait Albornoz comme l'homme le plus capa-
(i) On a sur le cardinal Albornoz un ouvrage de Sepulveda, intitulé : Jßgidii Mbornotii Carilli conchensis S. R. E. cardinalis et arehiepiscopi Toletani, ducis clarissimi, libri très (in Joanois Genesii Sepulvedae cordubensis opéra. Matrili, 1780, in-4», lom. IV). Dans cet ouvrage on trouve particulièrement les actes du cardinal décrits d'après les documents déposés dans les archives du collège espagnol à Bologne : malheureusement Temphase rhétoricicnne du style rend cette lecture très-fatigante.
' — ^99 — ble de rekver en Italie la considération déclinante de l'Église, et il se montra, en effet, dans chaque occasion, un des politiques et des capitaines les plus distingués de son temps. C'est lui qui a posé les bases de l'État pontifical moderne , et de même qu'autrefois les archevêques de Mayence et de Cologne sous l'empereur Frédéric I®^, il réglait les affaires publiques dans le conseil et l'épée à la main. Par un décret en date du 3o juillet i353, le pape lui donna, comme à son légat pour toute l'Italie, les pouvoirs les plus absolus dans les affaires civiles et spirituelles, à l'exception du royaume de Naples et de la Sicile (i). Albornoz se rendit par terre à Florence , en passant par Milan et par Pise, car il voulait d'abord reprendre possession des domaines ecclésiastiques dans le Tuscium.
L'entreprise du cardinal était principalement dirigée contre les princes et seigneurs qui , dans divers lieux appartenant à l'Église romaine, s'étaient emparés du pouvoir tout à fait à la manière des tyrans de l'antiquité grecque. Albornoz apparut donc comme un libérateur des peuples , et nous voyons, en effet, qu'il se servit de leur appui dans la plupart des lieux contre leurs maîtres, et développa ainsi beaucoup l'élément démocratique. Dans le même but , Innocent VI avait tiré Rienzo de prison, et, après l'avoir déchargé de toutes les condamnations et censures antérieures, il l'avait envoyé, mais non sans surveillance, à Albornoz, pour que celui-ci usât au besoin de son aide et de son conseil.
(i) Rayuaid. , ann. i353, $ 3.
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Bien plus , quand le pape apprit par Hugo Harpa^ gon , son vice-légat à Rome , l'élévation de Baroncelli , il voulut renverser le nouveau tribun par Fanden , espérant , disait-il , que celui-ci , corrigé à l'école du malheur, avait abandonné ses idées romanesques j et était tout prêt à opposer aux efforts des méchants son zèle et son habileté. Le pape chargea même, ensuite, Albornoz d'envoyer Rienzo à Rome. Ainsi le tribun devait désormais prendre part à l'oeuvre dont il avait dit antérieurement : « qu'il était plus facile et plus sûr, et plus appro- « prié à ses goûts , de ramener l'Italie déchirée à <c l'unité et à la paix au nom de l'Église sa sainte ce mère , qu'au profit de l'empereur Charles IV (i). » Mais Baroncelli ayant été renversé sur ces entrefaites , le légat , qui voulait agir provisoirement d'une manière moins directe sur les afiaires de Rome, garda Rienzo auprès de lui, et s'appliqua tout entier à sa tâche immédiate. L'esprit fantastique et le caractère mobile de Cola inspiraient, d'ailleurs, peu de confiance au génie net et à la ferme énergie d'Albornoz.
Dans le Tuscium, les seuls point restés fidèles à l'Église étaient Acquapendente, Bolsena et Monte-Fiascone : le reste du pays obéissait au préfet Giovanni de Vico. Celui-ci, après l'infructueuse expédition des Romains contre lui, avait été excommunié par Clément VI, le 9 juillet i352, parce qu'il s'était emparé de Viterbe, de Toscanella et d'autres lieux appartenant à l'Église romaine. Loin dese soumettre,
(i) Voir récrit de Ric^nzo intitulé : Super eloquio caritatis.
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Giovanni sut, le 19 août de la même année, se rendre maître d'Orvieto, déchiré par les factions, et, au mois de juin i353, il occupa encore Corneto. Innocent VI l'avait de nouveau excommunié, et ensuite fait combattre avec succès par les troupes auxiliaires de Sienne, de Pérouse et de l'archevêque de Milan , comme aussi par les mercenaires de Fra Moréale, qui devint plus tard si fameux (1). Mais ce dernier quitta le service pontifical, et à l'arrivée du légat le préfet se trouvait en possession de Vi- . terbe, Orvieto, Toscanella, Corneto , Civita-Vecohia, Rispampani, Terni , Nerni , Amèlia , etc. Albornoz chercha d'abord des voies d'accommodement avec Giovanni, et déjà un traité semblait près d'être conclu , lorsque le préfet profita de la suspension d'armes pour mettre la main sur deux autres places fortes« Le légat lança contre lui une troisième excommunication , mit Orvieto en interdit au mois . de décembre , et fit publier le jugement dans toute l'Italie. En même temps avec sa propre armée et avec Jes auxiliaires des Florentins, il commença une petite guerre si vive contre Giovanni , que celui-ci n'osa bientôt plus sortir des murs de ses villes. Au mois de mars i354, Albornoz réussit même à s'emparer de la forte position de Toscanella , et ce fut son premier feit d'armes important dans cette campagne.
Après la chute de Baroncelli , les Romains s'étaient de nouveau soumis au pape , et Innocent VI,
(i) Raynald,, ann. i35a, § xi ; MaUeo Villani, in^ la; Cronica di Orvieto, p. 671- 67$ et suiv.
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dans un décret du a 4 mars, avait chargé Albomoz d'instituer un sénateur pour les six mois suivants. Le légat jeta les yeux , non point sur Rienzo , mais sur Guidone dell' Isola (i). Au mois de mai, les Romains envoyèrent , sous la conduite de Giovanni Conti de Valmontone, une armée de dix mille hommes , à laquelle le légat vint se joindre avec treize cents mercenaires à cheval , qu'il avait en partie levés lui-même et en partie reçus dePérouse , Sienne et Florence. Ces troupes réunies se bornèrent à ravager les environs de Viterbe, et Albornoz dut retourner sans autre succès à Monte-Fiascone. Le préfet, au contraire, pour s'assurer de Viterbe et d'Orvieto, avait fait naître une émeute dans ces deux villes , puis il avait exécuté ou banni , sous ce prétexte, ceux dont il se défiait. Néanmoins les citoyens , aigris par ses violences et par la dévastation de leurs champs , inclinaient désormais à faire leur soumission au saint-siége. Pendant ce temps , Giovanni de Vico avait inutilement demandé un secours effectif àFraMoréale , chef de la gratide compagnie^ lequel était gagné par le cardinal. Craignant donc d'être livré à celui-ci par ses concitoyens irrités, il pria les principaux habitants de Pérouse de négocier la paix entre lui et Albornoz. Le prélat exigea et obtint une soumission absolue; après quoi il entra dansOrvieto, le 9 juin i354 , et occupa Viterbe, Giovanni fut obligé de rendre toutes ses places fortes , à l'exception de Corileto , de Civita-Vecchia
(i) Matteo Villani. La lettre du souverain pontife aux Romains se trouve dans Steph. Baluz.^ Miscellanea, éd. Mansi. Lucca, 1763
tom. m, p. 137.
et de Rispampani. Ensuite Albornoz réduisit sans peine les autres localités de ces environs , et , pour y donner un point d'appui à l'autorité pontificale, il fit bâtir à Viterbe , devant la porte tournée vers Florence, la forteresse qui aujourd'hui encore sert de monument au célèbre légat (i).
Cola di Rienzo assista à la guerre contre Giovanni en qualité de chevalier, car le pape lui avait laissé ce titre. Or, dans le camp , il rencontra beaucoup de Romains qui lui firent de grands honneurs , et Finvitèrent à retourner à Rome. Le souvenir de son gouvernement régnait dans la ville , comme celui de l'âge d'or, de la sécurité et de la paix, et les nombreux dangers auxquels il avait échappé donnaient un nouvel éclat à sa renommée. Tous l'assuraient que jamais les citoyens n'avaient désiré plus vivement sdn retour. Mais les partisans de Rienzo ne pouvant lui fournir ni argent ni soldats, le cardinal refusa de le laisser aller à Rome , et lui assigna Pérouse pour séjour, avec un petit revenu sur cette ville pour son entretien. Là aussi, par ses beaux discours , le tribun sut gagner les autorités municipales, sans que celles-ci osassent néanmoins le soutenir aux frais de la commune. Mais il y avait alors à Pérouse deux jeunes nobles provençaux, frères de Moréale : l'un , Arimbaldo , comme l'appelaient les Italiens, était jurisconsulte; l'autre, nommé Bretonne , était chevalier : le redoutable condottiere leur avait procuré à tous deux un trai-
(i) Matteo Villani, IV, 9, 10 ; Vita, II, 5 ; Cronica di Orvielo, I . ï ; Sepulveda , p. ao et suiv.
tetnent aux frais de la ville. Rienzo s'empara com* plétement de ces deux jeunes gens, et surtout d'Arimbaldo : il l'enflamma par ses explications de la Bible et de Tite-Live , par ses images fantastiques de la grandeur et de l'éclat de Rome , par les hauts faits qu'il lui proposait d'accomplir en commun pour rendre la ville éternelle à son ancienne gloire ; en un mot, il l'exalta au pomt que le jeune enthou* siaste s'attacha indissolublement à la fortune du tribun^lui offrit trois mille florins d'or de sa bourse, et se chargea de lui en procurer quatre mille autres par les négociants de Pérouse. En revanche , Cola devait le faire citoyen romain et l'élever comme capitaine bien-dessus de son frère Moréale. Arimbaldo s'adressa néanmoins d'abord à celui-ci. L'habile condottiere se défiait du tribun : toutefois il laissa aller les négociations , se réservant d€ porter secours à ses frères en cas de nécessité , et ce fut ainsi que les deux jeunes gens se lièrent avec Rienzo.
Le tribun, ayant revêtu de nouveau de riches vêtements, se rendit, accompagné des deux frères, à Monte-Fiascone auprès du cardinal, et le pria de lui conférer la dignité de sénateur, a Car, disait-il , à ce Rome , les Orsini de Marino ne s'étaient pas ence tièrement soumis à l'Église et commettaient toute a sorte d'excès; Stefano Colonna, aussi lui, entrece tenait des intelligences suspectes, et le sénateur oc Guidone dell' Isola était trop faible pour tenir ce tête à ces divers ennemis. » Ceci détermina le légat à envoyer Rienzo à la ville , et il le nomma sénateur au nom de l'Église romaine. Cette fois ,
CoJa ne voulut plus se fier uniquement au peuple, et , comme tous les seigneurs de l'Italie à cette époque , il demanda sa sécurité à des mercenaires étrangers. Malatesta de Bimini venait de congédier quinze cornettes de pareilles troupes^ et environ deux cent cinquante cavaliers attendaient désormais à Pérouse un nouvel enrôlement. Rienzo envoya un message aux capitaines , leur proposant d*entrer pour deux mois à son service, et leur offrant la solde immédiate du premier mois s'ils voulaient l'accompagner à Rome. Les chefs allemands furent d'avis de rejeter la proposition de Cola, a parce qu'il était détesté des barons romains , et « que ceux-ci se lèveraient tous contre lui. » En outre, disaient-ils, « c'était un pauvre hère qui ne (c pourrait pas les payer, et les Romains en géné- « rai étaient un peuple méchant, présomptueux, « arrogant et parjure (i), » Un capitaine bourguignon conseilla , au contraire , d'accepter la solde pour un mois , disant que tous ceux à qui l'entreprise ne plairait pas pourraient s'en retourner. Cet avis prévalut : les cavaliers et deux cents hommes d'infanterie toscane entrèrent au service de Rienzo, et ils furent encore renforcés par quelques- ^ uns des principaux habitants de Pérouse.
Le nouveau sénateur s'était avancé avec son ar-
(i) Oa lit à ce sujet dans la Fita, II, i6, robservation suivante : Da vero quessafo la respuosta de li Todeschi, e fd vera» Soco U To* deschi y como descienno de la Alamagnia simplici , puri senza fraude. Corne se allocano ira Taliani, deventano mas tri, codât i, vitiosif che siento onne malitia. Ainsi, au milieu du quatorzième siècle, on reconnaissait déjà la vérité de ce proverbe si juste : Tedesco italianiZ' zato , diavolo incarnato.
mée jusqu'à Horta, où se trouve le passage du Tibre , lorsque son arrivée fut généralement connue à Rome. La ville entière fut saisie de transports de joie ; la cavalerie municipale alla à sa rencontre jusqu'au monte Mario avec des branches d'olivier à la main ; toutes les rues étaient parées d'arcs de triomphe et d'autres ornements. Rienzo fit son entrée par la porte située près du château Saint- Ange ^ au milieu des acclamations continuelles du peuple, et se rendit droit au Capitole. Là il tint un discours solen* nel. « Il avait été, dit-il, banni de son pays natal <K pendant sept ans , comme autrefois Nal)uchodocc nosor ( Daniel lY ). Ramené maintenant par la (f puissance de Dieu et par le choix du pape, c'était c uniquement là ce qui pouvait le rendre capable , <sc lui, du reste si indigne : il allait réorganiser Rome « et l'élever de nouveau. » Il commença par nommer Arimbaldo et Brettone généraux en chef, et leur remit la bannière de la ville , puis il créa chevalier Cecco de Pérouse , un de ses conseillers. Ceci se passait le i" août i354 (i).
Le lendemain , quelques envoyés des environs se présentèrent. Rienzo leur fit à tous des réponses magnifiques et les meilleures promesses. Ensuite il expédia des messages aux États étrangers, et il notifia , en particulier, aux Florentins son élévation (5 août). « Il en était redevable^ disait-il, à une te grâce spéciale et à la miséricorde de Dieu , qui a avait voulu seulement le corriger et non le livrer
(i) Vila, n, 15-17; Matteo Villani, IV, a3. La relation apocryphe sur BaroDceUi donne également le i^' août comme le jour de la rentrée de Rienzo.
« à la mort. Aussi était-il résolu désormais d'entretf tenir une plus grande humilité au fond de son « cœur, et de témoigner tout son respect envers la or sainte Eglise, le pape et les cardinaux. Si Dieu et daignait le fortifier de sa grâce , il emploierait « toute son énergie à rendre heureux le peuple ro- « main , les pèlerins et tous ceux qui vivraient sous « son autorité; en un mot, il ne négligerait aucun «c effort pour ramener le règne, si longtemps désiré, «t de la justice , de la liberté et de la paix. Il ne a voulait pas , du reste , que Ton rendit à personne te le mal qui lui avait été fait. » Dans une réponse assez froide, les Florentins le félicitèrent de son retour, et l'exhortèrent à persévérer dans ses bonnes résolutions. Le pape lui écrivit dans le même sens, et le confirma dans sa charge ( i ). Alors , pour exprimer d'une manière visible sa déférence envers le saint-siége, Rienzo modifia ses armoiries : le soleil, qui auparavant formait le milieu de Fécusson, fat divisé dans sa longueur en deux parties, dont l'une renfermait les clefs, signe de la suzeraineté pontificale , et l'autre le chiffre du peuple romain S. P. Q. R. Au lieu des sept rayons et des sept étoiles , il y en eut huit , et ce fiit seulement par une erreur de l'ouvrier chargé d'exécuter le dessin qu'une fleur de lis française fut mise à la place de l'étoile supérieure (a). ^
(ï) Raynald., ann. i354, S a, 3.
(3) Les armes de Cola di Rienzo se trouvent figurées dans le manuscrit n** 8, p. 5i, de la bibliothèque du collège romain. Le tribun lui-même les a décrites de la manière suivante : sigillatum nostro sigillo de stelia magna cum octosteflis parvis circumcirca^ in quo si-
Malheureusement les bonnes intentions exprimées par Cola furent de courte durée. Il se , mit bientôt à gouverner Rome de la même manière que les autres tyrans traitaient les lieux soumis à leur puissance. Ce qu'il possédait avant sa chute dut lui être rendu : il était sans cesse entouré d'hommes armés, et vivait avec une magnificence effrénée , donnant à chaque instant des festins où il buvait avec excès des vins les plus précieux. Son visage et son corps entier se bouffirent d*enibonpoint.
Les barons s'étaient tenus éloignés à l'arrivée de Rienzo : ils attendaient , dans leurs forteresses, la marche des événements. Quatre jours après son entrée dans la ville, le tribun envoya à tous ces seigneurs l'ordre de faire acte de soumission. Deux citoyens de Rome, Buccio di Giubileo et Gianni Cafarello , furent en particulier chargés d'aller à Palestrine porter ce message à Stefano Colonna. Stefano retint les deux envoyés, jeta l'un dans une sombre prison, lui fit arracher une dent, et demanda pour la rançon de l'un et de l'autre quatre cents florins d'or. Le lendemain , il envoya dans les environs de la ville une troupe armée à la légère, avec ordre de s'emparer de tout le bétail qu'elle rencontrerait. Rienzo rassembla ses gens à la hâte,
gillo in medio est qucdam rotunditas jin qua sunt arma Ecclesie sancie et populi romani. On lit aussi dans la Vita, II, 19 : Stava sioStennartio in Tivoli con son arma deazurro a sole de auro, e stelle de ariento e Co l'arma de Roma, Le nombre antérieur de sept étoiles était une allusion aux sept dons du Saint-Esprit, et Rienzo voulut sans doute faire disparaître cet emblème en ajoutant une huitième étoile.
et poursuivit les pillards de la Porta Maggiore sur le chemin de Palestrina. Ceux-ci avaient caché leur butin dans une foret appelée Pontano , entre Tivoli et Palestrîne, à Tencîroit où était l'ancienne Gabie du temps des empereurs j et ils revinrent la nuit sans être inquiétés. Cola, qui s'était avancé à leur poursuite jusqu'à Tivoli, voulut^ de ce point commencer la guerre contre les Colon na. Il fit venir de Rome des renforts ; Arimbaido et Brettone apparurent aussi avec leurs mercenaires, et furent nommés commandants en chef de l'expédition. Ces mercenaires , et en particulier les capitaines allemands, réclamèrent leur solde avec violence. Rienzo , ne pouvant plus leur échapper, prit à part Arimbaido et Brettone , et; s'ingénia à les gagner par le souvenir des temps antiques : <c J'ai lu, dit-il, dans l'histoire a romaine, qu'une fois l'argent ayant manqué dans <( la caisse publique pour payer l'armée , le consul « réunit les principaux personnages de la ville et « leur dit : Nous qui avons les dignités et les em- « plois , nous devons être les premiers à contribuer a volontairement , chacun selon son pouvoir. Grâce « à ce sacrifice , on amassa assez d'argent pour payer a les soldats d'une manière convenable. Commencez « ainsi à vous imposer l'un et l'autre : quand les « bons citoyens de Rome verront que vous, étran- « gers, avez contribué , ils suivront votre exemple, « et nous aurons une quantité d'argent. » Les deux frères donnèrent chacun cinq cents florins d'or, qui servirent à satisfaire les cavaliers. Quant aux fantassins , ils reçurent la moitié de leur solde , par suite d'une contribution forcée levée sur les habi-
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tants de Tivoli. Cola réunit ceoxHâ. sur la plae8 située devant San-Lorenzo^ cathédrile de la ville; puis il leur exposa : <c Comment il avait été absent c sept années, et qu'il avait joui d'une grande £a* «c veur auprès de l'empereur Charles lY , dont il at« « tendait prochainement le secours. Le pape, bien c disposé pgur lui et contraire aux Colonna, l'avait <c nommé sénateur. Maintenant il voiüait réduire c cette maison turbulente et la mettre plus bas qu'il « n'avait fait la première fois : il allait marcher con« ce tre Palestrine et ravager tous les environs; les >< habitants de Tivoli devaient seulement l'assister ce de leur bonne volonté jusqu'à la fin. »
Rienzo conduisit les mercenaires et une petite troupe de gens de Tivoli à Castiglione diSan-Pras* sede, où était autrefois la forteresse de l'ancienne Gabie. Il s'arrêta là deux jours, et pendant ce temps il rassembla tous ses gens de Rome , de Farsa , de la province Campagna , de Yelletri et autres lieux environnants. Le nombre seul des cavaliers s'élevait à mille. Uarmée entière s'ébranla, et alla camper à Santa-Maria délia Villa , à deux milles de Palestrine* Rienzo entendait peu de chose à la guerre, et plusieurs autour de lui , secrètement attachés aux Golonna , lui donnaient de faux consuls. La place fut approvisionnée sous ses yeux mêmes ^ et pendant huit jours il ne sut faire autre chose que ravager les environs de Palestrine, à l'exception de la partie supérieure défendue par la forteresse. L'art des sièges , dans l'antiquité et au moyen âge , pouvait peu de chose contre les villes, et en général celles-câ n'étaient réduites que parla famine. Le tribim
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vint à Rome. Non-seulement la discorde avait éclaté, dans son armée, entre les gens de Tivoli et les Vellétrins, mais encore Fra Moréale, qui venait d'arriver dans la ville, l'inquiétait par sa présence.
FraMoréale, comme l'appellent les Italiens, était né à Narbonne (i). Il entra d'abord parmi les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, et, plus tard, ayant quitté cet ordre , il se mit au service du roi Louis de Hongrie avec une troupe de mercenaires, pendant les guerres napolitaines. Moréale s'y distingua beaucoup : il défendit et garda A versa, quand déjà tous les autres chefs hongrois avaient rendu leurs places fortes à la reine Jeanne. Enfin , il dut quitter le royaume en. 1 352, après avoir perdu ses trésors , et il se rendit à Rome , où il entreprit de guerroyer contre le préfet de Vico au compte du saint-siége* Le pape Innocent YI lui donna de grands éloges pour ses hauts faits, et l'exhorta à persévérer dans un fidèle attachement à l'Église sa mère. Fra Moréale ne se crut pas suffisamment récompensé ; et comme, d'ailleurs , il n'avait pas même reçu une solde régulière pour ses troupes , il se laissa persuader par le préfet d'entrer à son service avec quatre
(i) Historiœ Romance Fragmenta, I, 16 (Muratorî, Antiqait, IIÏ, p. 397) le nommeui Fra Monriale Proenzano de JVarba, Ses deux frères portent le même nom dans la Fita, II, i5 : Jovini Provenzali de Narba in Proi'enza. En Italie , on comprenait alors sous le nom de Provence presque toute la France méridionale. — Dans Raynald. , ann. i354> $ 4 f Innocent VI Tappelle : ille quondam Monsregalis de Albarno hospitalis S. Joannis Jerosofymitani , et une lettre des Florentins, dont il sera parlé plus bas, dit : Fratrem Moregalem de Albanio, Un lîeu nommé Albagne, au nord-ouest de Toulon, est indiqué dans l'Atlas historique de Spruner, n*' 24. V histoire de Proi'ence de Papon n'offre aucun renseif^nement à ce sujet.
cents cavaiiei^ , dès que le temps convenu avec le pape serait expiré. L'un et l'autre marchèrent, en effet, conjointement sur Todi , le 8 septembre i353- Le préfet ayant inutilement assiégé cette place pendant deux mois, le condottiere vit bien que son nouveau maître n'était ni assez riche ni assez paissant pour entretenir une grande armée. Alors il se sépara de lui , et résolut de former lui-même un corps de troupes, qui, sans dépendre d'aucune puissance en particulier, fût assez fort pour résister à toutes et capable de se procurer, par la crainte , non-seulement les choses nécessaires à son entre* tien, mais encore la richesse et la considération. I^ duc Guernieri (Wernher d'Urslingen) avait déjà montré ce que pouvait une bonne armée de mercenaires en Italie, où les seigneurs et les villes n'avaient que des soldats étrangers. Moréale établit son système sur le même principe, en vertu duquel Wallenstein disait plus tard ce qu'une armée de « cinquante mille hommes peut pourvoir elle-même (c à sa subsistance. » Au reste , les mercenaires qui faisaient la guerre sur le sol italien passaient régulièrement sous le drapeau du dernier et plus haut enchérisseur.
A cette époque, c'est-à-dire dans l'automne de l'année i353, il y avait précisément dans la Lombardie , dans la Romagne , dans la marche d'Ancône et dans la Toscane , une foule de mercenaires tant à pied qu'à cheval qui étaient sans service. Fra Moréale, déjà réputé pour un excellent général , leur envoya des lettres et des messagers , promettant à ceux qui viendraient à lui les frais du voyage
et 9 pour la suite , une grosse solde. De tous côtés, des soldats, avides de guerre et de butin, accoururent , et , dès le mois de novembre , l'habile co/zdouiere avait sous ses ordres quinze cents cavaliers cuirassés et deux mille autres combattants. Avec cette armée il se mit en mesure de délivrer la ville de Fermo, assiégée par son ancien ennemi Malatesta de Rimini. L'entreprise réussit, et le bruit de ce succès lui amena bientôt une foule d'autres soldats, la plupart allemands et hongrois parmi ceux qui n'étaient pas italiens. Telle fut l'origine de la grande compagnie, appelée aussi purement et simplement compagnie, c'est«>à-dire de la plus Ëimeuse armée de mercenaires de l'Europe occidentale. M oréale fut unanimement choisi pour général en chef, et il forma une république militaire mobile , mais bien ordonnée. Auprès de lui , il avait quatre capitaines de cavalerie ( secretaride cai^àleri), parmi lesquels trois étaient allemands, et quatre commandants de l'infanterie ( conestabili dei masnadieri) tous italiens. Ces huit chefs formaient le conseil supérieur ^t secret , lequel s'adjoignit un général des finances et quarante autres capitaines pour former le grand conseil. Le butin et les contributions forcées étaient partagés d'après certaines règles, et quiconque achetait ou vendait à la compagnie était protégé par elle dans son commerce. Pendant la première moitié de l'année i354, toutes les entreprises eurent les plus brillants résultats : un capitaine en gagnait un autre dans les rangs des adversaires, et des villes importantes, comme Pérouse, Sienne, Florence , Pise , avaient été obligées de se racheter
par de grosses sommes. Il semblait Êicile à la codei« pagnie de soumettre l'Italie entière , quand une fois elle aurait pour point d'appui une ville du premier ordre. Tous les capitaines , au commencement de l'été, s'engagèrent encore une fois par serment à demeurer ensemble et à obéir à Moréale. Provisoi* rement la compagnie, sous les ordres du lieutenant général comte de Landau, devait entrer, durant quatre mois de l'automne et de l'hiver, au service de la république de Venise contre les Visconti de Milan, moyennant une solde de i5o,ooo florins d'or, et, pendant ce temps, sous prétexte de mettre ordre à ses affaires personnelles , Moréale devait choisir un lien où l'on put se rassembler plus tard. Pour accomplir ce dessein , Mb«réale quitta ses gens le 6 août , vint leiak Pérouse, dont les citoyens le reçurent solennellement et le comblèrent d^honneurs , et de là il se rendit le a4 à Rome par Orvieto (i).
 peine Moréale était-il arrivé à Rome, que Rienzo y revint aussi du camp de Palestrina, et fit saisir et jeter en prison le fameux œndoUiere avec quarante capitaines qui l'accompagnaient. Selon quelques-uns, une servante aurait rapporté au sénateur avoir entendu dire à Moréale qu'il voulait, en tout cas , tuer celui qui, ayant pris l'argent de ses frères, les maltraitait encore; selon d'autres, Cola le soupçonnait d'être d'intelligence avec les Colonna. Quoi qu'il en soit, les deux frères furent
(i)Matteo Villani, III, 40,81,89, io8;IV,io, 14, 16, 3t3. Raynald. , ann. i353, § 5 ; Gronicadî Orvieto, p. 676; Diario del Gratiani. mss. Â. i.
également emprisonnés pour avoir mal parlé. Yai^ nement le condottiere offrit pour sa délivrance de l'argent et des soldats : Rîenzo réjeta toutes ses of«> fres, et lui fit faire un procès criminel comme à un voleur public , qui avait fait la guerre aux villes de la marche et de la Romagne , à Florence , Sienne ^ ArezzOy etc., avait tué partout des hommes innocents, et commis toutes sortes de pillages et de violences* Moréale, devant lequel , peu de jours ai4>aravant,' l'Italie entière tremblait , Moréale, qui était sur le point de devenir prince indépendant , coïkime plus tard les Sforza, fut torturé au commencement de la nuit, selonla procédure usitéeenpareilcas. Interrogé sur ce qu'il avait à dire pour sa défense , il ne put répondre autre chose sinon : « qu'il était un cheva«ff lier et qu'il avait voulu obtenir de la gloire et de la « considération. » Voyant qu'on allait le condamner à la peine capitale, il s'y prépara résolument, et passa le reste de la nuit en pieux exercices avec un moine s « Il avait toujours eu une vie agitée , disait-il , et ce maint^iant il se réjouissait de périr au même lieu a où saint Pierre et saint Paul avaient subi la (( mort. » Le lendemain on le conduisit au pied de l'escalier de l'hôtel de ville , à l'endroit destiné à l'exposition des criminels, et là on lui lut sa sentence. Moréale se plaignit devant le peuple , « qu'on le fit «f mourir sans qu'il eût causé le moindre dommage ce aux Romains; il dit que ses richesses étaient l'u* « nique cause de son supplice. » Et lorsque, dans la lecture du jugement, il fut question du gibet, indigne d'un chevalier, le condottiere perdit son sangfroid; mais il le reprit dès qu'on lui eut donné l'as-
surance qu'il mourrait par le glaive. On le mena ensuite devant le Capitole, sur la place appelée maintenant Piazza Araceli, où il fut décapité (3o août ). L'un de ses frères , Arimbaldo , fut livré sur la demande du légat ; l'autre resta dans la prison de la ville. Le pape fit séquestrer la fortune de Moréale hors de Rome, et en consacra 60,000 florins d'or à indemniser ceux qui avaient été pillés. Aussitôt après la nouvelle de cette exécution Êiite ^T le zélateur inspiré de Dieu pour lajustice, comme ils appelaient Rienzo, les citoyens de Florence écrivirent aux habitants de Pérouse , afin que ceuxci missent la main sur les capitaux de Moréale déposés che^ eux, et qu'ils les rendissent, comme indemnité, aux Florentins et à d'autres. Quant à l'argent qui se trouvait à Rome, un des principaux habitants, nommé Gianni de Castello , s'en appropria la plus grande partie, et Cola n'en reçut qu'une faible part. Le tribun accusa vainement le condotiiere devant le peuple d'avoir commis de grands forfaits et d'avoir eu de mauvais desseins contre la ville, on lui reprocha généralement à lui-même son ingratitude envers les frères de Moréale, ses bienfidteurs, qu'il avait traîtreusement emprisonnés et dépouillés de leurs biens (i). Le mécontentement
(i) MaUeo Villani, IV, a3 ; Vita, 11» ai-aS ;HUtoria Cortasiorum » IX, I a ; Raynald., ann. i354*§ 4- La l^Ure des Florentins aux ha» bitants de Pérouse se trouve dans VArchivio délie Riformagioni, Capitolîy lib. XTiyfoL 99. En voici la teneur : « Fratres karissîmi.
• Fide digna relatione didicimus magnificum dominum aime Urbis « senatorem illustrera, tamquejustitie zelatoremnotoriumdivinitus « inspiratum viruni , nequam fratrem Moregalem de Albanio, daduiii
• inique compagnie capitaneum, nefarium conductorem , homici-
et la défiance à l'égard de Rienzo ne firent ques'accroîlre.
Avec l'argent qu'il venait de se procurer, le tribun paya ses troupes , congédia ceux qui ne voulaient plus rester, et il assembla de nouveau une foule d'archers pour la petite guerre, et environ trois cents cavaliers. Il nomma général en chef Riccardo Inprendente, capitaine habile et plein d'expérience , de la famille des Annibaldeschi de Monte- Compatri. Palestrina fut serrée de près, Riccardo sachant profiter de tous les avantages du terrain et en même temps se faire aimer de ses gens. Les mercenaires hongrois déclaraient n'avoir jamais eu un chef aussi brave. Tivoli, Castiglione di San-Prassede et Frascati reçurent des garnisons pour dominer tout le pays environnant et tenir l'ennemi éloigné de la ville. La guerre semblait devoir prendre une heureuse issue , car Rienzo déployait aussi lui une grande activité au Capitole. Son principal soin était de trouver de l'argent pour la solde des troupes. Dans ce but, non-seulement il éleva le prix du sel, mais encore il mit, sous le nom de sussicUo^ un impôt extraordinaire sur les subsistances, de telle sorte , par exemple , que chaque soma de vin dut
« diorum , robariaruiDi incendiorum ac malorum omnium nefarium « patratorem, die sabatopreteritoproxime in nrbe, queorbis commu- • nisest patria,fecisse ultimo puniri supplicio primo, sicut juris ordo » expostulat, justa lecta ac promu]§;ata soiempniter sententia in Ca- « pitolio contra eum , etc. Data Flor, die m* septembr., vu Indict. » — ' Viliani donne le 29 août comme le jour de Texécution, et la lettre des Florentins le 3o. L'auteur de la f^ita est un admirateur de Moréale : il raconte son supplice avec beaucoup de vivacité et de svmpathie.
payer six deniers. Le peuple supporta patiemment cette nouvelle contribution , voyant que Cola luimême commençait à réduire ses dépenses. Cependant, de même qu'à la fin de son tribunat, Rienzo se laissa dominer par la crainte et la faiblesse , il fit tout à coup arrêter un Aespopolari les plus considérés, nommé Pandolfucciodi Guido, dontlecrédit et Féloquence lui portaient ombrage, et il le fit exéca«» ter sans procès, sous prétexte qu' il aspirait à la domi« nation. La frayeur produite par cet acte de cruauté violente se répandit sur la ville entière : personne n'osa plus contredire Cola, et dans le con^il tout se fit selon sa volonté. Mais, comme il arrive d'ordinaire aux tyrans, la crainte qu'il inspirait retomba sur lui-même : il perdit toute contenance , et, à la manière des esprits faibles, il passa tour à tour d'une extrême gaîté à une tristesse profonde. Il faisait arrêter tantôt un citoyen , tantôt l'autre, et les relâchait ensuite à prix d'argent. Pour sa sûreté personnelle , il forma une garde du corps , composée de cinquante hommes de chaque quartier : mais comme il n'avait à leur donner que de belles promesses , cette garde spéciale servit bientôt à augmenter le nonlbre des mécontents, qui croissait de jour en jour. Enfin, il retira le commandement en chef des mains de Riccardo, et le donna à d'autres capitaines moins expérimentés. Les ennemis, plus libres dans leurs mouvements , recommencèrent leurs courses et leurs pillages , et augmentèrent encore par là le mécontentement des citoyens. La chute du tribun était de nouveau inévitable (i).
(i) Vita, II, îi3, a4; Malteo Villani, IV , a3.
Toutefois^ avant cette catastrophe, il sembla qu'une destinée encore plus aventureuse allait surpasser tout ce qu'il y avait d'extraordinaire dans la fortune de Rienzo.
Louis X j surnommé le Hutin , était mort le 5 juin i3i6y laissant enceinte son épouse Clémentine, fille du roi Charles Martel de Hongrie. Comme il n'avait pas d'autre héritier qu'une fille nommée Jeanne , née de sa première femme , son frère Philippe , comte de Poitou , en qualité de plus proche parent mâle , fut nommé régent du royaume. On décida également que si la reine veuve mettait un fils au monde y l'oncle régnerait jusqu'à la majorité de celui-ci , et que , dans le cas contraire , il serait roi lui-même. Leu, ou, suivant d'autres, le i5 novembre de la même année , la reine donna naissance à un fils qu'on baptisa sous nom de Jean, mais qui mourut une huitaine de jours après et fut enterré à Saint- Denis. Le régent, proclamé aussitôt roi de France et de Navarre, fut plus tard sacré comme tel. Le chanoine de Saint- Victor, auteur contemporain d'une vie de Jean XXII , raconte que la reine , à l'époque de ses couches , souiffrait de la fièvre quarte, et que ceci fut cause de la prompte mort de son fils (i). Au contraire , un autre récit, dont nous discuterons plus tard l'autorité, rapporte l'histoire suivante :
Quand le roi Louis fut mort, les grands du royaume nommèrent deux barons pour la garde de la reine , afin d'empêcher toute tromperie au mo-
(i) Baluze, Vitae pap. ayenionens., i , p. ii6. — Félibien , Histoire de Tabbaye royale de Saiot-Denys , Paris , 1706 , p. 266.
ment de la naissance de l'enfiant dont elle était enceinte. La reine ayant mis au monde un fils , le pays entier fut dans l'allégresse : mais Mathilde , comtesse d'Artois, qui étaitbelle-mère du régent, éprouva un violent chagrin de voir le trône enlevé à son gendre. Elle résolut dès lors d'attenter à la vie de l'enfant royal , et elle répandit le bruit qu'il était faible et ne vivrait pas longtemps. Ceci fit naître des soupçons. Or un jour que le petit prince devait être montré au peuple , la comtesse ayant réclamé l'honneur de le tenir dans ses mains, les deux barons revêtirent l'enfant de la nourrice des ornements royaux et le remirent à Mathilde. La bellemère du régent trouva moyen de faire tant de mal au prétendu héritier du trône , soit en le pressant outre mesure , soit en lui donnant du poison , qu'il mourut la nuit suivante. Les barons ne communiquèrent l'événement à personne , de peur d'exposer de nouveau la vie du véritable roi ; mais , par de grandes promesses, ils déterminèrent la nourrice à l'élever comme son propre fils. Cette nourrice s'appelait Marie^ et était d'une noble famille des environs de Crécy. Elle vivait avec ses frères et sa mère dans le château paternel, lorsqu'un Siennois, nommé Cuccio di Mino di Gieri Baglioni , chargé en France des affaires de commerce de son oncle Spinello Tolomei, avait fait connaissance de la jeune fille et l'avait épousée secrètement. Quoiqu'elle fût devenue enceinte, les frères ne voulurent pas reconnaître le mariage : ils forcèrent par de violentes menaces Guccio à s'éloigner, et ils envoyèrent leur sœur faire ses couches aux environs de Paris, chez une abbesse
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teur parente, afin que personne ne connut le déshonneur de leur famille. Toutefois, la chose s'ébruita, et Marie fut choisie pour nourrice du prince nouveau-né. Après l'événement dont nous avons parlé plus haut , elle était retournée auprès de ses frères avec Tenfant royal, qui passait pour son propre enfant et qui portait le même nom de baptême. Bien que toute relation avec Guccio lui lût désormais interdite, celui-ci néanmoins voulait voir son fils, et demandait qu'on le lui envoyât à Paris. Marie s'y refusa plusieurs années de suite. £nfin,ne pouvant résister davantage aux instances de plus en plus vives de son époux, elle lui envoya l'enfant, âgé de neuf ans et demi. Guccio retint son prétendu fils, et se hâta de le faire transporter à Sienne , où il fut élevé daps la maison du grand-père. Quand il eut achevé son instruction aux écoles bourgeoises de la ville, il entra d'abord dans la corporation des tisseurs de laine («r/e délia lana)\ plus tard il s'occupa du commerce des fers et d'autres négoces. Longtemps il resta pauvre , sa famille ayant été ruinée par' la grande banqueroute des Tolomei. Cependant il devint administrateur de l'hôpital de Santa-Maria délia Misericordia , et alors, grâce à d'heureuses spéculations faites avec l'excédant de la cs|isse , il gagna un capital qui lui permit d'entrer, comme associé , dans le commerce en grand des laines, des draps et du blé.
Gianni di Guccio (il était connu sous ce nonxà Sienne) vivait comme un honorable bourgeois, dont la probité et la piété étaient notoires, et la confiance de ses concitoyens l'avait plusieurs fois
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appelé aux fonctions munipales. En France , Marie et les deux barons , retenus par la crainte des gouvernants, n'osaient rien dire de la substitution qui avait eu lieu : néanmoins le bruit que le roi Jean vivait encore circulait parmi le peuple. Enfin, au mois de juin i345 , Marie, près de mourir, envoya demander au couvent voisin son confesseur, qui était un ermite de la règle de saint Augustin, nommé Jordan , et, lui ayant avoué le sort du roi légitime, elle l'adjura de le chercher, de le faire connaître , et elle lui remit son testament à l'appui de sa déclaration. Marie mourut bientôt après. Le père Jordan craignit de se mettre en danger, lui et son ordre , et il ne fit aucunes recherches jusqu'à ce qu'il eut appris que Guccio était mort à Châlonssur-Marne, dans l'année i34o. Or, quand il reçut cette nouvelle , voyant la France approcher de plus en plus de sa ruine par les victoires des Anglais, par les révoltes et les dissensions intestines, par les tremblements de terre et les maladies contagieuses , il crut reconnaître dans tous ces fléaux la vengeance divine qui châtiait le royaume* dont le véritable souverain vivait pauvre et inconnu dans une région étrangère ; sa conscience ne lui laissa plus de repos, et il résolut de chercher le roi que Dieu avait certainement prédestiné, d'une manière miraculeuse , à rétablir la paix dans son pays et à délivrer le saint sépulcre. Mais Jordan était vieux et faible : il confia donc le testament de Marie à un autre frère, nommé Antoine, lequel avait été plusieurs fois en Italie, et qui partit effectivement de France, au mois de juillet i354, pour se rendre
6n Toscane. Déjà le nouvel envoyé était arrivé à Porto- Venere , port très-fréquenté de la cote de Gènes ^ lorsqu'il fut atteint d'une grave maladie.
Antoine avait précédemment entendu parler de la merveilleuse réintégration de Rienzo à Rome, en qualité de sénateur^ et il le tenait pour un homme appelé de Dieu à de grandes choses. Il lui donna donc avis de sa mission , lui envoya le testament, et le conjura de mettre tout en oeuvre pour découvrir le prétendu fils de Guccio. Ce message arriva à Rome le 17 septembre. Cola répondit qu'on lui avait déjà parlé à Avignon de l'échange clandestin de l'héritier de la couronne de France, et qu'il allait aussitôt faire commencer toutes les recherches possibles. Il expédia promptement à Sienne un envoyé qui trouva Gianni di Guccio et l'invita à se rendre à Rome. Gianni ne voulut pas partir ^avant d'avoir entre les mains une communication écrite de Rienzo , et ce fut seulement après l'avoir reçue qu'il se mit en route. Il arriva le 2 octobre à Rome , descendit dans une auberge située sur le campo de Fiore , et alla immédiatement trouver Cola au Capitole. Le tribun le prit à part , l'interrogea sur sa destinée , puis , voyant que tout concordait avec le récit d'Antoine , il se jeta aux pieds de Gianni, et, après lui avoir révélé le secret de son origine, il le salua roi de France. En vain Gianni assura qu'il n'était qu'un simple bourgeois de Sienne, et ne voulait pas être autre chose le reste de sa vie , Rienzo lui énuméra une foule de traits semblables, el le pressa si vivement, que Gianni lui-même, convaincu, se déclara prêt , selon le conseil du tribun , à re-
vendiquer son trône. Cola lui conseilla de tenir pro* visoirement la chose secrète, lui disant : « qu'il al- « lait prier le pape , l'empereur et les autres prince ces de la chrétienté d'envoyer à Rome deux c< fondés de pouvoir pour une grande assemblée a dans laquelle la naissance et les droits de Gianni CK seraient proclamés. Le pape et les autres souce verains devaient, en outre, sommer le chef accc tuel de la France de rendre le trône au maître lé- « gitime, ou réintégrer celui-ci par la force. Rome (c était la tête du monde, et il lui convenait d'exact miner les droits de chaque souveraineté et de déa truire l'injustice dans le royaume de France, d'aucc tant mieux que le premier roi de ce pays avait « été un Romain (i). » En même temps, Rienzo lui remit un sceau formé sur le modèle du sien : au milieu était le soleil et à l'entour douze rayons et autant d'étoiles pour désigner les douze pairs de France. Le lendemain, il rendit à Gianni beaucoup d'honneurs, puis il lui donna une double copie du document relatif à sa naissance, avec une lettre pour Albornoz, qui était encore à Monte-Fiascone. 11 l'engagea vivement à se rendre auprès du légat et a le prier, au nom du tribun , d'envoyer aussitôt des troupes à Rome, car il savait que Ton travaillait de tous côtés contre lui; et si le cardinal ne venait à son aide , il ne pouvait manquer de succomber sous les efforts réunis des Colonna et de la noblesse romaine. Guccio lui-même, ajoutait-il,
(i) Vraisemblablement Kienzo veut parler ici d'i£gidius, aaquel les Francs se soumirent , comme à leur roi, en 457, après avoir expulsé Childeric. {ßfote du traducteur. )
n'était pas en sûreté auprès deRienzo. Le 4 octobre, au matin, Gianni alla faire ses adieux au tribun, et, après avoir prié dans l'église de Saint-Pierre, il se dirigea vers la route de Monte-Fiascone. A la porte, un soldat de Sienne qui le reconnut lui conseilla de s'éloigner en toute hâte parce qu'on avait vu qu'il était lié avec le tribun , et que celui-ci allait infaillibleriient être renversé , les Colonna ayant déjà dans Rome plus de deux cents fantassins à leur service. Gianni retourna encore une fois auprès de Rienzo, lui rapporta ce qu'il venait d'entendre, puis le conjura de quitter le Capitole et de se mettre en lieu sûr jusqu'à ce que les secours du légat fussent arrivés. Cpla s'y refusa, et pria seulcunent Gianni de hâter son voyage. Celui-ci marcha , en effet , toute la nuit, et il était déjà le jour suivant, vers midi , à Monte-Fiascone. Albornoz, ayantlu la lettre du tribun , chargea André Salmoncelli, son principal lieutenant , de tenir les troupes prêtes à partir pour Rome. Déjà tout était disposé, lorsque le légat , appelé à Orvieto par le parti pontifical , se rendit dans cette ville. Gianni s'y rendit aussi avec la suite d' Albornoz, et deux ou trois jours après on reçut la nouvelle de la chute et du meurtre de Rienzo (i).
(i) Ici Fauteur raconte la fin misérable du tribun , après quoi il reprend les aventures de Guccio, et termine ainsi le dernier chapitre de son livre. Cette manière de procéder nous a semblé rompre l'unité de la composition : elle est du moins contraire au goût et aux habitudes des lecteurs français. En conséquence , nous nous sommes permis d'intercaler deux phrases au moyen desquelles Fhistoire du prétendant est d'abord donnée tout d'un trait, et ensuite rattachée à celle de Rienzo. Les deux phrases en question sont distinguées du texte par le signe suivant [ ]. ( Note fin traductetir,)
[ Mais avant d'exposer les événements qui termi« nèrent , d'une manière tragique , la vie et le règne du tribun , nous croyons devoir suivre jusqu'à la fin , dans les vicissitudes de son existence , celui qu'il venait de lancer fatalement à la poursuite d' un trône, au moment où lui-même allait être préci« pité de la roche Tarpéienne. Quand Guccio eut appris la mort de Cola , il retourna à Sienne et y reprit le train de vie d'un simple bourgeois. Il ne confia même son secret à personne , excepté au frère dominicain Bartolomeo Mino, son confesseur, connu pour sa piété. Celui-ci lui con« seilla de se taire et d'attendre le moment favo« rable , que le ciel saurait bien envoyer. Deux années s'écoulèrent ainsi, et Gianni remplissait les fonctions d'administrateur des deniers municipaux, lorsque, le 9 octobre i356, la nouvelle arriva à Sienne de la défaite des Français auprès de Poitiers, de la prise du roi Jean par les Anglais , et de la captivité des principaux princes et seigneurs du royaume. Fra Bartolomeo était précisément alors au milieu d'une réunion de bourgeois et de nobles, qui tous s'étonnaient du malheureux destin de la famille royale de France , autrefois si brillante , et inaintenant précipitée de malheur en malheur depuis quelques années et menacée d'une ruine complète. Tout à coup le frère dominicain se lève, remercie Dieu, et dit que les droits du légitime souverain commencent à être reconnus. Pressé par les assistants , il leur raconte l'histoire de leur concitoyen , leur montre une copie du testament de Marie; et plusieurs nobles et négociants de l'as-
semblée , qui avaient élé en Franœ, se rappellent y avoir entendu dire quelque chose de semblable. Le lendemain la ville entière fut instruite de ce qui s'était dit dans la réunion : de toutes parts on souhaitaitbon succès à Gianni^ et l'on félicitaitSienne d'avoir élevé dans ses murs un roi de France. Gianni nia d'abord la vérité du fait : mais des renseignements conformes au récit de Fra Bartolomeo arrivèrent de divers côtés. Enfin , les deux moines Antoine et Jordan , qui avaient quitté la France par crainte et entrepris un pèlerinage au saint sépulcre, écrivirent de Palerme aux autorités civiles , ainsi qu'à l'évêque de Sienne et à Guccio lui-même , et confirmèrent tout ce que l'on savait déjà. On ré* solut alors , dans le grand conseil de la ville , d'ai* der Gianni de toutes manières; et six des principaux habitants furent choisis pour lui servir de conseillers , pour travailler à faire reconnaître ses droits à l'étranger, et pour expédier, aux frais de la caisse municipale, selon qu'ils le jugeraient à propos, des messages et des lettres. Ces conseillers résolurent de communiquer l'affaire au pape et à l'empereur, aux rois de Naples , de Hongrie , d'Angleterre et de Navarre, et aux vingt-sept membres des trois' états qui gouvernaient alors la France. Mais avant tout, ils trouvèrent convenable de s'adresser aux Romains et de les engager à écrire aussi de leur côté, parce qu'on les croirait plus facilement, leur tribun et sénateur ayant donné le branle à l'affaire. Fra Bartolomeo fut envoyé à Rome, et il y arriva le 7 avril 1357. Le dominicain exposa les faits devant Pierto Colonna et Niccolo di Riccardo Annibaldes-
chi f sénateurs en fonctions à cette époque , et en présence du grand conseil de la ville. Tous furent convaincus de la vérité des prétentions de Gianni, et ils écrivirent les lettres demandées , au nombre de sept, lesquelles furent portées le 6 mai à Sienne. Les conseillers de Guccio le firent conduire pour sa sûreté personnelle* dans une place forte, où on lui rendit les honneurs royaux, et ils se chargèrent de poursuivre activement les autres mesures prises pour le faire reconnaître. Mais alors c'étaient surtout les Siennois et les Florentins qui faisaient le commerce de l'Italie avec la France. Or, les négociants de Sienne , alarmés pour leurs intérêts et craignant de les compromettre s'ils soutenaient le prétendant à la couronne du royaume très-chrétien , surent prendre le dessus dans le pouvoir municipal : les six conseillers furent destitués de leur office, et Guccio abandonné à son sort.
Celui-ci, qui portait dans la ville le surnom de Rè Giannino , crut ne plus pouvoir reprendre son premier étal , depuis que le bruit de sa naissance était généralement répandu , et il s'appliqua luimême à faire valoir ses droits avec d'autant plus d'ardeur qu'on lui envoyait de divers côtés des offres de secours. Le roi de Hongrie, Louis I", neveu de Clémentine , reine de France , répondit à Gianni comme au roi légitime. Toutefois, il ne put lui prêter pour le moment un concours actif, parce qu'il était à la veille d'une guerre avec les Russes et les Vénitiens. Le frère du roi de Navarre (celuici était alors prisonnier) se montra pareillement disposé à seconder Gianni, et fit des recherches sur
son compte. Au contraire, les envoyés n'osèrent pas même remplir leur message auprès du pape et des autres princes. Le prétendant se mit aussi en relation avec la grande compagnie , alors commandée par le comte de Landau , et cette armée se déclara prête à le soutenir dans une tentative sur la France , quand elle aurait rempli ses engagements envers le comte de Montferrat et Oleggio Visconti de Bologne. Gianni résolut en conséquence d'aller provisoirement en Hongrie, pour mettre tout à fait dans ses intérêts le chef de ce royaume , et ayant quitté Sienne le a octobre i357 , il arriva à Bude le 3 décembre. Mais des cabales de cour et de lointaines expéditions militaires furent cause qu'il ne reçut du roi Louis que de bonnes paroles et des lettres de reconnaissance, avec lesquelles il partit et se retrouva à Sienne le 6 août liSg. Guccio avait pareillement noué des intelligences avec les juifs, alors persécutés en Hongrie, en Carinthieef en Autriche, et il avait reçu d'eux 5o,ooo florins d'or comptant, avec promesse de plus grosses som*mes, à condition qu'il leur accorderait en France un séjour tranquille.
Dans sa lettre, adressée à tous les rois , prélats, princes, ducs, comtes, barons, à touteâ les villes et à leurs autorités , le roi de Hongrie déclare solennellement qu'il reconnaît la légitimité de Gianni, et que des recherches exactes lui ont confirmé la vérité de toutes les allégations du prétendant. H prie donc tout le monde , au nom de l'amitié qu'on a pour sa personne, d'aider dans l'exécution de ses desseins le seigneur Jean, et il assure que lui ,
roi de Hongrie ^ regardera tout ce qui aura été accompli pour le véritable souverain de la France comme ayant été fait pour le bien de sa couronne et de son frère le plus cher. Les Siennois avaient reçu des premiers communication de cette circulaire : aussi Gianni ayant été nommé membre du conseil des douze le i8 octobre iSSg, son élection fut ensuite déclarée invalide, parce qu'il était le légitime héritier du trône de France , et Ton appuya cette décision précisément sur la lettre royale de Louis r de Hongrie. Guccio , privé de sa position à Sienne, poursuivit son entreprise suivant le cmi* seil de ses amis ; il remit à une autre époque un voyage à Naples , où il espérait également gagner son parent le roi Louis , et il. voulut d'abord visiter le pape. Le 3i mars i36o, il quitta Sienne pour la dernière fois , et se rendit par Gènes et Nice à Avignon. Il n'y vit pas le pape en personne : toutefois, il sut se concilier quelques cardinaux et prélats de la cour pontificale. Plusieurs villes de France et un certain nombre de seigneurs entrèrent en relation avec lui : il fit même un traité avec les bandes de mercenaires restées sans emploi depuis la paix avec l'Angleterre , et qui parcouraient le pays eri le rançonnant ; mais Gianni, n'ayant que l'esprit et les connaissances d'un simple bourgeois , fut trompé de mainte façon. Enfin , à la demande simultanée du pape, vivement pressé par les mercenaires, et du roi de France, qui avait mis sa tête à prix, il fut arrêté, le 7 janvier i36i, dans la forteresse de Saint-Étienne, par Matteo di Gesualdo, sénéchal de Provence. Le 19 février de l'année sui-
vante, on le conduisit à Naples devant le roi Louis, suzerain de la Provence, et il mourut en prison dans cette ville; probablement dans la même année. Sa postérité vécut encore près de deux siècles à Sienne , sous le nom de descendants du Rè Gian^ nino. Ils portèrent les trois lis de France au milieu des armes de la &mille des Baglioni jusqu'en 1 53o, époque à laquelle mourut le dernier rejeton. Leur tombeau était à Sienne dans l'église de Saint-Dominique (i).
[Revenons à Riehzo, dont nous nous sommes écartés quelques instants pour tracer l'esquisse d'une destinée aventureuse comme la sienne , et sjur laquelle il exerça une décisive influence.] Les Colonna et les Savelli avaient profité du mécontentement qui régnait dans la ville pour exciter encore davantage les esprits. Le matin du 8 octobre (i 354), les habitants des quartiers Colonna , Trevi, Santo^ Angelo et Ripa , soutenus par les nobles que nous venons de nommer et par les partisans de Pandoliiiccio , se dirigèrent simultanément vers le Capitole, en]criant : f^we le peuple ! Quamd ces diverses baqdes furent réunies au pied de la colline , elles se mirent à crier : Mort au traître Cola di Rienzo ! Les jeunes gens que le tribun avait précédemment choisis pour ses gardes du corps, s'employaient surtout à augmenter l'agitation : une quantité de peuple, des femmes même et des enfants étaient accourus, et tous maintenant se pressaient autour de
(i) Voir, p. 32 5, la note relative à une transposition du texte par le traducteur.
rhotel de ville , vociférant sans relâche : Mort au traître qui a établi les impôts!
Cola méprisa d'abord Témeute. Il ne fit pas même sonner le beffroi pour appeler les quartiers mieux disposés en sa faveur et qui n'avaient pris aucune part à ce mouvement , car le plus grand nombre des révoltés venait de la partie habitée par les Ce* lonnaetlesSavelli. Le tribun regardait cette émeute comme une sédition ordinaire j et il espérait l'apaiser en montrant les pouvoirs que le pape venait de lui envoyer. Mais quand , la multitude entourant le palais et le menaçant lui-même de mort, tous les employés du Capitole , les juges , les notaires , les serviteurs eurent pris la fuite , de telle sorte qu'il ne restait auprès de lui que trois personnes , alors il s'avança sur le balcon de la salle supérieure avec l'armure complète d'un chevalier, la bannière de la ville à la main , et il essaya de haranguer le peuple. Ce fut inutilement. Personne ne voulut l'écouter; sa voix fut couverte par de violents murmures , et on lui lança des pierres et des flèches. En vain il agita la bannière pour se faire reconnaître comme un partisan du peuple, une flèche avait déjà atteint sa main droite , et il fut obligé de se retirer. Dans cette confusion , craignant Brettone , qui était prisonnier dans la même salle et donnait des signaux au peuple , craignant même son parent Locciolo , le marchand de fourrures, qui faisait également signe de vouloir le li* vrer, il se laissa glisser le long d'un drap dans une cour intérieure. Là il resta indécis quelque temps, délibérant s'il mourrait en chevalier, les armes à la
main , ou s'il essayerait de sauver sa vie par la fuite. Il ne se résolut à fuir que lorsque le peuple eut mis le feu aux constructions en bois placées devant l'hôtel de ville, et que Fincendie eut gagné la deuxième porte. Alors il quitta en toute hâte son armure , coupa sa barbe , et se noircit le visage. Ensuite , ayant pris dans la demeure du gardien de la tour un vieux manteau de paysan , il le mit sur ses épaules , traversa le feu , et se jeta au milieu du peuple. Déjà il avait passé la dernière porte , et il criait dans le dialecte des gens de la campagne : En haut, en haut vers le traître y lorsque les cordons d'or de ses manches éveillèrent le soupçon. Il fut saisi et obligé de se faire connaître. D'après le récit de Matteo Villani, il avait encore pris un matelas, l'avait posé sur sa tête comme l'ayant pillé dans la maison , et , la figure ainsi couverte^ il était entré parmi la peuple en criant : « Allez-en haut , allezen haut, il y a encore là beaucoup de choses. »
On le conduisit au lieu d'exécution des criminels, devant la cage du lion vivant nourri par la ville, et il resta là quelque temps sans que personne voulût porter la main sur lui. Enfin, Ceccovdel Vecchio lui passa son épée à travers le corps ; le notaire Treja lui fendit la tête, et chacun ensuite chercha à tremper son épée dans le sang de l'ancien favori du peuple. Quoiqu'il eût été tué du premier coup, les traitements les plus horribles furent exercés sur son cadavre : on lui lia les pieds avec une corde , on le traîna jusqu'à la place San-Marcello , près de la demeure des Colonna. Ce fut sur cette place qu'on le suspendit tout mutilé et sans tête. Durant
deux jours il demeura ainsi exposé aux insultes de la foule et aux pierres des enfants , jusqu'à ce que^ sur Fordre de Gingurta et de Sciarietta Colonna, on le transporta devant le mausolée d'Auguste^ sur la place dell' Âusta, où il fut brûlé par les jui£s avec un feu d'orties sèches. Tout le^^jaobiHer de Rienzo , ses armes , et même les chevaux des étrangers furent pris par le peuple ; on trouva dans sa chambre une liste de citoyens romains auxquels il voulait imposer, selon leur fortune j tme contribution proportionnelle de 4^0, de loo, de 5o et de lo florins d'or. Chacune des deux premières classes comprenait cent personnes. On s'empara aussi d'un miroir d'acier, orné de figures et de signes ^ et la fable se répandit qu'il avait tenu captif là dedans l'esprit Fiorone. Déjà avant sa réintégration , le bruit courait qu'un démon avait prédit à Rienzo qu'il périrait dans une émeute (i).
(i) Vita, II, 33, 24; Matteo Villani, IV, a3, a6; Petrarcha, De &E1CEDIIS UTRiusQUE FORTuiTA, I, dialog. Lxxxix, p. 90. DaDs Cet ouvrage^ Pétrarque dit en parlant de Rienzo : Gtadiisque hostium non. occisus tantummodo , sed discerptus. La Vi ta place le meurtre du tribun le 8 septembre» Villani, le 8 octobre, et l'histoire manuscrite del Re Giannino le 7 octobre, avec indication du jour de la semaine. Nul acte authentique ne nous fait connaître précisément le jour du meurtre : mais qu'il ait eu lieu au mois d'octobre, nous en avons la preuve dans le Diario del Gratiani, selon lequel la nouvelle de
l'événement arriva le 10 octobre à Pérouse Il est difficile de croire
qu'après que le cadavre de Rienzo fut brûlé, on en recueillit les cendres et les déposa dans un tombeau : néanmoins , suivant Gabrini, le tribun aurait été enseveli dans l'église Santa-Bonosa de Trastevere , où , dit-il , on voyait précédemment sa figure gravée sur la pierre du sol. ( Ossen»azioni storico-critiche suUa vita di Cola di RienzL) A la vérilé, on voit encore dans cette église une tombe avec la figure d'un homme dans le costume du temps : mais d'après Tins-
Telle fut la fin du tribun. Par un noble essor de son esprit 9 il s'éleva à la plus haute position : mais elle dépassait tellement ses forces morales et intellectuelles , qu'il ne nous présente pas une seule fois le spectacle d'une lutte grandiose pour la réalisation de son idée. Bien plus, cette idée ellemême il l'abandonna presque entièrement à la fin, et comme les conditions et les bases matérielles de la puissance lui manquaient, sa chute était inévitable. Toute sa vie ne nous offre que de l'extraordinaire, et point de véritable grandeur. Mais dans l'histoire et dans l'opinion des hommes , le souvenir de son noble commencement a prédominé , et il a entouré son nom d'une auréole romantique comme peu de figures du moyen âge en ont obtenu. Ses crimes, confondus avec ceux de ses contemporains, ont disparu dans l'ombre pour ne laisser briller que la beauté de son entreprise.
Bientôt après la mort de Rienzo, un anonyme reprochait déjà dans deux lettres aux Romains leur cruelle conduite. L'une de ces lettres met un discours dans la bouche du tribun et lui fait implorer la pitié du peuple. Dans l'autre épître , il est dit que Rome , dans sa jeunesse , a vécu avec une puis-
cription il s'appelait Nuccole Vecca, et ses armes sont partagées transversalement par trois, dans chacune desquelles se^trouvent trois étoiles. Sans doute le commencement de l'inscription aura produit Terreur de Gabrini et de ceux qui avant lui ont écrit la même chose.— L'esprit Fiorone se trouve aussi confiné à Vérone dans un miroir d'après l'auteur de la Vita {Historius Romanœ fragmenta, I, 8 ; Muratori , Antiquit., III, p. SgS). Malheureusement dans aucun des ouvrages que j'ai consultés, je n'ai pu trouver d'explications sur cet esprit cabalistique.
sance et une sagesse royale ; mais à présent , dans sa vieillesse , elle est détestée de tout le monde à cause de sa folie et de ses mauvaises mœurs. « Ha- « bitants de la ville, s'écrie Tincounu, pourquoi « vous vanter de votre méchanceté? Dans quelle €c rage de chiens avez-vous eu soif du sang pur et « innocent qui appartenait à la mère commune? « Avec les mêmes pieds qui naguère vous portaient c à sa rencontre, vous avez foulé son cadavre, avec a les mêmes mains qui applaudissaientà son retour, « vous l'avez percé , déchiré , découpé. » L'auteur de ces lettres somme ensuite les citoyens de Rome de revenir à la vertu, et il conclut en disant que la douleur de voir cette ruine de l'empire romain lui a arraché ces plaintes (i). Le biographe contemporain nous présente un tableau fidèle des fautes et des vertus de Rienzo, et toutefois il exprime l'opinion que c'était le seul homme qui pût rendre la liberté au peuple romain. Un auteur qui prétend avoir écrit dans l'année 137a, quoiqu'il appartienne sans doute à une époque postérieure , a transformé la vie du tribun en roman , tout en conservant la base historique dans beaucoup de
(i) Les deux lettres ont été publiées d'après un manuscrit de Lncquespar Mansi dansSteph. Baluzii Miscellan.,Lucae, 176a, in-folio, toin. III» p. i36-i37. L'éditeur les attribue à Rienzo lui-même^ et véritablement la deuxième porte la signature suivante : Datum Âve^ nioni per Colam Rentii tribunum. Mais dans Tune et dans Taulre , il est toujours parlé de la mort du tribun , ce qui ne ]>eut pourtant pas s'appliquer à sa première chute, d'autant que les passages traduits dans le texte indiquent exactement le genre de mort de Rien/o. Le style est tout à fait dans le genre de Pétrarque. Celui-ci vivait alors auprès des Visconti. Pour lui attribuer ce travail , il fau« drait donc regarder aussi l'indication du lieu comme supposée.
parties avec des noms supposés (i)* Dans une poésie du dix-septième siècle, écrite dans le dialecte populaire de la ville (a) , Rienzo apparaît comme un simple chef du peuple, lequel, sans pénétrer plus avant, décide une querelle élevée , au sujet du prix des jeux du mois de mai, entre les quartiers Trastevere et Monti. De nos jours, lord Byron l'a célébré « comme le libérateur des sombres siècles de la «honte, comme l'espérance de l'Italie, l'ami de a Pétrarque, et un nouveau Numa, dont le tombeau a doit être orné d'une couronne faite avec l'arbre « de la liberté, tant que celui-ci aura encore une « feuille (3). » Dans son célèbre roman intitulé : Rienzi le dernier tribun, sir C. L. Bulwera essayé de prendre une base rigoureusement historique. Mais outre qu'il représente tout à fait Rienzo comme un démagogue de l'époque présente, l'amour excessif que l'auteur a conçu pour son héros le trompe, et ses personnages , le tribun surtout , agissent rarement d'une manière conforme à l'histoire. Actuellement, en Allemagne, plusieurs poètes dramatiques s'occupent, dit-on, de ce sujet. Chez le peuple romain , au contraire, le souvenir du tribun a complètement disparu avec les autres souvenirs du moyen âge : le zèle des c/c^ro«/ savants et non savants n'a pas même pu faire admettre le nom de la préten-
(i) Bicci , Notizie delta famigtia Boccapaduli, Roma, 176a , in-4**, p. 25 , note.
(a) // maggio Eomanesco overo il pallio conquistato , poema epico giocoso net Unguaggio M volgodi Roma, di Giovanni Camillo Peresio , Ferrara, 1688, in-8°. Cet ouvrage n'a aucune valeur poétique.
(3) Ghild Haroldy chant IV, stance 114.
due demeure de Cola et changer TappellatioD populaire de Casa di Pilato. On a également perdu toute trace de la famille de Hienzo ; et nous ignorons sur quelles preuves s'est appuyé M* Artaud , quand il a dit « que les descendants du tribun ce s'étaient établis aux environs d'Avignon, et avaient (c continué le nom de Rienzi (i). 3» Toutefois, dans cette dernière ville , on montre encore aujourd'hui comme prison de Rienzo la haute tour du moyen âge située dans le faubourg Villeneuve.
Au commencement du dix-septième siècle, la connaissance historique de Cola trouva une base ferme et assurée par la publication de sa biographie contemporaine (2). A cette pièce fondamentale vinrent s'ajouter les documents des annalistes de l'Église romaine, et ceux qu'Hocsemius a insérés dans son Histoire du diocèse de Liège. Ces autorités et les renseignements d'autres écrivains contemporains sont les matériaux avec lesquels le père du Cerceau écrivit son livre intitulé : Conjuration de Nicolas Gabriniy dit de Rienzi^ tyran de Rome en i347(3). Mais la constitution et l'état de Home lui échappent tout à fait , et la traduction de la biographie italienne est si fautive , que l'ouvrage entier n'offre guère d'autre intérêt que celui d'une lecture agréable. Bientôt après, Muratori édita l'ancienne Vie,
(i) Italie, par M. le chevalier Artaud, Paris , i835y pag. a44< (a) Vita di Cola di Rienzo, tribuno del popolo Romano , scritta in lingua volgai« romana, di quell' età daTommaso Fortifîocca Seribasenato. Braëciano, 1634* '3^ ed., distinta in più capttoli, ed arrichit delte dichiarazioni délie voci più oscure délia lingua romana , di quei tempi nella quale è descritta Thistoria. Ibid. i63i.
(3) Ouvrage posthume du R. P. du Cerceau, Amsterdam , 1734.
corrigée et augmentée (i). Quelque temps plus tard, de Sade donna aussi , dans ses Mémoires de Pétrarque , une histoire détaillée de Cola, pour laquelle , sans beaucoup se préoccuper des sources ni des données primitives, il se servit spécialement des œuvres du grand poète. Ce récit a été le fondement de toutes les biographies ultérieures, parmi lesquelles nous ne ferons ressortir que l'avant-dernier chapitre de Gibbon, etla résolution de Home en i^l^'jparBienziy que Schiller publia , en 1788, dans son Histoire des rébellions et des conjurations les plus remarquables. Les insipides efforts tentés par Fra Tommaso Gabrini, afin de pouvoir ranger le tribun au nombre de ses ancêtres, ne peuvent être cités que pour leur ridicule (a). De notre temps , Zefirino Re de Cesène a édité de nouveau l'ancienne biographie : quoique ce savant ait suivi le texte antérieur à celui de Muratori , et qu'il l'ait traduit dans la langue actuelle , il a néanmoins cité dans les notes , pour la commodité du lecteur, les autres écrivains (3). La
(i) Muratori , ÂDtiquitates italicse; Mediolani, 1740» tom. III , p. a49.
(a) Tom. Gabrinî, Memorie spettanti al tribunato di Cola di Hienzo; Antolog., Roma, ^79^9 imprimés de nouveau sous le tilre suivant : Ossen'azioni storicO'Criticke suUa vita di Cola di Rienzo. Roma, 1806. — Commento soprail poemetto Spirto gentil che il Petrmxha indirizzo a Nicola di Lorenzo , tribuno e poi Senatore di Roma, coli* interpreiazione délia lapide che Vistesso Nicola fece apporre al Torrione di Ponte Rotto, Roma , 1807.
(3) La Fi ta di Cola di Rienzo , tribuno delpopolo romano, scritta da incerto autore nel secolo XIV , ridotta a migliore lezione ed illustrata, con note ed osservazioni storico-critiche da Zefirino Re; Gesenate, etc. Forli , 1828. Il faut joindre à cet ouvrage le suivant : Osservazioni sid Cola di Rienzo publicato da Zefirino Re; Passatempo letterario di
vie la plus récente de Rîenzo est un récit à la manière de Plutarque , composé , dans un but moral et politique, d'après les données généralement reçues (i).
L'influence de Rienzo à Rome ne fut nullement durable. Aussitôt après sa mort , on vit recommencer les anciennes divisions de partis , les inimitiés des barons entre eux et l'oppression du peuple. Ce triste état de choses dura encore à peu près sept années. Enfin, en iSSg, le souverain pontife et lé peuple coalisés parvinrent à établir que désormais des étrangers seuls seraient élus sénateurs ; et , dans les nouveaux statuts de i36!2, les barons romains furent presque entièrement exclus de toute participation au gouvernement de la ville. Les chefs de ces barons commencèrent alors à se jeter dans le métier de condottieri , et on les trouve dans la suite au service de la plupart des Etats italiens. Mais le peuple était trop faible et trop dénué de consistance, pour qu'une nouvelle vie politique pût fleurir dans son sein : aussi voyons-nous une démagogie inquiète et effrénée troubler souvent la tranquillité publique, et arrêter le développement naturel des institutions, jusqu'à ce que, au quinzième siècle, la ville, soumise dans les moindres détails à la souveraineté du saint-siége, perde enfin toute vraie liberté municipale.
Pour ce qui est de la situation générale de Tlta-
Cesare Pezza, Forli, t83i. Ce dernier travail ne renferme que des remarques de linguistique.
(i) Fite degl* illustri cittadini italifini, descritte da Francesco Benedetti, nello Stile di PlutarcOy dedicate alH uowini i/htstri d'Italia; Italia, i83i, fasc. I,
lie , déjà après la première chute de Rienzo , un grand nombre d'Italiens , Pétrarque à leur tête , avaient tourné leur espoir vers l'empereur Charles IV. Or, de même qu'autrefois Dante avait imploré la venue d'Henri VII , de même le grand poète suppliait le roi de Bohême , dans les lettres les plus éloquentes, de se rendre en Italie et de rétablir l'éclat de l'ancien empire romain (i). Même après la mort du tribun, Pétrarque n'avait pas encore abandonné son admiration pour lui , et il cherchait à exciter, à encourager Charles par l'exemple de Rienzo. « Voyez, « lui disait-il , hier un homme du bas peuple de « Rome élevait sa tête : ce n'était point un empe- « reur, point un consul , point un patricien ; c'était « à peine un citoyen ; et ni ses ancêtres , ni ses proi( près vertus ne lui avaient donné alors aucune Ä réputation. Il se présenta comme le restaurateur ce de la liberté romaine ; noble entreprise d'un a hoaime infime, et, comme vous savez, déjà la i< Toscane lui tendait la main et recevait ses ordres. « L'Italie entière suivait cette impulsion, et l'Europe, <( le monde entier était en mouvement. Bref, ce « n'était point une simple lecture, c'était un spec- « tacle réel que nous avions devant les yeux : nous « voyions la justice et la paix, et leurs compagnes
(i) Nous n'entrerons pas plus avant ici dans les rapports de Péti*arque avec Charles IV, parce que nous nous proposons de publier ailleurs leur correspondance encore inédite. (TVo/e de Félix Paperi' corclt, )
Le jeune auteur avait déjà annoncé, dans une note précédente , cette publication que la mort est venue arrêter ainsi qu'une fonle d'autres travaux commencés ou projetés par lui.
[Note du traducteur,)
« la sainte fidélité et la sécurité tranquille ; et les « signes avant-coureurs d'un âge d'or brillaient de « tous côtés. Mais l'homme se dessécha au cornor mencement de son œuvre : je n'en veux attribuer a la faute ni à lui ni à un autre; je ne condamne a ni n'absous Rienzo (i). » La honteuse expédition de Charles IV, à qui Pétrarque pouvait demander avec raison ce que lui diraient ses sueux s'ils le rencontraient sur les Alpes , ravit au poète sa dernière espérance. Dans la suite , toutes ses œuvres respirent le même amour brûlant pour la patrie ; mais il a renoncé jusqu'à la probabilité d'une heureuse issue , à laquelle il puisse se rattacher, et les tentatives de translation du saint-siége d'Avignon à Rome ne lui procurent qu'une consolation passagère. Toutefois, il célèbre encore Cola di Rienzo, dans la Défense contre les calomnies d un Français jècvil^ par lui en i37 1 , à peine deux années avant de mourir; et le seul reproche qu'il adresse au tribun , c'est d'avoir eu moins de constance que de bonne volonté (2).
(i) Blondi Flavii Forliviensis historiarum ab inclinatione Romanorum libri XXXI (Basileœ , i53i , pag. 365).
(a) Petrarcha, Op., p. 1181 ; Baldelli, del Pelrarcha, etc. , p. 3i8.