XXVII
sous la conduite d'Albornoz. Ce dernier, avec son carac* tère ferme et son esprit pratique, ne pouvait pas avoir grande confiance dans le coopérateur que le pape venait de lui donner. Aussi , quand les Romains eurent fait leur soumission, se garda-t-il bien , malgré ses instances, de le choisir pour sénateur. Mais déjà Rienzo ne pouvait plus contenir son inquiète activité. Il n aspirait à rien de moins qu'à reprendre le gouvernement de Rome. Deux jeunes Provençaux, deux frères du fameux Montréal , chef de la grande compagnie , séduits par sa faconde , mirent à son service leur ardeur juvénile et une somme considérable , avec laquelle il loua , pour un mois , deux cent cinquante cavaliers mercenaires et deux cents hommes d'infanterie toscane. A la tête de cette troupe, il marcha droit à Rome, où il avait des intelligences. Par un de ces retours de la multitude, si fréquents dans l'histoire, le même homme, qui sept années auparavant avait été réduit à prendre une fuite honteuse , fut reçu avec enthousiasme. Le peuple entier et la milice urbaine, portant des branches d'olivier, allèrent à sa rencontre, des arcs de triomphe furent dressés dans les rues, et le i er août i354? Rienzo s'installa une seconde fois au Capitole. Il ne garda pas longtemps la modération qu'il montra au commencement de son retour, et qui lui valut d*être confirmé dans l'exercice du tribunat par Innocent YI. Bientôt ses anciennes habitudes de luxe, d'intempérance, de despotisme, reprenant le dessus, il mit de nouveaux impôts sur les objets de consommation les plus nécessaires , fit arrêter une foule de ci« toyens honorables qu'il relâchait ensuite à prix d'argent, et alla même jusqu'à faire exécuter , sans forme de procès, un orateur populaire nommé Pandolfuccio , dont il re* doutait l'éloquence. De tels excès rendaient sa ruine inévitable : elle ne se fit pas beaucoup attendre. Le 8 octobre éclata une sédition causée par le mécontentement gêné-
XXVJll
rai : les flots de rémeute vinrent battre les oaurs du Capitule, et les crisv-de vwe le peuple! mort au traître! avertirent Rienzo du danger. Il hésita quelques instants s'il mourrait les armes à la main ou s il tenterait de s'échapper. Cette dernière résolution l'ayant emporté dans son cœur pusillanime , il dépouilla à la bâte son costume militaire , jeta sur ses épaules un manteau de paysan qu'il trouva dans une chambre de domestique , et se mêla au peuple en criant comme les autres : Mort au traître! mort au tyran! Mais trahi par des bracelets d'or qu'il avait gardés, il fut reconnu. On le traîna au perron du Lion, où il avait luimême prononcé tant de sentences capitales. Il resta là environ une heure sans que personne le touchât, soit par respect, soit par pitié. Enfin, Cecco del Vecchio, un boucher, dit«on , lui donna à travers le corps un coup d'épée mortel, et le notaire Treja lui fendit la tête d'un coup de sabre. Son cadavre demeura deux jours en proie aux outrages de la populace ; puis ayant été porté devant le mausolée d'Auguste, il y fut brûlé par les juifs à petit feu d'orties desséchées.
Telle fut la fin misérable de cet homme extraordinaire qui monta deux fois au faîte de la puissance et en fut deux fois précipité. Notre auteur nous semble l'avoir bien caractérisé quand il dit dans le cours de son ouvrage : <' Au fond Rienzo avait un noble esprit , plein d'enthou- A siasme pour sa patrie et pour la justice \ mais il man- « quait de clarté dans les vues, de décision et de fermeté « dans le caractère, et, par conséquent, de véritable force. « Des notions vagues de l'antiquité , défigurées encore par « les idées romanesques et fantastiques de son temps , rem- A plaçaient chez lui la connaissance des vrais rapports « politiques de l'Italie avec Rome; puis, l'orgueil et fT l'ambition détournaient facilement sa bonne mais faible « volonté vers la ruse, la vengeance et la tromperie. » Peut-
être aussi un historien contemporain, Matteo Villani, a-t-il écrit, dans les lignes suivantes , le dernier mot sur Félévàtion trop prompte et dès lors peu solide du tribun : « Ainsi finissent d'ordinaire ceux qui se font maîtres des « peuples : la victoire , la fortune et la domination subi- « tement acquise^ disparaissent subitement. »
Quoi qu'il en soit , l'histoire de Rienzi et son époque est une œuvre fort distinguée, dans laquelle l'exactitude des faits, la nouveauté d'une foule de détails et de plusieurs documents précieux, l'ordre de la composition , la sagacité et la justesse des vues se trouvent heureusement unis à un style clair^ simple, ferme et animé. Quelques semaines après cette publication , qui eut lieu au mois de janvier i84i j Papencordt fut nommé professeur à l'université de Bonn. Il devait ouvrir ses leçons au second semestre, et l'on peut penser quelle joie, quel honneur c'était pour lui d'aller s'asseoir comme maître dans l'école où , dix ans auparavant, il avait commencé , sous la direction d'hommes illustres, l'étude approfondie de l'antiquité et des temps modernes. L'ombre de Niebuhr semblait l'appeler à la place qu'il avait laissée vide; tout lui présageait une heureuse et brillante carrière. Moment glorieux , moment fortuné dans la vie du jeune historien de vingt-neuf ans , déjà compté parmi les savants et les écrivains de l'Allemagne : mais ce ne fut qu'un moment ! Le i®' avril il quitta Berlin pour se rendre à sa destination , et arriva le 3 à Warbourg, auprès de sa sœur, qu'il n'avait pas vue depuis cinq ans. Ils passèrent ensemble une semaine délicieuse : le passé leur souriait avec ses épreuves courageusement traversées , Favenir avec ses douces espérances. Félix, plein de santé, de science , d'ardeur et de génie , allait prendre le chemin de Bonn, avec la résolution de revenir aux prochaines vacances indemniser sa chère Hélène d'un séjour trop court pour l'un et pour l'autre. Ce*
pendant le soir du dimanche de Pâques, veille du jour fixé pour le départ, ils étaient seuls dans la chambre de madame Gehlen , achevant, pour ainsi dire, de vider leur cœur, et causant de ce qu'ils avaient de plus cher, de plus intime , lorsque Félix dit tout-à-coup : « Il se passe en « moi, à rinstant même, quelque chose de singulier, « d'extraordinaire : c'est comme si au moment de toucher « le but vers lequel je tends, vers lequel j'aspire depuis « dix années, j'allais le manquer! Je vois entre Bonn et « moi un abîme infranchissable : il serait affreux pourtant « de mourir si jeune, de ne pas cueillir les fruits que j'ai « semés et cultivés avec tant de soins! » Madame Gehlen essaya en riant, en parlant d'autre chose, de dissiper les noires pensées de son frère bien-aimé : mais, comme ellemême l'a avoué depuis, elle sentit aussi passer à travers son propre cœur le glaive du cruel pressentiment. Le lendemain , Papencordt était au lit , avec une fièvre ardente. Cette maladie, dans laquelle le médecin ne vit d'abord rien d'alarmant, présenta bientôt tous les symptômes d'une fièvre typhoïde ; et le sixième jour, malgré les soins les plus assidus que lui prodiguaient jour et nuit monsieur et madame Gehlen , le cher malade se trouva à l'extrémité. Jugeant lui-même sa position, il demanda spontanément un prêtre , se confessa , et, rassemblant le reste de ses forces^ il reçut à genoux sur son lit le saint viatique. Ensuite il se fit lire les prières des agonisants. C'était le samedi 17 avril. Le même jour, à quatre heures et demie du soir, sa sœur ne pouvant plus maîtriser son émotion , sortit quelques minutes de la chambre pour donner un libre cours à ses larmes : en rentrant elle vit aussitôt sur la figure de Félix les signes terribles de l'agonie. Toutefois, il avait encore sa connaissance. Madame Gehlen, éperdue de douleur, passa une main sous la tête de son frère, pendant que de l'autre elle serrait ses deux mains déjàglacées; elleTappela;
elle lui dit de la regarder encore une fois , ce qu'il fit avec une indicible expression, et il rendit le dernier souffle.
La nouyelle de cette mort inattendue produisit une vive sensation à Berlin. Le ministre des cultes et de l'instruction publique écrivit à la famille une lettre de condoléance, et la Gazette d'État^ dans un article nécrologique rédigé par le docteur Gruppe, rendit un complet hommage aux qualités morales et intellectuelles du défunt. Ces sentiments, unanimement partagés, trouvèrent un écho dans les meilleures feuilles de F Allemagne. La perte du jeune écrivain fut aussi déplorée en Angleterre , où il avait des amis dévoués et de justes appréciateurs de son mérite. A Rome, un de ceux qui lavaient le mieux connu , M. le chevalier Reumont, secrétaire de la légation prussienne, paya un juste tribut à sa mémoire. Il restait à la France, où Papencordt obtint son premier triomphe littéraire , de s'associer à ce légitime concert d'éloges et de regrets. C'est cette dette tardive que l'auteur de ces lignes a essayé d'acquitter avec une sympathie qui a la conscience de n'avoir rien exagéré, mais qui craint plutôt de n'avoir pas assez fait connaître l'assemblage si rare dans le même homme des plus heureux dons de l'intelligence , des efforts les plus persévérants et des vertus lés plus aimables.
Munich, mai 1845.
Lbon Bore.
N. B, On a tout lieu d'espérer la publication posthume de Y Histoire de Rome au moyen âge^ confiée aux soins de la science et de l'amitié. — Le traducteur de Rienzi et son époque étant trop loin du lieu de l'impression pour revoir les épreuves de ce livre, ilestresté plusieurs fautes typographiques que l'indulgence du lecteur voudra bien excuser.
RIENZI
ET