LE BOTTELAGE DU FOIN
Écrit après avoir vu botteler mon foin vendu comme d'habitude au magasin militaire de Lunéville.
22 novembre 1899.
Qu'il a coûté de peine à faucher, à faner, A remiser, le foin, avant qu'on le bottelle!
Que de fois, pour l'étendre et pour le retourner, Les râteaux ont lutté contre le ciel rebelle ! Mais aussi que de joie en voyant le beau temps Abréger le travail des actives faneuses, Et leur permettre de sommeiller, tout heureuses, A l'ombre des pommiers, pendant quelques instants! Et que de joie encor pour les jeunes fillettes A se ruer sur tous les tas avec fureur, Puis, venir en riant, sur les pas du faucheur, Dans les andins tout frais glaner des amourettes!
— Un soir pourtant arrive, pour le foin séché, Le légendaire char sur lequel on remporte, Avec un travailleur sur son faîte juché,
Et qu'à pas lents le clan des ouvriers escorte, Afin de lui donner, pendant les mauvais mois Qu'amènera l'hiver, l'abri d'une toiture; Et c'est avec des jeux et du rire à la fois Qu'en l'entassant on fête ainsi sa sépulture. Le foin va donc pouvoir enfin se reposer Après s'être tant vu secoué par la fourche, Ainsi que dans le bois, un jour, la vieille souche A droit au repos qu'on ne peut lui refuser.
— Mais, l'instant vient encor de changer de demeure Et de vider la place : on a vendu le foin
Et quelques ouvriers s'en viendront tout à l'heure,
Pour le livrer, le botteler avec grand soin,
Car l'Etat, acheteur, ne veut absolument
Ni foin par l'eau rougi, ni plante délétère,
Et, bien que bon enfant, l'Intendance est sévère
Quand il s'agit des chevaux du gouvernement!
C'est fini, vous pouvez refleurir, marguerites,
Emmi les prés, comme celles de mon jardin; Sans crainte de la faux et jusqu'au mois de juin, Vous pourrez du soleil recevoir la visite; L'emballeur, malgré lui, par ordre avait été Votre fossoyeur, ô pâquerette mignonne! [donne Mais lorsqu'on doit renaître, il convient qu'on par- A toute main par qui le corps fut maltraité.
Après avoir fauché du printemps à l'été,
Et repris dans les champs son bécheux en automne,
L'hiver, le botteleur redevient bûcheron,
Repartant en forêt chaque jour dès matines,
Et souvent, en novembre, on entend son juron
Quand il jardine le sous-bois rempli d'épines.
23 novembre 1900.