LA CRAINTE
Qui de ces bolchevicks, des Turcs ou des Romains Ont reproduit le mieux l'ennemi des humains. De compétents experts, appréciant l'ouvrage. Pourraient seuls prononcer, non sans quelque courage, Un jugement précis fortement motivé Disant oii le vainqueur pourrait être trouvé. Et montrer en quelle œuvre assez bien réussie Nous pourrions de Satan trouver meilleur Sosie. Dans ce concours ouvert au monde, en tous les temps, Il n'est pas aux anciens sûr d'être triomphants ; Si Judas ou Caïn ne sont que des ébauches, Henri huit et Luther, des essais un peu gauches ; S'il faut rendre justice à l'infâme Néron Ressemblant beaucoup plus à leur maître et patron ; Si l'on trouve copie aux temps du paganisme Assez fidèle en somme aux traits du satanisme ; Il faut dire aussitôt que, en un jour plus récent. Le bolchevisme russe atteint le cent pour cent : Au lieu de nous servir l'humble caricature Qui de l'ange déchu ravalle la nature.
Amoindrit son talent souverain pour le mal. Il nous offre en Lénine un portrait sans rival. Honneur soit au talent, honneur soit au mérite ! Messieurs des soviets, vous allez bien et vite ; Au milieu des horreurs de ces temps monstrueux. Vous avez dépassé tous les crimes affreux ; Et, copiant Satan, ce monarque du traître,
Vos débuts en ce genre ont été coups de maître î Néanmoins, à tout prendre, en dépit des grands maux Qui menacent le monde et ses appuis moraux, Pour le chrétien surtout la peur n'est pas de mise Parce qu'ayant pour lui le rempart de l'Église ; Contre ses ennemis de tous temps conjurés Il a vu qu'elle avait des secours assurés ; Puis, il sait que le Maître, à l'Épouse fidèle, A promis que l'Enfer ne prévaudrait contre elle : C'est pourquoi, méprisant le Juif et le Maçon, Ce croyant, par vertu, ne craint que le démon ; Mais, sachant du dernier la puissance et l'adresse. S'il le craint c'est plutôt pour sa propre faiblesse; Et la crainte, exaltant en lui l'humilité, Lui mérite pour Dieu force et fidélité.
Nos travers
Nos travers
Le lion qui rugit et répand la terreur,
Dans le monde animal montre quelque grandeur ;
Par sa manière à lui d'attaquer la faiblesse,
Il fait preuve, dit -on, de certaine noblesse.
Le tigre, plus féroce et non moins mécréant,
A guetter sa victime, à l'affût se cachant
Dans un épais buisson de la jungle traîtresse.
Manifeste déjà moins l'effort que l'adresse.
Mais le reptile affreux, le venimeux serpent.
Qui se traîne dans l'ombre ou sous l'herbe s'étend,
Qui dans l'épais bourbier, l'infecte marécage.
Prépare le venin d'un si funeste usage.
Qui, par l'anneau fatal, le crochet meurtrier.
Environne sa proie et l'infecte en entier.
Qu'il soit monté dans l'arbre ou caché sous la rose.
N'est qu'un lâche, à vrai dire, ou n'est guère autre chose.
Ainsi, dans ce pays où l'honneur n'est parfois
Qu'un mot vide de sens si l'on ne craint les lois,
On voit la bête humaine, étrangère au courage.
En la lettre anonyme émanciper sa rage,
Au papier complaisant confier ses soupçons, Souvent même y placer un tas d'inventions Qui vont d'un supérieur, ou bonasse, ou crédule, Surprendre la bêtise ou l'honnêteté nulle. Sans que l'on puisse dire, en ce pacte cruel, Lequel pour l'innocent est le plus criminel. Quand ce dernier en vain à nier s'évertue, Ou du serpent qui mord ou de l'âne qui tue. Par moyens tortueux, souvent notre Gros Jean, Qui ne peut supporter, pas même une fois l'an. Qu'au talent, au mérite, on rende un juste hommage. S'efforce au moins de nuire à qui lui porte ombrage Dans l'estime d'autrui qu'il taxe d'engoûment Et lui montre un peu trop son propre effacement : Pour parvenir au but, il n'est rien qu'il ne fasse, Restreint les compliments, ébauche une grimace, S'élève fortement contre ce propre à rien D'autant plus odieux qu'il est né canadien. A la rigueur on peut, d'après ce personnage, Tolérer qu'un Anglais impose le servage. Qu'il exploite nos bois, parvienne au million Et fasse à son profit partage de lion. Qu'il ait château princier, droit de chasse et de pêche. Et qu'à nous exploiter rien ne soit qui l'empêche ; On l'a vu même un jour, dans notre Saguenay, Royaume souverain aux Price abandonné.
S'apitoyer soudain, signer une supplique
Pour un fils d'Albion ", gueux comme un catholique ",
Afin d'avoir pour lui la grasse sinécure
Qui nul travail impose et l'aisance procure ;
Mais, qu'un fils à Toinon, fraîchement émoulu.
Obtienne le succès à l'Anglais dévolu
Et bientôt du pouvoir lui dispute la place,
Alors, notre Gros Jean que ce manège agace
Par jaloux sentiment se sent au cœur rongé,
Et, sur ce parvenu, voulant être vengé.
Ne dort ni ne repose, appuyé sur la nuque,
Qu'il n'ait enfin tenté de démolir Dubuque.
Puis, si, du financier, on passe à l'écrivain
Qui, de chez l'imprimeur, vient lui tendre la main
Tenant dedans sa gauche un modeste volume,
Soit en vers, soit en prose, en tous cas de sa plume,
C'est alors que Gros Jean, devenu raffiné.
Se répand en propos contre le nouveau-né,
Réservant sa faveur, sa largesse hautaine,
A la muse inspirant " Maria Chapdelaine,"
Taxant d'incompétence et d'imbécilité
Tout auteur du pays pouvant être cité :
C'est ainsi qu'un Chapman, un Chapais, un Fréchette,
Un Routhier, un I^may, Un Dionne, un Marmette,
Et plus d'un grand génie ayant style attrayant.
Parfois leurs éditeurs à peine défrayant,
Ne peuvent percevoir, à titre de recettes.
Qu'un minime profit réalisé par miettes.
Mais, où notre quidam est surtout glacial
Et montre davantage un esprit partial,
C'est quand il doit subir la parole éloquente.
Nullement dépourvue et parfois élégante,
Coulant à flots pressés d'un gosier canadien :
Car pour lui rien n'est beau qui ne vienne de loin ;
Et Bossuet, sorti du Bic ou Saint-Césaire,
N'eut été pour Gros Jean qu'un parleur ordinaire,
Si tant est qu'à ses yeux la funèbre oraison
Eut seulement paru conforme à la raison.
Mais, qu'un lointain cousin, que nul là-bas n'acclame.
Soit grandi sur nos bords à force de réclame,
Alors, notre badeau, d'emballement atteint.
S'entasse en l'édifice immensément restreint
Où le foudre exotique se livre à sa faconde
Et dénonce à grands cris les erreurs du vieux monde.
C'est là que l'ambulance, opérant prestement,
Concentre ses efforts au sexe se pâmant.
Non à l'audition de l'éloquente phrase.
Mais au brutal contact de Gros Jean qui l'écrase.
Pour lors, la renommée, ayant cent voix, dit-on,
Colporte du badeau l'ample admiration ;
Mais, il n'est mot pour lui qui la rende ou l'exprime.
Et, maudissant la langue, il s'en tient à sublime ;
Cependant que partout, dans la France et ailleurs.
On signale la foi, la coutume et les mœurs
De nos Canadiens, à l'éloge on ajoute
Qu'un service est requis durant que l'on écoute
Le discours ou sermon pour empêcher les gens
De s'entre-asphixier ou de perdre le sens.
Toutefois, revenu du sommet sourcilleux
Où Gros Jean s'est campé pour honorer ses dieux,
En un péché mignon fréquemment il retombe
Parce qu'à son penchant aisément il succombe :
Pacifique chez lui, serviable au voisin,
Il lui faut un parti dont il soit le tocsin ;
Il lui faut s'enrôler pour la chose publique.
Prendre position dans un camp politique.
Combattre avec vigueur ou le blanc ou le noir
Selon que son parti s'adonne à le vouloir ;
Sous le moindre prétexte, il faut qu'il se chamaille.
S'entretienne la main pour la grande bataille
Qui fait les députés tous les quatre ou cinq ans ;
Un cours d'eau qui conduit des flots récalcitrants ;
Un pont qui, par hasard, reliant ses deux rives.
Ne peut à deux endroits traverser les eaux vives ;
Un cimetière enfin ou l'église à placer :
Tout devient pour Gros Jean matière à diviser
Son parti du parti qui, dans la politique,
Exalte volontiers ce que le sien critique.
Mais s'entre-déchirer, se mordre à belles dents
N'est pas le seul travers imputable aux Gros Jeans;
Car ce n'est pas en vain qu'ils sont fils de Normands:
Ils ont sur l'équité conscience élastique
Et de tricher un brin connaissent la pratique;
Non qu'ils soient des brigands fameux du grand chemin
Rançonnant le public le poignard à la main,
Mais, au milieu du grain dissimuler le sable,
Mettre un bloc de rocher dans le sucre d'érable,
En un cordon de bois superposer des trous.
Dans un ballot de foin semer quelques cailloux
Sont leurs jeux favoris qui très fort scandalisent
Les Anglais de chez nous qui très probes se disent
En négoce, en affaire ou d'autres questions.
Mais très honnêtement volent des millions.
N'allez pas supposer que dans l'escroquerie
Le modeste habitant qui badine et qui rie
Soit seul à vicier le grand commandement
Qui défend d'exploiter le prochain indûment ;
De la société escaladant la cîme.
Les faiseurs de bon tours, je ne dis pas du crime.
Quelques fois aux naïfs, ignorants ou benêts.
Tendent adroitement de perfides filets ;
L'un, au petit rentier, vend des lots dans la lune ;
L'autre, des actions de mine ou de fortune
Dont les seuls vrais filons reconnus jusqu'ici
Sont les goussets de gens taillables à merci;
Un troisième, parfois, réputé pour affaires.
Voyant la cécité de ses actionnaires.
Sans prévoir nullement le résultat final,
Dépense l'intérêt avec le capital.
Et pour alimenter sa coupable prébende,
Déclare à terme fixe un fort gros dividende ;
Et puis, ce bureaucrate en son fauteuil assis
Réclamant aux clients Vusure du tapis ;
Et ce dernier enfin, parvenu magnifique,
Revêtu fort dûment d'une charge publique
Qui, voulant pour autrui ne pas peiner en vain.
Reçoit discrètement un petit pot-de-vin . . .
Halte-là ! dira-t-on, c'est déjà trop médire.
Qui sait?. . . C'est vrai peut-être. . . Eh bien ! je me retire
En ajoutant qu'ici l'on connaît ses travers ;
Mais ailleurs ? j'y perdrais mon latin et mes vers.
Défense de la langue française en Amérique
Défense de la langue française en Amérique
O vous qui des trésors tant prisés de l'esprit
Discernez faiblement du français le produit
Et, vous laissant guider par l'étroite ignorance,
Affichez pour son verbe aveugle intolérance,
Permettez à la muse unie à la raison
D'en défendre l'usage attaqué par Fallon!
Même avant que l'Anglais, fourvoyant son génie.
Eut banni le gaelic de la sainte Hibernie
Afin de l'inonder sous les flots de l'erreur.
Le gaulois des Normands, pénétrant en vainqueur,
Avait de son pays enrichi le langage
Au point de lui fournir un savant étalage
De mots spéculatifs, à l'expression claire,
Qui manquaient tout à fait à son vocabulaire.
Et si, plus tard, un Scott, un Byron, un Milton,
Ont de tout l'univers fait l'admiration.
Ils en sont débiteurs, en notable mesure,
Aiifrench qui du saxon anoblit la roture
Et lui permit enfin, demi latinisé,
De passer du barbare au discours policé.
Cependant que le ciel, s' unissant à la terre,
Proclamait hautement la foi de l'Angleterre,
On a vu, chez les grands, la noblesse et le sieur,
Même sous les Tudors, le français en honneur,
A rédiger des lois servir de préférence
Et marquer des blasons et devise et sentence.
Aux Saxons émigrés, échoués sur nos bords,
Aux soi-disant Yankees orgueilleux et retords,
Aux Irlandais fuyant leur pays de misère.
Nous pouvons, leur montrant d'Albion la bannière.
Tenir assurément à peu près ce discours :
D'un futur incertain précipitant le cours.
Vous voulez obliger, par le nombre et la force.
Un peuple généreux, mais à la rude écorce.
Qui fut de ce pays maître de bon aloi,
A renier la France, et sa langue, et sa foi ;
Eh bien 1 sur ce drapeau, objet de déférence.
Lisez en bon français : " Honni qui mal y pense ! *'
Et puis, en admettant que, abusant du pouvoir.
Vous puissiez affîiiblir le tenace vouloir
Et la noble fierté des Français d'Amérique,
Que gagnerez-vous donc à l'acte tyrannique ?
A faire disparaître un langage abhoré,
A lui substituer votre verbe adoré,
A supprimer enfin du notre nouveau monde.