DISCOURS DU TRÔNE
On les voit accrocher les maillots et les couches ; Les seuls endroits permis aux soins des chérubins Seront le grand salon et la salle aux festins. Merci de vos égards, aimables auditrices, Je m'en vais de ce pas parler aux sénatrices. Et je. . ." A ce moment, s'élèvent de grands cris Qui, bien que féminins, n'en sont pas moins nourris ; Sur les fauteuils, partout, l'assistance montée Se trémousse, s'agite ou paraît transportée. Et, de la jupe, enfin, rétrécissant l'ampleur, Semble craindre un intrus fameux par sa valeur : On sonne la clochette, on appelle la garde. Pourquoi ? Une souris passait là, par mégarde.
Réplique d'un Calotin
Réplique d'un Calotin
Dans un salon bourgeois assez chic, à vrai dire, Ou viennent les clients, s'amuser, causer, rire, Après l'absorption d'un succulent diner Qu'à ses hôtes fournit monsieur l'hôtelier. Une dame, frisant pour sûr la quarantaine, Se prélasse, en fauteuil, tenant sur sa bedaine Un volume oii s'étale, en titre flamboyant, De Renan sur Jésus le conte malfaisant. Tout en lisant d'un œil, la dame dévisage Un affreux calotin, à Paris de passage, Qui, par un pur hasard, ou peut-être à dessein. Vient tout juste d'entrer, ayant bréviaire en main. Dans ce salon laïque, et pour le moins profane, Où jamais on ne vit paraître une soutane. L'abbé, dissimulant son trouble ignorantin. Se permet de s'asseoir près de notre catin ; Il va même plus outre, ô comble de l'audace ! Il se sert de ses yeux, puis la regarde en face. Et semble ouvrir la bouche afin de lui parler. Flairant un guet-apens dont il faut se garer,
La dame, de courroux, se plonge en sa lecture.
Laissant voir au curé quelle en est la nature;
A la fin, sur les nerfs, ne se contenant plus :
** J'avais raison," dit elle, *' en n'aimant pas Jésus ! "
Et, dardant un regard tout chargé de colère,
Elle brava l'abbé qui lisait son bréviaire.
** Oh ! madame, reprit l'humble prêtre alarmé,
Vous avez eu grand tort de n'avoir pas aimé
Celui qui. . . celui dont ... à vous aimer, en somme,
Dans ce monde, peut-être, eut été le seul homme ;
Car il a, pour masquer des charmes le non lieu.
L'avantage sur nous d'être homme et d'être Dieu.
ne conversion
ne conversion
** Dites donc ! Oh ! la, la ! Vraiment, c'est épatant ! "
C'est en ces termes vifs que le professeur Kant
S'efforce de prouver, à ceux que le voyage
A placés pour une heure en savant voisinage,
Que l'homme a pour ancêtre un navet ou un choux,
En passant, pour l'honneur, par lignage plus doux.
Où la fleur odorante a sa place marquée.
Afin que suive, alors, la foule interloquée
La marche régulière et puissante action
De ce qui pour savants se dit sélection,
Il a soin d'enjamber, prenant bien sa mesure.
Par dessus les chaînons rompus de la nature.
Suivant l'étroit canal par oii les végétaux,
S'émancipant soudain, deviennent animaux.
C'est ainsi que, passant de l'éponge aux amibes,
H donne du système épatant quelques bribes
Qui montrent le progrès, évoluant toujours,
Prenant pour s'aflSrmer, en régnant, tous les tours ;
Mais, par quels sauts merveilleux le savant se rattrape,
Ayant des rayonnes fait la trop courte étape,
Quand il va sans eiBPorts du molusque aux poissons,
Et, laissant là la mer et ses doctes plongeons.
Nous montre, en les nommant, parmi les mamifères,
Dans les âges lointains, nos arrières grand'pères.
" Oh ! la, la ! Dites donc ! C'est vraiment épatant !
Tous ces aïeux à poils, saluons en passant !
Puis, dans les vertébrés, nous choisissant famille,
Arrivons sans retard à Tauguste gorille.
Oh ! voilà l'homme ancien précédant de mille ans
Tous ceux qui du silex furent les artisans !
A ce robuste aïeul enclin à la grimace
N'allons pas chercher noise au sujet de la face ;
Dans la lutte vaincu, chassé de ses grands bois.
De la guerre obligé de connaître les lois.
Il vit naître l'esprit dans son front versatile
Et son pelage enfin devenir inutile ;
Et voilà. Maintenant, qu'en pensent les corbeaux ? "
A ce moment, le train arrivait à Bordeaux.
" Je crois ", dit un abbé, refermant son bréviaire,
" Qu'à tout prendre, en effet, dans cette grande affaire
" Il faut savoir user de la réflexion
" Et ne pas prestement tirer conclusion :
" Je me croyais humain, esprit avec méninge,
" Promenant sur la terre une âme de croyant;
** Mais, depuis tout à l'heure, et en vous entendant,
* Je ne saurais douter que l'homme ne soit singe ! "
Québ
ueoec
Québec
Partout dissimulé sous un flot de verdure,
Le nord américain, à l'immense bordure,
Glacé sous les frimas ou brûlé du soleil,
Dans le calme dormait son antique sommeil ;
Sous les arbres formant la forêt primitive
L'orignal et l'ours noir, à l'oreille attentive,
Promenaient sans conteste, avec sécurité,
Sur de mousseux tapis leur double majesté ;
Sur le fleuve et le lac débordant de crystal
L'Indien taciturne, ayant pour capital
Son arc et son carquois, son pétun, sa farine,
Glissait en son canot composant sa marine ;
Et notre Saint-Laurent, élargissant son cours
En allant vers la mer, sans trouble et sans détours.
Roulait de ses Grands Lacs les eaux majestueuses
Qui forment un miroir aux rives plantureuses.
Mais voici que, au tournant de l'île de Bacchus,
Le sauvage habitant, sans avoir l'œil d'Argus,
Peut voir et contempler les trois nefs du vieux monde
Qui, rebroussant les flots, semblent voler sur l'onde ;
118 RIME ET BAISON
Sur la voile gonflée, au sommet du long mât,
Le blanc sous le soleil se peint d'un vif éclat ;
Bientôt, dans un grand port creusé par la nature,
La flotille, en ses flancs portant Tœuvre future.
S'arrête et de Champlain, contemplant un rocher.
Reconnaît un endroit cherché par le nocher :
C'était Stadaconé de célèbre mémoire ;
C'était aussi Québec et son fier promontoire.
Venant après Cartier soixante et quatorze ans,
La France au Canada ramenait ses enfants.
L'Indien, qui, là-bas, les étrangers surveille
Du haut du cap voisin, s'étonne et s'émerveille :
On construit des logis, des magasins, un four.
Des remparts, des fossés pratiqués tout autour ;
Puis, comme des géants qui sous les coups succombent.
On aperçoit bientôt les grands arbres qui tombent,
Et le terrain conquis se transformer en champ
Où croîtront les épis aux environs du camp ;
Et, sur l'emplacement de la future ville,
Même on voit s'établir la première famille.
Plus fameuse à nos yeux sous l'humble nom d'Hébert
Que celles que plus tard nous enverra Colbert.
Aux modestes travaux qui procurent le vivre
Et aussi les moyens de combattre le givre,
On verra s'ajouter, par les soins de Champlain,
Le remède aux soucis dont notre cœur est plein :
Pour tous ces pionniers venus de Normandie,
C'est la religion qui donne à qui mendie,
Et qui, sanctifiant les peines, les labeurs,
Mettra plus de courage au fond de ces grands cœurs.
Qu'elle est belle à leurs yeux la modeste chapelle
Qui, seule, en ces grands bois la loi de Dieu rappelle.
Et qui, sur son clocher arborant une croix.
Fait dire à ces chrétiens : " J'aime, espère et je crois!"
Dès ce moment, Québec, tu devins comme un phare
Dans ce monde nouveau que l'enfer accapare ;
Tu marquas sur ton sol une possession
Pour l'auteur méconnu de la création!
Puis, le modeste arbuste, à la France enlevé,
Transplanté sur nos bords, s'est bientôt élevé :
Comme en ces temps lointains où la famille humaine.
Essaimant au hasard, se créait un domaine,
Lequel, s'agrandissant, devenait un pays,
Ainsi du Canada les Français établis.
Seulement, n'allons pas, dénaturant la gloire.
Transformer l'épopée en la banale histoire
Qui, des faits avec soin simplement s'enquérant,
Ravale la défaite, exalte un conquérant.
Et, des rois du négoce auditant le grand livre.
En faveur du succès jugement nous délivre :
Pierre et Paul à la chaîne, au supplice marchant,
Sont plus grands qu'Alexandre au pinacle touchant.
Non, ce qui t'anoblit, ô ma France nouvelle !
Ne sont pas les combats issus de ta querelle ;
Et ce n'est pas non plus, encor que glorieux.
L'ensemble des travaux laissés par les aïeux ;
D'autres peuples, déjà réduits à la poussière,
Avaient bien avant toi suivi cette carrière
Sans qu'on puisse trouver, où gisent leurs lambeaux.
Que ruine et néant devenus leurs tombeaux :
Ce qui fait la grandeur et véritable gloire.
L'honneur d'une nation, comme aussi sa victoire,
C'est la saine influence exercée au moral
A travers les humains attaqués par le mal :
Qu'on approuve ou condamne, ici-bas sur la terre
Nul ne peut rester neutre entre mal ou bien faire.
Tout doux ! nous dira-t-on, vous oubliez Plymouth
Dont les vrais puritains, fondateurs de Waymouth,
Quittant le " Mayflower ", touchèrent les rivages
Afin de mépriser des tyraus les outrages ;
Sous les pas de ces preux d'une noble fierté
On vit naître partout la sainte liberté,
Et l'Amérique enfin, échappant au servage.
Rompit pour l'univers les liens de l'esdavage ;
Depuis, favorisés des biens de l'Éternel,
Leurs fils ont su gagner l'estime universel.
Je n'en disconviens pas et, dans ce qu'on admire.
Je suis prêt à louer mais non à me dédire :
Ce groupe de settlers semblant religieux.
Au courage, dit-on, vraiment prodigieux.
Ne comptait qu'un seul homme imbu de tolérance,
L'exilé Williams qui fonda Providence,
Laquelle de nos jours gouverne en son palais
L'unique État de l'Est bannissant le français. ! !
Si l'or était un dieu, si même l'industrie
Méritait des humains qu'on l'adore et la prie,
Je crois que le pays, se disant puritain.
Pourrait s'attribuer un mérite certain
En montrant ses maisons atteignant le nuage
Et l'usine en tous lieux multipliant l'ouvrage ;
Mais, qu'on le veuille ou non, la pauvre humanité.
Considérant le temps, songe à l'éternité.
Et, sur des corps grossiers, l'âme immatérielle
L'emportera toujours par sa valeur, pour elle;
L'endroit qui du Sauveur vit la crucifixion.
En dépit de l'Islam en dépit de Sion,
Restera saint pour tous, et la cité biblique
Conservera toujours sa renommée unique ;
Rome dégénérée, en ses tristes remparts,
Où dominent pourtant les modernes Lombards,
Ne cesse d'attirer l'attention du monde ;
Car elle est par sa foi le phare qui l'inonde.
Le Canada français, du droit le boulevard.
Fut aussi de Jésus l'humble porte-étendard.
Il fut un temps, Québec, et ce fut là ta gloire.
Où tu devins le cœur d'un vaste territoire ;
Au nord comme au midi, vers l'est comme au couchant.
Dans ce monde nouveau du pôle s'approchant.
122 KIME ET RAISON
Mais qui brûle quand même au soleil des tropiques, Tu sus renouveler les temps apostoliques. Dans les wigwans indiens, jusques chez l'ennemi, Tu propageas la foi, tu devins leur ami ; Pour arroser ces champs à tes vœux réfractaires Dieu se servit du sang de tes missionnaires. Puis, vint le grand Laval, admirable pasteur. Qui vit sous sa houlette, auguste dictateur. Commis à son grand zèle, infatigable, austère. Du monde encor païen tout un vaste hémisphère ; Alors, comme un géant qui vit, respire, agit, Par le sang qui circule et partout le nourit. Le Nord Américain, par ses eaux navigables, Ses chemins forestiers et ses lacs innombrables. Reçut du vieux Québec, siège primordial. Les secours réguliers d'un corps sacerdotal ; Partout dans les forêts et jusque dans les prairies, Sur les bords des Grands Lacs, sur les rives fleuries Des nombreux affluents du grand Mississipi, Le messager divin, en pirogue accroupi Ou faisant, surchargé, de pénibles portages. Allait des Indiens desservir les villages ; Cette France au berceau, monde en formation, Recevait de Québec la chrétienne action : Tels furent les débuts de ce qu'a fait l'Église Sur ce rocher fameux qui devint son assise. Depuis, à ses enfants se joignant l'étranger.
Le temps hâtant son cours qui vint tout déranger. On vit Tarbre divin transplanté sur nos plages Étendre ses ramaux jusqu'aux lointains rivages Bordant de tous côtés le demi continent Que la France céda pour le moins lestement. Alors on vit grandir la puissance romaine Qui, partout dans le monde, agrandit son domaine ; Et sa carthographie, allongeant son damier. Enveloppa bientôt l'Amérique en entier, De sorte que Laval du sommet de la gloire Contemple cent prélats, ses fils et sa victoire. Honneur à toi, Québec, ô ville de Champlain, Tu peux dormir tranquille en rêvant à demain ; Tu n'as pas seulement un site incomparable Qui ravit l'étranger et te rend admirable ; Tu n'as pas seulement ton passé belliqueux Qui jette sur tes murs un lustre glorieux ; Tu fus, tu resteras dans toute l'Amérique Le berceau, le flambeau de la foi catholique.
Un Canadien déçu
Un Canadien déçu
Cariolan Brutus Escobar Lamirande
Est, vis-à-vis de Dieu qui le monde commande,
Sur un pied de révolte ou de rébellion,
Si ce mot cadre bien avec négation.
Comment cet homme étrange, à la vie éphémère,
Chez lequel tout trahit dépendance et misère,
A-t-il pu secouer le joug du Créateur
Et se conduire enfin comme son propre auteur ?
Dieu n'est pas, prétend-il, et ce qu'on dit de l'âme
N'est que pure hypothèse ou bien calcul infâme :
Il n'est pas impossible, afin de la damner,
Que l'Église intrigante ait su l'imaginer.
Et que, faisant trafic de la vie éternelle.
L'ait pu classifier âme immatérielle.
" Je suis ce que je suis par moi-même, et mon corps
Est le produit savant des atomes retords,
Qui, comme en se jouant, ont façonné le monde.
Aidés dans ce travail par la force féconde,
Qui, bien dissimulée au sein des éléments,
Préside, en la nature, à tous les changements."
Ainsi parlait Brutus en son laboratoire
Méditant de grands mots tenus dans sa mémoire.
Jeune, à peine comptant quarante ans disparus,
Il voulait s'écarter des chemins parcourus ;
Quelque science acquise à grand renfort d'étude
Avait de son esprit banni l'inquiétude.
Dissipé de l'enfer le grand épouvantail,
Et des dogmes chrétiens le subtile attirail.
Comme il s'apitoyait sur ses compatriotes
Tenus par le clergé au pur état d'ilotes !
Aussi, pour délivrer ces pauvres malheureux
Du joug avilissant qui pesait lourd sur eux,
Il se faisait apôtre, au nom de l'altruisme.
D'un système savant de matérialisme.
Et disait aux viveurs, aux financiers véreux.
Aux exploiteurs du vice, aux mondains orgueilleux :
"Sans craindre aucunement les foudres de l'Église,
Fuyant les maux du corps, vivez à votre guise ;
Et vous, garant des lois oii l'État s'est niché.
Le déshonneur à part, commettez le péché ;
Du paradis perdu par l'usage des pommes
Retrouvez les plaisirs et montrez-vous des hommes."
Et lui-même, joignant l'exemple à la leçon.
N'était ni le plus sage et ni le moins. . . fripon.
Mais, fut-il dévoyé, l'homme le plus inique
Veut sembler soucieux des lois de la logique ;
C'est pourquoi, se piquant d'un reste de raison,
UN CANADIEN DEÇU 129
Produit de son cerveau, tel de son œuf Toison, Brutus voulait changer nos antiques coutumes. Saboter la famille et Técole où nous fûmes Nous-mêmes, nos enfants, nos parents, nos aïeux. Prônant le soi-disant mode aréligieux.
Mais, dira-t-on pourtant, quelle fureur étrange Excite ce héros du vice et de la fange ? Et comment expliquer le zèle intempestif Qui paraît animer ce tube digestif ?
Qu'on veuille pour complice avoir la conscience. Qu'on bannisse avec soin de ses yeux la présence De ce Dieu trois fois saint, tout-puissant créateur. Qui se montre des lois redoutable vengeur ; Rien à dire ; encore est-ce inepte comédie ; Mais vouloir propager sa propre maladie. Inoculer Terreur et se sentir heureux Parce que Tathéïsme étend son mal affreux : Voilà qui déconcerte à coup sûr la science Et semble démontrer de Satan l'ingérence. Mais passons ; il se peut, en dépit du bon sens. Que Brutus n'eut souci d'avoir des adhérents Que pour n'être pas seul dans la France nouvelle A vivre comme un bœuf, un tigre, une gazelle. Nous aurions pu d'ailleurs, en raisonnant ici. Lui montrer son erreur vulnérable à merci, Le presser d'arguments sans réplique et lui dire Qu'un enfant à quia pourrait bien le réduire ;
Mais à quoi bon ? Un maître auquel tout est soumis
De le morigéner s'est à la fin permis :
Ce docteur éloquent, qui détruit le sophisme,
Qui rabaisse l'orgueil et réduit l'égoïsme.
Dont la leçon s'adresse au sujet comme au roi,
S'est mis à lui parler en causant grand émoi ;
Ce maître contre qui nul être n'est rebelle.
Qui pénètre partout, n'attend pas qu'on l'appelle,
Se présente soudain quand on pense qu'il dort :
C'est l'ange de la Paix ; c'est la Parque ou la mort !
La Mort, ce grand vainqueur offrant une réponse
A qui reste étonné que Dieu ne se prononce
Au milieu des conflits d'un monde combattu,
Oii le vice triomphe et tremble la vertu;
Où l'on voit la canaille, au Mexique engagée,
Malgré tous ses excès, de Wilson protégée,
La Mort, enfin, par qui la foi, comme un soleil.
Projette à son couchant son feu le plus vermeil,
Dorant de ses rayons la souffrance cruelle
Et même des élus la colline éternelle.
C'est pour l'observateur spectacle intéressant
De voir les dieux d'un jour retourner au néant,
De voir l'impiété, la haine et l'injustice
Dépouiller leur bandeau, constater leur malice.
C'est en vain qu'invoquant leurs maîtres révérés,
Ils voudraient des frayeurs se sentir rassurés ;
La conscience, un temps, forcée à leur complaire
UN CANADIEN DÉÇTJ 131
Proteste avec vigueur et ne saurait se taire ; Le tombeau cesse d'être alors ce noir charnier Où le néant détruit l'être humain en entier : Et l'au-delà devient, se posant en problème, Épouvantable à tous et pour le saint-lui-même. Lamirande, étendu sur un lit de douleur, Entendit le discours de ce savant docteur ; Il vit à son creuset ses doctrines soumises S'échappant en fumée, à leur place remises ; Mais son cœur endurci, retenu par l'orgueil. Voulut de ces erreurs, hélas ! porter le deuil : Pleurnichant, il gémit et, dans son épouvante. N'éprouva que remord qui désespoir enfante. Enfin, le temps brumeux à ses yeux se voila Et dans Uxi court soupir son âme s'exhala. Ne laissant, sur sa face immobile et charnue. Aucun signe indiquant ce qu'elle est devenue; Et le regard, avant tout rempli de terreur, Semblait fixer en paix des cieux la profondeur.
Par delà le grand ciel où scintillent les astres, En dehors de ce monde aux multiples désastres. S'élève le palais du puissant créateur.
Merveilleux de beauté, rayonnant de splendeur. Tout ce qui réjouit ou chasse la tristesse
Se trouve réuni dans ce lieu d'allégresse ;
Ni les pleurs, ni la mort, ni les gémissements
Ne peuvent alarmer ses heureux habitants ;
Et Dieu, rendu visible en sa divine essence.
Le remplit en entier de sa magnificence.
C'est là, mais sous l'aspect d'un roi terrifiant,
Que peuvent les humains le voir en expirant;
Sans distraire un moment sa vaste intelligence.
Sans pouvoir, encor moins, tromper sa clairvoyance,
Ils paraissent soudain devant son tribunal.
De vertus embellis ou coupables du mal.
Ici, nulle lenteur que l'humaine justice
Apporte à dissiper des coquins l'artifice :
Chacun, en un clin d'œil, est maudit ou sauvé
D'après l'état moral oii la mort l'a trouvé ;
Le nombre n'y fait rien, qu'ils soient cent, qu'ils soient
A tous les trépassés de l'humaine famille, [mille,
Dieu porte un jugement d'une exacte rigueur
Applicable en entier aux actes du pécheur.
Juste au moment précis où Brutus l'athéïste,
Succombant en dépit de son spécialiste,
Rendait son âme au Juge auquel il n'a pas cru,
Cette âme au tribunal a déjà comparu.
Non plus portant le poid d'une infecte matière.
Mais libre et s'élançant vers sa cause première.
Comme il est lumineux pour elle maintenant
Le but qu'a poursuivi son maître en la créant ;
UN CANADIEN DEÇU 133
Et comme elle est écrite en lignes éclatantes
L'action rédemptrice aux épreuves sanglantes !
Pendant que cet esprit en révolte trouvé
Devant Dieu se présente en futur réprouvé,
D'autres, également surpris par la camarde,
Arrivent sans montrer la nuance criarde
Qui, souvent dans le temps, distingue les humains ;
Non, ces nombreux esprits, qu'ils soient Juifs ou
vSont le même portrait du divin Créateur ; [Germains,
La seule différence, horrible en sa laideur.
Est le péché des uns qui les couvre d'ordure,
Pendant que, chez les Saints, la grâce transfigure.
Devant le flot montant de notre humanité.
Qui sans cesse du temps passe à l'éternité,
La justice de Dieu, comme un miroir fidèle.
Reflète d'un chacun une image réelle, [s'immiscer.
Mais sans que, au grand jamais, pour qui peut
La plus infime erreur parvienne à se glisser.
Déjà les jugements que prononce le juge
Procurent aux élus un éternel refuge,
Préparé par Dieu même au sein du paradis ;
Mais, pour le plus grand nombre effrayés et maudits,
Le séjour ténébreux, appelé la géhenne.
Devient soudainement lieu de deuil et de peine.
Dans l'abîme entr'ouvert, conduits par les démons.
Descendent des païens les nombreux escadrons,
Quelques mauvais chrétiens et puis les hérétiques,
Précédés ou suivis par un tas d'impudiques ;
Après, vient à son tour la docte impiété.
D'enterrements d'État souvent l'objet fêté ;
Enfin, suivent des Juifs la tourbe maçonnique
Qui brocante ici-bas le culte satanique,
L'ivrogne et le voleur, le sinistre assassin.
L'ennemi de l'Église et l'infâme coquin
Qui, voulant démolir l'assise sociale.
Propage contre Dieu l'Internationale,
Et tous ces financiers élevant un autel
Au veau déjà sacré par l'encens d'Israël ;
Ajoutons, à la fin, le nombre incalculable
Des mondains élégants dont la vie est à table.
Des viveurs éhontés en scandales féconds.
De tous les gueux, hélas ! grouillant dans les bas-fonds
Où, la religion ne pouvant plus rien faire,
L'on vit la pauvreté devenir la misère.
Mais pourquoi cet émoi, dans l'abîme, excité ?
Quel est donc le coupable au feu précipité ?
Est-ce un nouveau Judas, un Néron, un sectaire
A toute humanité devenu réfractaire ?
Non, c'est des soviets l'un des maîtres pervers :
Le cachot qui l'attend est au fond des enfers ;
Il s'était élevé, grâce à la couardise.
Au poste de tyran d'un pays qui s'enlise.
Et des nombreux maudits l'ignoble légion