‹ Rimes d'un bisal̀eulChapitre 39 sur 75 · MYSTÈRES DU SONGE · texte numérisé non relu

MYSTÈRES DU SONGE

A Monsieur Alfred Marchai.

Le songe est de la vie un spectacle magique Où la réalité vécue ou fantastique Devant le cœur, saisi d'étrange émotion, Se dresse ainsi qu'un point d'interrogation, Et met, dans la raison assaillie et troublée, Comme une apocalypse, un mélange confus Qui laissent, au réveil, l'âme tout accablée, De visions, de faits, de souvenirs diffus.

— Or, cette nuit, je vis, en rêvant, un mystère : Je me tenais assis au sommet d'un donjon S'élevant dans la nue et dominant la terre, Et mes regards faisaient sur elle le plongeon. De là-haut, je voyais, spectacle lamentable, Passer, fuyant avec des gestes éperdus,

Des peuples affolés, dont les rangs confondus

D'une débâcle offraient l'image inoubliable :

Généraux et soldats, riches et miséreux,

Rois dont les mains serraient encore la couronne,

Les mortels que naguère on proclamait heureux

Et ceux que l'existence inexorable harponne.

Les chiens hurlants, les fauves domptés par la peur,

Les vautours affamés, l'immense phalanstère

De la création qui s'agite sur terre,

Dans une même angoisse étaient pris de terreur.

Puis, quand tout eut passé, les monts et les vallées,

Et les forêts aussi, se mirent à marcher :

Les villes, les châteaux et leurs tours crénelées,

Tout à la fois du sol semblait se détacher....

C'était le cataclysme entier de la Nature

Sur laquelle un brouillard, comme une sépulture,

Lentement étendit son immense linceul...

Et, devant ce néant, l'âme tout alarmée,

Je vis mon propre corps se dissoudre en fumée....

Sur son faîte mon cœur était demeuré seul.

Alors je m'éveillai, tout surpris d'être au monde, Et j'entendis en moi, comme une voix profonde Qui me disait : De ce songe souviens-toi bien : Le cœur est tout et, sans lui, le reste n'est rien.

3i août 1899.

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