DÊFENSB DE LA LANGUE FRANÇAISE
De l'antique Babel la trace trop profonde ?
C'est possible, en effet ; car tout peut s'aplanir ;
A l'uniformité même on peut parvenir ;
D'un océan à l'autre, et n'étonnant personne,
L'Amérique en entier peut devenir saxonne.
Admettons, soit ! Mais quand, par ce beau résultat.
Vous aurez assuré le salut de l'État,
Pourrez-vous à l'histoire imposer le silence,
La contraindre à blanchir l'abus, la violence ?
Non, sa voix, malgré vous, dira les noms connus
De vos grands précurseurs sur nos plages venus.
Vous avez, je le sais, la royauté de l'or.
Le talent du commerce et aussi, plus encor,
Un grain de vanité, peut-être légitime.
Qui, de l'humanité vous plaçant sar la cîme.
Vous porte à vous juger au moins supérieurs
Aux Francs-Canadiens férus de leurs labeurs.
Soit ! encor ; rabattons : Champlain fut moins que sage ;
Cartier, le découvreur, n'est qu'un vain personnage ;
Maisonneuve et Montcalm, de Lévis, Frontenac
Sont tous menus fretins ; de Laval, Cadillac
Montmagny, de la Salle et Dollard et Marquette,
D'Iberville et Talon, Bienville et Joliette
Ne furent jamais rien, et ce n'est qu'à grand tort
Qu'on voudrait réveiller leur souvenir qui dort.
Quant à ces pionniers qui, dans la forêt verte.
Attaquant les grands bois, allant en découverte,
Fondèrent un empire où celui des Romains,
Se perdant tout entier, aurait eu des voisins,
D'évoquer leur mémoire équivoque et lointaine.
Il ne faut pas non plus se donner moindre peine.
Il reste, dira-t-on, l'apostolat chrétien
Exercé par la France en pays canadien ;
On rappelle de plus le zèle évangélique
Déployé par ses fils dans toute l'Amérique .
Mais, bah ! quoi qu'on prétende, en dépit de Chapais,
Il n'est pas bien prouvé qu'ils ne soient Irlandais.
Toutefois, Rochambeau, Lafayette et Noailles,
Saint-Simon et d'Estaing envoyés par Versailles
Aux cantons révoltés, mais près d'être punis.
Récemment désignés du nom d'États-Unis ?
Tous cela, c'est prouvé : sans la forte assistance
Des soldats, des deniers, des canons de la France,
Le colossal empire, a présent flagorné.
Ratant son attentat, fut demeuré mort-né.
Mais qu'importe au client qui de la tombe échappe
L'art et les soins reçus d'un savant esculape ?
Il y a le proverbe, ingrat, soit ! mais humain :
" Disparu le danger, les vœux au lendemain."
De la guerre, il est vrai, calculant la dépense.
Au capital joignant l'énorme différence
Des intérêts accrus par deux cents ans tout près,
La France de nos jours peut réclamer les frais,
Fut-ce pour amoindrir les dettes contractées
DÉFENSE DE LA LANGUE FRANÇAISE 8l
Au pays des dollars durant les quatre années
Du conflit mondial. A payer son écot
L'oncle Sam consent bien, mais non pas comme un sot
Qui, le compte accepté, honore sa créance
Et fait l'acte naïf de la reconnaissance
D'un gentil débiteur envers son créancier ;
Non, ce n'est pas ainsi que pense un financier.
Afin de parvenir à liquider sa dette.
Sans même délier sa bourse rondelette.
Il fera, des Français sur ses bords implantés,
De purs Américains nasillards et fûtes,
Refusant aux neveux de l'amiral de Grasse
L'usage d'un parler, admiré du parnasse.
Qui commanda l'assaut sous les murs de Yorktown.
Mais c'est trop contempler, de Danver à Saint John,
L'hostilité profonde et la haine tenace
Qui s'attaquent sans trêve à la langue et la race
Des Francs-Américains. Levez-vous Fénélon,
La Fontaine et Pascal, Bossue t et Buffon,
La Bruyère et Boileau, Corneille et puis Racine,
Artisans surhumains d'une langue divine ;
Levez-vous et venez arborer l'étendard.
En faveur du français, contre un peuple cafard !
Je sais bien que ses fils, fort épris de lecture,
Admirent de Zola l'exubérance impure.
Que Voltaire et Rousseau, Paul de Kock et Renan
Ont partout préséance au pays anglican.
Si encore en leur langue on lisait leurs ouvrages.
De l'austère pudeur ressentant les outrages,
Les victimes pourraient trouver contre-poison
Dans nos bons écrivains devenus légion ;
Mais non, c'est en anglais que ces produits obcènes
Ornent les rayons bleus des palais des Mécènes ;
Et ces jets faisandés du faux esprit français.
Traversant l'odorat pour flatter le palais,
N'opèrent qu'en saxon sur la gent exotique,
Puritaine, orangiste, en tous cas fanatique.
Qui s'agite et complote en pleine liberté.
C'est pourquoi, vous, géants d'un siècle tant vanté.
Levez-vous et venez prendre en main notre cause ;
Exposez du français la clarté qui repose,
L'élégance qui plait et la simplicité
Qui s'adapte aisément à la sublimité ;
Mais, montrez-en surtout la richesse inouïe
Qui, variant le terme, à notre âme éblouie
Sait peindre la nuance, exprimer tous les tons
Et semble défier toutes comparaisons ;
Vous seuls pouvez enfin, facteurs incomparables,
Tirer de son clavier les sons inimitables.
De la meute qui hurle, appaisez la fureur.
Serait-ce en lui montrant de vos temps la splendeur ;
Cai, il ne s'agit pas, dans la lutte présente,
D'une minorité, du joug impatiente.
Revendiquant son droit par l'erreur contesté.
Mais d'un verbe idéal cher à l'humanité.
Liverpool
Liverpool
Un jour, me promenant dans un quartier fétide,
Mes yeux n'ont vu, hélas ! que le haillon sordide
Couvrant à peine un peuple exténué, mourant ;
Enfin, de cet enfer, d'où Ton sort en pleurant.
Je me suis transporté dans cet endroit plus riche
Où, moderne Crésus, Goldenpocket se niche.
Sur la verte pelouse, où des milliers de fleurs.
Dans un ordre savant, émettent leurs odeurs.
Des monuments de marbre, assez souvent de bronze.
Représentent de l'Inde et les dieux et le bonze.
Sans compter de l'art grec les reproductions
Et les blocs ciselés des modernes Myrons ;
Toute en fer ouvragé recouvert de dorure,
A vingt pieds de haute ui, s'élève la clôture;
Et, perçant non sans peine à travers les bosquets,
Le regard semble voir un superbe palais.
— Combien, dis-je au concierge, a coûté la merveille
Commise à votre garde ?. — Ah ! si j'ai bonne oreille,
Pour le moins, comme on dit, ça vaut des millions.
— Et votre maître est -il aimable en ses façons ?
— Oh ! pour ça, croyez moi, c'est chose que j'ignore. Ne Taj^ant vu présent qu'une fois, et encore . . .
— Mais dans ce grand palais, quel heureux habitant ?.
— En plus des serviteurs, un superbe intendant Qui veut trancher du maître avec la valetaille Et de gouverner tout se croit aussi de taille , . .
— J'entends ; le grand seigneur qui possède ces lieux Sans doute à voyager se montre soucieux . . .
— Non, mais comme accablé sous sa grande fortune. Il a le dégoût de tout, ce qu'il voit l'importune ;
Il possède châteaux en France, au Portugal,
Sans compter ceux d'Ecosse et du pays de Gai ;
Il a dans Londres même un hôtel magnifique
Qui l'emporte, dit-on, sur ceux du Pacifique ;
Eh bien ! pour se loger, n'ayant besoin d'autrui,
Il habite partout pour n'être pas chez lui ;
A ce Juif voyageur ayant cinq sous en poche
Il ressemble en tout point, sauf, s'entend, la sacoche ;
On peut dire de lui qu'il loge nulle part.
Est à peine arrivé qu'aussitôt il repart ;
Fatigué de la vie, à lui-même homicide.
Il finira, c'est sûr, par un affreux suicide.
— Et mais, sa femme ? — Elle a son divorce obtenu. ' — Et ses enfants ? — Oh ! pour ça, ni vu ni connu.
— Et sa fortune ? — au milliard évaluée.
— Et l'indigence ? — Est très souvent par lui huée ;