SONNET XXII
n vit solitaire , il s'éloigne de tout le monde ; mais il a toujours l'amour dans sa compagnie.
Seul et pensif, les lieux déserts et retirés Je m'en vais parcourant dans ma marche tardive, Et ma vue est toujours à fuir bien attentive, Tout terrain où je vois des pas humains gravés ;
Et pour que mes pensers demeurent ignorés
Aux regards des mortels, autrement je n'arrive ;
On voit dehors combien dans moi ma flamme est vive,
Car tous mes actes sont d'allégresse sevrés.
Je ne doute donc plus et que monts et vallées, Et fleuves et forêts ne connaissent le cours Des peines de ma vie, au vulgaire voilées.
Mais toujours près de moi je sens marcher l'Amour, Quand même le chemin soit ^ien rude et sauvage. Lui prenant part au mien, moi-même à son langage.
SONETTO XXlir.
Conosce che la morte nol puô trarre d'affanno, e nondimeno, stanco, la invita.
S' io credessi per morte essere scarco Del pensier amoroso che m' atterra, Coii le mie mani avrei già posto in terra Queste membra noiose e quello incarco.
Ma perch'io temo che sarebbe un varco Di pianto in pianlo e d' una in allra guerra, Di qua dal passo ancor che mi si serra, Mezzo rimango, lasso, e mezzo il varco.
Tempo ben fora omai d' avère spinto L' ullimo slral la dispielata corda, Neir altrui sangue già bagnato e tinto.
Ed io ne prego Amore, e quella sorda, Che mi lasso de' suoi color dipinto, E di chiamarmi a se non le ricorda.
SUR LA VIE DE LAURE. liS
SONNET XXIir.
Il reconnaît que li mort ne peut mettre lin à ses peines; néanmoins , fatigué, il l'engage à venir.
Si mes jours seulement je savais qu'il m'en coûte Pour bannir le penser amoureux et rongeur ; Ces membres ennuyeux de si peu de valeur, J'aurais déjà jeté de mes mains sur ma route ;
Mais comme tellement je crains et je redoute
Qu'à la guerre et qu'aux pleurs succèdent guerre et pleur.
Malgré moi je persiste à vivre de douleur,
Et si je dois mourir ou vivre encor je doute.
Il me semble il est temps qu'elle ait bientôt éteints Ses dards jusqu'au dernier, cette corde barbare, Que d'autrui dans le sang elle a baignés et teints,
Et l'Amour j'en supplie, et cette sourde avare.
Qui sur mon front a su sa pâleur étaler.
Que tarde-t-elle donc près d'elle à m'appeler?
GANZONE m.
Mesto per esser lontano da Laura, arJe di sommo desiderio di rivederla.
Si è débile il filo a oui s' attene
La gravosa mia vita,
Che, s' altri non V aita,
Ella fia tosto di suo corso a riva :
Perô che dopo 1' empia diparlita
Che dal dolce mio bene
Feci, solo una spene
È stalo infin a qui cagion ch' io viva ;
Dicendo : Perché priva
Sia deir amata vista,
Mantienti, anima trista :
Che sai s' a miglior tempo anco ritorni
Ed a più lieti giorni ?
0 se '1 perdulo ben mai si racquista ?
Questa speranza mi sostenne un tempo :
Or vien mancando, e Iroppo in lei m' attempo.
Il tempo passa, e V ore son si pronte
A fornir il viaggio,
Ch' assai spazio non aggio
GANZONE III.
Désolé d'être éloigné de Laure , il brûle d'un grand désir de la revoir.
Si frêle et délicat est le fil qui me lie
A ma tant pénible vie,
Que sans un bien prompt secours, Dans un délai très-bref en cesserait le cours ; Depuis que m' éloignant, mon âme est dépourvue
De sa bienfaisante vue ;
Un seul espoir me soutient.
Qui seul mon existence alimente et maintient ;
Et je dis : De sa présence
Quoique bien dure l'absence,
Mon âme, calme tes pleurs.
Sais-tu s'il ne viendra pour toi des temps meilleurs,
Et plus joyeuses journées ?
Si les mortes faveurs ne sont jamais renées? Cet espoir fort longtemps me soutint; bien perdu Je le vois maintenant, j'en ai trop attendu.
Le temps passe, et pour moi des heures si peu dure Le trajet qui vite fuit.
Qu'à grand'peine il me suffit
Pur a pensar com' io corro alla morte.
Appena spunta in oriente un raggio
Di Sol, eh' air altro monte
Dell' avverso orizzonte
Giunto '1 vedrai per vie lunghe e distorlc.
Le vite son si corte,
Si gravi i corpi e frali
Degli uomini mortali,
Ghe quand' io mi ritrovo dal bel viso
Gotanto esser diviso,
Gol desio non possendo mover 1' ali,
Poco m' avanza del conforto usalo,
Ne so quant' io mi viva in questo stato.
Ogni loco m' attrista, ov' io non veggio
Que' begli occhi soavi
Ghe portaron le chiavi
De' miei dolci pensier, mentr' a Dio piacque
E perché '1 duro esilio più m' aggravi,
S' io dormo o vado o seggio,
Altro giammai non chieggio,
E ciô ch' i' vidi dopo lor, mi spiacque.
Quante montagne ed acque,
Quanto mar, quanti iiumi
M', ascondon que' duo lumi,
Ghe quasi un bel sereno a mczzo '1 dio
Fer le ténèbre mie.
Four penser qu'à la mort d'une marche bien sûre Je cours : à peine luit au levant un rayon
Du soleil, que sur la rive
De son inverse horizon, Par de tortus sentiers et bien longs il arrive.
Si peu nombreux sont nos jours,
Les corps si frôles, si lourds
Sur ce terrestre rivage, Que , me voyant privé du bien-aimé visage,
Et tel parcours le voiler, Puis avec mon désir ne pouvant m'envoler. Bien faible je ressens mon usuelle espérance, Et je doute que loin aille mon existence.
Tout séjour me paraît triste et bien ennuyeux,
Où je ne vois ses beaux yeux
Dans' lesquels furent placées (Lorsque Dieu le voulut) les clefs de mes pensées ; Et pour qu'il soit plus dur encore mon exil,
Que je marche ou je repose.
Je ne demande autre chose ; Tout autre objet près d'eux je le trouve si vil !
Que de mers, que de rivières,
Que de montagnes altières
Me cachent mes deux beaux yeux ; Eux qui mes sombres jours rendaient toujours joyeux
Par leur sereine présence ;
iSO SONNETS ET CANZONES
Acciocchè '1 rimembrar più mi consumi : E quant' era mia vita allor gioiosa, M' insegni la présente aspra e noiosa.
Lasso, se ragionando si rinfresca
Queir ardente desio
Che nacque il giorno ch' io
Lassai di me la miglior parte addietro ;
E s' Amor se ne va per lungo obblio ;
Chi mi conduce ail' esca
Onde '1 mio dolor cresca ?
E perché pria, tacendo, non m' impetro?
Certo, cristaHo o vetro
Non mostrô mai di fore
Nascosto altro colore,
Che r aima sconsolata assai non mostri
Più chiari i pensier nostri,
E la fera dolcezza ch' è nel core,
Per gli occhi, che di sempre pianger vaghi
Cercan di e notte pur chi glien' appaghi.
Novo piacer che negli umani ingegni
Spesse volte si trova,
D' amar quai cosa nova
Più folta schiera di sospiri accoglia !
Ed io son un di quei che '1 pianger giova :
E par ben ch' io m' ingegni
Tant me consume aussi leur douce souvenance ;
Et combien fut alors mon sort satisfaisant,
Par ses nombreux ennuis me montre le présent.
Mais puisque les discours dont s'entretient mon âme
Viennent activer la flamme
Qui s'allnma dans mon cœur, Ce jour-là qu'il me fut ravi par son vainqueur ; Si par un long oubli l'amour s'éteint, s'envole ;
Pourquoi prôner mon idole
Pour me voir plus soucieux ?
Tel qu'un roc ne devrais-je être silencieux ?
Et le cristal et le verre
Ne font pas mieux apparents
Les objets les plus latents.
Que l'âme dans le deuil transparents ne sait faire
Nos pensers les plus secrets, Et du cœur les plus doux et les plus vifs attraits Par les yeux qui toujours se repaissent de larmes. Nuit et jour recherchant l'objet qui fait leurs charmes.
Quel étrange plaisir qui dans l'esprit humain
Pénètre parfois soudain
D'aimer des choses nouvelles Qui nous causent souvent tant de douleurs cruelles ! Moi je suis de ceux-là qui tant aiment les pleurs :
L'on dirait que je m'adonne
Che di lagrime pregni
Sien gli occhi miei, siccome U cor di doglia ;
E perché a ciô m' invoglia
Ragionar de' begli occhi,
(Ne cosa è che mi tocchi,
0 sentir mi si faccia cosi addentro),
Gorro spesso e rientro
Cola, donde più largo il duol trabocchi ,
E sien col cor punite ambe le luci,
Ch' alla strada d' Amor mi furon duci.
Le trecce d' or, che devrien far il Sole
D' invidia molta ir pieno ;
E '1 bel guardo sereno,
Ove i raggi d' Amor si caldi sono,
Ghe mi fanno anzi tempo venir meno ;
E r accorte parole,
Rade nel mondo o sole,
Ghe mi fer già di se cortese dono.
Mi son tolte : e perdono
Più lieve ogni altra offesa,
Ghe r essermi contesa
Quella benigna angelica sainte,
Ghe '1 mio cor a virtute
Destar solea con una voglia accesa :
Tal ch' io non penso udir cosa giammai
Ghe mi conforte ad altro ch' a trar guai.
A ce qu'en mes yeux foisonne Le pleur, tel qu'en mon cœur foisonnent les douleurs ;
Puisqu'à cela tant m'engage
Sur les beaux yeux mon langage,
(Je ne désire rien tant, De nul autre bonheur je ne suis si content).
Souvent je vais et j'aborde Où toujours à pleins bords l'affliction déborde. Avec le cœur punis sont mes yeux à leur tour, Car par eux j'ai connu les sentiers de l'amour.
Les belles tresses d'or qui devraient le soleil
Rendre jaloux sans pareil,
Et ces sereines prunelles D'où l'amour fortement darde ses étincelles, Qui bien avant le temps mettront fin à mes jours ;
Et les si prudents discours
Qui n'eurent d'égaux sur terre, Qui si courtoisement surent me satisfaire.
Tout m'est ravi : du pardon
Bien volontiers je fais don.
Non de me voir défendue Celte douce, angélique et précieuse vue
Qui tant savait faire aimer La vertu par mon cœur, même avec violence : Et je ne saurais rien ouïr, c'est ma croyance. Qui des pleurs ne m'arrache au lieu de me calmer.
E per pianger ancor con più diletto,
Le man blanche sottili,
E le braccia gentili,
E gli atti suoi soavemente alteri,
E i dolci sdegni alteramenle umili,
E '1 bel giovenil petto
Torre d' alto intelletto,
Mi celan questi luoghi alpestri e feri ;
E non so s' io mi speri
Vederla anzi ch' io mora ;
Perô ch' ad ora ad ora
S' erge la speme, e poi non sa star ferma,
Ma ricadendo afferma
Di mai non veder lei che '1 Ciel onora,
Ove alberga onestate e cortesia,
E dov' io prego che '1 mio albergo sia.
Canzon, s' al dolce loco •
La Donna nostra vedi,
Credo ben che tu credi
Ch' ella ti porgerà la bella mano,
Ond' io son si lontano.
Non la toccar ; ma reverente a' piedi
Le di ch' io sarô là tosto ch' io possa,
0 spirto ignudo, od uom di carne e d' ossa.
SUR LA VIE DE LAURE. f25
Pour grossir de mes pleurs encore l'avalanche,
Sa main délicate et blanche
Et ces bras délicieux, Ses manières, son air doucement orgueilleux, Et ce charmant dédain qui noblement s'abaisse,
Et ce sein plein de candeur Tour de haute valeur ; Tout cela m'est caché des monts par la rudesse ;
Et peu compte mon espoir
Avant ma mort de la voir ;
Car si parfois il persiste.
Dans son juste vouloir longtemps il ne résiste,
Puis quand il meurt, il me dit :
Ne compte plus voir celle à qui le ciel sourit. Où gît l'honnêteté, la franche courtoisie. Où d'y vivre aussi moi dévotement je prie.
Canzon, dans ce lieu lointain,
Si Madonne tu rencontres,
Je crois bien voir que tu montres L'espoir qu'elle voudra t'offrir sa belle main ,
Que la distance me cache.
N'y touche point ; mais humble à ses pieds dire sache Que près d'elle en ce lieu, sitôt que je pourrai. Ame nue ou vivant vite j'arriverai.
126 SONiNETS ET CANZONES