‹ Rime et raisonChapitre 10 sur 19 · DÊFENSB DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DÊFENSB DE LA LANGUE FRANÇAISE

De l'antique Babel la trace trop profonde ?

C'est possible, en effet ; car tout peut s'aplanir ;

A l'uniformité même on peut parvenir ;

D'un océan à l'autre, et n'étonnant personne,

L'Amérique en entier peut devenir saxonne.

Admettons, soit ! Mais quand, par ce beau résultat.

Vous aurez assuré le salut de l'État,

Pourrez-vous à l'histoire imposer le silence,

La contraindre à blanchir l'abus, la violence ?

Non, sa voix, malgré vous, dira les noms connus

De vos grands précurseurs sur nos plages venus.

Vous avez, je le sais, la royauté de l'or.

Le talent du commerce et aussi, plus encor,

Un grain de vanité, peut-être légitime.

Qui, de l'humanité vous plaçant sar la cîme.

Vous porte à vous juger au moins supérieurs

Aux Francs-Canadiens férus de leurs labeurs.

Soit ! encor ; rabattons : Champlain fut moins que sage ;

Cartier, le découvreur, n'est qu'un vain personnage ;

Maisonneuve et Montcalm, de Lévis, Frontenac

Sont tous menus fretins ; de Laval, Cadillac

Montmagny, de la Salle et Dollard et Marquette,

D'Iberville et Talon, Bienville et Joliette

Ne furent jamais rien, et ce n'est qu'à grand tort

Qu'on voudrait réveiller leur souvenir qui dort.

Quant à ces pionniers qui, dans la forêt verte.

Attaquant les grands bois, allant en découverte,

Fondèrent un empire où celui des Romains,

Se perdant tout entier, aurait eu des voisins,

D'évoquer leur mémoire équivoque et lointaine.

Il ne faut pas non plus se donner moindre peine.

Il reste, dira-t-on, l'apostolat chrétien

Exercé par la France en pays canadien ;

On rappelle de plus le zèle évangélique

Déployé par ses fils dans toute l'Amérique .

Mais, bah ! quoi qu'on prétende, en dépit de Chapais,

Il n'est pas bien prouvé qu'ils ne soient Irlandais.

Toutefois, Rochambeau, Lafayette et Noailles,

Saint-Simon et d'Estaing envoyés par Versailles

Aux cantons révoltés, mais près d'être punis.

Récemment désignés du nom d'États-Unis ?

Tous cela, c'est prouvé : sans la forte assistance

Des soldats, des deniers, des canons de la France,

Le colossal empire, a présent flagorné.

Ratant son attentat, fut demeuré mort-né.

Mais qu'importe au client qui de la tombe échappe

L'art et les soins reçus d'un savant esculape ?

Il y a le proverbe, ingrat, soit ! mais humain :

" Disparu le danger, les vœux au lendemain."

De la guerre, il est vrai, calculant la dépense.

Au capital joignant l'énorme différence

Des intérêts accrus par deux cents ans tout près,

La France de nos jours peut réclamer les frais,

Fut-ce pour amoindrir les dettes contractées

DÉFENSE DE LA LANGUE FRANÇAISE 8l

Au pays des dollars durant les quatre années

Du conflit mondial. A payer son écot

L'oncle Sam consent bien, mais non pas comme un sot

Qui, le compte accepté, honore sa créance

Et fait l'acte naïf de la reconnaissance

D'un gentil débiteur envers son créancier ;

Non, ce n'est pas ainsi que pense un financier.

Afin de parvenir à liquider sa dette.

Sans même délier sa bourse rondelette.

Il fera, des Français sur ses bords implantés,

De purs Américains nasillards et fûtes,

Refusant aux neveux de l'amiral de Grasse

L'usage d'un parler, admiré du parnasse.

Qui commanda l'assaut sous les murs de Yorktown.

Mais c'est trop contempler, de Danver à Saint John,

L'hostilité profonde et la haine tenace

Qui s'attaquent sans trêve à la langue et la race

Des Francs-Américains. Levez-vous Fénélon,

La Fontaine et Pascal, Bossue t et Buffon,

La Bruyère et Boileau, Corneille et puis Racine,

Artisans surhumains d'une langue divine ;

Levez-vous et venez arborer l'étendard.

En faveur du français, contre un peuple cafard !

Je sais bien que ses fils, fort épris de lecture,

Admirent de Zola l'exubérance impure.

Que Voltaire et Rousseau, Paul de Kock et Renan

Ont partout préséance au pays anglican.

Si encore en leur langue on lisait leurs ouvrages.

De l'austère pudeur ressentant les outrages,

Les victimes pourraient trouver contre-poison

Dans nos bons écrivains devenus légion ;

Mais non, c'est en anglais que ces produits obcènes

Ornent les rayons bleus des palais des Mécènes ;

Et ces jets faisandés du faux esprit français.

Traversant l'odorat pour flatter le palais,

N'opèrent qu'en saxon sur la gent exotique,

Puritaine, orangiste, en tous cas fanatique.

Qui s'agite et complote en pleine liberté.

C'est pourquoi, vous, géants d'un siècle tant vanté.

Levez-vous et venez prendre en main notre cause ;

Exposez du français la clarté qui repose,

L'élégance qui plait et la simplicité

Qui s'adapte aisément à la sublimité ;

Mais, montrez-en surtout la richesse inouïe

Qui, variant le terme, à notre âme éblouie

Sait peindre la nuance, exprimer tous les tons

Et semble défier toutes comparaisons ;

Vous seuls pouvez enfin, facteurs incomparables,

Tirer de son clavier les sons inimitables.

De la meute qui hurle, appaisez la fureur.

Serait-ce en lui montrant de vos temps la splendeur ;

Cai, il ne s'agit pas, dans la lutte présente,

D'une minorité, du joug impatiente.

Revendiquant son droit par l'erreur contesté.

Mais d'un verbe idéal cher à l'humanité.

Liverpool

Liverpool

Un jour, me promenant dans un quartier fétide,

Mes yeux n'ont vu, hélas ! que le haillon sordide

Couvrant à peine un peuple exténué, mourant ;

Enfin, de cet enfer, d'où Ton sort en pleurant.

Je me suis transporté dans cet endroit plus riche

Où, moderne Crésus, Goldenpocket se niche.

Sur la verte pelouse, où des milliers de fleurs.

Dans un ordre savant, émettent leurs odeurs.

Des monuments de marbre, assez souvent de bronze.

Représentent de l'Inde et les dieux et le bonze.

Sans compter de l'art grec les reproductions

Et les blocs ciselés des modernes Myrons ;

Toute en fer ouvragé recouvert de dorure,

A vingt pieds de haute ui, s'élève la clôture;

Et, perçant non sans peine à travers les bosquets,

Le regard semble voir un superbe palais.

— Combien, dis-je au concierge, a coûté la merveille

Commise à votre garde ?. — Ah ! si j'ai bonne oreille,

Pour le moins, comme on dit, ça vaut des millions.

— Et votre maître est -il aimable en ses façons ?

— Oh ! pour ça, croyez moi, c'est chose que j'ignore. Ne Taj^ant vu présent qu'une fois, et encore . . .

— Mais dans ce grand palais, quel heureux habitant ?.

— En plus des serviteurs, un superbe intendant Qui veut trancher du maître avec la valetaille Et de gouverner tout se croit aussi de taille , . .

— J'entends ; le grand seigneur qui possède ces lieux Sans doute à voyager se montre soucieux . . .

— Non, mais comme accablé sous sa grande fortune. Il a le dégoût de tout, ce qu'il voit l'importune ;

Il possède châteaux en France, au Portugal,

Sans compter ceux d'Ecosse et du pays de Gai ;

Il a dans Londres même un hôtel magnifique

Qui l'emporte, dit-on, sur ceux du Pacifique ;

Eh bien ! pour se loger, n'ayant besoin d'autrui,

Il habite partout pour n'être pas chez lui ;

A ce Juif voyageur ayant cinq sous en poche

Il ressemble en tout point, sauf, s'entend, la sacoche ;

On peut dire de lui qu'il loge nulle part.

Est à peine arrivé qu'aussitôt il repart ;

Fatigué de la vie, à lui-même homicide.

Il finira, c'est sûr, par un affreux suicide.

— Et mais, sa femme ? — Elle a son divorce obtenu. ' — Et ses enfants ? — Oh ! pour ça, ni vu ni connu.

— Et sa fortune ? — au milliard évaluée.

— Et l'indigence ? — Est très souvent par lui huée ;

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