I. — niBLIOTIIHjl E l.M KRNA riONALi
n'a ni foi, ni loi, il méconnaît les dieux, il est làehe, perfide et pervers. L'Arya le voue à l'exécration, vl supplie les |)uissances célestes de le foudioyer, (le l'anéantir, aussi l)ien qu'il les implore sans cesse pour doubler ses biens, pour augmenter ses troupeaux, pour lui donner une postérité nombreus(\ valeureuse et productive. Tel est riiomme primitif, aux passions exallées et franches, à l'énerg'e de senlinients, à l'avidité des richesses. Ce sont d'abord des vaches et des chevaux ({u'il réclame aux divinités, c'est plus tard de l'or, et toujours le triomphe, la fortune, le bonheur matériel et immédiat. Il leur apprête le soin a, la liqueur du sacrifice, afin qu'ils lui rendent un bienfait pour chaque goutte du breuvage sacré, il les convie à recevoir ses offrandes pour leur en demander instantanément le prix.
Kt maintenant, (piel est le peuple qui chantait ces hymnes si heureusement inspirés? Figurons-nous d'abord, au pied des montagnes les plus hautes du globe, sur le versant occidental de rflimalaya (séjour des neiges), un pays rude et austère, des champs d'orge sur les plateaux, des herbages dans les fonds, et à l'horizon des rochers superposés, des torrents qui se mêlent aux flots de l'Indus, toute la majesté de la nature, mais aussi toute sa rigueur. L'hiver et l'été sont durs : froid glacial ou chaleur étouffante; les équinoxes sont féconds en tempêtes; mais le prmiemps a des charmes si vifs que le chant des ancêtres le redira à toutes les générations. C'est là que vécurent ces Aryas de l'Inde, séparés de leurs frères, les Iraniens, et des émigranis Aryas, nos
♦IXDE. - INTHODUOTION.
véritables ancêtres, qui sont déjà parlis, et, sous les noms de Celles, de Pélasges, de Germains et de Slaves, ont suivi la marche du soleil, contourné la mer Caspienne, traversé des fleuves et leurs courants rapides, des montagnes et leurs forêts épaisses, des marais et leurs terrains mouvants, en emportant avec eux, dans notre Occident, le véritable Agni, le feu sacré de Tintelligence et du progrès.
L'Arya de Tlnde, traînant après lui ses troupeaux, pillant pour les augmenter, luttant pour les défendre, s'arrêtant tout à la fois pour combattre et pour se reposer, acharné contre les autochtones, ces-Dasyous qu'il ne peut assez souvent maudire, rapportant à ses dieux ses victoires et leur en demandant de nouvelles, est un peuple en marche qui se développe par une lente conquête. Aussi ses hymnes sont-ils à la fois des prières, des chants de victoire, des imprécations contre les vaincus, rarement des préceptes de conduite, plus rarement encore des préceptes de morale.
L'Arya médo-perse, soumis aux variétés climatériques du sol qu'il a choisi pour son étabUssement, réjoui par le printemps, désolé par l'hiver, enthousiasmé des fleurs et des fruits de son Iran, épouvanté des neiges et des tempêtes de son Touran, discernera dans la nature deux forces ennemies, deux combattants, le bien et le mal. L'Arya slavo- Scandinave, en pénétrant dans le Nord rigide, verra des divinités féroces dans ses nuages fantastiques, et dans ses glaces polaires.
L'Arya celtique, voyageant à travers les brumes et les marais, prendra des rochers pour autels et des forêts pour temple; de sa terreur naîtront des
mystères terribles, et de sa vie menacée des sacrifices sanglants. L'Arya greco-rômain, au contraire, sens son ciel azuré, au bord de sa mer radieuse, sur sa terre favorisée par la plus douce des températures, s'épanouira en mille grâces de poésie, et peuplera les cieux de toute une génération divine.
Le pays, où se livrent les luttes sourdes et répétées des Aryas-Hindous, le Saptasindhou, formé par les affluents de l'Indus , et longtemps borné, pour ces derniers, d'un côté par le fleuve, de l'autre par la montagne, n'est pas encore fort distant du lieu d'origine des vaillants hommes, la Bactriane , si féconde en émigrants.
Les Aryas-Hindous s'y développeront avec patience, y gagneront pied à pied une patrie , y poursuivront , combat par combat, l'exlermination de leurs mystérieux adversaires, et fonderont leur unité en consacrant tour à tour les inspirations de leurs poètes, et en léguant à leur postérité leur étrange livre aux centaines d'auteurs.
Qu'étaient-ce donc ces auteurs si nombreux? Nous l'avons dit, des pères de famille, ces prêtres naturels, primitifs interprètes des vœux et des hommages de leurs enfants. Ces pères de famille allumaient le feu du sacrifice , lui offraient comme aliment le soma, liqueur tirée de Tasclépiade amère, le beurre, le lait, plus tard un bélier, et enfin le cheval. Pendant ce sacrifice ils prononçaient des paroles sacramentelles et des prières ; et, quand le sacrificateur était poète, ces paroles devenaient des rhythmes, ces prières devenaient des hymnes. Puis on répétait ces hymnes à chaque nouveau sacrifice ; on se les transmettait oralement de fils en fils; et la tradition
NDK. — NTRODIGTION.
selablissait, el le respect des ancêtres se consolidait par cette tradition même, et l'on évoquait autour du gazon sacré les mânes de ces ancêtres inspirés , et Talliance se perpétuait entre le passé et le présent, en engageant l'avenir et en fondant peu à peu le culte, les rites el la foi. Autant de familles, autant de sacrifices; autant de poètes patriarches, autant de cantiques.
De là ce millier d'hymnes, dans le Rig-Véda dont encore nous avons perdu un grand nombre; car, lorsque la famille s'éteignait, sa prière [)articulière n'étant plus répétée, n'étant plus transmise par la i^iété filiale , s'effaçait de la mémoire des indifférents qui se contentaient de répéter et de transmettre la prière de leur propre chef. Puis, d'un autre côté, dans les branches nombreuses, m'ultipHées par les mariages qui créaient de nouvelles familles, de nouveaux poètes se manifestaient, chantant à leur manière les merveilles de la vie et les mystères de la mort. Le concert du Véda variait dès lors d'accents et d'expression : des idées neuves surgissaient, des interprétations différentes des phénomènes de la nature et de l'intervention céleste, ajoutaient de nouveaux dieux au panthéon traditionnel; l'amour-propre , l'antagonisme, la passion prenaient parfois aussi une place destructive dans le groupe primitif; et peu à peu, fatalement, s'altérait la candeur originelle.
L'antiquité du Rîj-Véda est aujourd'hui incontestable. Son caractère religieux l'a fait conserver av. c une sorte de piété ardente et jalouse, et Ton pourrait jusqu'à un certain point reconnaître au style même des invocations, et à la nature des êtres surhu-
mains qu'on y adore, l'époque d'une grande partie de ses hymnes. D'abord la conception d'une force divine y est simple, et la prière naïve. L'Arya est en marche ; il implore en sa faveur les forces (le la nature, il lève les obstacles qu'il rencontre par une invocation : ici à une rivière pour qu'elle modère son courant, là à une montagne pour qu'elle abaisse ses pentes, plus loin aux eaux du ciel pour qu'elles assainissent par leur abondance les miasmes d'un marais ; plus habituellement à Indra pour qu'il accorde un nouveau triomphe à ses protégés. Plus tard, l'Arya vainqueur s'établit sur la terre conquise, il la cultive avec la charrue, il rentre sa récolte sur des chars, bat ses blés, crible son orge, cultive ses rizières; et son ordre social plus avancé se reflète déjà dans ses dieux. Il compare Agnj\ le feu, à un coursier, qui, attelé à son char, secoue sa crinière; Ousha, l'aurore à une déesse montée sur un brillant véhicule ; les vents du matin, les Marouts, flls de Vayou ou de Roudra, sont aussi sur des chars , armés en guerre avec le glaive et le carquois, décochant des flèches contre les nuages, et buvant le soma avant leur journée de travail. Plus tard il se mêle à la figure vague, mais encore noble de l'image providentielle, des traits exagérés ou bizarres : Sourya, le soleil, a des bras d'or, des mains d'or, et même une langue d'or ; les Marouts , ont des attelages de daims, des cuirasses et des lances. C'est que l'industrie vient d'apparaître chez l'Arya indien : il peigne le chanvre, tisse la laine, perfore des puits, utilise tous les animaux domestiques, travaille les métaux et sait en apprécier l'usage et I la valeur. Plus tard encore, la penste
INDE. — INTRODUCTION
pure et instinctive cède le pas à Tiuterprétalion des dépositaires de la tradition. Le brahmane apparaît comme le seul intermédiaire entre la divinité et l'homme ; il impose son intervention, il complique le rituel, il crée les castes, il édicté des lois, et la multitude; lui confiant son âme, se laisse dominer peu à peu, absorber, annuler.
Mais cette multitude qu'on vient de condamner à une inégalité infranchissable par l'institution des castes , et à une ignorance absolue par Tinterdiction de hre même ses codes sacrés, fera dévier le sabéisme ingénieux et poétique, qui avait succédé au monothéisme primitif, vers un polythéisme universel.
Le sowa, cette liqueur du sacrilice, sera traité de divinité, ainsi que le mortier et le pilon qui servent à l'obtenir; la plante médicinale passera déesse ; les grenouilles seront invoquées, les dés enfin deviendront des dieux. C'en est fait, le bien et le mal, la pluie bienfaisante comme louragan, la moralité comme les passions, prennent rang dans cet olympe étrange, qui a remplacé la voûte céleste et pure des premiers Aryas. C'était par ÏAsaura, le principe de vie, indépendant de toute manifestation particulière, que s'était révélé le monothéisme primitif; maintenant VAsoura cessera d'être une croyance pour entrer dans le domaine philosophique qui intervertira sa valeur; et VaTc, la sainte parole symbolisant les puissances diverses de la nature , créera pour la multitude autant de dieux, que ses besoins, ses terreurs et ses rêves en auront exigés.
Malheureusement l'ordre chronologique du Véda a été confondu par ses transcripteurs , et le classement en est arbitraire à un tel point que dès la
première des huit sections du Rîg, on rencontre des hymnes de tous les âges.
Dans ce recueil , que les brahmanes ont coordonné, on reconnaît, sans difficulté, le dessein spécial de mettre d'accord les anciennes prières avec le nouveau culte. On v trouve même une sorte d'idée dirigeante dans la dis})0sition des invocations de presque tous ses livres : d'abord paraît Agni\ puis //2rfra,ensuiteles Vjçw a dé vas, Ions les dieux; comme si les diverses familles, les diverses tribus, dont chacune affectionnait tout naturellement le nom et l'image de son dieu particulier, avaient voulu s'entendre et s'arranger de manière à former, dans chaque livre , une espèce de ^panthéon des
différents symboles et des différents •
attributs de la divinité indienne.
Peut-être cet arrangement a-t-il plus d'importance qu'on ne lui en a accordé jusqu'à présent, et dévoile-t-il une partie de l'inteUigence politique des brahmanes, lesquels, pour arriver à la domination de toutes les tribus des Aryas de l'Inde, auraient commencé par en adopter les différents symboles, en leur faisant une place d'honneur dans le livre qu'ils déclaraient sacré.
Y a-t-il une époque antérieure au Hig-Véda ? Tout le fait présumer :
les divers Manous, rappelés dans le Hig tout autant que les douze prophètes qui précèdent Zerdoust ou Zoroastre, énumérés dans le Décatir. Aussi MM. Emile Burnouf , Lassen Oppert, Obry , ont-ils cherché à déterminer la géographie et même la langue de ce berceau commun de l'Occident tout entier, VAryana. A l'âge le plus éloigné peuvent se rapporter, chez les Aryas, les premiers rudiments de la vie et
INDB.
INTHODICTION.
Tunité divine d'Agni, antérieure à celle d'Indra. Puis vient le temps des Ricltis, ces poètes religieux, qui chantaient dans la langue ancienne les bienfaits de rÈtre tout-puissant, en lui dénon* çant les méfaits des phénomènes naturels, la grêle, la glace, l'ouragan.
Celte animation de la matière en mouvement n'est que de la poésie; mais elle ne cache qu'aux inattentifs Tunité fondamentale. Enfin , la séparation amène deux dialectes , le sanscrit et le zend, et chaque grande émigration, tout en conservant des traditions analogues, se divise par les interprétalions, c'est-à-dire par la théologie.
Les méditatifs Aryas, avant leur séparation, tandis qu'ils formaient encore une alliance de tribus homogènes dans les plaines de la Bactriane , avaient observé la nature, et réfléchi sur les secrets de l'univers. Aussi, frappés tout autant par le spectacliî des phénomènes physiques que par les mystères de l'existence, ils semblent s'être expliqué le principe du monde visible par le mouvement qui prouve la vie, et par la vie qui naît, croît, cesse, et se renouvelle constamment autour de nous. De là la conception d'un principe de vie, unique et général, indépendant des individus de toutes les espèces, dans le règne végétal comme dans le règne animal, se transformant, se divisant, se répandant partout. Les Indiens nommèrent ce principe Asoiira, les Iraniens A ho lira, et c'est en lui que MM. Alfred Maury, Pavie, Eichhoff reconnaissent ce monothéisme, dont d'autres indianistes placent l'éclosion beaucoup plus tard. En tout cas, ce principe des Asouras, qui explique le monde pour les Aryas et justifie l'intervention des dieux, est le fonde-
ment de leur cultt\ et le sentiment inspirateur de leurs hymnes. Il est avéré, en outre, qu'avec le culte des éléments, ils avaient adopté le culte des mânes. La tradition le prouve surabondamment; le respect de l'hymne de famille, l'évocation des aïeux autour du gazon sacré, U^ texte même de certains chants, tout confirme l'existence chez eu>t de ctîtte vieille idée, (|u'on trouve aussi dans la religion des plus anciens Grecs et Latins. Les Aryas honoraient leurs ancêtres, dont quelques-uns, tels que les Ribhoiis, devenaient même des demi-dieux. Ils leur offraient des sacrifices : et c'est peutêtre la raison déterminante de l'adoption des Védas par les brahmanes; car ainsi était établie la valeur traditionnelle d'un recueil, auquel on donnait le sens de parole divine, prononcée et recommandée par des êtres surhumains.
En nous rendant compte du panthéon védique d'après la lecture des hymnes, et non d'après les commentaires brahmaniques , nous avons d'abord constaté une simplicité et une clarté toute en l'honneur des conceptions primitives et de l'esprit net et sobre de nos premiers ancêtres. Indépendamment de VAsoura, ce principe générateur de la pensée religieuse et de ses symboles, nous trouvons trois grands dieux auxquels TArya-Indien s'adresse -le plus souvent: ce sont Agni, le feu, Indra, l'éther et Sourya, le soleil. Quant à Aditi, la nature indivise, V'i^/'ow/îa, le ciel étoile, Vayoa, l'air, Roudra, le vent, les Marouts, les brises, les Aswins, les crépuscules , Oaaha , l'aurore , Prisni , la terre, ils n'apparaissent que comme dieux secondaires, puissants dans leur
INDR, — INTBODICTION.
cercle d'activité, mais plutôt auxiliaires des trois dieux supérieurs que souverains par eux-mêmes de toutes les choses et de tous les êtres. Le Rjff'Véila ouvre et ferme par un iiymne à Agni. Si, comme nous le croyons, une idée dirigeante a présidé au classement du Hig^ cette disposition n'indiquerait-elle pas qu'Agni était le dieu des prêtres , comme Indra semble le dieu des guerriers, et qu'il devait^ d'après les brahmanes, triompher de tous ses rivaux, et les absorber à la fin dans sa toute-puissance?
Toujours est-il qu'il y a une sorte d'antagonisme entre eux, sinon dans les actes, au moins dans les attributs, et Ton voit cette lutte naître et se développer dans des chants divers, qui, par leurs louanges graduées et progressives, tendent à attribuera l'un ou à l'autre la prédominance , la souveraineté suprême, la création. Nous chercherons à établir cette hypothèse par la légende de l'un, Indra, et par les développements de l'autre, Agni; quant à Sourya, il est aussi clair dans sa cause et aussi incontestable dans ses effets que l'astre immense et bienfaisant qu'il représente.
Ce qui donne à Sourya, le soleil, une valeur toute poétique, c'est qu'il apparaît à chacun comme le plus distinct, le plus évident, le plus actif de tous les dieux. Rien n'est douteux dans sa puissance, rien n'est équivoque dans ses diverses manifestations.
Son sôjour est dans le ciel, mais son empire est aussi bien sur la terre que dans les airs, dans l'espace qu'il remplit, dans la nature qu'il éclaire, échauffe et féconde. Les animaux lui doivent la vue pour se diriger, les
hommes Tinlelligence i)Our le comprendre ; il donne aux montagnes leur physionomie, à la plaine sa parure, au fleuve son scintillement, à la fleur sa beauté, à tous les êtres ce qui les caractérise et ce qui les différencie.
Son absence efface toutes les couleurs, vide l'horizon, éteint tous les yeux, confond tous les esprits, détruit toute individualité, et remplace par un chaos temporaire l'harmonie des mondes, qui n'est autre chose pour les hommes primitifs que la lumière. Mais Sourya ne se contente pas de briller, et de dispenser, entre tous, les effluves inépuisables de sa splendeur ; il pénètre chaque corps organisé, il prodigue sa chaleur à la création entière, dote la sève de son activité, le sang de sa tiédeur, la terre de sa fécondité, l'imagination de ses brillantes couleurs ; il entretient l'existence de tous, et imprime au mouvement universel sa vertu de croissance et d'élasticité. Le soleil enfin crée la joie, le bonheur; la nuit est triste, le ciel voilé par la tempête est terrible; les ténèbres sont la mort , la clarté seule est la vie. Ces propriétés bienfaitrices du soleil, les Aryas les saisissent, et les expriment par les noms divers du soleil, qu'ils appellent tour à tour Sowrj'â, le resplendissant, et Savitri, le créateur, Pouchan, le nourricier, et Mitra, l'ami de tous, Bhaga, le fortuné et Aryaman, le puissant. Enfin, sous le nom de Vichnou, le voyageur céleste, ils se le figurent d'abord comme un nain qui apparaît avec sa grosse tête à l'horizon, croît avec la rapidité vertigineuse d'un dieu, projette ses feux dans l'infini, s'empare du ciel et le traverse en trois pas : le lever, le zénith et le couoher. Pour eux Vichnou
INDE. — INTRODliCTION.
c'est le soleil dans sa force, dans sa puissance, dans sa domination, indépendamment de ses bienfaits et de ses (puvres.
Telle est même rinfluence qu'on prèle, dans les hymnes védiques, à Tas- Ire souverain, que Eug. Burnouf n'a pas hésité à présenter /yiûf/*a comme le symbole de rénergie atmosphérique du soleil. Or il explique sa pensée en termes si exacts et si poétiques à la fois, que nous prendrons la liberté, au bénéfice de nos lecteurs, d'emprunter à sa judicieuse et profonde élude du Véda^ ce morceau si remarquable :
• J'appelle Indra la puissance météo-
• rique du soleil; Ahi, Susluw , Vri-
• ira, le nuage sous ses aspects;
• Marouts, les vents déchaînés. Indra
• ne va-t-il pas jouer dans les airs le
• même rôle qu'un roi puissant à la
• tête de son armée ? C'est le dieu de
• la lulle par excellence : on l'appelle
• Indra de la racine Ind, régner,
• Arya comme les nobles seigneurs
• du temps, Sousipra, au beau nez,
• pour distinguer le chef, par ce signe
• de noblesse, des ennemis au nez
• aplati, que Ton appelait Dasypus, et •que Ion nomme ici Dànavas; on
• le nomme Hchattriva, comme les
• princes féodaux ; on le nomme Raja,
• car il est vraiment le roi des cieux ;
• il est Di\\ c'est-à-dire paré de vête-
• ments brillants; il est Cakra, c'esl-
• à-dire puissant. Voici maintenant
• son cortège et son œuvre, comme le
• Vêda nous les présente.
• Quand la nuit touche à son terme, une fine lueur se répand d'en haut
• et commence à rendre visibles les
• silhouettes des arbres et des collines.
• L'âne s*éyeille le premier et donne
• avis à toute la nature que le roi du
• ciel est en route et qu'il approche.
• C'est cette bête, si belle dans les
• contrées du midi, et dont la nôtre
• n'est qu'une grotesque dégradation, ' que les Aryas ont donnée pour atte-
• lage aux cavaliers célestes, aux
• deux Açwins véridiques, courriers
• matinaux el méderins vigilants, qui
• viennent, avec la clctrté pour remède,
• guérir la nature entière des maux et
• des erreurs de la nuit. •
0 Açwins , tcouiex P hymne quv chantait en votre honneur un homwe errant dans les té' n^bres, hymne que fai n^pété en recouvrant la vue par votre proteetion, auteurs de tout bien.
r.AXÎVAN, I. 244.)
Avec vos coursiers aux ailes d*or, rapides, doux, innocents, s^éveillant avec P aurore, humidea de rosée, heureux el disposés à faire des heureux, venez à nos sacrifices, comme Jes abeilles an miel.
Vos rayons avec Je jour repoussent les ténèbres et projettent au loin dans Pair des lueurs brillantes. Le soleil attelle ses coursiers.
(VAMADÉVA, I, 491.)
• Le char des Açwins a trois sièges,
• sur un desquels est placée la fille
- du soleil, Arjunl , cette charmante
• lumière, que le regard des dieux
• suit avec un pur amour; la jeune et
• aimable fille est emportée par eux
• dans leur course circulaire.
« Alors apparaît l'Aurore, sœur de
- la Nuit ; elle est sur un char éclatant;
- rougeâtre, elle ouvre les portes rou-
- geàtres de l'Orient ; elle s'avance, < elle s'étend, elle remplit le monde
• de clarté.
Ousha se dévoile, comme une femme couverte de parure, elle semble se lever et se montrer à la vue, comme une femme qui sort du bain. Elle a tisse la i lus belle des toiles ; et toi{jours jeune elle précède à f orient la grande lumière,
(SATYASRAVAS, II, 816.^
INDR. — INTRODICTIO.N.
. • En effet voici le roi lui-même, voici Indra. Le ciel n'est plus rougeàtre ; les Açwins ont été plus loin vers rOccident; TAurore disparaît comme eux ; c'est le cortég ; royal qui va venir.
• Indra est monté sur un char d'or, traîné par des coursiers jaunes ; il est lui-même tout resplendissant d'or; il porte la tiare étincelante; il tient dans une main, l'arc d'or; dans l'autre, la foudre, qui est sa tlèche ; sur son char est le disque d'or, aux bords tranchants. Il a pour cocher l'habile et prudent Màtali.
« L'escorte d'Indra est composée des Marouts, qui sont au nombre de soixante-trois; MâtarJçwan (le chien de Màtali?) est leur chef; il complète le nombre soixante-quatre, qui est celui des divisions de la rose des vents. Les Marouts sont traînés par des antilopes, les plus rapides des animaux. Fils de Prlsni, qui est la terre montueuse, ou de Sindhou, qui est l'Indus, ils vont avec bruit autour de leur seigneur , prêts à le soutenir dans la lutte. Du reste, eux-mêmes sont tous, des princes et méritent le nom d'Aryas et de Kchattryas, comme Indra, qui est leur suzerain et leur chef de guerre.
« Tout ce cortège bruyant, mouvant et lumineux, dont les armes se choquent et dont les fouets claquent au milieu des airs, s'avance vers le foyer A'Agni^ s'y arrête un instant, y reçoit de la main du prêtre et par l'entremise du feu sacré, le soina, liqueur ardente des guerriers, et les ahments solides de l'offrande. Indra et la brillante armée des rapides Marouts sont prêts désormais à engager le combat.
- Déjà en effet, en présence d'Indra qui s'avance, Ahi, le serpent, fait glisser son corps vaporeux dans les airs, et rassemble des montagnes de nuages. Sushiia, l'aride, tient les eaux suspendues dans l'atmosphère, les refuse à la terre, dessèche les plaines et les coUnies, tarit les fleuves, l'ait périr de faim et de maladie les troupeaux et les hommes. Le sacrifice languit, l'œuvre de la production et de la vie semble près de s'arrêter, les Asouras ne recevront plus les aliments dont ils ont besoin pour accomplir sans fatigue leur fonction divine. Tous les êtres sont intéressés dans la lutte. Vrilra^celui qui couvre àQ nuages l'atmosphère, s'est emparé des régions dont Indra est le maître; il y commande, il a voilé la face du resplendissant, et à dérobé à la terre la vue de sa majesté. Mais voici Indra qui s'avance armé de la foudre.
A INOHA
Je veux chaater Jes antiques exploits jmr leS" quels s^esl distingué le foudroyant Indra, II a frappé Abi ; il a répandu les ondes sur la terre ; il a déchaîné les torrents des montagnes,
Ahi se cacJiait dans la montagne ; il Va frappé de cette arme retentissante y fabriquée fjour lui par Twastri; et les eaux, telles que des vacbes qui courent à leur é table, se sont Jetées au grand lïeuve.
.... Magavan a pris sa foudre qu^il va lancer comme une Uècbe ; il a frappé le premier^né des A bis,
,,., Aussitôt les charmes de ces magiciens sont détruits; aussitôt tu semblés donner naissancv au soleil, au civl^ ii f aurore, L ennemi a disparu devant toi!
Indra a frappé Vritra, le plus nébuleux de ses ennemis. De sa foudre puissante et meurtrière, il lui a brisé les membres, taudis quAhi^ comme un arbre frapjjé de la hache^ gît étendu sur la terre,
.... Il osait provoquer le dieu fort et victo^
l.NDK. -- INTRODUCTION.
rieux,,. il napu éviter un engagement morte! ^ et fennemidt Indra, dune jto.issièrv d'eau, a grossi les rivières.
Privé d^ pieds, privé de bras, il combattait encore, Indra dû sa foudre Je frappa à la tête, et Vritra.,. tombe déchiré en lambeaux.,.
La mère de Vritra s'abaisse ; Indra lui jHjrle jtat'-dessous un coup mortel ; la mère tombe sur le tiJs. Dênou est étendue comme une vache avec sou veau.
Le corps de Vritra, ballotté au milieu des airs agités et tumultueux, nost plus qu'une chose sans nom que submergent les eaux. Cependant f ennemi tf Indra est enseveli dans le sommeil vlcrncl..,
Indra, roi du monde mobile et immobile, des animaux apprivoisés et sauvages, armé de la foudre, est aussi roi des hommes. Comme le cercle d'une roue en embrasse les rayons, de même Indra embrasse toutes choses,
(hiranyastoufa, I, 57.)
« Le résultat de la bataille est que
• la vie est rendue aux animaux et
• aux plantes ; c'est l'œuvre dlndra,
• prince dispensateur des richesses,
• trésor inépuisable de Tabondance. • Dans le W(j, comme on le voit,
Indra a presque Timporlance suprême.
Nelail-il^Tîi qui balance son empire, il serait le premier des dieux. 11 possède uue légende complète : dès sa nais* sance, il est fort ; dès qu*il combat, il est invincible. Une fois pourtant il a hésilé, il a tremblé, c'est sans doute à la première bataille des éléments, à 1 heure du chaos primitif : les nuages samoncelaient avec tant d*intensité, les ténèbres étaient si épaisses, Thorreur était si profonde qu Indra allait fléchir, lorsque Twaehtri lui apporta la foudre. Or Twaehtri, c'est Agni, c est le feu qui est partout, dans Tatmosphère par la foudre, dans le soleil par les rayons, dans la terre par la sève, dans la créature par la chaleur du sang. Mais, sur Tautel où il s allume, rhomme semble communiquer plus
directement avec lui; il le crée par sa volonté, il le dégage du bois qui le contient, il l'alimente avec le beurre, il le voit naître, grandir, dominer, porter dans les airs la flamme, et la prière dans les cieux. Aussi voyez comme il l'aime, comme il l'invoque, comme il le loue ; c'est l'intermédiaire tjut-puissanl, c'est le recours éternel, c'est le bienfaiteur immuable! Immense comme le monde, il se l'ait petit pour consumer Tholocauste; brûlant comme le soleil, il se fait tiède pour entrer dans le cœur de l'homme ; sa langue dévore tout ce qu'elle touche, mais réchauffe tout ce qu'elle épargne.
Il est le principe vivifiant par excellence, infini comme l'univers et subdivisé comme rélincellc, c'est à la fois le plus fort et le plus utile des éléments, le plus à la portée de l'homme, le plus directement applicable ; aussi persistons-nous à croire qu'il fut. la première manifestation de Dieu pour les Aryas, et l'attribut céleste le plus incontestable.
Tel est le précis de ce que nous pouvons déduire des Védas sur les origines et le culte des Aryas-Indiens.
Occupons-nous maintenant de leur imagination féconde et lumineuse , c'est-à-dire de leur véritable gloire.
Le Rig- Veda n'est pas seulement un monument historique des plus importants, il est un véritable chefd'œuvre littéraire. Quelle verve et quelle fécondité dans ces esprits inspirés, qui, sans antécédents étrangers, sans autre modèle que la nature, ont rencontré dans leurs âmes ardentes les élans les plus sublimes, les mouvements les plus heureux, les nuances les plus élégantes, les formes les plus poétiques.
t\DR. — INTKODrCTlO.N.
Leur cadre est étroit : leurs grauds dieux qu'ils nomment les Aditvas ne sont qu'au nombre de douze; ils confondent parfois les attributs et les rôles de chacun de ces dieux, ils leur accordent tour à tour la priorité et la souveraineté célestes, ils ne savent auquel d'entre eux attribuer la création et la toute-puissance. Qu'importe ! ils ne raisonnent pas, ils chantent ; et leurs hésitations, leurs erreurs, sont toujours rachetées par le tableau qu'ils représentent ou par la scène qu'ils décrivent. Il se dégage de leur poésie une fraîcheur qui nous rend sensible et délicieuse la nature limpide des montagnes. Ousha, leur aurore, a toutes les grâces et toutes les beautés à la fois : elle réveille les oiseaux et tranquiUise les hommes, elle apporte sur son char tous les dons des dieux ; elle est l'admirable par ses couleurs, la bienfaisante par ses promesses, la toute aimable par ses charmes, l'impatiemment attendue, l'éternellement espérée. Et les Acwjns, les crépuscules, quelle belle, juste et pittoresque épithète que de les surnommer les véridiques, ceux qui ne trompent jamais aucun être de la création ; les messagers fidèles qu'on bénit d'annoncer l'aurore, qu'on remercie de présider à la nuit, pour mettre l'homme en garde et imposer le sommeil aux animaux. Et les Marouts, les vents, ces braves, ces diligents, ces infatigables compagnons d'Indra dans sa lutte perpétuelle contre les noirs nuages qui, sans lui, se résoudraient en grêle plutôt qu'en pluie, qui désoleraient la nature , au lieu de la féconder.
Comme ils combattent avec ardeur, ces vaillants auxiliaires, comme ils se précipitent, comme ils se succèdent,
comme ils atttaquent le sinistre !>/- //•a, l'amonceleur des nuées, le génie des frimas et des ténèbres, comme ils dispersent ses masses* compactes , comme ils apprêtent l'œuvre d'Indra qui, d'un coup de foudre, achève la victoire !
Le nombre est grand des auteurs auxquels on attribue ces hymnes, si riclies de ton, si variés d'images, d'un mouvement si lyrique, comme celui à Indra par Grilsamada; dune grâce si délicate, comme celui à l'aurore par Gotàma; d'une amj)leur si majestueuse, comme celui de Vamadéva à Agni.
Aussi faut-il leur pardonner , comme le fait M. Barthélemv Saiut-Hilaire, certaines répétitions dans la forme de leurs poésies et dans le sujet de leurs chants. Chaque chantre cependant semble avoir son dieu de prédilection. Pour Viswamitra , poète guerrier, c'est Indra ; pour son rival, Vasichtha, poète prêtre, c'est Agni; pour Sounahsépa, c'est Varouna^ le dieu des espaces célestes de la nuit comme du jour, dont l'œuvre n'est jamais interrompue, dit son panégyriste ; pour Hiranyastoupa, c'est Savitri, le soleil viviliant, et il en raconte pompeusement les grandeurs et la puissance ; pour Canwa et Gotama, ce sont les Marouts , qui dispersent, ébranlent, fendent les nuages, et les font tomber en bienfaisante pluie; pour Savya, c'est Indra, non le dieu des combats terrestres, mais le distributeur des eaux célestes, vainqueur de Vritra, le noir nuage; enfin pour chacun d'eux aussi, c'est toujours //idra, la force, et Agni, la bonté. On ne saurait croire avec quelle abondance, quelle i)ompe, quelle imagination, ils proclament et décrivent les vertus de
IM)R. - INTROnrCTIOX,
leurs divinités. Leur verve est inépuisable, el leurs hymnes sonores, comme ils les ap[)ellent, varient les images, les métaphores, les comparaisons, les allégories avec une richesse qui semble s'accroître de génération en génération : ainsi Nodhas, tîls de Gotama, Prascanwas, fils de Canwa, Parasara , petit-fils de Ynsichtha, Samyou et Garga, fils de Hharadvadja,ont la mémo foi que leurs pères; mais leurs chants ont peut-être encore plus d'éclat et d'originalité.
Du reste, plusieurs d'entre eux sont de véritables poètes comme liharadvadja, Caxivan, Goutsa, Gotama, Gritsamada, Sounahsépa , el surtout Viswàmitra, Vamadéva, Dirghâtamas et Vasichtha. Ce dernier est le plus fécond de tous : on compte cent seize hymnes sous son nom , tandis que le grand Dirghâtamas, le poète le plus penseur, le plus hardi et le plus brillant, n'en a composé que ving-sept. Il est vrai que, parmi ces chants tous inspirés et grandioses, outre VAçwa- D)èda , ce sacrifice du cheval si largement décrit , Dirghâtamas nous a laissé une sorte de poème dithyrambique adressé aux Viçwadévas, à tous les dieux, et qui raconte dans un style magnifique l'ordre des phénomènes de la nature jusqu'alors incompris, la division des temps, des saisons, des mois, des jours, et où se manifeste la prescience d'un unique auteur de ces mouvements réguHers et splendides, qui émerveillèrent les premiers hommes avant même qu'ils s'en rendissent compte. Eh bien! ces mystères divins, Dirghâtamas les explique avec cette inspiration du poète, cette certitude du prêtre et cette conscience exaltée , qui font de lui une des plus
grandes figures du Védisme. Il invoque tout d'abord Agni, le dieu toujours présent au sacrifice, et lui donne deux frères, le feu céleste, la foudre, i3t le feu du soleil, le rayon. Puis, «mumérant les vertus du nombre fatidique septf il démontre par sept rênes pour la direction d'un char qui n'a jju'une roue, les sept couleurs de l'arcen-ciel. Mais tout à coup il interrompt sa démonstration par cette question audacieuse : « Qui a vu à sa naissance
• cet être divin prendre un corps pour « en donner à ce qui n'en a pas ? Où » était alors l'esprit, le sang, l'âme de
• la terre? » Et à la strophe suivante, il déclare qne.faibJe et ignorant, il n'en veut pas moins sonder ces mystères.
Puis vient le grand détail de la création, et Agni, transformé à la fois en astre flambovant et en diviseur du temps, s'élance sur un char aux douze rayons (les douze mois), et emmène avec lui les sept cent trente jumeaux, c'est-à-dire les trois cent soixantecinq jours et les trois cent soixantecinq nuits.
Certainement les explications de Dirghâtamas sont un peu confuses; il appelle tantôt pied, tantôt roue, tantôt rayon, les mois, les quinzaines, les jours, les nuits et les heures ; certainement il va un peu loin quand il accorde au poète le don de consolider Vocéan céleste, mais sa seconde expression où il dit qu'il suit la révolution du soleil, n'estelle pas la preuve que la pensée humaine cherche déjà à s'expliquer la logique des mondes? En tout cas, cette vaste allégorie, où il exalte à la fois les grandeurs à! Agni et les vertus de la hbation, l'amène à des pensées d'une pénétration singuhère pour une
INDR. — INTRODUCTION.
époque si reculée : « Les deux esprits
• éternels vont et viennent partout, dit- « il, seulement les hommes connais- « sent Tun sans connaître l'autre. »
N'a-t-il pas voulu dire que Ton voyait bien le feu dans ses manifestations visibles, mais qu'on ignorerait toujours la puissance de l'invisible? Et il continue, enchaîné dans sa pensée, selon son énergique métaphore, la* poursuite de l'âme suprême, il soupçonne Tunité de Dieu, il frôle la vérité ; encore un élan, et il Taffirmerait ; mais il se contente de confesser la foi du Védisme, tout en cherchant à s en rendre compte : « L'esprit divin qui circule « au ciel, on l'appelle Indra, Mitra,
• Varouna, Agni. Les sages donnent tr à l'être unique plus d'un nom. »
Cette intuition d'un esprit suprême, qui réside au ciel, domine la terre et gouverne le monde, est aussi précieuse que significative dans la bouche d'un des plus nobles et plus anciens Richis ; elle ébranle bien vivement l'hypothèse que les chantres des Védas ne possédaient pas le sentiment de l'unité divine. Us en ont, au contraire, plus que le souvenir, plus que l'espoir, ils en ont la certitude et en cherchent la démonstration. A nos yeux ils ont toujours conservé dans leur âme ce sentiment épuré et sublime, et ils nous semblent même l'avoir imposé à leurs successeurs, les brahmanes. Aussi, répéterons-nous avec M. Villemain, dans sa belle étude sur Pindare et la poésie lyrique : « La rencontre des « mêmes notions dans l'homme atteste « l'identité des âmes et leur affinité na-
• turelle avec la vérité divine. »
Quel que soit, du reste, le sens réel
des VédaSj quel que soit l'esprit qui les ait conçus, la foi qui les ait chantés.
on demeure tout étonné, au point de vue littéraire, de la sérénité du style, de la grandeur des idées, de la fermeté des sentiments qui les caractérisent. Il semble qu'un souffle divin ait enflammé tous ces esprits, inspiré tous ces poètes. On croirait, à les entendre, que, de leur temps, la fraîcheur odorante qui s'élevait, à l'aurore, du fond des prairies, du feuillage des arbres, du sein des fleurs, avait plus de charme pour les sens et de grâce pour l'esprit que de nos jours. Mais si le ciel enchante les Richis par ses clartés, la terre par ses parfums, l'atmosphère par ses couleurs ; si la brise qui agite les moissons, la rosée qui diamante les herbes, le rayon naissant qui empourpre l'espace, jettent leur âme dans l'extase et dirigent leurs chants vers les cieux, n'est-ce pas la preuve indiscutable que leur cœur est poétique et que leurs lèvres sont sincères? N'en ressort-il pas celte évidence que l'humanité des premiers âges sentait instinctivement la divinité sourdre de l'âme, comme une source de la montagne? Que voulez-vous que soient ces vents harmonieux et bienfaisants, sinon des dieux propices, et cette atmosphère vivifiante, et ce soleil fécondant, et cette nature si riche, et ces eaux si utiles, c'est-à-dire tous les génies védiques, sinon d'admirables allégories de la force, de la grandeur et de la générosité d'un Être supérieur et créateur, qui détaille ses bienfaits avec tantdeprodigahté, que le contemplateur de sa bonté finit par s'égarer dans ces manifestations infinies.
Ce n'est pourtant que par les idées, par les images^ par les élans du cœur que nous pouvons goûter ces délicieuses poésies, car nous ne perce-
INDE. — INTKODUCTION.
vons ni leurs rhvlhnies, ni leur harmonie. Or tous les indianistes sont d'accord sur les progrès grammaticaux du sanscrit, su» la perfection graduée de sa forme ; et ils traitent volontiers d'inculte Tidiome rude et primitif des Anas védiques. Quels ne sont donc pas la puissance et l'éclat naturels de ce langage rudimen taire pour rayonner cQCore à ce point, pour nous émouvoir par sa franchise, sa noblesse, sa vigueur! Qu'on ne reproche pas à ces hymnes primitifs leur monotonie, elle n'alteste que leur candeur, et n'est produite que par l'uniformité de l'adoration. Qu'on n'accuse pas de subtihté les nuances d'expression des prières védiques, où des poètes primordiaux s ingénient de toutes façons à svmboliser leur reconnaissance.
Uu'on n'exige pas de ces chants lyriques et isolés cet ensemble merveilleux qui surprend et entraîne dans les épojmes helléniques. Qu'on ne leur demande pas cette composition savante des idées qui sait les pondérer avec choix, les opposer avec art, les classer au profit de l'effet, les énumérer au protit de l'émotion. Tous ces perfectionnements de l'esprit, toute cette œuvre de la critique sur soi-même, toute cette rhétorique habile et chatoyante, fruit des siècles autant que du génie, les Richis les ignoraient, et cependant leur œuvre nous attire et nous charme ; tant la vérité s'y manifeste avec une netteté saisissante et une incontestable splendeur.
Et maintenant résumons-nous. S'il est possible de pressentir, il n'est pas possible de déterminer d'une manière certaine Tépoque ^ù les grandes et simples idées du Véûfa se modifièrent en s'oblitérant ; où ce naturahsme sin-
cère et curieux, qui n'avait pour lien que le sentiment unique des cœurs, devint une doctrine, et vit les variétés de son inspiration s'assujettir aux règles d'un système, et former un ensemble, une religion comme le mot l'indique lui-même. N'est-ce pas à la longue que ce phénomène dut se produire? N'est-ce pas peu à peu, interprétation sur interprétation, concession sur concession, que le Brahmanisme, dut parvenir à ral)Sorption des croyances antérieures et à l'organisation puissante d'une théologie enlaçant toutes les consciences, convainquant toutes les raisons, brisant les obstacles et imposant ses lois? Il y a là un travail que la science n'a pas fait, et qui nous expliquerait peut-être mieux les transformations successives de l'idée religieuse.
UAi'Avamccta (le sacrifice du che- •val) fut probablement le premier pas vers une religion commune et un sacerdoce reconnu, parce que ce fut le premier culte national. Jusqu'alors le père de famille avait suffi au sacrifice des premiers jours; plus tard la tribu s'étant régularisée en s'augmentant, les défenseurs ayant pris leur place en face du péril et leur rôle dominateur au sein de la foule, les poètes étant prêtres, il fallut sept ofticiants ordinaires, qu'on choisissait parmi les individus principalement voués au sa- . cerdoce. Dès lors le sacrifice change de nature; de la famille il passe à un groupe plus nombreux, à celui de la tribu qui peut seule se priver d'un serviteur si nécessaire que le cheval, qui peut seule offrir un holocauste si précieux, chez qui peuvent seuls se rencontrer des sacrificateurs spéciaux et experts. Dès lors les castes nais-
INDR. — INTRODUCTION.
sent, et vont être bientôt les Brahmanes, les KchattriyaSy et les Vaiçyas, c'est-à-dire les prêtres, les guerriers, et les cultivateurs. Quant aux ouvriers, les Soudras, Tinlerprélation moderne veut qu'ils soient les vaincus, les esclaves, et voilà pourquoi on ne les auraient pas initiés au Véda,
Si donc VAwçaméda dut commencer la transformation du Rig-Véda, c'est aussi à partir de cette époque que doit dater le culte de Brabma , la prière personnifiée, et toute l'organisation brahmanique. Mais, nous Tavons dit, les hymnes qui se rapportent à cette phase sont disséminés, et il n'est pas possible, dans Tétat présent de nos connaissances sur Tlnde, de les classer méthodiquement. Cependant il est facile de discerner quand le père de famille cède à un ministre spécial du culte l'ordre et les détails du sacrifice * ; il est facile de reconnaître une sorte de sacerdoce quand le prêtre se glorifie des dons et des récompenses qu'accordent les chefs et les riches à son intervention '; enfin lorsque les tableaux primitifs, les invocations naïves aux forces de la nature se compliquent d'une sorte de métaphysique, lorsque dans la dernière section apparaissent successivement Vâk\ la parole sainte, Paramâtma, l'âme su-
1. Voir: section III, lecture iv, hymiie 3; section IV, lecture V, hymne 1 ; section V, lecture VI, hymne 3.
2. Voir : section IV, lecture i, hymne 10 ; section IV ld<*ture II, kyiQoe t.
prême, Pradjapati\ le dieu créateur, Gandharva, l'oiseau divin qui remplace Agni comme messager entre la terre et le ciel ; lorsqu'on s'adresse tour à tour à Patha, Tarbre de la science sacrée, à Véna, le nuage du sacrifice, à Pouroucha , le principe masculin, qui a pour auxiliaire T7rac//, la substance corporelle, et à Adhipouroucba, l'âme incorporée ; lorsqu'on invoque Nirrilti, la mort, pour la repousser, la Pauvreté, pour la maudire, la Bienfaisance, pour l'implorer, la Libéralité, pour l'exciter, les Piaules pour qu'elles chîissent la maladie, le Courroux divin, i)Our qu'il s'apaise, les Mânes d'un jeune richi, pour qu'il reprenne la vie; lorsqu'enfin l'on raconte si étrangement les noces de Sourya, le soleil, considéré à la fois comme flamme et comme rayon ; lorsqu'on a fait à Sindhou, l'Indus, une sorte d'adieu, et que l'on énumère toutes les autres rivières qui descendent vers la péninsule; lorsqu'on chante le Sacre d'un roi\ qui va être bientôt le conquérant du Gange , à ce moment significatif, le Védisme, sans avoir cessé et surtout sans avoir épuisé sa poésie, fait place* à d'autres inspirations , qui souvent seront aussi grandes, quoique d'un genre diiférent. Ces nouvelles inspirations appartiennent au Brahmanisme, c'est-à-dire à la période d'organisation indienne.
Max. Grazia — Julks David.
POÉSIE LYHIQUE
INDE
ou LIVRE I) K S HYMNES
TRADUCTION llK \. LANliLOIS
INDR
PKrUODE PHIMITIVK,
Deux pays fournissent seuls, dans Tancien Drient, assez de documents pour déterminer les diverses périodes do leur civilisation, rinde et la ('hine. La période primitive do VInde est représentée ])ar le Rig-V6dOy on Liviv des vers. Nous avons choisi In traduction du savant orientaliste A. Langlois, nonseulement parce ((u*elle est la seule complète en langue française, mais aussi parce qu'étant éminemment littéraire elle répond à notre but qui est la vulgarisation des chefs-d'œuvre do Tesprit humain.