‹ Rimes de Pierre de LavalChapitre 6 sur 8 · STANCE EN VERS PATOIS · texte numérisé non relu

STANCE EN VERS PATOIS

Pour que l'œuvre de Laval soit ici bien complète, autant du moins qu'elle peut l'être, je reproduis, à la suite des Rimes et des notes qui leur sont propres, une brochurette dans laquelle j'avais tout d'abord publié, sous le titre de Deux Rimes de Pierre Laval, deux pièces plus particulièrement périgourdines, soit par le fond, soit par la forme.

Je transcris cette brochurette en son texte, imprimé d'abord, cela va sans dire, dans le BuUetin'de notre Société, y rectifiant seulement quelques lapsus.

Dans le recueil manuscrit des Rimes de Pierre de Laval, poète périgourdin du xvi" siècle, encore inédit, je trouve une pièce, un discours en vers, que je crois pouvoir détacher de l'œuvre et publier tout d'abord. Alors même que l'auteur ne serait pas périgourdin, cette pièce, par le sujet qu'elle traite, aurait sa place toute naturelle dans le Bulletin de notre Société historique et archéologique. C'est en effet à l'occasion d'un événement périgourdin, d'un fait de la chronique locale, comme nous dirions aujourd'hui, du Périgueux de 1575, que le poète Laval a aiguisé en cette circonstance sa bonne plume de procureur périgourdin. Ces Rimes, pour reprendre le titre que Laval a donné à son œuvre, ont traita

l'assassinat de l'évèque Pierre Fournier que, dans la nuit du 14 juillet 1575, au cours des luttes religieuses qui agitèrent notre Périgord, ses serviteurs étranglèrent en son Chasteau Lévesgue, près de Périgueux. Ce serait certainement aujourd'hui, à raison de la qualité du personnage, et ce fut, à plus forte raison, en ces temps troublés, un gros événement. Par son caractère historique local, cette pièce mérite donc, à mon sens, d'être mise à part.

Le P. Diipuy, dans son Estât de VEglise du Périgord, ne dit pas grand'chose de l'évêque Fournier, et ce qu'il en dit ne paraît pas lui être très favorable. Il constate tout d'abord que Pierre Fournier prit possession ne l'èvèché de Périgueux en l'année 1561 et que, en cette même année, le pasteur Martin Brossier, venu de Genève, prêcha pour la première fois la doctrine protestante, « l'hérésie », en Périgord, ce qui est pour lui un triste présage. Puis, laissant de côlé la personne de l'évêque, il montre les mouvements du protestantisme dnns notre région et, à l'occasion des menaces dont Périgueux est l'objet de la part des partisans de la foi nouvelle, il écrit ceci :

« A raison de quov, la Maison de ville députa deux l)oui'geois vers » le sieur évesque «^ui s'esloit remis dans le Chasteau-Lévesque, du-

» quel Mouvans l'année auparavant s'esloit rendu maistrc Ils

>i prient done leur prélat de se retirer en la ville l'asscurans qu'il y » sei'oit reçeu avec honneur el qu'on craignoit que de rechef il ne 1) tombast entre les mains huguenotes (jui l'avoient rançonné quelques » années auparavant ; sur ces justes et honestes demandes il respon- » dit si cruënienl (ju'il augmenla le soupçon de son peu de fidélité )) envers eux . . . > ,

laissant entendre qu'il aurait abandonné son château à Mouvans. Suivent plusieurs pages où l'évêque n'a point de part et où sont seulement racontées les luttes pour la religion en Périgord, luttes dont Pierre Fournier paraît s'être quelque peu désintéressé. Et, après avoir parlé de la famine de IS75, le P. Dupuy ajoute :

» D'aulre part, les domesliques auvergnias de l'évesque Fournier \\\\ Ji'lté l'œil de concupiscence, à ce (ju'on dict, sur des sommes il'argent (pic leur uiaistre avoit naguères reçeu pour quel-

ayai iKilal

» que bénéfice, conspirent sa mort, et estant au Chasteau-l'Evesque,

, » la nuict du quatorziesme juillet, l'estranglèrent dans la descente

I» d'un degré, le remirent mort dans son lict, et cmportans ses escus

» se sauvent à la suite... »

et cette mort « très funeste » est pour lui, comme la famine de la même année, une menace que Dieu fait à son peuple avant de le frapper.

L'oraison funèbre de l'évèque Fournier fut faite par le P. Esparvier, observanlin, grand prédicateur, sur ce texte : Perçut iam pas torem et dispergenlur oves gregis, je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées.

En même temps, sans doute, Laval écrivait son Discours sur « l'accident », le recueil même de ses Rimes étant de 1576 et celles-ci ayant été très certainement fabriquées sous le coup de révénement. Le poêle n'est pas tendre pour son évêque. Malgré les précautions oratoires du début, lesquelles reviennent à plusieurs reprises du reste, il nous fait de Pierre Fournier un portrait qui n'est pas flatté. Ce porti^ait est-il bien celui de l'original ?Toutsemblele démontrer.Ceque dit ie P.Dupuy lui-même, quelle que soit sa discrétion, n'a rien qui contredise absolument Laval. L'auteur de VEslat de l'Eglise du Périgord est bien près de voir en l'évèque Fournier un hérétique, pactisant avec les huguenots, un indifférent tout au moins, et, à l'occasion de sa mort, il parle de sommes notables d'argent qui ont excité la concupiscence de ses domestiques. Du reste, c'est en vain que j'ai cherché dans son livre quelque éloge du prélat.

Laval serait-il, à quelques égards, suspect? Je ne le pense pas. S'il est tolérant, désireux de paix civile et religieuse, sentiment que Ton rencontre dans quelques-unes de ses poésies, il parait être un excellent catholique et qui ne se serait pas permis d'écrire quoi que ce soit ressemblant à un pamphlet contre son évêque. Et il se serait encore moins permis de dédier ce pamphlet à un prélat considérable, l'archevêque de Bordeaux, qu'il oppose précisément à l'évèque et dont il fait le plus magniiique éloge, ne lui refusant aucune des qualités de rhonime et du chrétien, la charité, la bonté, l'humanité, table et maison ouvertes à tous, le premier en son église et le dernier, doué « de doctrine profonde », soit

en « sçavoir divin ou bien humain », familier et bienveillant, se faisant des amis de tous, donnant aux pauvres et « festoyant les riches », tel en un mot qu'en lui tous devraient « se mirer » et prendre exemple.

L'évèque Fournier est tout autre, et Laval ne voit pas dans sa triste fin une menace de Dieu à l'adresse de Son peuple entraîné vers l'hérésie, mais la suite, et sans doute la punition de sa misérable vie. De nature aigrie et irritable, ne voulant prendre conseil que de sa fantaisie, se fâchant pour un rien, même avec ses amis, s'entêtant dans ses colères, soupçonneux et méliaut, abandonnant sa ville épiscopale pour vivre dans son village « clos st terré comme un sauvage », n'ayant d'autre souci que d'entasser des écus dans un coifre, ne se préoccupant point « de donner ordre au publie agité » et « de monstrer sa charité », « toujours en bruit, peyne et querelle », l'évêque Fournier, au dire de Laval, ne paraît pas, en effet, avoir eu une exislence bien gaie. Et Laval, pour ne lui laisser aucune excuse, nous dit qu'il n'était ni maladif, ni goutteux, bien au contraire, « frais, gaillard et portable » et qu'il aurait pu « tenir fort bonne table dans la cité», ajoutant que tout Périsueux lui voulait du bien et qu'il y eût été plus en sûreté que dans son Ghasteau Lévesque, gardé par « ses souldats d'Auvergne ».

Je le répète, Laval n'est pas suspect. Il rappelle qu'il lui a fait honneur en son vivant et que cela est notoire; il vante la fidélité de Périgueux à son Dieu, à son roy ; il parle de» chanoines de ce temps en ternies qui sont aussi respectueux que possible; en un mot, il fait preuve de son loyalisme catholique et monarchique. Son Discours mérite donc un entier crédit et il apporte à l'histoire périgourdinc de nos luttes religieuses quelques traits intéressants.

C'est le 21 décembre 1561, ainsi que l'indique sa lettre au seigneur de la Douze, que Pierre Fournier dut faire son entrée dans sa ville épiscopale. Laval, qui écrit en L575, parle des 14 ans de prélature de l'évêque. Les évéques ayant coutume de faire leur entrée vêtus d'une cloche ou manteau de satin ou velours noir, qu'ils devaient laisser au chapitre, le document, publié par le Bulletin et relatif à l'entrée de

Pierre Fournier. dit que, quant à la cloche, l'évéque a répondu qu'il n'en avait pas, mais « a promis à foi de prélat de donner la valeur ». Je veux et dois croire que cette obligation a été remplie comme toutes autres imposées au nouvel évèque; mais, de docuuienls aussi publiés par le Bulletin, il ressort que notre évoque, ne se pressant pas « de s'acheminer au concile de Trente » et d'obéir sur ce point aux mandements du roi Charles IX, celui-ci donna ordre de saisir tous les fruits et revenus temporels de l'évoque, ce qui aurait, dit Laval, dû lui causer « un bien grand desplaisir ». En tout cas, si, au risque de causer « très grand dommage » au roi, l'évéque n'alla pas au concile, il alla ou retourna, tout au moins, à Ghàteau-l'Evêque, d'où est écrite sa lettre à M. de la Douze, où il fut tué et où il paraît avoir vécu la plus grande partie de sa vie épiscopale.

Chàteau-l'Evèque ne lui paraissant même pas assez sûr, il poussa jusqu'à Angoulème, alors que l érigueux était « assurée jusqu'à ce jour tant bien elle estoit murée » et que d'Angouléme même on venait y chercher un refuge. Mais Angoulème fut pris et Fournier « rançonné », Dupuy et Laval se servent du même mot, « de bons escus qu'il n'eust pour Dieu donné ». L'évè [ue ne rentra pas dans Périgueux où venaient se réfugier « les ecclésiastiques » des environs, y apportant « leurs reliques ». S'imaginanl que le couteau ou le poison l'y attendaient, ce contre quoi Laval proteste énergiquement, il s'arrêta dans son Ghasteau Lévesque, où il n'eut d'autre soin que d'amasser des écus et de les garder précieusement, s'entouraiit de gens de son pays d'Auvergne. C'était, dit Laval, « faire bazarder son domestique à desrobtr ». et en elïét, une première fois, un de ses serviteurs lui vola six mille francs qu'il « despendit très ical ». Ceci ne le rendit pas plus avisé ni plus libéral, el, cette fois ses serviteurs s'êtant entendus l'etranglèrcMit dans son lit même, le récit dilTèi-e un peu de celui du P. Dupuy, monfirent sur quatre chevaux et s'enfuirent « chargés de proye et riches de pillage ».

Laval appelle sur ces «chiens» toutes les foudres de la justice divine et humaine, mais cotte mort n'en est pas moins

pour lui une leron à l'adresse de « ceux qui sont chagrins et avaricieux, irapaliens, t'ascheux, intollérables «, et il conclut « qu'il faulaux pauvres secourir pour se garder de telle mort mourir ».

Ce Discours, el au fond ce sera mon dernier mot, est. à mon avis, pour parler comme Montaigne, un discours de bonne foy. En la forme, je ne crois pas que Laval soit un poète plus mauvais que beaucoup d'autres qui ont eu les honneurs de l'impression. Ce n'est pas du reste sur cette pièce que je demande qu'on juge le poète. Je l'ai détachée du manuscrit à cause de son intérêt tout périgourdin et quelque peu historique. Mais, bien que je sache que nos sentiments en jiareille matière sont un peu affaire de goùl, je m'imagine volontiers que ces Hlmes de Laval sont faciles, courantes, quelquefois pittoresques, et ont mérité peut-être d'être publiées, même à un autre litre qu'au titre anecdotique et périgourdin. J'aurai du reste l'occasion, un peu plus tard, de parler plus amplement du poëte.

Ceci dit, je transcris littéralement, sans rien omettre, même les vers faux, s'il y en a, l'œuvre de Laval.

Discours de V accident survenu à feu mesaire Pierre Four nier, en son vivant evesque de Périf/wmi-, par ses serviteurs aux champs, en son Chasteau iEvcsc/ue, la nuit du jeudy xîi\'] du moijs de juillet 1376, dédié à reverendissime prélat Monseigneur Antoine Prévost de Sansac, archevesque de Bordeaulx, primat de V Aquitaine.

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