CHAPITRE V
Les solitaires des Apennins. — Les spirituels et les fraticelies. — Séjour de Cola parmi eux. — Leur manière de vivre. — Message de Fra Angelo à Cola. — Gelui-ei se r^od ä Prape. — Il ooniparalt devant Charles IV. — Doetrin« poétique ^ religieuse de Cola. — Il est mis en prison. — Lettre qu'il éerit à Charles lY sur son origine et ses desseins. — Réponse du roi.— Écrit polémique de Cola sur Tamour du prochain. — Ses idées sur les prophéties. — Sa doctrine sur la . nécessité. — Son opinion sur la venue du Saint-Esprit. — Rienzo et Jean de Neamark. — Caractère d*Arnest , archevêque de Prague. — Écrit de Cola contre les schismes et les erreurs.. — Sa doctrine sur TEglise en général et sur TÉglise romaine en particulier, sur Finfluence du pape en Italie. — Sa défense au sujet de la citation qu'il avait envoyée à l'empereur et aux électeurs. — Inculpations de Cola contre lui-même. — Réponse de l'archevêque. — Réplique de Cola. — Sur la vocation qu'il prétendait avoir reçue du Saint-Esprit. — Autres lettres à l'archevêque. — Intelligences de Cola dans Rome. — Ses lettres à Tabbé de San- Alessio , au chancelier de la ville, à son fils, à Fra Michèle di Monte San-Angelo. -— Cola est envoyé à Avignon. — Jugement de Pétrarque sur Cola et lettre du poète aux Romains. — Condamnation et délivrance de Cola. — Son séjour à Avignon. — Changement de sentiments de Cola.
A l'endroit où commence le royaume de Naples, l'Apennin s'élève à sa plus grande hauteur. C'est là qu'il présente les masses gigantesques du Gran- Sasso d'Italia , de Monte-Velino , de Monte-Majella et de la montagna del Morrone. La neige ne fond jamais dans quelques parties de ces régions alpestres, et dans les autres elle ne fond qu'aux mois les plus chauds de l'été. Mais à leurs pieds s'éten-
dent les vallées les plus magnifiques et les plus fertiles, telles que celles de Lago di Fucino a Touest du Vejino, de Sulmona et d'Aquila dans les environs des autres montagnes. Or, de même qu'au quatrième siècle une foule de moines habitaient les déserts de la Thébaïde qui bordent la féconde vallée du Nil , de même, à l'époque qui nous occupe , dç nombreux solitaires vivaient dans le? gorges les plq^ sauvages des lieux que nous venons d'indiquer.
Au treizième siècle , la plus grande partie de ces splitaires se composait de disciples de s^int Françpjs d'Assise, qui interprétaient dans le sgns le plu^ ri? goureux et voulaient suivre littéralement 1^^ règle de leur maître (i). Tandis que les papes Grégoire IX et Innocent IV, d'accord avec une classe de l'ordre moins austère , représentée dèç le commencement par Fra Elia, compagnon du saint lui-mêm,e, avaient permis aux frèrf.s mineurs d'acquérir et de posséder, du moins par l'entremise de l'Église considérée comme une tierce personne, les religieux mentionnés tout à l'heure prétendaient qu'ils ne devaient en aucune façon , ni médiate ni immédiate , recevoir de l'argent ou avoir quelque propriété : car, disaient-ils, leur vocation était de passer comme des étrangers sur la terre, de servir Dieu dans la pauvreté et dans l'humilité , et de demander avec une pleine confiance à l'aumône leur pain de chaque jour (2). une fois engagés dans cette voie, ils
^i) Voir Tédition que Mansi a donnée des mélanges de Baluze , et THisLoire ecclésiastique de Gieseler, tome II , p. 356.
(3) Lucas Holstenius , Codex regularuna, éd. Brocl^ie ; August. Vindelic, 1769, tome III, p. 3i.
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en vinrent à une véritable opposition vis-à-vis de l'Église en général et del'Église romaine en particulier. Accusant celle-ci de dégénération par suite des richesses qu'elle avait acquises j ils reprirent un rôle qui ne cessa jamais tout: à fait dans le moyen âge , celui de protester contre les abus vrais ou supposés de la mondanité ecclésiastique. A cet égard, et pour expliquer le but auquel ils tendaient , ils employèrent surtout les prophéties de l'abbé Joachim de Flora en Calabre^mort en 1202. Celui-ci avait déjà parlé des trois états du monde : de téiat charnel, depuis Adam jusqu à la naissance de Jésus-Christ; de Y état sacerdotal y créé par Jésus-Christ lui-même, et de rétat monastique ^ institué par saint Benoit, dans lequel on ne vit que d'après l'esprit et où disparaît ' tout symbole (i). Ce dernier état, qui doit être dominé par le Saint-Esprit, était principalement mis en relief par ces austères religieux. Ils ne regardaient en général la doctrine de Jésus-Christ que comme préparatoire, et ils voyaient dans l'œuvre de saint François, la régénération qui devait succéder à la décadence actuelle de l'Église. Ce parti se maintint sur le pied d'ordre malgré toutes les condamnations prononcées contre lui, depuis la moitié du treizième siècle, par l'université de Paris et par les papes. A mesure que la règle primitive fut adoucie sous Nicolas III et Boniface VIII , leur résistance augmenta, et dans les dernières années
(i) Acta Sanclorum, xxix maii. Voir dans Gieseler, ouvrage cité p. 358 , le passage correspondant du livre de Joachim, De concordia utriusque Teslamenti, lib. II, tract, i, c. v.
du même siècle , Pierre- Jean d'Olive se servit de l'Apocalypse, comme d'un point d'appui, pour attaquer les papes dans le présent et pour interpréter l'avenir (i).
Conformément au troisième état, désigné par Joachim de Flora sous le nom de liberté de la contemplation (^libertas contemplationis) y cette classe de Franciscains se dérobaient davantage au contact du monde et se préoccupaient moins de remplir le but pratique de l'ordre , que d'att;eindre à leur propre perfection et à la vie purement contemplative. Us se nommaient eux-mêmes les adhérents de l'Esprit , les spirituels {spirituales)^ et on les avait surnommés ironiquement Fraticelli. Nous les retrouvons particulièrement menant la vie d'ermites dans les lieux sauvages et retirés, Fra Pietro di Angelerio de Sulmona (2) , surnommé Pietro del Morrone, du nom de cette montagne , avait été , précisément dans ces environs , le chef d'une pareille association de spirituels et d'ermites. Lorsqu'il devint pape dans l'année 1294? sous le nom de Célestin V, il forma un ordre à part de ces religieux qui furent appelés Ermites de Célestin ( Pauperes Ereinitœ domini Cœlestim)y tandis que les autres Franciscains , par opposition à ces ermites , s'appe-
(i) Wadding , Annales fratr. min.,ann. 1397, xxxiii (éd. secunda, toni. V, p. 3a4)y et Baluz., Miscellan. , Paris, 1678, vol. I , p. 2i3.,
(3) Dans une charte de Tannée ia5i, publiée par Ignazio di Pietro ( Memorie délia città di Solmona , Napoli, i8o4) in-4'*, append. n<> IV ) on lit : « Petro de Morrone iEremitae nunc Priori et Rectori « ecclesiae S. Mari» de Monte Murrone ut melius et commodius « Fratres ipsi et iEremitse ibidem degere possint et Domino famu- ■ larî — donaverunt qaartam partem Montanes Murronîs. »
laient frères de la communauté {Jratres de commis nitate) (i).
Célestin ayant abdiqué et étant n^ort peu de temps après, Boniface VIII abolit cet ordre avec les autres institutions ecclésiastiques de son prédé cesseur, et il obligea les membres qui le composaient à se rattacher à l'ordre principal. Mais l'opposition n'en devint que plus violente, les attaques contre l'Église en général continuèrent, et Boniface VIII fut accusé d'avoir employé la ruse et la violence pour faire abdiquer Célestin V, et même de l'avoir fait mourir. En conséquence , disaieat les fraticelles , il n'était pas pape légitime. Quelques-uns poussèrent l^s choses jusqu'à prétendre qu'il n'y avait plus de véritable pape, depuis radoucissement de la règle de saint François d'Assise par Nicolas III. C'étaient sans doute des moines de cette classe qui prirent part à la lutte des Cplonoa contre Boniface. Celui-ci poursuivit de nouveau Ißs spirituels comme hérétiques et schismatiques (a).
Malgré tous les efforts de Boniface VIII et des papes suivants , les spirituels ne se réunirent jamais tout à fait à l'ordre primitif. Bien plus, ils firent une nouvelle opposition, moins violente, il est vrai , à Jean XXII , qui avait encore adouci les dispositions relatives au droit de propriété , et ils allèrent jusqu'à former un parti politique d'une certaine importance en soutenant l'empereur Louis de Ba-
(i) Excerpta ex Jordani Chronic, p. loao, dansMuratorî^ Antiquit., tom. IV.
(a) Wadding., ann. 1394, IX; i3o2, VII ( tom. V, p. 324» ^o"*^ VI, p. 10) ; Excerpta ex Jordani Chronic, I.
— ^^9 — vière contre le pape. Ils reprirent en sous-œuvre les luttes de la puissance impériale contre la puissance pontificale, et dès lors la doctrine de la pauvreté de Jésus-Christ et de ses véritables disciples devint leur base d'opération pour soutenir les prétentions des empereurs sur d'anciens droits désormais échus en partie aux papes , comme aussi pour prouver la nécessité de la pauvreté complète et de la couvert sion de l'Église. Les purs spirituels prirent peu de part à ce qu'il y avait de politique dan$ ces débats, mais ils ne purent demeurer tout à fait étranger^ aux idées provoquées par ce mouvement. Ils cherchaient sans cesse à fonder, d'après leur caractère, dans des lieux isolés , de petits établissements pour y pratiquer toute la sévérité delà règle; n>ais les papes s opposèrent toujours à ces tentatives, et supr primèrent souvent, sur le soupçon d'hérésie et dß désobéissance, les établissements déjà créés. Des fondations de ce genre furent formées des débris de§ Célestins dans la marche d'Ancône, et ensuite, depuis i3349 près de Bri^gliano dans les montagne^ de l'Ombrie, par le célèbriÇ Jean de Vallibus; elleç n'avaient jamais cessé dans les environs de leur siège primitif. Ij' esprit de ces associations demeura essentiellement le même , et du milieu de l'ascétisme le plus sévère surgissaient de temps à autre des erreurs doctrinales et une opposition dirigée à la foi contre l'Église et contre son chef (i).
Désormais Cola di Rienzo croyait voir dans sa
(i) Gieselei', oiivrage cité , tome II , p. 192 ; Waddiog, i3a8 , xxx; i33o , XXIII ; |334i xxiy; i335 , i.
chute subite, et dans l'insuccès de ses tentatives subséquentes, un juste châtiment de Dieu pour sa soif de la gloire humaine et pour toutes ses vanités. Son esprit exalté, auquel n'avait jamais manqué Fimpulsion vers quelque chose de supérieur, passa rapidement de l'amour de Téclat du monde au renoncement le plus austère, et il alla s'adjoindre aux ermites de Monte-Majella. Il se fit même affilier chez eux au tiers-ordre , ne pouvant aller plus loin parce qu'il était marié , et il prit part à tous leurs exercices de piété et de pénitence (i). Voici comment il a décrit lui-même le genre de vie des fraticelles :
<c Ces ermites sont des pauvres en esprit, leste quels , morts au monde et vivant pour Jésusce Christ seul , observent non-*seulement la loi , mais « encore les conseils de Dieu , pour accomplir la « parole du Sauveur (Matth. , xix , 2 1 ). Ils ont vendu a et distribué entre les pauvres toutes leurs pro- « priétés , tous leurs biens terrestres , et ils se con- « tentent de deux vêtements de laine grossière, t< éloignant d'eux toute étoffe plus fine et négligeant
(i) Vîta, II , la: « Jio como fraticiello jacenno pe le raontagna de « Majella con Romiti e perzone de penitentia. » Franciscî Ganonic. Prägens. Chron., lib. III, p. 3i8. (Dobner, MonumeDt., tom. VI): « Qui ad montem Wlattinos veniens cum heremitis fratribus inino- « ribus , quorum ordinem dicUur fuisse professus. » Dans la suite, Rienzo voulut donner un autre sens à cette résolution , en prétendant que de même que le i5 août, jour du couronnement, il avait comparé son âge de trente-trois ans à celui du Sauveur, et s'était fait ceindre le front de couronnes de feuillage, de même il avait voulu passer aussi trente-trois mois dans la solitude des forêts. Mais ses diverses tentatives de retour contredisent cette explication*
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« de couvrir la partie inférieure du corps autre- « ment qu'avec leur robe. Pour se séparer du monde, « au moins autant que le pourraient leurs pieds, ils « ont choisi, d'après la coutume des saints Pères, des « lieux retirés et des forêts. Parmi eux ne régnent ni « la cupidité, ni l'envie , ni l'atnbition ; point de vain « bavardage, mais la pauvreté ardemment désirée , « la véritable humilité, la patience joyeuse, l'inno- « cence et la pureté unies par l'indissoluble lien de « l'amour. Leur nombre n'est pas petit, et il se- « rait encore plus grand s'ils n'étaient attaqués par « les zélateurs de l'Église. Qu'ils soient fils de corn- « tes , de barons et de nobles, ou théologiens, tous « sont pleins d'allégresse, lorsque, revenant de for- « teresses et de villages écartés, à travers la neige, « les torrents et les montagnes sauvages, ils ont a sur l'épaule leur besace remplie de morceaux de « pain et de fromage , de légumes et d'oignons ; ou « bien ils portent suspendus à leur cou un tonne- « let d'eau et un fagot de bois. C'est une règle de « leur ordre que si l'un d'eux, en cherchant l'au- « mône dans les villages , reçoit une insulte ou quel- V que mauvais traitement corporel , il ne doit pas « manger du pain demandé avant d'avoir offert à « Dieu une prière spéciale pour celui qui l'a ou- « tragé ou frappé. En effet, ils croient que celui « qui les a maltraités ainsi a peut-être remarqué « en eux une faute digne de châtiment, et alors , « non contents de louer son intention , ils se sen- « tent obligés envers lui comme envers un ami et « un maître dans le Seigneur. Que si celui-ci l'avait « fait par méchanceté, ils croiraient pécher eux-
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a mêmes en ne secourant pas de leurs prières salu- <« taires le coupable avant que Dieu le punisse , et « ils penseraient manquer au parfait amour évan- « géiique en n'implorant pas la miséricorde divine « pour leurs persécuteurs. Au moins une fois par a semaine , depuis complies (sept heures du soir) le tf jeudi, jusqu'à vêpres (quatre heures de l'après- « midi ) le vendredi , chacun se retirant loin de ses a compagnons dans un lieu solitaire , ih méditent <c la passion du Seigneur au milieu des gémissements « et des larmes , d'après la méthode de saint Bèr- « nard et d'autres saints, tout à fait comme s'ils en à avaient le spectacle sous les yeux , et ils se fusti- « gent eux-mêmes avec des chaînes ou des cordes. « Us ne s'occupent ni de philosophie, ni de méde- <c eine , ni de chant , car il vaut mieux , pensent-ils, « chanter avec le cœur qu'avec la bouche. Couverts <r seulement du vêlement nécessaire et d'une grosse (c étoffe, ils dorment sur la paille ; beaucoup d' ence tre eux dorment même Sur la terre nue. Ils ne « touchent seulement pas à l'argent ; car , bien que « quelques personnes prétendent que Jésus-Christ « ait porté une bourse (i), ils savent cependant au- « quel de ses disciples il la confia , si ce fut à Judas a ou à Pierre. Que si la bourse avait été chère au h Sauveur , il l'eut confiée à Pierre , qui l'aimait et ce croyait en lui , et non à Judas le traître et le ré- «f prouvé. Us jeûnent souvent, ils prient presque « sans cesse pour repousser les tentations et dé-
(i) Genre de preuve fort employé autrefois par les défenseur de la propriété.
« jouer les ruses du démon , et eux , que l'on re- « garde comme inexpérimentés, ils sont d'autant « plus forts en comparaison des autres qui vivent a dans le monde , que, négligeant tout autre soin , « ils ne s'appliquent qu'à empêcher le diable de pou- « voir se vanter de les avoir vaincus. Sans qu'un « sourire paraisse sur leur visage , ils sont pleins de « joie et de contentement de cœur; quelquefois « même ils sont bien connus par des miracles. « Parmi ceux qui servent Dieu avec tant de zèle , « j'ai vu des barons et des nobles ; bien plus, j'ai vu a des membres de la famille des Colonna, qui m'est a si hostile. Ceux-ci habitent une île, (i)et, renon- « çant à tous les biens et à toutes les joies du monde, « ils vivent d'aumône : mais ils sont riches de seul « bonnes œuvres, à moins qu'ils ne se les laissent « dérober par le voleur, c'est-à-dire par l'esprit de « la vaine gloire. O vie des mortels qui produit l'im- « mortalité! ô vie angélique , que les seuls ennemis « de Satan peuvent rejeter! Et ces pauvres selon a l'esprit de l'Évangile sont poursuivis par le pape « et par l'inquisition (2)! »
La peste , les tremblements de terre et d'autres calamités physiques avaient fait des années i348 et 1349 ^^^ temps d'épouvante pour tout l'Occident. Les flagellants et des fanatiques semblables s'étaient élevés en grand nombre. L'année i35o, au contraire , l'année du jubilé, avait touché tous les
(i) L'original porte : In insula videlicet Pontina , ce qui signifie peut-être l'île Ponza, sur la côte de Terracine.
(2) Responsoria oratio Tribuni ad Caesarem, super -eloquio carila lis Mscr. de Peizel.
cœurs, et les avait détournés de la terre vers le ciel. Rienzo s'était décidé à aller en pèlerinage à Jérusalem avec un certain Fra Andrea et d'autres frères; mais la crainte lui fit ensuite abandonner ce dessein. A cette époque, c'est-à-dire vers la moitié de i35o, un ermite nommé Fra Angelo , généralement honoré pour sa piété, vint le trouver, l'appela par son nom , lui qui se croyait tout à fait inconnu, et lui dit : « Rienzo a maintenant assez vécu pour lui- <c même dans la solitude , il doit désormais travail- <K 1er pour le bien général plus que pour son bien « particulier. Une révélation divine, ajoutait-il , lai a avait fait connaître la retraite de Cola , car le « Seigneur voulait opérer actuellement la rénova- « tion générale du monde annoncée par beaucoup <c de spirituels. C'est pourquoi il avait envoyé au « monde une grande mortalité et des tremblements « de terre, et d'autres châtiments plus rigoureux a étaient tout prêts, parce que ni les peuples ni leurs « chefs ne s'étaient amendés. Déjà , avant l'arrivée « de saint François, le Seigneur avait voulu châtier ce ainsi le monde ; mais sur les prières de ce saint et « de Dominique, qui , prêchant alors dans l'esprit « d'Hénochetd'Élie, avaient soutenu l'Éghse, leju- « gement de Dieu avait été différé jusqu'au temps « présent. Or, parce que maintenant, selon la pâte rôle du Seigneur , il n'y avait personne qui fit le a bien, pas même un seul, et parce que ceux-là a même qui avaient été choisis pour réformer l'E- « glise (les Franciscains et les Dominicains.) ne con- « servaient pas leurs vertus primitives , le Seigneur, « dans sa juste colère, préparait cette punition. De
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(T grands changements auraient lieu avant peu , fc surtout pour ramener l'Église à son premier* état « de sainteté ; en même temps la paix régnerait/ « non-seulement entre les peuples chrétiens , mais ff aussi entre les chrétiens et lesSarrasins, qui , plaff ces bientôt sous un seul et même chef , seraient « éclairés de la grâce du Saint-Esprit , car désor- « mais l'heure approchait où Dieu serait connu des « hommes et où le règne du Saint-Esprit allait com- « mencer. Pour accomplir cette oeuvre de l'Esprit, « le Seigneur a choisi un homme qui , d'intelligence ff avec l'empereur élu ^ changera considérablement ff la £sice de la terre et enlèvera aux chefs de l'Édise «tout superflu des joies terrestres. Quelqu'un qui « a élé tué ou qui est mort sous un souverain pon- «tife, ressuscitera le quatrième jour, et sa voix « produira parmi les autres pasteurs un violent ef- « froi : ils fuiront, et le pape sera dans un grand « danger de la vie. Mais le pasteur angélique , un « second François , viendra au secours de l'Église , « presque abattue, la renouvellera entièrement, et ti- « rera de ses trésors de quoi bâtir , en l'honneur « du Saint-Esprit , une église appelée Jérusalem, où « viendront prier les incroyants, même de l'Egypte. « En conséquence , Rienzo doit coopérer sans reff tard à l'élévation de l'empereur romain , qui est « dans l'ordre des temps le centième (i), l'aider de
(i) D*après la manière habituelle de compter, telle que nous la (rouTons dans Benventtti de Rambaldis^ liber Augustalis ( Petrarcha i Op. , p. 575-590), Charles IV était le cent^quatorzième empereur. Le chifîre C, attribué à Charles IV, est sans doute une de ces fausses interprétations de nombres qu'on trouve souvent chez le tribun. '>
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tea aeitM et d« ses ecmteils aomme éteat son pré- « CUPiMMTy «t a» pM éoitter qtt0 Boccie nesoit bitten lèt Qouroimte denouTeaa du double diadème im« <9 périîil el pQutifioali parée qua désoramis les quaa ran te ans sont éeouiés pendant lesquels Farche <« d'alliance a été eiapoptée de Jérusalem^ et est de* « saeurée loin de son véritable siège à cause des pê* a d^a des hommes. »
Cîola accueillit avec étonaemeat les paroles de L'ermite ; mais ooDime il ne se fiait pas à Charles IV^ à etiiae des prét^itions que lui-même avait élevées sur l'empire , et qu'il n'osait pour eette raison Tallep trouver y Fra Angelo lui montra eneone , outre ka propliiéties déjà mentionnées de l'abbé Joaehim, edles qui étaimit répandues sous le nom de GjrriMe et de Merlin. D'après la légende , CyriUe, que l'on eompte oomme troisième général de l'ordre des 6ar* mes, avait reçu, le a f oetohre i iga, sur le mont Ga^ ami, dßs mains d'un ange, deux tables d'argent, ai>r lesquelles étaient écrites des prophéties en langue grecque. Ces prophéties fiirent traduites et eommentées en Occident par l'ahbé Joachim et pr legéaéral des Chartreux, Gilbert le Grand ( i28o)(i). Pra Angelo expliqua au tribun comment sa destinée passée et future s'y trouvait clairement prédite.
(i) Àetft SaoQterumliiPltî, tom. I, jl 4gS*, BîbUotbeea carnMlftâna, notis crkicis et dissertationibasilluslrata ( AureliaDÎs, 175a, ia-fol.)f t^i|l,{y p. 3^7. On trouve au«ii iadUquéi dan» cb volume Ws naBasçr^H Qt ^(liliQfif dei pr(i|>liéilaa. QuiM« à Marlia » voir G. Greil>»> %i€itesiuniV«|4<)^Uia,|^ g%^ L'auteur de cAdemkr uti^«räg« W^ trsi-bi^ reisorii« rimifKirtaiiM qu'aurait pour rkitteire du meyw âge V49 ««Uçctiuu müqtm 4m divenwa prMhâUaaqui ^y wêaÊmrmk
Goki ie laissa ccmvaiiicre« Une nourdk carrière s-'dtttrftift k HHk esprit romanesque^ et il ae décida d'aulanl plus vite à saiitre k vocatipn diTf»e, que àéjk 11 ne erojrait plus être en sûreté dana son nou* veau séjour. En effet , rarchevêque de Naples, qui avait été précédedimeQt ambassadeur auprès de Riftn«», ayant appris sa retraite pirnii les erasitea^ songeait maintenant à le livrer à Rome, au cardi* nal légat. Pour arriver à ses fine, il fit dire à Fex^ tribun que le pape voulait se servir de lui dans iee oompiieatMns actuelles, et en eonséqueeee FadmettM de nouveau dans le sein: de l'Église par Finter^ médiaire de Farebevéque. Cola partit aussitôt p^ur Maples; mats il apprit en route que F archevêque lui-même, soup^n^é d'intelligenoe avec les Bon* grois ^ avafit été arrêté par les ordres de Louis de Tàrsnte, époux de la reine Jeanne ; qu'on lui avait enlevé tousses trésors, et que sa vie même était me* nacée. Il revint en hâte dans son asile, et là il dp* prit par un ami à quelles embûches il avait eu le bonheur d'échapper. Mais enfin le cardinal légat savait le lieu de sa retraite, qui dès lors ne pouvait plnale garantir. A Borne, il est vrai, le peuple désirait de nouveau s<hi gouvernement, et quelques troubles furent attribués aux menées de Bieneo. Toutefois, on n'osa pas entreprendre une insurrection ou verte,, dans la crainte de diminuer FafiQuence des étrangers pendantle jubilé et de perdre ainsi un gain considérable. Le cardinal avait encore reçu du pa|)e, au mois de juin i35o , Finstruction d'étouf-* fer de toute manière ces tentatives parmi le peuple. ff Cola di Rienzo , y était-i! dit , avait peu de fîdé-
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a lité, et encore moins de constance; il promette trait tout , dans le commencement , ainsi qu'il Tace vait déjà fait ; mais, dès que la fortune lui serait a favorable , il n'exécuterait rien ou seulement peu <K de chose (i). » C'est ainsi que Rienzo quitta Majella , d'où il osa se rendre à Rome pour gagner l'indulgence du jubilé. De Rome il partit sous un déguisement avec une petite suite, traversa les Â.lpes, et alla trouver à Prague l'empereur Charles IV.
Dans l'exposition des derniers fadts , nous avons suivi le récit de Cola, qui peut-être, selon sa manière accoutumée , s'est permis d'ajouter quelque chose pour l'ornement des détails. Ce qu'il y a de certain, c'est que lui-même y croyait fortement, et qu'au commencement les souffrances et la prison fortifièrent encore chez lui cette croyance. Le frère Ângelo dont nous avons parlé s'appelait proprement Fra Michèle de Monte-Santo-Angelo , du nom d'une montagne située au sud de la Majella , sur la rive droite du Sangro , et il faisait partie des ermites de ce lieu ; mais il changea son nom, et il est encore connu comme chef d'une classe de fraticelles ou spirituels des environs , qui toutefois ne formèrent pas une secte distincte (a).
(i) Raynald , ann. i35o, § 4.
(2) Garampi, dans les Memorie délia beata Chiara di Riminif p. 519 , donne plusieurs extraits des actes d'un'procès contre les fra-, ticelles dans le royaume de Naples. On y trouve le passage suivant : Alii vocaniur de Fratre Angelo , de quibus non seit sectani. ,.. sed non concordant cum aliis. — Dans sa lettre à l'archevêque de Prague, Cola lui-même dity en parlant de Termite ci-dessus mentionné: « Frater quidam nomine Angélus de monte yulcani. > On lit dkns
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Cola parut vers la moitié de juillet devant Char*« les IV, et lui exposa les prédictions de Termite. Il lui dit en même temps que celui-ci , pour signe de la vérité de sa mission , l'avait chargé de s'informer d'un livre plein de prophéties. On montra , en effet , à Rienzo un livre de ce genre, qui avait pour auteur un certain Jean ( selon toute apparence Jean de Rupe-Scissa, que Froissard appelle Jehan de la Rochetaillade ), récemment condamné comme héréti* que. Cola en lut quelques chapitres , reconnut ce livre pour celui qu'il cherchait, et le baisa de joie. Ensuite, il développa le sujet de sa mission, et dit que, dans l'espace d'une année et demie, il y aurait une grande persécution contre le clergé, de sorte que le pape lui-même courrait des périls et que beaucoup de cardinaux périraient. « Le pape , « continua-t-il , mourra à cette époque , et un auff tre , un pauvre , sera élu à sa place , lequel baff tira à Rome , en l'honneur du Saint-Esprit , un
Fraocisc. Ganonic. Prägens., III, p. 3i8 : « Quidam heremi ta nomine « ÀDglicos; » et dans la Vita, II, la : « Veddi la profetia de frate « Agnilo de Mente de cielo, ne le montagnie di Majella. » Cola, écrivant de Prague à l'ermite qui lui avait fait des révélations , intitule ainsi sa lettre : « Tribunus scribit fratri Michaeli de Monte « Sancti-Angeli. » Cette lettre étant le document auquel on peut se fier davantage , nous devons admettre que Fra Michaele avait pris le nom d'Angelus, de même que, sous Célestin V, les deux fondateurs de Fassociation , Pierre de Macerata et Pierre de Foro* sempronico ( Fossombrone), s'étaient surnommés eux-mêmes, le premier Libérants , et l'autre Angélus, à cause des missions qu'ils disaient avoir reçues des anges (Excerpta ex Jordani Cbronico, p. Toao; Muratoriy Antiquît IV,). Dans Polistore, p. 819 (Muratori)^ Script., XXIV, Cola dit : « Eglt abîta in Mongibello uno eremita per nome frate Angiolo. •>
ff tétnple plus beta (fûe le templo de Salamoâ. Les ff autre» cardinaux auttmt recours à ce pBspe^ et kd « demanderont pardon ; œaU Us ne trouveront au* <t cune gracé. Dans quinae années, il n'y aura plul a qu'un seul pasteur et mie seule foi , et le nouvetfti « pape, Teoipereur Charles et Riehso seront Comme « une image de la Trinité sur la terre. » Gbariei devait régner daiis rOccident, le tribuA daos l'O* rient. Quant i présetit , Cola offrait ses services à Ti^mpereur pour le voyaige de oelui^fci 4 Rotte : il voulait lui frayer la route cfaet les Romains et les autnes peuples de l'Italie hostiles à Tempire, de manière qu'il put entrer dans la ville sans eifusion de sang , et que son arrivée ne fut pi» , comme celle des autres empereurs , une cause ée deuil pour Rome et pouf la contrée environnante. « Il n'y apas (cd'homtne puissant dans toute Tltdie, dbmt^l, «c qui puitee prêter plus de secours que moi ; lei « Romains me désirent et m'attendent , te peupU a d'alentour m'est dévoué par- dessus tous les Ita- « liens ; les autres empef^euf s ont ^yrotivé qu'ils oft « peuvent établir aucune union entre les Orsîni fet ce les Colonnu; sous mon gouvernement, vous les « réduiresi, et vous trouverez le peuple aati^ dai^ ce une unité indissoluble. » Il voulait laisser tcsto fils en otage, car il était résolu à sacrifier, pour le salut du peuf^e , son unique Isaac. Pour tout ce qu'il annonçait, il n'avait besoin que d^ un peu de faveur de la part de Charles ; mais il lui- fallait une autorisation impériale à l'effet de se justifier devant sa propre conscience, car tout maître, chea les Romains , dans les choses temporelles, est illégitime
»11 fouTtiwB tans «le fiaiteilit ptruasâîMi (t). Ainsi €ola voulait d'abord , inâëp«»dattm«ilt di
(i) Lettre cle ftienzo à Charles iV, imprimée dans Touvrage d^ M*êl sût cetèmpérèUr, Pitigue, t^8ö, tottiêl/p. iôS.*^ Fl'aûïlîSé. GkDoft. Prwgeiii. GhriDSio^, IM». 1$ Vltsi II« t«; f ottetérè^f . Si 9. QÊk deux dernières relations diffèreat dans quek|u«6 détails, oiaîa ellel s'accordent sur les points essentiels avec lesdocunients cités lès (ire- 1à\m et qui sont tout à fait âuthêïtttqtll^â. Léâ renàéignernênls de Fo- HitOiIld i^'ta dodfift^ tfëHièhko ptlii>ftl«èém{yritecipïllélilèt!t bien fbfii^ dés. Ils renferment quelques «treonaCiinèes aecesdorres dent imm «e pouvons garantir la vérité. On y lit, par exemple, que Gola descendit àl^raguechez un apothicaire, Florentin de naissatice, et le pria de lé (NmdUrreauprèsdéreM^érèâKÂttivéàkcèur, ildlt à Ghftf leS t« ^t(é le frère Angielo Tavail chargé de lai appifendrei eavdir : qoeiePèt^ et le Fils avaient jusqu'alors gouverné, et que l'avenir serait 4'époque du Saint-Esprit. Voyant C^ola séparer ainsi les trois personnes de la ïrinité, l'empereur, qui avait déjà entendu parler des hé^iÉâiéfi ié Rienio, demanda à rincdDini a'il éfaft te tribunt Stir U répotiée ^-^ firmative de celui-ci » Charles convoqua l'artfaevéque de Trêves avec d'autres prélats , comme aussi les envoyés du roi dlËlcosse,et tèus léà ambassadeurs et docteurs prêsétits à Pj*ägue. Cola répéta defainl cette assembla son aft&ertltta pi'écédeiilë. Il ajoot« : & Quê le Ètcohà « envoyé adressé au seiiveraiii pontife fkr le frère Aogiek» «oiillri« « rait à Avignon la mort du feu, mais qu'il ressuciterait le troisième «jour par la grâce du Saint-Esprit. Ensuite , le peuplé afîgnonàis, * se sbblevàht , Aiasssrcfref^it Gléiftant Yl et tous lés ^rdinatfit; lé « aoirvea« pape. Italien de iMrissànee , retonmeralt è fiome. Là M « poserait la couronne d'or siirla tête de l'empereur comme souve- ■ rain de la Sicile, de la Catabre et de la Pouille, et la couronne « d^ârgent snr le fi'ont dti ti*ibün coitimè prince de Itômë et du fë^te « 6e t'italie. » D'après l'ordre des Archevêques» te trülun atvk éA exprimer toutes ces choses par écrit et l'on avait envoyé sa déclaration à Avignon. Il est facile de voir l'incertitude des renseignements sifr la téritable marche dé cette afTaire. Le môfs dé juillet est indiqué tmhme Tépoque de l'arrivée du tribun par Albert ( Argentitténè. Chron., p. i5;0« ®^ ^^^ concorde très«bien avec k seèond dociment authentique fourni par Cola lui-même dans sa lettre écrite le i5 août à Farchevéque de Prague. La Vi ta (H, ii) donne pour date le i^août, et Poli»tore le mois d'anût en général : mais, d'après eette hypothèse , trop de lettres et d'événements éèraient aceiimnléB dans
ses plans ultérieurs , retourner à Rome en qualité de représentant de Charles IV et avec des pleins pouvoirs impériaux. Il y a deux éléments distincts dans l'exposition de ses idées , savoir : la doctrine des spirituels touchée par lui en commençant, et les opinions gibelines sur les droits de T empereur et la puissance pontificale. Rienzo déclarait, non sans quelques altérations fantastiques, Tempire comme étant à la fois la source de tout droit temporel et l'unique moyen de remédier aux déchirements de l'Italie. Par là il exprimait une opinion qui perce à travers toute la première moitié du quatorzième siècle. Or, les empereurs ayant été vaincus dans leur lutte contre les papes, et la puissance de ceux-ci s'étant accrue considérablement, l'on regardait, quoiqu'à tort, dans un sens aussi exclusif, cette dernière puissance comme l'unique cause de la chute de la première , et on la combattait avec une extrême animpsité. Des tendances religieuses se joignaient sur ce point aux idées politiques. C'est ainsi que, dans toutes les occasions, Dante fait ressortirla doctrine de la pauvreté ecclésiastique, les malheurs répandus sur le monde par la puissance temporelle des papes, et comment on ne peut espérer de salut que par le rétablissement de la puissance impériale. « Rome, dit-il, conduisait le a monde à la vertu : elle avait coutume de tenir (c deux flambeaux qui montraient la route de Dieu « et celle du monde. Aujourd'hui l'un de ces flam-
la première moitié du mois en question , et le pape n'eût pas pu répondre , dès le 17 août, à la nouvelle de la captivité de Rienzo que lui aurait donnée l'empereur.
« beaux est éteint par l'autre, «t l'épée est jointe « à la houlette , et nécessairement cette union doit « être fatale à toutes les deux , parce que , rappro« « chées de la sorte y Tune ne craint pas l'autre (i). » C'est précisément cette union du glaive avec le bâ* ton pontifical , ou , comme il s'exprime lui-même , avec les clefs de saint Pierre, que Rienzo combat dans la suite de toutes ses forces. Nous avons déjà indiqué de semblables efforts dans le parti de Louis de Bavière. Pétrarque développa encore plus fortement j dans la dernière moitié de ce siècle , les idées dé Dante sur l'empire, et il voulut faire de Char- I(^ lY son Henri VU. Toutefois , dès i335 , il avait exprimé l'opinion que la monarchie était le meilleur moyen pour réunir et augmenter les forces divisées de l'Italie , et alors il avait fixé ses espérances et ses vœux sur Robert, roi de Naples (2). Certainement les maximes de Dante étaient connues de Rienzo, par le poème de la Divine Comédie , comme les sentiments de Pétrarque par des rapports personnels : mais, même en n'admettant aucune influence immédiate , on retrouve une pensée identique chez ces trois personnages.
Charles écouta Cola avec étonnement ; mais il lui promit ime entière sécurité personnelle et le pardon de ses fautes passées , parce qu'il était venu à lui
(i) Dante, PurgatoriOy xvi, io6 ; ibid. , xxxîii, 87 ; Paradiso » XX, 55. La ressemblance des idées serait encore plus grande si , dans le trente-troisième chant du Purgatoire , Dante aTa.it voulu faire al« lusion au secours prêté à Teropereur par un pauvre pape. Telle est Topinion de H. Kopisch, dans son Commentaire du chant indiqué, et cette opinion nous parait avoir le plus de vraisemblance.
(>) Petrarcha, Rer, fam.y £p. iii, 7.
pWtt (k coùfiAiioe ; il k chargea en tnéaie teniM d'etposer par écrit toute ta miision. Le tribun fit oe que l'empereur demandait, et fut appdé auprès de lai à diverses reprises; mais ses proposttioofe ^ rofeotà Tempereur kit «même ^ aux eodésîastiqaéK et tiMMogiens de sa ecmr, »dangereuses et si ofipa» sées à la ^foctrise catholique^ que Charles Itna Bienzo, oomoie tuspect d'béréaît, Àl'akK^fattvéque Ar- Best de Prague^ pout* 'être rigourèiisemeat gardé^ et dotiM GoniMÛssaBce «u pApe de cet emprisotine» meM. Biento écrivitaussitot à l'empereur lea bruits qui couraient sur sa naissance, afin de le gagner pa^ là; car dans cette hypothèse il était onde de CSiaf^ les. « Il avait précédemment résolu ^ disait-il , de A se taire sur ce point et d'imiter saint Aleiis, qui, « après le retour de son pèlerinage jusqu'à sa mort, * était demeuré inconnu dans la maison pateroelfo) « et avait été tourné en dérision par les serviteurs. « Ce n'était ni la crainte ni Tambition qui le dm* « geaient : il était accoutuméaux dangers, et il a^ak « reconnu , depuis sa déposition , la vanité de k K gloire mondaine ; il ne désirait rien autre que de « rester pauvre en protégeant la justice et en dé* « fendant les peuples opprimés. La aeule chose qui « l'effrayât, c'était la mauvaise renommée; car dis « que l'on connaîtrait son emprisonnement ^ ùh ff croirait que cela lui était arrivé à cause d'hérésie tf ou pour d'autres motifs légitimes, et néanmoias « le Tout^'Paissant savait qu'il était un cfarét»m fidèle, « qui ne s'écartait pas de la doctrine évângélique « et apostolique , et un dévot serviteur de Ig trèscr sainte Vierge. En outre, lé bruit de sa détf^tièn
<c fierait une Dou^li« d'épouvante pour tous les peu* c pies et une nouvelle de joie pour tous les lyniiis. « Geux4à atleodatent leur «al ut de sou rétablisse« « ment, taudis que les oppresseurs , encouragés^ re- « doubli^aîent de violences. En eSeX > depuis qaü oc Tempire était pour ainsi dire dans le toâibeauy c( la <^akite inspirée par le tribun avait été ruai<}ue « moyetk d'exercer la justice. Enfin ^ il était sujet à « des déiaillances qui le prenaient surtout et fré«- « quemmentfaiuuit: d'après l'opinion 4es médecins, « le meilleur resiède contre cette maladie était « le grand air : or, maintenant il vivait en£eriûé dans « un éttoit espace y et si on ne l'en tirait bieotot ^ U < mourrait j au cohteniesient des tyfans, au regret a des peuples et a}i désavantage de l'empereur« ^
Après avoir raconté eti détail, avec esprit et habilelé) le In'uit de sa naissance d'Henri VU , et avoir ^posé les faits de son tribunat, tels qu'aiscun roi^ fHÎnce, naai^ràve ou baron n'en pourrait citer de plus glorieux (afin que l'empereur n'ait pas à rougir éiR la parenté), il continue de la manière suivante : c U est convaincu que sa seotode élévation sera au- « périeùre à la première , de même que le soleil long^ « temps enveloppé de nuages apparaît plus brillant « aux yeux qui attendaient ardemment son retour. « Peul*étre Dieu, indigné de la mort horrible et « inouïe d'Henri VIE , le royal grand-père de Char- •« les IV, et des malheurs de toute espèce que la ^ Vacance du troue impérial suadte au monde , a« ^ t«il fait naître le tribun pour le salut de Charles « hii^méme, destiné à rétablir l'empire; petit-étre « l'a-t^l initié avant , pendant et après son tribunat ^
ce à toutes les maladies de Rc/me, et disposé les choses « de manière à ce qu'il se baignât dans une église a consacrée à saint Jean-Baptiste et dans le baptistère ce de Constantin, afin qu'il fut un précurseur de ff Fempereur nouveau , comme Jean-Baptiste Tavait a été de Jésus-Christ. Charles avait dit, il est vrai, « que l'empire ne pouvait être rétabli sans miracle : oc mais n'était-ce pas vraiment un miracle divin que a l'empire chancelant fût secouru par un pauvre « homme , de même que saint François avait sou- « tenu l'Église romaine? L'empereur devait s'éveiller a et ceindre l'épée , car de même qu'il ne devait pas « porter les clefs , aussi peu le pape devait-il porter « les armes y l'épée ayant été donnée d'en haut à ce l'empereur et refusée à Pierre. Il fallait, en outre, « remarquer que les ecclésiastiques s'étaient mala- « droitement servis du glaive. En effet , les autres ce villes et États, agités aussi par des tempêtes , jouisce saient quelquefois du repos , tandis que Rome et <c les environs , placés sous la souveraineté des préce très, souffraient incessamment de leur avidité et de ce leur mollesse : combien il serait meilleur et plus ce saint que chaque puissance fût exercée selon son ce but , et que l'on rendit à Dieu ce qui est à Dieu, et à « l'empereurcequiestàl' empereur! Que si son arrivée ce paraissait à quelques-uns vaine et nulle souslerap- * ce port des prophéties des ermites , on devait se rapce peler que l'Ancien et le Nouveau Testament sont ce pleins de ré vélationsdivines par desapparitions, des ce visions et des songes. L'empereur ne devait point « le dédaigner tout à fait, car une grande voiture a « besoin d'un petit clou et un grand navire d'un petit
«c morceau de bois. Il était prêta endurer toutes les (c fatigues et tous les dangers , même la mort , pour « la restauration de l'empire. Au reste , si Fempereur « voulait se fier à lui, il devait encore le cacher, parce (K que les puissants , qui le regardaient comme un « homme ordinaire du peuple , en auraient des soupa çons. D'un autre côté j il demandait que Charles « ne tardât pas à lui fsiire connaître sa décision , car « il pouvait, sur un simple signe ^ s'emparer de nou-. « veau de Rome, et si l'on attendait jusqu'après la « sortie des sénateurs actuels, il perdrait au moins « cent mille florins d'or sur l'impôt du sel et sur « les autres revenus de la ville augmentés par le juoc bile. Or, tous ces revenus appartenaient à l'em- « pire (i). »
Cette lettre manqua l'effet désiré. A l'opposé de Jean, son père, je plus aventureux de tous les princes de cette époque, et qui par là s'était jeté dans les entreprises les plus extraordinaires, Charles ne voyait que le côté possible et pratique des choses ; il ne s'appliquait qu'à ce qui était simple et immédiatement utile. Cette disposition d'esprit et de caractère avait même été entre son père et lui une cause de discordes. Il était , en outre , ami dévoué de l'Église catholique et du pape, à qui il devait principalement son élévation au saint empire, et avec lequel il fut toujours dans la meilleure intelligence. Jamais prince allemand ne pensa moins à rétablir l'ancienne puissance impériale au dehors, et ne reconnut mieux toute sa vie , par ses paroles et ses actes , la suze-
(i) Libellus Tribuni ad Cesarem, Mscr. de *Petzel, p. 44-^7»
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mnelé du sa»l4iégt. Lm choses étenfc m»û , cmn* nMnt aurait«'!! pu s'adjomdfe iia hommt doat ks principes étaient apposés à sm convictioiis ka pk» sacrées, et dont les plans^ dans ia cas le plus iavo« rable , présentaient la perspective df une «aite df^^ treprises hasardiées et dangereuses? D'aiUb«wS; Charpies n'était pas ignorant dans les matières. ecclésiastiques, et ü connaissait bien F Écriture sainte, cMame le proavent les ^espHoattons qu'il en a dos« nées (i). Cette ft>is ce 6ftt encore luÎHnéoie qui §11» réponse suivante :
« Cola devait se consoler de son sort avec cette a pensée que la loi entière repose sur deux co«- «c mandements, savoir : aimer Dieu par-*dess«s toutes oc choses et son prochain comme soi-même. Dieu « tient ses desseins cachés, afin que ses paroles n'im- « posent pas aux événements uuq nécessité qui dift minueraiC sa puissance. Dieu humiKe les superbfs « et élève les humbles, et beaucoup croient être (c grands en esprit et en entendement dont It a base porte sur les colonnes de l'orgueil et de la « vanité, et qui , sans reposer sur la pierre angu- « laîre, osent néanmoins se comparer aux apôtres « désignés par cette pierre. Tu as cru des choses, « continuait le roi, qui supposent ranéantitsement m des chefs de la sainte Église et une nouvelle eA- « sion de l'Esprit saint. Cependant TEsprit saint est « descendu , le jour de la Pentecôte , sur les apô- «très, les disciples et les autres fidèles , non- <r seulement pour ce jour-là , mais pour toujours ,
(î) Pelxel , Vie cle l'empereur Charles IV, p. gSa.
« $aîvaat la promaise du Fila, Quant a um autre « pfQUA^asf é'^wfoy^f l'Espru mmty nous n'en « avons riwla dan&VÉvaQgue^ et noua u'en avon» <r pfis ^atondu parier» Soutenir h coulraira noua ce paraît erroné et opposé à la xérité* Pierre ayani « wçu Wpaisia9ç^ des ciels ^ Dieu seul peut jtiger % e( châtier les successmrs de Pierre y ses représen!-* « tants, quelques péchés quiU aient commis. Il ne a Qous appartient pas d'ouvvir la bouche contra la « Ci^ \ cap autant les che£s de T Église sofit élevés <f au«di^sus des autres hommes y autant leur juge a remporte en puissance, en science et en sagesse ^ « lui qui dit : La i>€ngeanee niappaHi^filj €tfex^r'- « cerai le ehdéimeni; personne ne peut me rto^ârr« <c & la chrétienté souffre quelque chose des papes , « laisse au Dieu tout^puL^ant le soin de làpuAÎtion , ut et lui, qui rétribue chacun selon sa» œuvres^ saura m également ici exercer la justice. Jésus^Christ nous « a conseillé de nous défier de ceux qui viemieut à a noua sous des peaux de brebis et qui intérieure* a ment sont des loups ravissants. £]& (conséquence, a nous t'exhortons à abandonner les ignprants wa mites qui croient marcher dans l'esprit de Thu-» «I milité y sans qu'ils puissent seulement résistei» à <c leurs péd^és et sauver leurs âmes. Ils savent^ « disent*ils, les secrets des seeretSy et veulent diri-> a ger en esprit ce qui est sous le ciel ; mais, même «. quand ils commencent sous la forme de l'bumi« « Uté, leur but est plutôt terpestre que céleste, «e Voilà pourquoi , nous qui aimons Dieu de tout ce notre cœur et notre procliain eqmine nous-^méme , c nous t'avons fait ppi^onnier : nous t'avons arrêté
« par un effet de l'amour que nous devons à Dieu « notre créateur et notre sauveur, parce que tu as « semé dans son champ l'ivraie qui pourrait gâter « le bon grain. Telle est la première cause de ton
« emprisonnement.
V La deuxième cause est un peu d'amour pour « le prochain, car celui quihait sa vie en ce monde « la conserve pour la vie étemelle : aussi voulons- € nous plutôt haïr ton àme en cette vie que la per- « dre pour l'éternité. Si donc précédemment tu <t n'as pas eu de guide qui pût te mener dans la « vigne du Seigneur, de sorte que tu es resté oiàf « jusqu'à cette heure, tu ne dois pas pour cela « désespérer, mais t'y faire introduire. Quant à ce « que tu nous as écrit de ta naissance , nous l'aban- « donnons à Dieu , parce que notre affaire n'est pas « de discuter là-dessus. Ifous ne savons qu'une ' chose : c'est que nous sommes tous les créatures « de Dieu et les fils d'Adam, formés de l'ai^ile « de la terre, et que nous retournerons à la terre, et a que Dieu nous a ordonné de nous aimer mutuel- « lement comme étant le prochain les uns des au- (( très. Nous désirons être aimé aussi de toi , si tu o as d'abord l'amour de Dieu. Tu as encore écrit « que ton emprisonnement cause beaficoup de « scandale et de peine aux peuples à Rome et dans « l'Italie entière, et que nous-mème en souifrio rons; car par>là, dis-tu, nos affaires sont retar- ;es au delà des Alpes, et ce retard n'est ni à >tre honneur ni à notre avantage : mais nous jnsons sur ce point que notre âme doU louer ieu plutôt qiiêtre hui'e par le peuple , suivant
« la pensée du psalmiste. Nous sommes peines des « malheurs du peuple k Rome et dans toute l'Italie , ce comme aussi du tort qui nous est causé , selon « toi y par la prolongation de ton emprisonnement ; <c mais nous aimons mieux supporter des pertes ter- « restres et souffrir ici-bas avec notre prochain , que a nous attirer un châtimeiit éternel. D'après tout ce « qui précède, nous te conseillons et te prions de (c dire adieu aux choses fantastiques et de ne plus « penser aux honneurs du monde , si jamais tu en « as eu; nous te conseillons et te prions aussi de « ne pas prendre à l'égard de Dieu un cœur de « pierre , mais de revêtir le casque du salut et le « bouclier de la foi ; et de garder à l'avenir une^ « âme contrite et humiliée que Dieu ne repousse « jamais (i). » ,
Rienzo répondit par un traité épistolaire sur le commandement de l' amour , en se référant au passage que l'empereur avait pris pour texte de ses exhortations. Là il expose en détail le système de sa foi politique et religieuse , et cherche à réfuter successivement toutes les incriminations de Charles ; il essaye d'éclairer l'esprit obscurci de l'empereur, qui ne marche point, croit-il, dans la lumière de l'amour; il veut lui ouvrir les yeux sur les erreurs reprochées au tribun et à ceux qui partagent ses sentiments , c'est-à-dire aux hommes tout à fait morts au monde et aux choses du monde. D'abord, il reconnaît que les desseins de Dieu 3ont cachés , il
(i) Cette réponse de Charles IV est de la fin de juillet ou du commencement d*aoùt i35o. Elle se trouve dans l'ouvrage de Pelzel , p. ai3-ai5.
est vrai, mais non pas de manière qu'ils ne soient jamais dévoilés ; car autrement pourquoi les prophéties auraient-elles été faites aux hommes? Un grand nombre de ceux auxquels s'adressaient les paroles du Seigneur, non -seulement désiraient que les prophéties fussent plus obscures , mais encore prétendaient qu'elles n'avaient pas de sens saisissable, parce que, dans leur amour passionné du monde , ils haïssaient la lumière , et ne voulaient pas être méprisés davantage des peuples. D'autres disaient : Les prophéties sont accomplies par l'arrivée de Jésus-Christ, et pourtant ceci ne pouvait s'appliquer qu'aux prédictions qui concernaient Jésus- Christ avant son arrivée. Au contraire, d'autres prophéties restai^it à accomplir, comme celle de Daniel, etc., lesquelles prédisaient l'unité de la foi et l^arrivée de l'antechrist ; Jean lui-même avait encore annoncé Tavenir après la mort du Seigneur. Or, l'intelligence de ces prédictions avait été donnée , non pas aux sages, dont la sagesse est une foKe devant Dieu, mais aux pacifiques et aux humbles, sur lesquels repose l'Esprit saint. L'empereur pouvait considérer si c'était à ceux qui se prélassaient avec des chevaux, des habillements et des fourrures magnifiques , et qu'il regardait comme des astres éternels , ou bien à l'ignorant et pauvre François que le Sauveur avait communiqué ses stigmates. Dieu n'avait pas orné d'un pareil signe saint Jérôme , ni Augustin , ni Grégoire , et ne les avait point marqués comme les soutiens de l'Église chancelante, ainsi qu'il avait fait pour le pauvre et méprisé François. Si François lui-même, ou un autre
animé ^e son esprit (dont lui, Rienzo, attend positivement la venue) paraissait aujourd'hui , il serait traité par les prélats et par ses propres frères de visionnaire et d'homme grossièrement ignorant. Mais Jésus-Christ a tant aimé la pauvreté , quMl afait du prédicateur de cette vertu un soutien de son Église : pourquoi ne nous empresserions-nous pas de devenir des pauvres e* des soutiens de TÊglise comme cet éhi? Saint François va sortir de sa tombe, et , à son appel , le pape et les cardinaux seront si efFrayés, qu ils jetteront hors de la barque de Pierre tout ce qui la surcharge et qu'elle entrera sûrement dans le port (i). Les ecclésiastiques périront avec leurs passions charnelles , pour renaître dans Tesprit. Jamais il n'aurait cru aux prophéties de Cyrille , si saint Dominique et saint François et le pape actuel n'y avaient pas été aussi clairement désignés. Cyrille avait fait les prédictions , Tabbé Joachim et le frère Gilbert les avaient expliquées; tous les trois témoignaient en faveur de la vérité. De m^e que les tables de pierre avaient été données à Moïse sur le Sinaï , de même saint François avait reçu celles d'argent sur le Carmel.
« L'empereur lui reproche de croire que les prophéties , ou la divine Providence , déterminent
(i) Pierre Jean Olivi disait aussi : « Audivi etiam a viro spiritual i « valdefide digno et fratri Leoni confessori et socio beati Francisci • vfttde familiari, scilicet quod tam per \erba fratrîs Leonîs quam « per propriam revelatîonem sibi factam perceperat, quod beatus « Franciscus in itla pressura tentationis Babylonicae in qua ejus status « et resrula instar Christi crucifisjetur, resurget gloriosus. ■ ( Steph. Baluz. Miscellan. —Ed. Paris , tom. I, p. a36. )
nécessairement les choses à veair. A la vérité, Cola n'a pas appris de la profonde sagesse de saint Augustin, ni de saint Jérôme, ce que c'est que la providence de Dieu , le libre arbitre de l'bomme , la prédétermination , le hasard , le bonheur ou le destin, par quoi les choses humaines semblent gouvernées ; il ne pourrait pas non plus assigner leurs sphères et leurs limites : mais il a bu quelques gouttes de la fontaine des patriciens Symmaqne et Boèce et de la source de lait des Tite-Live , des Cicéron et des Sénèque. Si la liberté de la volonté humaine était liée par une certaine nécessité de l'avenir, nous ne mériterions aucun châtiment pour nos méfaits; mais il n'en est pas ainsi : au contraire , la Providence divine considère en même temps du haut des cieux la carrière et le but des hommes, et elle annonce ce qu'elle a vu , sans imposer par là aucune nécessité (i). Les Ninivites»ayant fait pénitence à l'appel de Jouas, Dieu n'avait pas laissé accomplir ses prophéties ; mais si un pareil prophète surgissait aujourd'hui , il serait méprisé et retenu prisonnier jusqu'au terme fixé par lui pour l'accomplissement de ses prédictions. Combien sortait-il de saints pères de la multitude innombrable des ecclé' siastiques, des ordres et des couvents? Bien plus, un homme qui avait apparu dans ces jours au milieu d'eux comme un simple Tobie , et qui avait été clai-
- Nam ubi per iiuposiUm futilris nécessita lern tibertis hudMui ■ »"etiir srbilrii , nec nos provenientibus
a Providentia ex spécula sua cursus er finem homiouiu iprehendeDs nulla necesiitate proposita futuruni denunüal.
rement annoncé par Merlin et Joachim, CélestinV, avait été poussé par ruse et ffar tromperie à abdiquer la papauté, et enfin avait été jeté en prison et tué. C'est pourquoi l'Église avait été transférée de son lieu saint dans le siège du péché. ".
a L'empereur avait encore dit que beaucoup se croient élevés en esprit, dont la base porte sur les colonnes de la vanité et de l'orgueil. Ici l'empereur s'était trompé, non pas dans la citation des paroles , mais dans l'appréciation des perspnnes; car, qui était désigné par là ? les prélats orgueilleux et perdus dans la mollesse^ ou bien les pauvres et humbles ermites vivant de la vie de l'esprit , et qui étaient l'objet des poursuites des papes et des inquisiteurs , comme tout cela avait été déjà prédit par Cyrille , Merlin et Joachim ? Le tribun n'avait point annoncé l'arrivée d'un nouveau Saint-Esprit, mais seulement la diffusion de l'Esprit saint sur toute chair pour éclairer et renouveler la face de la terre : il avait dit qu'ensuite tomberaient toutes les idoles ; que la foi chrétienne serait amplifiée, et qu'il n'y aurait plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur. L'Église elle-même ne priait-elle pas pour l'arrivée du Saint-Esprit , en disant : Fiens , Esprit saint, remplis les cœurs de tes fidèles, etc. ? Ce n'est pas seulement une fois, dans les premiers temps de l'Évangile, continuait Cola, que le Saint-Esprit est descendu sur les apôtres; mais il vient chaque jour, et souffle et demeure en nous aussi longtemps que nous voulons rester avec lui humblement et en silence. Nulle ardeur dans l'amour, nul zèle pour la vertu ne serait en nous sans lui , et l'Église
n'aunit: plus qu'à douter de U ne étemdle^ ü ^le ne eroyaic pas à sa yrêaon permanente et à la coa* tinuelle rénovation du co^ur fiumaîn par loi ; car il nous &ut la rénovation de l'Esprit toutes les fofe que nous persistons dans le péché. Le feu de M>& amour a besoin d'être rallumé en nous aussi souvent que des fautes graves ont refroidi l'amour dans nos coeurs ; et parce que, le monde vietllismnt plus que jamais dans l'iniquité, la flamme de l'amour a diminué comme le souffle de la vie dans an malade , il est d'autant plus nécessaire d'allumer de nouveau le feu de l'Esprit. On lui conseillait de se séparer d'hommes qui étaient , disait«on, des loups ravissants sous des peaux de brebis : mais comment pourrait-il haïr ceux qui aimaient leurs persécuteurs et n'aimaient en général que ce qa'il était prescrit d'aimer j des religieux qui abandon« naient tout et s'abandonnaient eux-mêmes povxr observer cette loi; desquels enfin il avait appris à tout supporter avec patience , à ne hair personiie et à prier pour le salut de ceux qui le pouraui* vaient? S'il se séparait d'eux, il serait le plus ingrat des hommes, et rendrait un sdaire injuste pour l'éducation et le bien&it de l'amour.
<c Déplus, l'empereur dit avoir £aiit emprisomier Rienzo parce qu'il a semé de l'ivraie : mais Dieu sait qu'il n'a répandu que de bonne semence , et que c'est un autre qui en a mêlé de mauvaise. Charles IV était en ceci tout à fait différent du premier César, qui s'était illustré par des présents , par des secours et des pardons et qui avait été le refuge des malheureux. Jiistinien pensait aussi que près de l'i-
mage de Tempereur tous étaient en sûreté ^ et Paul 5 pour se sauver, avait appelé à l'empereur. En outre, lui , Rienzo, avait été arrêté dans le temps du jubilé , quand les prisonniers et les esclaves devaient plutôt être délivrés , suivant le précepte de la miséricorde divine, d
Après s'être justifié du reproche d'erreur dans la doctrine et avoir invoqué la générosité de Charles , Bienzo cherche de nouveau à le gagner par les avantages qu'il a déjà mis devant ses yeux; et tandis qu'auparavant il réservait, dans l'exécution de son plan, la gloire et le pouvoir pour lui-même^ il abandonne désormais à cet égard toutes prétentions même éloignées. Les anciens Romains ont employé sept siècles à soumettre l'Italie, il ne demande que le même nombre de mois, etil laisse son fils en otage. Il ne désire plus rien pour luimême; mais, sa promesse une fois accomplie, il veut renoncer à tout, même à sa femme, qui déjà se trouve dans un couvent , et devenir chevalier de Saint-Jean de Jérusalem. Par-dessus tout il importe qu'il soit à Rome avant la fin d'octobre, époque à laquelle cesse le gouvernement des sénateus actuels , qui autrement , grâce à la puissance de leurs familles , pourraient garder pour eux tQus 1^ riches revenus que le temps du jubilé verse dans la ville. Au reste , l'empereur louerait et exalterait Dieu beaucoup mieux, s'il répandait sa gloire sans effusion de sang parmi les peuples. Lui, Cola^ ne haïssait nullement le pape et les ecclésiastiques, il ne faisait que blâmer en eux ce qui devait déplaire aussi à Dieu. S'il était possible de pacifier et de
réunir sous la protection de l'Église et du pape l'Italie divisée , il le ferait avec plus de sécurité , plus fsicilement et plus volontiers de cette manière que pour l'empereur. Il n'était anime que de l'amour du peuple, et désirait que l'empire entier pérît jusqu'au nom, si la chrétienté devait être ruinée sous le gouvernement de Charles comme sous ceux qui l'avaient précédé. Il n'avait point nourri l'espoir de réformer et d'améliorer Juiméme le clergé : c'était là l'œuvre du pape futur, de l'ami de la sainte pauvreté ; c'était aussi l'œuvre de l'empereur qui suivrait l'appel de ce pontife ; il n'avait voulu , lui , que protéger et assister le clergé contre les tyrans. Il aimait l'empereur comme le désirait celui-ci , car il n'avait de haine contre personne , et il demandait pour lui-même , à la place de tout témoignage d'affection , que du moins ses serviteurs et ses frères fussent délivrés en l'honneur du jubilé (i).
Ainsi paraît s'être terminée la correspondance entreClola et Charles IV. Non-seulement il n'en reste pas autre chose, mais même rien ne prouve qu'elle se soit -étendue davantage. Le tribun prisonnier s'appliqua dès lors surtout à gagner les deux hommes les plus influents de la cour , Jean de Neumark et l'archevêque de Prague, et à agir par eux sur l'empereur. Le premier était chanoine de Breslau et d'Olmütz. Quoiqu'il ne soit devenu chancelier qu'après la mort d'Arnest, il était néan-
(i) Responsoria oratio Tribuni ad Cesarem super eloquio caritaiU ( Manuscrit de Pelzel, p. 94-1^1 )•
moins employé dès lors danà toutes les affaires importantes , et une grande partie des lettres royales sortaient de sa plume. Il aimait aussi la belle littérature , était en liaison étroite avec Pétrarque , et recherchait, d'après le goût du temps, le style d'une pompeuse rhétorique (i). Cola lui écrivit encore au mois d'août , de sa prison , une lettre dans laquelle, se conformant aux idées littéraires de Jean de Neumark , il emploie des tournures et des comparaisons tellement affectées, que nulle traduction n'en peut rendre l'artifice. Après avoir loué les aptitudes du protecteur qu'il' implore , il le prie d'amollir par l'aimable jaillissement de la claire source de son éloquence le cœur de Charles IV, afin que la poussière soulevée par les vents contraires s'abatte , et que l'empereur considère , non pas avec des yeux étrangers, mais avec ses propres yeux , le tribun rendu Auguste par sa dignité, le tribun que le ciel lui a envoyé pour faire cesser les déchirements de l'Italie , et afin que celui qui est venu sous l'inspiration d'un véritable dévouement auprès d'Auguste, ne soit pas pluslongtemps tenu à l'étroit pendant l'époque suspecte du mois d'août (a). Rienzo avait comparé l'éloquence de
(i) Nous espérons trouver bientôt l'occasion de jeter quelque lumière sur les rapports de Pétrarque avec Charles IV et Jean de Neuinark, en publiant plusieurs lettres inédites. (Note çle Félix Papencordl. ) — L'exécutioki de ce projet de Tauteur, comme celle de ses autres entreprises littéraires , a été arrêtée par la mort. (Note du traducteur. )
(a) Il y a dans cette conclusion un jeu de mots sur Augustus^ pris comme nom de l'empereur et comme nom d'un mois, et aussi sur AugtkStus et angusius.
son protecteur aux. torrents et auk sources : celuici le paye de la même monnaie, en assimilant le discours de Cola à T éclat velouté et au par£am de fleurs magnifiques ; mais en métne temps il l'exhorte à mettre de coté quelques choses qui déplaisent à l'empereur y et lui conseille, en lui rappelant son état auguste , de se conforma: à la volonté impériale (i). Dans sa réponse, Cola sut encore surpasser cette flatterie : il s'appelle Dominique dans le sépulcre , et il compare la lettre de Jean de Neumark à un flambeau dont la clarté a transformé son étroite prison en un magnifique amphithéâtre. Il parle également de la disposition où il est de se sacrifier pour le bien de l'Italie , et des espérances placées sur l'empereur. On ne trouve après ceU aucune trace de rapports ultérieurs entre ces deux hommes (2).
L'archevêque de Prague exerça une plus grande influence sur le sort de Cola ; car le tribun , suspect d'hérésie , était tombé sous la juridiction de l'Église. D'ailleurs, nous verrons que l'archevêque fiit bientôt délégué par le pape , comme son juge spécial. Ce prélat, nommé Arnest de Parbubitz, avait étudié à l'université de Bologne, puis il était devenu d'abord doyen du chapitre, ensuite évéque, et enfin archevêque de Prague. U était le chef du conseil impérial , et dirigeait toutes les al-
(i) « Unum lamen scribeos a tua nobiliUte preclaro petit in num mero , ut dimissis aliquibus, que cesareum perturbant aaimuoii « auj^ustalis tue conditionis non imraemor voluntati cesaree te con- • formes. »
(a) Manuscrit de Peizel, p. i4o-i4t.
£ures importantes , soit politiques , soit ecclésiasti-* ques« Dans la lutte avec Louis de Bavière ^ il avait été un des plus puissants défenseurs de TÉglise «t du pape ; il avait conduit les négociations avec le souva'ain pontife y et s'était toujours montré en« vers lui du plus entier dévouement. Aussi avait«-U été ôomblé d'honneurs et de bien&its (i). Rienco essaya de se concilier , ou du moins d'adoucir cet; homme d'une si sévère orthodoxie et d'une sagesse consommée dans les matières de gouvernement. A cet effet , avant d'écrire sa dernière lettre à l'empereur, il rédigea une apologie détaillée, en date du 1 5 août, sous le titre suivant : » Le véritable petit « livre du tribun contre les schismes et les erreurs ; « adressé à l'archevêque de Prague (a). »
Après l'avoir prié d'être impartial dans ses ju^ gements, et de n'avoir devant les yeux que Jésus* Christ crucifié, Rienzo cherche cette fois à justifier d'une manière systématique sa lutte contre le pape et les prélats de l'Église romaine« <c L'Église, dit41, est l'union des croyants en un corps qui est Jésus-Christ* Le pape, comme chef de l'Église, doit , à l'exemple de Jésus-Christ , dont il est la représentant , rassembler autour de lui les brebis et les protéger contre les loups ravissants; mais le pape actuel , non content de diviser et d'abandonner ses brebis, les laisse en proie aux loups qui les déchirent. L'Église romaine est confiée à
(i) Pelzel , Vie de reinpereur Charles IV, p. 104, m, 112. (a) F'erus Tribuni lAbellus contra schismatu et ereoreSy script as ad ^fckiepiscopum Pragcnsem ( Mscr. de Pelzei, p. 61-94).
sa garde particulière ^ comme il le dit lui*méme : et cependant il Ta tout à fait délaissée^ et il ne peut alléguer aucune cause de cet abandon ; si ce n'est que les pasteurs ne seraient pas en sûreté dans la ville dominée par les tyrans. Voilà pourquoi il a fui à la vue des loups , et néanmoins, s'il voulait imiter Jésus-Christ ou saint Pierre , il devrait s'exposer au danger pour délivrer son troupeau, d'autant plus volontiers et plus ouvertement que ce troupeau est plus malheureux. Ceci est prouvé par l'exemple de Jésus-Christ , qui apparut à Pierre fuyant de Rome , et dit au chef des apôtres qu'il allait se faire crucifier de nouveau. Ce qu'il y a de pis encore , c'est que le pape ne se borne pas à abandonner les brebis et à siéger loin d'elles à Avignon; il nourrit, protège et fortifie les loups, car il partage les présents et lés dignités tantôt entre les Orsini , tantôt entre les Colonna et d'autres qu'il connaît pour des voleurs publics , de sorte que ces hommes font la guerre avec les trésors des prélats de leurs familles, ne pouvant pas y suffire avec leur propre fortune. En vain le peuple romain l'a incessamment prié de placer à la tête de la ville, en qualité de gouverneur, un étranger honnête , il a toujours remis le glaive dans la main d'un furieux et choisi pour sénateurs les tyrans dli peuple. C'est pourquoi il a cherché à anéantir le tribun et à élever les adversaires de celui-ci , préférant dans le fond de son âme que les brebis soient déchirées par les loups plutôt que de leur entendre dire : Saint pere^ viens à Rome.
(( L'Italie est divisée en deux partis , les Guelfes et les Gibelins. Or, le pape nomme les premiers seulement ßls de r Église , et il appelle les autres ses eniïemis , et par-là il les fortifie dans leur mésintelligence 9 au lieu de les réunir par le lien de l'amour. Cet état de choses n'est poussé nulle part plus loin que dans les provinces dominées par l'Église , ou , pour mieux dire , par le schisme. Là , dans quelques villes j deux Gibelins n'ont pas la permission de parler ensemble ; dans d'autres villes , non-seulement ils sont exclus de tous les emplois , mais encore on les oblige à demeurer hors des murs. Le contraire a lieu dans les cités gibelines j dont plusieurs sont depuis longtemps frappées d'interdit pour n'avoir pas voulu se soumettre aux Guelfes. Le pape nourritles tyrans dans toute l'Italie, et s'entend avec eux pour le sang qu'ils tirent aux brebis indépendamment* du lait. Ainsi , par exemple , il a accordé, au prix de vingt mille florins d'or, à Luchino Visconti Je titre et le droit d'écorcheur des brebis , et il l'a nommé fils et lieutenant de l'Église. Dans les provinces où le peuple et les lieutenants pontificaux exercent en commun la souveraine autorité , les malfaiteurs savent , par des traités avec l'un ou avec l'autre, échapper au châtiment. Le pape à reçu soixante mille onces d'or du roi André de Naples, pour lui permettre de se faire couronner, et ensuite il en a reçu quarante mille autres des ennemis du même prince pour différer son couronnement , jusqu'à ce qu'enfin celui-ci ait été assassiné. I^e pays entier est tombé par là dans le désordre , et maintenant le pape favorise non pas le parti blessé , mais
celui qui a fait roffense. Aussi , lui , Cola est-il prêt à mettre sa vie en gage et à soutenir que le souverain pontife , qui maintenant flatte Tempereur et le compare à Salomon , ne permettra jamais qu'il soit couronné k Rome. Si pourtant le couronnement a lieu , il consent à être pendu le jour même : mais il sait combien le pape retient avec les deux mains le glaive refusé à saint Pierre.
« Lui , Cola , s'était apitoyé sur ce malheur, et , avec le secours et la faveur spéciale de Dieu , il avait rétabli la paix et la justice dans la ville. C'était là ce qui avait excité Ten vie et fait répandre sur son compte de fausses inculpations. Jamais il n'avait cité le pape devant son tribunal , mais seulement il l'avait fait prier, de la part du peuple , dans une ambassade solennelle, de revenir à Rome. Il n*av»it pas voulu non plus, en citant les princes allemands, s'arroger un droit sur l'empire : son unique intention avait été de tenir, à la Pentecôte de l'année suivante , une assemblée générale à laquelle il avait invité tous les tyrans de l'Italie par les lettres les plus flatteuses , par de magnifiques ambassades et par des promesses. Là il avait espéré accomplir une œuvre agréable à Dieu, l'œuvre de la délivrance de tout le troupeau , en étranglant , dans un même jour, un si grand nombre de loups qui seraient accourus au lieu de la justice générale se jeter cdmme dans un filet. Les autres accusations portées contre lui étaient également fausses : il ne s'éloignait pas de la véritable doctrine apostolique et évangélique , ni de la droite discipline de l'Église. Il n'avait ambitionné aucunes richesses : seulement, au £iite
de sa puissance, il avait recherché la gloire humaine, en quoi il s'était éloigné de son humilité précédente. La même faute avait troublé quelquefois les prophè» tes du Seigneur, et troublait souvent encore des membres éminents de TÉglise; mais, ceux-ci n*ayan t pas été précipités comme lui , la tache n*était plas visible. Il n'avait eu en vue que de ramener les peuples à Tunité , et pour atteindre ce but unique , il s'était montré tantôt sérieux, tantôt simple, tantôt rusé , tantôt zélé , tantôt comme un hypocrite et un fourbe timide ; il avait imité David , qui avait dansé devant l'arche d'alliance, Judith, qui avait, été flatteuse et perfide auprès d'Holopherae, et Jacob, qui avait obtenu par ruse la bénédiction paternelle. Il avait voulu arracher des mains du pape répée meurtrière ; et si celui-ci lui demandait d^oii il avait reçu ce pouvoir, il demanderait lui-même au pape : Qui t'a donné le poussoir de tuer?
« A la vérité, Tarchevêque pouvait lui dire : Supposé que tu fisses le bien devant le Seigneur, pourquoi t'en es-tu allé, ou pourquoi veux-tu maiiitenant retourner, ou pourquoi es-tu venu trouver l'empereur, si tu as tant de confiance dans les peur pies de Rome et de l'Italie? Enfin, toi qu'on dit avoir été fidèle en peu de choses, que rendrais-tu à l'empereur s'il te confiait des talents? — A cela Rienzo répondait : Dieu l'a chassé pour le punir, non pour le bannir à tout jamais, parce que le jour de son couronnement il eut l'orgueil de se comparer à Jésus-Christ. C'est pourquoi son dessein avait été de faire pénitence durant trente- trois înois; et cqmme cet intervalle devait finir le i4 sèptem-
bre prochain, fête de Texaltatioa de la Croix, il avait voulu se lever de nouveau poiu- la liberté du peuple, et, dédaignant tous les autres honneurs, embrasser, ce jourJà , Tordre de Jérusalem dans l'Église de ce nom dédiée à la sainte Croix {Santa Croce di Jerusalemme). Mais il avait été averti de Dieu d'aller trouver l'empereur pour ne pas entreprendre une si grande chose avec présomption et sans s'être justifié , et aussi afin de consulter le maître légitime avant d'enfoncer la charrue et de porter la faucille dans le champ impérial. Que s'il avait en aucune façon blessé l'empereur, il aurait d'abord fait stipuler pour sa personne des lettres de sûreté par un de ses serviteurs, ou bien il se serait présenté lui-même comme un envoyé du tribun pour sonder Charles IV. Dieu l'avait choisi comme l'instrument et le serviteur à gages de l'empereur, de qui il n'attendait qu'un Ëiibie secours ou un simple signe pour rassembler les épis des peuples dispersés dans les champs du Seigneur. Alors, sous l'étendard de la Croix invincible, la multitude des croyants ne formerait qu'un corps et une âme, et il n'y aurait plus ni Gibelins impériaux ni Guelfes du saintsiége.
<c Mais de même que Jésus-Christ s'est adressé d'abord à Jérusalem , de mémç l'œuvre actuelle de la régénération de l'Église doit commencer par Rome , qui en est la tête. Ce n'est pas comme pasteur, mais comme chien, que Rienzo connaît mieux les loups et les brebis ; et celles-ci le reconnaîtront bien mieux encore , parce qu'elles auront été déchirées pendant son absence. Il promet à Tempe-
i^eur, en se fiant à Dieu et à la force du Saint-Esprit, que s'il se relève sans obstacle le jour de l'exaltation de la Croix , il lui livrera, à la Pentecôte procbaiiie, Rome et l'Italie complètement soumises. S'il en arrive autrement, il consent d'avance à ce que l'on exécute ses otages, et lui-même il se constituera de nouveau prisonnier. Quant k sa récom* pense, après l'accomplissement de son œuvre, il ne désire rien sinon que l'empereur lui permette de faire le pèlerinage de la Terre-Sainte. Le pape et les cardinaux se réjouiraient plus de son emprisonnement que si les Turcs et les Sarrasins étaient exterminés , et bientôt ils enverraient des lettres pleines de feu et de flamme^. C'est pourquoi l'empereur et l'arcbevêque doivent prendre garde pendant qu'il est encore temps. Du reste, il ne craint pas pour lui-même, car Dieu l'a plusieurs fois sauvé de la ruine dans %s jours de son passage sur la terre, et les prophéties de saint Cyrille ont prédit clairement ses souffrances actuelles. L'archevêque n'a qu'à prêter son concours pour réformer l'Église et pour réjouir de nouveau l'âme affligée du Sauveur, qui viendra joyeusement à sa rencontre dans ses derniers instants. Il dépend, en effet, de l'archevêque de le réconcilier avec l'empereur, et maintenant qu'il ne peut plus prétexter l'ignorance, il doit délivrer un serviteur de la sainte Vierge et un ouvrier de Jésus-Christ. »
Malgré quelques passages excellents, cette lettre ne pouvait servir qu'à convaincre davantage l'archevêque des erreurs de Cola sur le dogme et la discipline, comme aussi l'interprétation forcée, souvent
même menteuse, donnée par lui à ses actes, devait ôter toute confiance dans les plans aventureux qu'il proposait. Les tentatives du tribun pour gagoer l'empereur et l'archevêque, ou du moins pour recouvrer sa liberté, demeurèrent donc sans succès. Elles pouvaient d'autant moins réussir, que Charles IV avait mandé sur-ie-champ à Clément VI l'arrestation du tribun, et le pape avait répondu, dés le 17 août, par une lettre dans laquelle il exprimait sa joie de voir miraculeusement tombé entre les mains de t empereur le fils de Bélial et le père du péché y Cola di Rienzo, citoyen de la ville de Rome qui açait été troui^é coupable d*hérésie par deux cardinaux. En outre, le pape avait chargé l'archevêque de lui faire un rapport sur ce qui s'était passé, afin que Cola fût conduit à Avignon sous bonne garde , ou que l'on communiquât à l'archevêque lui-même les articles d'après lesquels il devait procéder contre le prisonnier. Charles lY était prié en même temps de prêter main-forte à l'archevêque, afin que le fils de Bélial ne pût par aucune^use , ni de toute autre manière, recouvrer sa liberté (1). La chose eut lieu comme le pape l'avait demandé , et Rienzo fut transporté dans la forteresse de Badnitz sur l'Elbe, laquelle appartenait alors aux archevêques de Prague (a).
Arnest répondit à son prisonnier. Sans discuter
(1) Raynald. , ann. i35o, §5.
(a) Benesii de Weitmil. Chronic, lib. IV, p. 353 (Pelzel, Script rer. Bohemic, loin II). Ce château , situé dans le cercle de Rackonitz, sur les bords de TElbe, fut sécularisé dans la guerre des Hussites; il appartient maintenant à la Tamule Ix>bkowiti. ~
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les principes de la doctrine de Cola, il s'attache, en relevant certains détails, à le convaincre de la vanité de ses tentatives antérieures et actuelles. Il s'étonne, dit-il, que le tribun, après avoir fait des choses qui semblaient d'abord venir de Dieu , ait assez peu pratiqué la vertu d'humilité pour considérer son élévation comme l'ouvrage du Saint-Esprit, dont il a osé s'intituler le chevalier vêtu de blanc. D'après quelle autorité Cola a-t-il pu pousser le peuple romain à faire valoir de nouveau des droits tombés en désuétude sur le choix des empereurs; d'après quelle autorité a-t-il partagé ceâ droits entre les villes et les peuples de l'Italie? Au lieu de se fier aux prophètes de l'Écriture sainte , dont toutes les prédictions seront accomplies jusqu'au moindre point, il s'abandonne tout entier à des écrits faux et non authentiques qu'un chrétien peut mettre en doute sans danger, et auxquels on ne peut pas croire sans témérité. Les véritables écrits dé Cyrille et d'autres semblables, bien compris, ne sont pas à dédaigner ; mais il serait à désirer que Cola eût donné une base plus solide à ses idées sur les fautes et l'amélioration d' autrui; ce qu'il a dit jusqu'à présent à cet égard ne suffit pas. L'archevêque terminait par le mot célèbre de Gamaliel : « Je tiens pour indubitable que tes plans et tes des- « seins, s'ils viennent de Dieu, ne peuvent être « arrêtés par aucune force humaine, quelque extrait ordinaires qu'ils nous paraissent. »
Rienzo envoya encore deux lettres de justification à l'archevêque. Dans la première, il avoue de nouveau qu'il a péché par orgueil et par présomption ,
comme Moïse et David, et jcpie Dieu l'en a puni. Le peuple romain a £ût, il est vrai, un plébiscite sur l'élection impériale; mais ce plébiscite et la citation des empereurs et électeurs ont ensuite été déclarés nuls, à la demande du légat pontifical. Dans la deuxième lettre, Rienzo parle spécialement de sa vocation supérieure, et dit à ce sujet : a Si un pauvre « homme avait ramené au bien, sans effusion de sang, a la ville de Rome, livrée à la ruine , cela ne pourrait a pourtant pas être venu du diable , mais unique - « ment du Seigneur et du promoteur de la vertu. • Quant aux titres et dignités qu'il s'était attribués, « il avait déjà fait plusieurs fois l'aveu de son ora gueil, et il ne convenait pas à un père spirituel « de forcer un pécheur à rougir sans cesse de ses « fautes. Il s'était nommé lui-même vêtu de blanc c< (cANDiDATUs), d'après l'exemple de l'antiquité ; a mais jamais il n'avait prétendu posséder le Saint- « Esprit , ni seulement avoir été choisi par lui à a cause de sa vertu; il s'était borné à dire que le tf Saint-Esprit avait uni le peuple romain , et qu' il « ne voulait pas en servir un autre avec son amour ; a beaucoup d'autres ne disaient-ils pas avoir été « élevés à leurs dignités par la divine Providence « {dwina Providentia) , tandis qu'ils ne les avaient « obtenues que par la simonie, la ruse et le mensonge ? « Toute espèce de prophéties devaient au moins ce exciter les pécheurs endurcis à la pénitence; et « si un petit enfant lui disait dans la rue : Tribun y ce tu mourras demain , il examinerait avec anxiété <c si le mot venait du Saint-Esprit, et se préparerait « par prudence à la mort. Du reste , il n'avait nul-
« lement fondé son œuvre sur des prophéties qu'il (c ne connaissait que depuis six mois ; mais l'amour « de la paix, de la liberté et de Féquité s'était em- « paré de lui depuis longtemps, et il voulait mourir « à leur service.
« Mais si vous dites , continue Rienzo , que ces « discours et d'autres semblables ne vous satisfont i< pas , j'ignore , vénérable père et seigneur, à quel « titré je suis tenu de vous satisfaire et pourquoi « vous me demandez compte de mes œuvres. Ce n'est « pas vous qui m'ayez fait gouverneur de Rome , « c'est celui qui m'a retiré de cette' place et dont « j'ai senti la verge vengeresse. Vous ne me trouvez « pas suspect en matière de foi , et je crois n'avoir « rien fait pour mériter la mort dont vous me me- (c nacez. Si je gardais le silence , j'aurais à craindre « d'être mon propre meurtrier. A la fin, vous dites « que si mes plans viennent de Dieu , nulle force Ä humaine ne pourra les traverser. Je vous répon- « drai, avec votre permission, qu'en cela vous tentez « Dieu : c'est comme si vous disiez que si Dieu m'aime, « je sortirai de prison par l'effet de mes vertus. « Néanmoins vous savez qu'il n'y a pas que moi seul « à être persécuté , bien que je sois un grand pé- « cheur. Beaucoup de prophètes envoyés à la ville a de Jérusalem y ont été persécutés. et mis à mort, a et leurs ennemis n'étaient pas exempts de fautes a parce que le ciel permettait le mal. Vous espérez a peut-être, par ma prison, obtenir auprès d'un ce autre que Dieu de l'honneur et des récompenses ; « mais nul homme ne sait comment Dieu terminera « les choses. Si j'étais venu en ennemi auprès de
a Temperear^ avec de riches présents et suivi de ff deux ou trois mille cavaliers armés, j'aurais trouvé ce aussi promptement un festin splendide que j'ai « rencontré une prison. Si je resplendissais d'or et ce d'acier, les défenseurs de la foi ne m'auraient pas te entouré pour me soumettre à leurs investigations , ce quand même j'aurais élevé un antipape , comme c ont fait ces Romains puissants que l'empereur sacc lue et que le pape exalte. » Après s'être encore étendu sur les efforts mondains du pape et des évéques I il dit en concluant : « Je vous promets de ne « mettre fin en aucune manière à mon existence , ce car mon âme , soutenue maintenant par le Sei- « gneur, ne tombe pi us dans le trouble ; au contraire, « elle se réjouit. Mais , comme je suis habitué par a ma nature à être sévère dans mes discours, tolérez, « je vous supplie , que je ne vous aie pas parlé aussi ce humblement que je le devais : l'humilité est rare (c parmi les gens du monde ; elle s'est toujours descc séchée depuis le temps de saint François, et perce sonne n'a osé la semer de nouveau : voilà pourcf quoi la terre n'a plus de germes de ce genre (i). » Ainsi le malheur avait donné à Rienzo une plus grande force intérieure. En présence de la mort, qui lui semblait inévitable , ce qu'il y avait d'exalté et de romanesque dans sa conduite disparu t ; le noble fonds de sa nature ressortit davantage , et quoique son esprit ne fût pas tout à fait exempt d'erreurs dans la doctrine et sur la discipline, et encore moins
(i) Reverendo iti Christo Patri et Domino ac Benefactori suo <ioinino Arnesto, A rchiepiscopo Prägens i ( Mscr. de Pelzel, p. iia).
d^une orgueilleuse irritation , nous voyons cependant qu'il commença désormais à reconnaître la main de Dieu sous les coups de Tinfortune, qu'il se livra à lui plein de confiance , et attendit avec un courage ferme l'issue de sa destinée.
Rienzo somma encore une fois l'archevêque de le Éaire élargir, car, disait-il , son emprisonnement ne pouvait être utile à personne ; mais s'il était rendu à la liberté , ce serait une consolation pour les peuples opprimés et dans l'attente. L'empereur et l'archevêque ne devaient pas le traiter comme autrefois les païens avaient traité les chrétiens captifs, car ils confessaient tous Jésus-Christ de la même manière et ne s'éloignaient pas de ses préceptes et de ceux de la sainte Église. Que si l'on en doutait à son égard d'après des inculpations fausses et perfides, on devait faire une enquête publique. Si sa réintégration au tribunat était suspecte à l'empereur, il y avait un court et sûr moyen de le rendre inhabile à toute espèce de fonctions dans le monde : c'était de lui faire faire des vœux monastiques. Voulait-on lui imposer une pénitence pour quelques-uns de ses actes interprétés en un sens différent de celui dans lequel il les avait accomplis , il répondait que , dès les premières paroles , l'empereur lui avait dit qu'il lui faisait un gracieux présent, c'est-à-dire rémission de toute peine pour le passé. Lui, Rienzo, avait cru que l'on devait donner aux promesses des princes une large extension; il avait pensé qu'un Romain peut séjourner en toute sûreté auprès de son Auguste. Mais si le souverain pontife en avait ordonné auti*ement, on ne devait pas
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difiérer d'accomplir Tordre , car ce retard, qui a'était utile ni à Fempereur ni à Tarchevêque , lui enlevait de sa fermeté , portait dommage aux peuples impatients, et ne pouvait pas être agréable au pape lui-même. A la vérité, il connaissait bien les sentiments de ce dernier à son égard , il savait que l'indulgence du jubilé n'existait pas pour Rienzo : mais plus le pape serait violent et se mettrait en fureur comme un autre Néron , plus Rienzo irait avec courage à sa rencontre pour endurer l'injustice. Salluste a dit : La mollesse appartient aux femmes^ le travail aux hommes , et Tite-Live déclare qu^il convient à un Romain (Tagir et de souffrir généreusèment. Il devait donc se distinguer des autres Romains par sa manière de supporter l'infortune, dans la même proportion qu'il avait été distingué par les honneurs; car des deux hommes qui allaient se trouver en face dans le consistoire, l'un devait rougir, et des deux combattants l'un devait triompher.
L'incarcération dans un étroit espace augmenta les défaillances auxquelles Cola était sujet. Ce fut pour cette raison qu'il pria l'archevêque de lui permettre d'allumer du feu jour et nuit à ses frais ; il demanda en outre qu'un prêtre pût le visiter autant qu'il le désirerait, afin de ne pas tomber tout à coup pour ne plus se relever; enfin il suppliait l'archevêque de délivrer ses compagnons de voyage, ou du moins de leur faire donner, aux frais de l'ancien tribun , des vêtements plus chauds. Du reste, il assurait de nouveau qu'il était pleinement soumis à la divine volonté.
Par ce qui précède nous voyons que Cola, tenu
— dessous une sévère surveillance, était traité néanmoins avec beaucoup de respect et qu'on lui laissait de Targent. Cet argent, selon toute apparence, lui était remis chaque jour en certaine quantité pour son entretien et pour ses autres besoins, comme nous savons, d'après divers comptes de cette époque , que Ton en agissait avec les prisonniers de distinction. Charles IV, Arnest de Parbubitz et Jean de Neumark lui témoignèrent une grande considération en discutant eux-mêmes ses plans et ses doctrines. Ce sont là lesfaits qui, ornés par la renommée ou par les récits ultérieurs de Rienzo et de ses compagnons , servirent de base au passage suivant de la biographie du tri bun : « Il demeura quelque temps à Prague , dis- « puta avec les docteurs en théologie, parla beauce coup, dit des choses merveilleuses, et reniplit ce d'étonnemtent par son éloquence les Allemands , « les Bohémiens et les Esclavons. Tout le monde « 1 admirait : il n'était pas emprisonné , mais seu- <c lement surveillé au milieu d'une société très-ho- ^ a norable; on lui fournissait du vin et des mets en « abondance (i). »
' Cola chercha aussi à entretenir des intelligences avec ses partisans de Rome , et il chargea l'archevêque de leur faire passer ses lettres ; toutefois , nous ne savons pas si elles partirent réellement. Cola ayant prié à diverses reprises de les envoyer. Toujours est-il que l'on en prit à Prague des copies qui ont été conservées jusqu'aujourd'hui. Parmi les chefs du parti de Rienzo à Rome, le plus im-
(i) Vila,II, la.
portant paraît avoir été un certain don Bartolomeo, abbé du couvent de Saint-Bonikce et de Saint- Alexis suri' Aventin, de 1349 a 1377, lequel, pendant toute son administration, se distingua par le zèle et l'activité qu'il mit à défendre les possessions et les droits de son monastère contre les attaques des barons , entre autres des Orsini et des Annibaldeschi (i). Or, soit que Rienzo lui-même n'eût pas encore perdu tout espoir d'une heureuse issue de son entreprise auprès de Charles IV , soit qu'il voulût employer toutes sortes de moyens pour soutenir le courage de ses partisans , il exhortait d'une manière pressante l'abbé à tenir tête , lors même que l'on ferait courir des nouvelles défavorables sur son compte ; car tout était encore en bon état, et bientôt , avec le secours de Dieu , on le verrait dans une meilleure position. A la vérité, ceux qui avaient voulu se déclarer libres dans le Tuscium avaient été accablés par les sénateurs; Ynais l'abbé n'avait qu'à les consoler et à les exhorter en les assurant que le tribun prendrait les ossements de leurs oppresseurs pour leur rendre ce qu'ils auraient perdu. L'abbé devait également recommander aux affîdés qu'il connaissait d'abandonner leurs desseins, comme Rienzo le leur avait ordonné lui-même, quelque chères , du reste , que leur fussent sa vie et sa réintégration, parce qu'il voulait tout souffrir sans autre vengeance que celle qui vient de Dieu. Il n'était nullement opprimé en ce moment , mais il nourris-
(t) Nerini, De templo et cœnobio SS. Bonifacii et Âlexîi , Roms, 175a , in-4* , p. »70.
sait de grandes espérances ; et s'il ne revenait pas au temps indiqué , personne ne devait pour cala tomber dans le doute , car Dieu avait voulu le châtier. Don Bartolomeo devait communiquer toutes ces choses à Fra Niccolo , du couvent aujourd'hui détruit de Sainte-Ëuphémie, entre l'Esquilin et le Yiniinal. Il aurait aussi écrit volontiers aux consuls des corporations et au peuple, pour les fortifier, mais actuellement il valait mieux se taire (i).
Cola écrivit pareillement au chancelier de la ville de ne pas désespérer, quand même on répandrait des bruits sinistres , mais il devait seulement exhorter et encourager les grands et les gens du peuple qui aspiraient à sa délivrance ; il le priait en même temps de dire aux marchands de Toscane ( parmi lesquels sans doute il faut aussi comprendre des bourgeois de Sienne, de Florence et de Pise) qu'il n'était point allé auprès de Charles lY dans des intérêts de parti, mais que, aussi longtemps qu'il vivrait , il resterait impartial et travaillerait pour la paix de la Toscane et de l'Italie entière. Il avait trouvé l'empereur beaucoup plus résolu qu'il ne l'était lui-même , et les Guelfes ne devaient avoir aucun doute sur ce prince , qui , ayant oublié tout esprit de parti et les torts commis envers son grand-père Henri VII, ne pensait plus qu'à la paix et au salut général (a).
(i) Venerabili in Christo Patri , domino abbati monasterii Sancti Alexii de Urbe prope portam Sancti Pauli , amico carissimo ( Mscr. dePelzel,p. iî4).
(a) Cancellario urbis Nicolaus tribifnus scribit ( Mscr. de Peizel. p. i33).
Lorsque loat espoir eat disparu peu à peu , à la cour de Bohême j pour le tribun , et que celui-d n'eut plus devant les yeux que la mort ou une prison perpétuelle , il pensa à sa Gaimille et à son bienaimé fils Lorenzo. Déjà il avait dit précédemment que son incarcération serait pour ses ennemis , qui ne le craindraient plus , une occasion de persécuter toute sa Êimille, préservée jusqu^alors , et il avait , en conséquence , prié Tabbé Bartolomeo d'exhorter Francesco , son beau*père , à sauver par tous les moyens Lorenzo, son fils bien-aimé. Maintenant il écrivait à Lorenzo lui-même, et prenait congé de lui en ces termes : « Sois béni, mon fils, et rappelle-toi « saint Alexis, Jean et les sept fils de Symforose et « d'autres parmi tes concitoyens : rappelle-toi avec a quelle constance ils ont méprisé le monde, de a telle sorte que dans la pauvreté ils ont vaincu la tt richesse, et dans l'humilité et la patience ils ont a triomphé de la gloire vaine et passagère, et coma ment par de courtes fatigues ils ont conquis après <c cette victoire une gloire étemelle. Tu vois , mon « fils , que le monde entier se précipite dans la ce ruine : ne te précipite point avec lui , mais atta- « che-toi avec patience et dans un humble dénùc ment au Seigneur ton Dieu, afin que , par un effet a de sa miséricorde, je te retrouve en son sein et « que tuni'y reconnaisses. Oublie-moi et ta maison a entière, comme ont fait les saints que je viens de « nommer, car je suis bien où je suis , étant avec a Dieu, grâce à sa bonté. Et parce que celui qui a u été le maître de ton père te convient , je te donne « pour père Fra Michèle , qui te montrera en toutes
« choses la voie du Seigneur, et à qui tu dois obéir « cent fois plus qu'à moi. Cache ton nom et dérobe « tes traces, à cause de ceux qui te poursuivent. « J'écris à Fra Michèle ma volonté. La bénédiction « éternelle soit avec toi (i)! »
La lettre adressée à Fra Michèle de Santo-Angelo nous a été aussi conservée. Elle nous montre comment , même en face de la mort , Rienzo resta au fond convaincu de la vérité des prophéties et de la doctrine qui s'y rattachait : seulement la douce espérance d'une issue heureuse l'avait presque entièrement abandonné. Il appelle Fra Michèle Bienheureux du Seigneur, et lui raconte son histoire de la manière suivante. Lorsqu'il fut arrivé auprès de l'empereur et lui eut expliqué les prophéties , Satan , comme l'avait prévu Fra Michèle , se servit de ceux qui sont mentionnés dans ces mêmes prophé* ties pour les empêcher d'être manifestées, et par suite des soupçons que lui , Rienzo , avait inspirés , il fut mis en jugement et on le jeta dans une étroite caverne fermée avec des serrures et des verroux. Il avait espéré quelque temps que ce calice de douleur passerait grâce aux prières des frères ; mais maintenant il voyait qu'une sentence divine des prophéties s'accomplissait sur lui, et cette conviction avait changé sa crainte en courage , sa faiblesse en force et son deuil en consolation : il avait baisé les serrures et les verroux et arrosé la cendre avec des larmes de joie; il avait aussi désormais près dé lui une petite chapelle où il pouvait louer le Seigneur,
(i) Tribunus fitio suo scribit( Msrr. de Pelzel, p. i34).
et, dans deux lettres à l'empereur et à Tarchevéque, non-seulement il avait disculpé les solitaires et luimême des accusations portées contre eux , mais encore il avait inébranlablement combattu leurs communs adversaires dans le zèle deTamour. La colère du Seigneur avait ouvert les fondements de la terre, des villes y étaient tombées et des montagnes tremblantes avaient été précipitées dans l'abîme : mais les cœurs des hommes étaient restés immobiles dans leur endurcissement pharaonien ; son âme l'abandonnerait , si elle n*espérait pas qu'après ce nouveau déluge la colombe dût revenir à l'arche avec une fraîche branche d'olivier, ou bien il se pouvait que déjà le deuxième ange apprêtât sa faux pour la ruine du monde entier (i). Fra Michèle et les autres frères ne devaient point s'inquiéter à son sujet ; car bien qu'il s'attendît à être offert au pape dans Avignon', comme un présent impérial , et à y périr d'une mort indigne, néanmoins , grâce à l'Esprit qui le fortifiait, il avait une aussi vive soif de la céleste Jérusalem que ses ennemis en avaient de son sang. Désormais il ne craignait plus pour luimême, mais en général pour les autres frères innocents, et en particulier pour Fra Michèle : ils devaient se cacher et prier Dieu seulement pour ses péchés. Quant à son fils , qu'il avait laissé humble , chaste et bien enseigné , si , depuis ce temps , des mœurs étrangères ne l'avaient point corrompu, Fra Michèle devait le tirer des dangers du monde et le conduire à la lumière. Tous les livres , excepté
(i) AUuçion au verset huitième du chapitre vin de TApocalypse.
ceux appartenant à TÉglise, les armes , et les autres objets conservés dans un lieu secret bien connu de Lorenzo, devaient être vendus par l'entremise d'un oncle de celui-ci ; et, lorsqu'un frère irait en pèlerinage à la Terre-Sainte, on lui remettrait l'argent pour qu'il l'employât à terminer une chapelle commencée autrefois dans ce pays par une reine. Que si l'exécution de ce plan était empêchée par les infidèles, le même argent devait être distribué par moitié entre les ecclésiastiques et les autres chrétiens qui habitaient les saints lieux. Sa femme (qu'il appelle la lune de sa maison y et de qui il parait avoir eu aussi à souffrir) ayant pris le voile dans l'ordre de Sainte-Claire , c'est-à-dire des Franciscaines , devait y rester avec sa sœur et ses deux filles.
C'est là le dernier document relatif au séjour de Rienzo à Prague qui nous soit parvenu; car, sur ces entrefaites, les actes de l'enquête précédemment instruite contre lui avaient été envoyés dans la capitale de la Bohême par le légat pontifical Giovanni, évêque de Spolète. Ces actes furent lus dans l'église cathédrale, et le tribun fut déclaré hérétique à cause de sa désobéissance en matière de foi. Au mois de juillet i35i, l'empereur l'envoya sous bonne garde au pape, qui le fit emprisonnera Avignon. Pétrarque écrivait à ce sujet (1) : «On a vu
(i) La lettre de Pétrarque est du lo août i3^a. On en a voulu conclure que Rienzo n'avait été emmené de Prague qu*à la moitié de Tannée i35a> mais on lit expressément ( Albert. , Argentinens. Gfaron. , p. 157) : Quem postea de mense fulii Carolas rex Papœ transmisU. Ceci ne peut s'appliquer qu'au mob de juillet i35i, car
« venir humilié et méprisé à la cour pontificale celui « qui a fait trembler les méchants sur toute la terre « et rempli les bons d'une douce attente. Lui qui « autrefois se voyait accompagné de tout le peuple
il faut compter plus de six semaines pour le voyage, V'emprisooDement à Avignon et le procès. Plaçons , au contraire , dans ce mois de juillet i35i le départ de Prague, et tout s'accordera parfaitement. En effet , jusqu'à ce qu'une congrégation de trois cardinaox fût instituée et que rinstructlon entière fût terminée, il pouvait bien s'écouler presque une année, et après la condamnation l'on vit éclater en faveur de Cola, au mois de juillet ou dans les premiers jours d'août, le mouvement qui forme le sujet de la lettre de Pétrarque. Le mot nuper est une expression de temps trop indéterminée pour que l'on eu puisse tirer une conclusion positive. Pétrarque dit dans sa lettre : bœmicum et mox lemoi'icensem carcerem sustinuit. De Sade a conclu de là que Rienzo avait élé incarcéré d'abord à Limoges, ensuite à Avignon : mais on ne voit pas pourquoi le tribun aurait été conduit dans un lieu aussi éloigné que Test Limoges ; et comme Pétrarque ne parle pas ailleurs de l'emprisonnement de son ami dans la ville pontificale, nous croyons devoir traduire de la manière suivante le passage cité plus haut : il eut à sitbir la prison (Tun Bohême (Charles IV) et celle d'un Limousin (Clément IV). Les autres renseignements se trouvent in Francise. Canonic. Prägens. Chronic. lib.III, p. 3i8: «Et deindepublicatisprocessi- > bus in ecclesia Pragensi, qui fuerant per Episcopum Spoletanuro « hue missi, sedis apostolice legatum, in quibus ratione contumacie « in negotio fidei pro heretico condempnabalur. Hujus rei gratis • dominus Rex et dominus Archiepiscopus predictum Tribunum « ad curiam Pape transmiserunt. » Benes. de Weitmil., p. 353, répète la même chose. — De Sade, III, p, 337, dit : « L'archevêque « de Prague le remit entre les mains de Jean, évêque de Spolette, « Roger de Moulinneuf et Hugue de Charlus, officiers du pape, qui « étaient chargés de le conduire. » L'auteur ne dit point où il a puisé ces détails plus précis. On lit dans la Vita, II, i3 : « Le roi « Charles ne voulait pas le laisser aller, mais Cola insista. » Sur son chemin, dans tous les lieux qu'il traversait, les habitants entraient en grande émotion, et lui conseillaient de ne pas aller trouver le pape. Cette version a été évidemment arrangée au pix>fit du tribun. <>
— ayä —
(c romaio et des premiers habitants des peuples d'I- « taue 9 marchait malheureux^ non pas enchaîné, il « est vrai y mais gardé de chaque côté par deux sol- « dats , de manière qu'il ne pouvait échapper, et a la foule accourait à .sa rencontre pour voir le vi- « sage de celui qui naguère était l'objet de tant « d'hommages et d'admiration. Il avait été envoyé « par l'empereur romain au pape romain. Magni- « fique commerce (i)! »
Quelque inévitable que parût pour le tribun une nouvelle condamnation qui devait être suivie du dernier «upplice ou d'une ignominieuse prison perpétuelle, néanmoins tout espoir n'était pas encore perdu. Charles IV parait avoir tenu sa parole donnée à Bienzo , du moins en ce sens qu'il ne communiqua rien au pape , ni à la cour pontificale , des nouveaux plans et des doctrines du tribun ; il demanda même sa grâce (2). De cette manière toutes les inculpations se rapportèrent au temps du tribunat. Qfï reprochait à Rienzo d'avoir alors blessé les droits de l'Église et de ne s'être point purgé du soupçon d'hérésie , mais au contraire de s'en être rendu coupable par sa désobéissance. Les erreurs qu'il avait exposées à la cour de Bohême ne furent point incriminées de nouveau, et lui-même ne semble pas s'en être exactement rendu compte. En effet , pendant son séjour à Prague , il osa encore prier le cardinal Guido de Boulogne , qui lui avait
(i) Lettre de Pétrarque à Francesco di Nello , prieur de Téglise des Saints -Apôtres à Florence, Vaucluse , le la août i35a.
(a) Historia Cortusior.,1X, la : « Hic tribunus, persecutus ab Eccle- « sia sive Papa, fugit ad dominum Carolum imperatorem, cujus inter- « ventuad Ècclesiae graliam fuit receptus. » (Muratori, Script. XIT.) »
témoigné de la bienveillance pendant son précédent séjour à Avignon , de vouloir bien Taider à recouvrer sa liberté. 11 n'avait, disait^il, tenté sa première entreprise que par amour de la patrie et par pitié pour ses malheurs; les embûches d'adversaires méchants et pervertis par l'esprit du monde l'avaient renversé : mais qu'il eût fait du bien , il en prenait pour garants les regrets des peuples et les malheurs dont ils étaient accablés depuis sa chute. Ses ennemis l'avaient accusé d'hérésie et de schisme, quoiqu'il n'eût jamais rien entrepris contre l'Église; il n'avait pas pu précédemment, à cause d'un mal d'yeux , envoyer une demande en grâce aux deux cardinaux qui l'avaient condamné , et maintenant, retenu captif, il demandait en vain à se justifier lui-même de toutes les accusations. Da reste , il avait suffisamment satisfait par ses malheurs pour ses plus grandes fautes : le cardinal pouvait désormais faire prononcer sur lui , dans la cathédrale de Prague , un jugement solennel, et «nsuite il entrerait dans l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, afin que personne n'eût rien à craindre de sa délivrance (i).
Le pape forma un tribunal des trois cardinaux les plus considérés pour instruire l'affaire de Rienzo, Les prétentions de Cola relatives aux droits du peuple romain furent le principal chef d'accusation. Sa vie fut longtemps menacée , parce qu'il avait
(i) Nicolai tribuni ad GuidoDem BoloDiensem S. R. £ cardinaUni oratio. Petrarcba, op., p. ii38-is44. C'est une lettre en forme de discours. Voir, au sujet de ce cardinal, Steph. Baluz. Vit. pap. Aven- I,p. 837.
peu de protecteurs et des ennemis puissants à la cour pontificale. Pétrarque n'était pas à Avignon lors de l'arrivée de Cola^ qui s'informa de lui aussitôt; mais l'ancienne affection pour son ami et héros ne tarda pas à se réveiller dans le cœur du poète. La nouvelle de la chute du tribun et des désordres qui s'en étaient suivis dans la ville l'a* vaient profondément ébranlé , et quoiqu'il désirât , pour diverses raisons, que les louanges antérieurement décernées par lui à Rienzo fussent moins connues, toutefois il n'en vint pas à rougir de les avoir laissées sortir de son cœur, (c D'ailleurs , di • (c sait-il , je ne pourrais pas détruire ce que j'ai « écrit alors ; ces choses ont cessé de m'appartenir « du moment qu'elles sont devenues publiques. » Il croyait encore que Cola avait mérité toutes ces louanges : la fin seule n'avait pas répondu au commencement ; plutôt que de tomber dans les prisons de l'empereur ou du pape, il aurait dû chercher une glorieuse mort dans le lieu le plus glorieux du monde. Le grand poète ajoutait : <r J'avais placé ma « dernière espérance , pour le salut de l'Italie , sur « cet homme , que je connaissais et aimais depuis « longtemps, et, après l'avoir vu entreprendre cette <f œuvre sublime , j'avais promis de l'honorer et de « l'admirer par-dessus tous les hommes. Plus l'es- « poîr que j'avais mis en lui était confiant, plus ma « douleur est vive aujourd'hui que j'ai perdu cet « espoir. Mais quelle que doive être l'issue, jene a peux pas cesser d'admirer le commencement, a Rien de ce qui, dans cet homme, déplaît à tous « les gens honnêtes^ ne lui est reproché à l'heure
(c qu'il est ; on le trouve coupable non pas à cause « de la fin 9 mais à cause du début même de son « entreprise. On ne lui reproche point de s* être (c attaché aux méchants , d'avoir déserté la cause de <c la liberté et de s'être enfui du Capitole , pendant « que nulle part ailleurs il ne pouvait vivre ni mou- « rir plus glorieusement. Les choses qu'on lui rett proche comme des crimes, et pour lesquelles on ce le condamnera, sont précisément celles que je ce trouve glorieuses et non pas déshonorantes , à a savoir, la pensée qu'il a osé concevoir de délivrer « la république, et de faire délibérer seulement à «c Rome sur l'empire et le gouvernement des Rote mains. O forfait dont les auteurs méritent d'être < attachés à la croix et déchirés par les vautours : « un Romain a été affligé de voir sa patrie , la légitt time dominatrice du monde, obéir aux derniers « des hommes, voilà tout son crime, voilà pour- « quoi l'on demande sa mort (i)! »
Pétrarque , ne croyant pas pouvoir servir Rienzo dans Avignon même, écrivit aux habitants de Rome, et les exhorta à prendre la cause d'un prisonnier dont tout le crime était d'avoir voulu rétablir Féclat du peuple romain , et d'avoir tenté de replacer le siège de l'empire dans la ville d'où ce peuple tire son nom. « C'était leur tribun , ou du moins un crice toyen qui avait bien mérité de la chose publique, ce Ils devaient pour le moins exiger que , au lieu ce d'être condamné dans les ténèbres , il fût , en sa « qualité de citoyen romain , jugé sur les lieux mê-
(i) Lettre eléjà citée de Pétrarque à Francesco di Nello.
« mes où il était né. et où il avait commis les cri- « mes qu'on lui imputait. Ils devaient , en consé- <r quence , élever courageusement la voix et envoyer a des députés , eux dont les ancêtres avaient affran- « chi les Grecs des Macédoniens , les habitants de <c la Sicile des Carthaginois et les Campaniens des « Samnites. La plupart des hommes prennent pi* « tié des malheureux : ceux-là seulement s'en dis- « pensent dont le devoir particulier est d'éprouver (c la compassion , de pardonner les erreurs et de ne (c point haïr la vertu dans les autres. Il y avait à « Avignon qiéme des jurisconsultes distingués qui « prétendaient que l'on pouvait justifier les sentia ments du tribun parle droit civil et par l'histoire : « mais personne n'osait ouvrir la bouche. Celui tf qui écrivait ces lignes ne reculerait peut-être pas « devant la mort, si sa mort devait servir la vérité « et la république ; il paraîtrait devant un juge « équitable pour défendre Rienzo avec sa langue et « sa plume; quant à présent, il se taisait et ne met- « tait pas même son nom au bas de cette lettre ; « du reste , le style sufdsait pour le faire connaître, « et il ajoutait seulement que c'était un citoyen ro- « main qui parlait ici (i). »
Nous ignorons si les Romains firent quelque tentative pour leur tribun. A la fin , Cola s'était luimême recoqnu coupable des crimes qu'on lui im* putait et avait été condamné à mort. Rien ne semblait plus pouvoir le préserver du dernier supplice, ou d'une ignominieuse prison perpétuelle, lors-
(i) Pelian^ha, Epist. sine tilulo , p. 789-793.
qu'un mouTement s'opéra en sa Erreur à Avignou. Il régnait à la cour pontificale et dans la ville un grand amour de la poésie et des poètes. Pétrarque applique à son entourage le mot d'Horace sur la ma> nie de faire des vers , laquelle travaille les savants et les ignorants, et, après avoir dit que ëest un triste sort d'aifoir des contemporains , il se plaint de vôif chaque jour des poèmes et des lettres pleuvoir sur lui de tous côtés. Des jurisconsultes , des médecins, des artisans, des 4aboureurs et des maçons négli* geaient leurs affaires pour versifier ; il était poursuivi jusque dans sa maison, et à peine pouvait-il mettre le pied dans la rue sans être entouré de gens qui l'assaillaient de questions sur la poésie (i). Or, le bruit s' étant répandu que Rienzo était aussi un poète distingué, tous crièrent que ce serait uû crime de faire mourir un homme qui pratiquait un art si saint. Pétrarque dit bien , il est vrai , que Cola avait lu tous les poètes , mais il ne savait pas s'il avait composé une s'eule pièce de vers. Toutefois, ce bruit sauva la vie au prisonnier (2). Il fut enfermé dans une tour, et même retenu , dit-on , par une chaîne fixée dans la muraille ; du reste, il était traité avec distinction et recevait sa nourriture des mets de la table pontificale servis aux ptiuvreis. En même temps il pouvait se livrer à ses études favorites : l'Écrituresainte et les livres d'histoire des anciens Romains , particulièrement les ouvrages de Tite-Live , lui tenaient compagnie dans sa prison ,
(i) Petrarcha, Rer. faiii., Ep. xiii.
(2) Lettre de Pétrarque à Francesco di Nello.
comme précédemment au plus haut degré de la fortune (i).
Cola avait encore mérité im traitem^:it si doux tn reconnaissant la folie de sa dernière entreprise, et en communiquant lui-même aussitôt à Clément VI un essai qu'on avait fait de Texciter de nouveau par des prophéties. Il écrivit alors à l'archevêque de Prague qu'il avait été séduit par l'esprit d'orgueil , et qu'il avait mérité le jugement exercé sur lui. L'ange satanique, qui l'avait enivré de ses fruits dans la solitude des forets et l'avait dépouillé du droit sens , lui était récemment apparu avec ses interprétations , mais il en avait sur-le-champ donné connaissance au père commun. Il désirait que l'archevêque voulût bien prier pour lui, tenir secrètes celles de ses fautes qu'il connaissait comme pasteur, et présenter ses hommages à l'empereur Charles IV. Dans une autre lettre, au contraire, dont nous ne possédons qu'un fragment, il charge l'archevêque de dévoiler ce qu'il lui a conué sous le sceau de la confession , ainsi qu'au prévôt de la cathédrale , si toutefois l'empereur le permet. Il espère que de même qu'Esther a vaincu les ennemis des Juifs par Assuérus , de même la sainte Vierge Marie triomphera par l'empereur des puissances infernales. On ne saurait décider maintenant le rapport qui existe entre ces deux lettres (2) .
Ainsi finit la tentative faite par Rienzo d'opérer
(i) Vita, II, i3 ; Petrarcha, de Remediis utriusque fortUDse, lib. I, dialog. 89.
(3) Littera trîbuui missa domino archiepiscopo de curi avenipuensi.
. un renouvellement de Fltalieau moyen des doctri* nés des spirituels et de ses propres idées sur Tantiquité romaine et la dignité impériale. Les spirituels et les fraticelles continuèrent d'exister dans les Apennins; un procès fut intenté, en i362 , à quelques-uns des partisans de Fra Angelo (i), et ces mouvements ne furent tout à fait apaisés qu'au concile de Constance.
(i) Garampi, Memorie délia beata Chiara di Rimini, etc., pag. 5i8.