LE DOUBLEMENT DE LA VIE
Pour l'homme et ses besoins, ses œuvres et ses rêves,
Le temps de la vie, est, hélas! trop limité,
Et le bonheur qu'il cherche avec avidité
Est toujours incomplet et ses heures trop brèves.
Quand la moitié s'en perd pendant de longs sommeils,
Habiles sont ceux dont la prévoyance allonge
Son cours et, sans troubler la nuit par des réveils,
Doublent leur existence en vivant dans le songe.
C'est là que vont trouver la prolongation
De leurs bonheurs du jour les heureux de ce monde,
Encore là qu'en retrouvent l'illusion,
Semblables aux marins jetant en mer la sonde,
Ceux pour lesquels la vie est pareille à la nuit
Et refuse à leurs sens les douceurs du bien-être,
Dont Tunique désir, sur terre, se réduit
A l'oubli du présent et du vague peut-être.
Ce sont tous ces bienfaits, dont ils n'ont plus l'espoir,
Que veulent, cependant, ressentir ou revoir Et vont chercher, au cabaret, le pauvre diable, Le paysan inculte ou l'ouvrier lassé, Et que parfois demande, en se levant de table, A quelque narcotique, un triste déclassé.
Les doctes conseillers, les fâcheux moralistes
Opposés à l'enivrement de la raison,
Aux troubles qui font oublier les heures tristes,
Ignorant les bienfaits du sublime poison,
N'ont jamais eu, dans la souffrance ou dans la peine,
Besoin de sa consolation souveraine.
ô vous, mortels heureux, ayant tout à souhait,
Que le caprice aveugle du Destin pouvait,
En vous créant, faire à ces parias semblables,
Ayez de l'indulgence envers ces misérables!
12 juillet 1899.