LE NOUVEAU JEU
A Charles Fuster.
Quand je me délectais, jadis, à la lecture Des vers de Saint-Amant, des lettres de Voiture, Et de YAstrée, au temps où chacun s'enflammait Pour la belle Julie et l'hôtel Rambouillet, Les Précieuses, dont s'est tant moqué Molière, Avaient encor pour moi leur valeur tout entière ; Mais à Jean de Balzac, Malherbe et Sarrazin On préfère aujourd'hui Daudet ou Richepin; La Guirlande est perdue et sa trace oubliée, Comme dans la mémoire une rose effeuillée.
On ne dévore plus, enfiévrés de tournois, Des auteurs de ce temps les romans d'aventure Où l'on rencontrait des princesses aux abois Couronnant de leur flamme un guerrier de roture. De héros sans pareils les exploits fabuleux
Ont perdu le crédit qu'ils avaient autrefois
Du couple Scudéry, pour nous, les vaillants preux
Sont bien fades avec leurs propos amoureux,
Et Ton ne comprend plus ce qui dans Arioste
Charmait et passait comme une lettre à la poste.
Tout cela, dont alors chacun était féru,
De la littérature est un goût disparu.
Les passe-temps charmants de la galanterie
Ont été tous bannis de nos mœurs peu à peu,
On ne s'occupe plus d'Amadis, de Clélie,
Tout a pris fin pour faire place au nouveau jeu.
Le temps est loin, où, pendant la veillée des armes,
Un célèbre guerrier ému jusques aux larmes,
S'apitoyait lamentablement sur l'amour
D'une aimable bergère et d'un simple pastour;
Car si, sous son chevet, Charles le Téméraire
Avait Plutarque, le vainqueur de Fontenoi
Lisait YAstrée, et l'on affirme qu'à la guerre
Il ne manquait jamais de l'avoir avec soi. [pagne,
— Aujourd'hui, quand un chef d'armée entre en cam-
Ce n'est plus, tout au loin, sur les bords du Lignon,
Qu'il va chercher un souvenir qui l'accompagne :
Dans sa poche il a mis le portrait tout mignon Qu'en partant lui donna quelque belle maîtresse, Et qui dans ses loisirs est le doux compagnon Rappelant à son cœur les bonheurs qu'il délaisse.
LES ZOILES
A Monsieur le Docteur Toni Saucerotte.
Acquise à prix d'argent, la notoriété
Est un encens dont la renommée éphémère
Laisse tôt dans l'oubli la médiocrité;
Mais le dénigrement, par un effet contraire,
Inflige bien souvent au mérite un affront
Qui parfois à la réputation s'attache
Et dont il faut longtemps pour effacer la tache.
Car c'est fort bien porté que d'attaquer de front
Le talent, en bravant l'opinion publique,
Et c'est chose hardie et qui pose un critique.
Le public, — ce friand de démolitions,
De changements à vue et transformations, —
Applaudira sans cesse en voyant les édiles
Jeter bas une idole, et tous les sous-zoïles,
Du mobile troupeau qu'ils connaissent à fond,
En exploitant le goût, savent bien ce qu'ils font.
Plus un auteur a vu grandir sa renommée,
Plus vite on voit surgir une foule innommée
S 'abattant à Tenvi sur le triomphateur,
Le déchirer avec perfidie et fureur,
Enivrés de montrer leur personne ignorée
Des débris du manteau d'un grand homme parée.
Le talent acclamé d'Alexandre Dumas
Et la verve de ses thèses paradoxales,
A l'heure de sa mort (ne s'en souvient-on pas)
Ont ameuté contre lui d'immondes cabales.
— Si Zoïle, comme Erostrate, a du renom
Pour avoir essayé de démolir Homère,
Au moins certain talent s'attachait à son nom
Et l'éternel orgueil explique sa colère.
Mais quelle barrière opposer aujourd'hui
Au flot montant des enfants décadents des Gaules
Qui menace de tout entraîner avec lui?...
Se taire et passer en secouant les épaules.
16 août 1899.