‹ Rimes d'un bisal̀eulChapitre 16 sur 75 · DANS LA FORÊT · texte numérisé non relu

DANS LA FORÊT

A Madame Léon Traxelle.

La Forêt, pour qui l'aime, est un être sensible Qui nous comprend et nous répond avec bonté ; Comme la femme, elle a ses heures de beauté, De vive émotion, de charme intraduisible.

Chaque matin, avec un sourire indulgent, Elle écoute les chants et la plainte amoureuse De l'existence, dont elle est désireuse D'entendre aussi la cantilène, au jour naissant,

Quand, sous le haut couvert silencieux des hêtres, Dès son aube, le jour murmure à tous les êtres Le réveil de la vie, et lorsqu'à son appel L'écho répond par un cantique universel.

Mais, à l'heure du soir, autrement émouvante

Apparaît la forêt, quand à l'âme rêvante

Le mirage nocturne, aux regards ébahis,

De tous ses arbres noirs fait voir les fûts grandis;

La solitude y rend la pensée anxieuse Et la chair même involontairement peureuse, Isolée au milieu de ces muets géants, Sombres, pareils à des fantômes menaçants.

C'est encore l'heure où l'âme qui se recueille, Entre la rose ouverte et celle qui s'effeuille, La prière du soir et celle du matin, Sentant le peu de temps qu'accorde le destin Pour s'asseoir au banquet qu'il nous offre sur terre,

Comprend, en s'enivrant du vin de la chimère, La tendre vérité que proclame partout, Sur notre destinée et son but immuable, A nos cœurs inquiets, la Nature ineffable :

Que si jouir est quelque chose, — aimer est tout.

18 août 1899.

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